CHAPITRE XII
Exécution de dom André Paoluccio, théatin. — Nouveaux troubles procédés du président Génuino et de l'élu Arpaja. — Election du prince de Massa, pour capitaine général du peuple. — Difficultés que fait ce prince d'accepter cette charge, et la manière dont il agit:.
Ces soins, qui semblaient témoigner la passion que le duc d*Arcos avait pour la tranquillité publique, plurent assez à la populace, et iNaples durant quelques jours , jouit d'un calme qui semblait devoir durer plus qu'il ne fit. Sa douceur permettant au Vice -Roi de s'appliquer à d'autres choses, il fit vider le procès de dom André Paoluccio, religieux théatin , qui, accusé d'avoir fait plusieurs voyages dans les pays étrangers, pour cabaler contre l'Etat, fut enfin condamné à mort, et ensuite décapité le dix -neuvième jour du mois d'août, à la vue d'une infinité de gens, dont les uns plaignaient son malheur, et les autres, en détestant les crimes dont on le chargeait, le jugeaient digne de la mort que lui procurait son péché. A peine le sang de ce misérable eut ensanglanté l'échafaud, que, comme s'il eut été le présage et l'avant-coureur de celui qui, peu après, fut répandu par toute la ville, aussi bien que par tout le royaume, il arriva que le lendemain, environ les deux heures de nuit,
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Grazullo de Rosis, capitaine de la seJIerie , rencontra casuellement Marco d'Apreja, marchand de toile d'or, et Joseph Vulturano, greffier ou maître d actes de la Cour de la Vicarie, ayant en main un certificat signé du président Génuino , de lelu Arpaja, et de plus de cent autres personnes , faisant foi que les meubles que le président Fabritio Cenamo avait perdus dans les incendies, avaient été brûlés à la suscitation de ses ennemis, et non par Tordre de Masanieile ni du peuple. Le capitaine Grazullo s'étant saisi de cet écrit, le porta incontinent à laConciarie, où, faisant une assemblée de quelques populaires qui étaient aussi bien que lui jaloux des bienfaits que le Génuino et TArpaja avaient reçus du duc d'Arcos, il leur mit en main ce papier, qui, par sa lecture, fut jugé de tous dune conséquence pernicieuse, et tout-à-fait contraire à l'abolition accordée pour tous les crimes et les violences commises pendant la révolution, et que ce certificat faisait ample foi de la perfidie de Génuino et de l'Arpaja, qui, par cet acte, témoignaient comme ils étaient d'intelligence avec les ennemis du peuple. Ces choses ayant été exagérées avec autant de chaleur que de raison, les assemblées ayant conclu qu'il en fallait avertir le peuple, et remédier promptement à un mal de cet importance, et qui était d'autant plus périlleux que ceux qui pouvaient l'avoir empêché, le fomentaient par leur noire infidélité, ils se séparèrent pour faire savoir, chacun de leur côté, de quelle
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sorte ce président et cet élu agissaient pour la destruction d'un peuple de qui venait tout leur bonheur. Ce bruit semé adroitement parmi toute la populace, le président et l'élu en ayant eu quelque vent, crurent qu'ils n'en pourraient pas empêcher les effets sinistres, et se retirant à la hâte dans le Château Neuf, ils témoignèrent par leur fuite que ce n'était pas sans raison que l'on les jugeait criminels.
Le lendemain ^ dès le matin , le peuple s'étant assemblé de toutes parts dans le marché, après avoir, par mille cris , détesté la trahison du Génuino et de l'Arpaja, résolutdese venger, non-seulement de ces perfides et des autres qui avaient signé le certificat ; mais encore de tous ceux qui , sous-main et sans se montrer, appuyaient et fomentaient ces monopoles. Dès ce moment cette foule innombrable de personnes courut au palais du Vice-Roi , tant pour se plaindre de cette malice . que pour demander la liberté du frère de Masanieile , qui était alors détenu prisonnier dans le Château Neuf. Si , dans les émotions précédentes , le Vice-Roi avait paru interdit et irrésolu , il témoigna beaucoup d'assurance en celle-ci , soit que l'espérance d'un prompt et puissant secours le flattât et lui donnât lieu de mépriser ce qu'il avait tant redouté , soit que le regret d'avoir signé des capitulations aussi désavantageuses ([ue celles qu'il avait accordées au peuple, lui fît souhaiter un prétexte de pouvoir rompre par force ce qu'il avait fait par nécessité ; soit qu'en considérant
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' que la populace n ayant point de chef, il crût qu avant qu elle se fût résolue den former un, il aurait le temps de l'adoucir, et de la ramener adroitement dans son devoir ; il est certain qu en cet instant, sans vouloir écouter les plaintes du peuple, et encore moins ses demandes, non-seulement il lui refusa la satisfaction prétendue, mais encore il fit tout-à-coup faire une décharge de mousquetade sur toute cette populace, par les Espagnols et par les Allemands de sa garde , qui ne tuèrent que deux hommes. Le bruit de cette funeste salve ne fit pas moins deffet que celui du tocsin, et, à ce signal, toute la ville s'étant soulevée, et chacun courant aux armes, le peuple recommença la rupture de Taccord par celle des prisons de Saint-Jacques, d'où il délivra tous les prisonniers, s'alla saisir de tous les postes avantageux, et principalement de Pizza-Falcone, d'où avec plus de fureur que de conduite, il chassa le régiment de dom Prospero Tuttaville , qui le gardait, et ayant encore désarmé, avec la même facilité, quelques compagnies du prince d'Ascoli, mestre de camp général des Espagnols, il réduisit presque dans un moment, et sans aucune peine, tous les Espagnols dans le palais et dans le Château Neuf, où s'était retiré à la hâte le Vice-Roi et toute la noblesse qui était lors auprès de lui , non sans beaucoup d'étonnement de voir qu'un peuple sans discipline, sans ordre et sans chef, eût pu faire tant de progrès en si peu de temps. Ce fut en ce jour que l'inhumanité des INapoli-
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tains, qui, dans les tumultes passés, n'avait paru que parmi les embrasemens, commença à se faire voir dans le carnage, et que leurs mains, qui jusqu'alors avaient eu tant de déférence et de respect pour les Espagnols, montrèrent, en se souillant dans leur sang, qu'elles ne faisaient plus de différence d'eux à leurs autres ennemis. En effet, la secrète haine que le peuple semblait couver dans son cœur, contre une nation dont les ministres l'avaient traité si rudement, commença en cette journée à éclater par le massacre de beaucoup d'Espagnols, à qui le peuple ôtant la vie, coupait incontinent les têtes, qu'après, sur le bout d'une pique , il exposait dans le marché , ainsi que les sanglans trophées de sa victoire, ou plutôt de sa cruauté.
Le cardinal Filomarino ayant appris ce nouveau tumulte, et les préparatifs que, de toutes parts, le peuple faisait pour investir le palais et le Château Neuf, alla trouver le Vice-Roi pour lui témoigner le regret qu'il avait de cet accident , et lui offrir son entremise pour tâcher d'y remédier. Le duc d'Arcos , que la furie du peuple avait fort ébranlé , après lui avoir fait paraître combien il lui était redevable de tant de soins qu'il avait pris, et qu'il voulait encore prendre pour le service du Roi, son maître, et pour le repos de l'État, lui dit, avec un déplaisir sensible, qu'il s'étonnait extrêmement de ce qu'après avoir signé aveuglément toutes les choses que le peuple avait souhaitées, il recommençait de nouveau à faire éclater
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sa fureur; qu'il reconnaissait eu ce jour que souvent le trop d'indulgence du Prince, cause des elFets aussi sanglans et déplorables, que le trop de sévérité; que le peuple ayant reconnu l'excès de sa bonté , croyait qu'elle lui donnait lieu de faire et de commettre impunément tout ce que son aveugle rage était en état de produire ; qu*il voyait bien que cette sédition ne tendait pas tant à la simple réformation des abus qu'on disait être dans l'Etat, qu'à l'entière destruction de l'autorité souveraine, que quoiqu'il ne connut que trop les mauvaises intentions de ce peuple, qui, sans sujet ni prétexte , avait de nouveau pris les armes et fait des excès non moins surprenans que barbares, il ne se pouvait lasser de lui donner des témoignages de son zèle et de son amour; qu'à cet effet il le priait de savoir ce que désirait encore cette populace , qu'aux dépens de l'autorité de son Roi et de son honneur, il souhaitait de satisfaire. Quoique le cardinal prévit bien qu'il lui serait bien difficile de calmer cette émotion , il ne laissa pas d'assurer le Vice-Roi qu'il agirait en cette rencontre avec la chaleur nécessaire, et qu'il ferait tout son possible pour renouer l'accord rompu : et ensuite de ces assurances, il se retira à son archevêché. Pendant cette visite, le peuple ne s'était point endormi ; mais poursuivant toujours ses progrès , et la résolution qu'il avait prise d'attaquer le palais et le Château Neuf, il avait traîné un canon devant la porte de Sainte-Marie des AngcsàPizza-Falconc, afin de battre le palait^.
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et trois autres à Sainte-Lucie del Monte , poste d'une extrême considération , d'où , sans être vu de Saint-Elme , l'on peut battre facilement tout le Château Neuf en ruines. La nuit l'ayant surpris dans ses travaux , il remit le reste au lendemain , et cependant plaça , par tous les carrefours et les avenues suspectes, des corps -de -garde renforcés, et ordonna que l'on mît des lumières aux fenêtres, afin d'éviter les surprises qu'on lui pouvait faire à la faveur des ténèbres.
Le jour parut à peine, que tout le monde reprit les armes; une bonne partie des soulevés courut à la douane, où elle prit quatre mille pièces d'armes à feu de toutes façons, et deux grandes caisses de lames d'épées , qui furent distribuées à ceux qui n'en avaient point. Le cardinal Filomarino , sollicité à tous momens de la part du Vice-Roi de mettre la main au projet qu'il avait entrepris, fit savoir aux principaux officiers des quartiers qu'il avait à parler au peuple, pour des affaires d 'une haute et particulière importance ; sur quoi le peuple s'assembla dans le couvent de Saint-Augustin , où le cardinal, arrivé, donna part à toute l'assemblée des sincères intentions du duc d'Arcos, et la pria de vouloir mettre sur le papier toutes les choses qu'elle souhaitait de nouveau. L'assemblée, après avoir fait plusieurs exagérations des justes ombrages que le peuple avait de la sincérité des ministres, chargea le cardinal de plusieurs demandes , particulièrement que le peuple voulait avoir le président Génuino entre
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ses maîns, aGu de lui donner la mort que nirritait sa perfidie, disant que si le Vice-Roi n'avait point eu de part dans son crime , il ne le pouvait faire mieux paraître qu*en le lui livrant sans délai. Le cardinal ayant promis de s employer de tout son possible pour le rétablissement du calme, retourna vers le duc d'Arcos, qui, à son abord, pour donner un témoignage visible de la passion qu'il avait pour l'accord, avait fait arborer sur le Château Neuf l'étendard de paix ; ayant reçu le cardinal avec des caresses extraordinaires , il l'écouta paisiblement et sans l'interrompre sur toutes les propositions qu'il avait à lui faire de la part du peuple , jusqu'à celle du président Génuino; sur laquelle il répondit qu'il n'était plus en sa puissance de le remettre entre les mains du peuple, d'autant qu'il était hors des siennes depuis un jour, qu'il était parti pour l'Espagne. Dans le temps de cette conférence , une foule de populaires , persuadée , par l'aspect de l'étendard de paix arboré , que le cardinal avait eu une entière satisfaction , s'avança inconsidérément , et un peu trop vers les postes des Espagnols, pour se con jouir avec eux de l'accord qu'ils croyaient être fait; mais ces soldats qui n'avaient point d'ordre de les laisser approcher, s'imaginant qu'on les voulait surprendre, sous ce feint prétexte, ne répondirent à ces caresses que par une salve de mousquetades , qui , achevant de faire croire à tout le peuple que l'on ne pensait qu'à sa perte, fit que des deux côtés on ne son-
«Tca plus à se faire entendre que par la bouche des canons. Cet inopiné tumulte ayant obligé le cardinal et le Vice -Roi à se séparer, celui-ci croyant remettre la populace à son devoir, fit publier un induit général pour toutes les choses passées; mais le peuple, sans en vouloir ouïr parler, répond qu'il ne veut point d'induit d'uu traître , et sur les vingt heures du jour, il occupe St-Martin, couvent des Pères charteux, et commence à miner le château St-Elme, place la plus considérable de toutes les forteresses de Naples. Pendant tous ces préparatifs, la plus saine partie du peuple considérant qu'il lui serait bieo malaisé de pouvoir bien agir sans chef dans la suite de ces tumultes , et que leur corps avait besoin d'une tète , de qui la langue et les yeux sussent régir et conduire à propos cette multitude de mains et de pieds dont il était composé, jugea qu'il fallait jeter la vue sur quelque personne dont la naissance, la valeur et la probité étant également connues , fussent capables d'établir le respect dans le cœur des peuples , la discipline dans les armes, l'assurance dans les combats, l'ordre dans les entreprises , et la confusion et la crainte dans les esprits des Espagnols. Toutes ces dignes qualités paraissaient hautement en celle de dom Francesco Toralto , venu de la maison d'Aragon, qui, après avoir donné mille marques de son courage et de sa prudence , en divers temps et en divers lieux, au service des Espagnols, avait été fait par eux mestre de camp général en Catalogne, et
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prince de Massa, dans le royaume de IXaples, pour avoir défendu Tarragone contre les armes de France, commandées par le maréchal de la Motte Houdancourt. Ce seigneur était retiré pour lors dans Naples , où les gouttes le retenaient souvent chez lui. Sa sagesse et sa courtoisie ne lui avaient pas acquis moins de vénération que d amour parmi toute la populace ; et , quoique les ministres d'Espagne fussent obligés de priser beaucoup ses services, et de se confier extrêmement en lui , ils n'en faisaient pas tout le cas que ses labeurs et ses mérites semblaient exiger de leurs soins. W étant point sorti de chez lui pendant ces révolutions, la plupart des chefs des quartiers soulevés songèrent en lui, dans le besoin qu'ils avaient d'un général de cette sorte pour le soutien de leur parti. Après avoir communiqué ce sentiment à leurs ottines, le peuple s'assembla, l'élut d'une commune voix pour principal chef de ses armes, et, au sortir de l'assemblée, s'achemina en sa maison, le supplia d'accepter cette dignité, et de vouloir ouvrir les bras à sa désolée patrie, qui avait recours à lui, et le suppliait de prendre sa défense contre leurs communs ennemis. Ce Prince fut extrêmement surpris de cette proposition , et ne voyant que des périls de quelque côté qu'il tournât les yeux, soit en refusant le commandement que le peuple lui offrait, puisque ce rcfuî? l'exposait à son ressentiment; soit en l'acceptant, puisque c'était lever le bras contre son maître, l'un des plus grands Rois du monde, sans aucune
raison ni justice , et sans autre appui que celui d'une inconstante populace, c'est-à-dire, de faibles et chancelans roseaux.
Ces diverses réflexions l'obligèrent de répondre au peuple , que l'amour et la confiance que fui témoignait sa patrie , touchaient sensiblement sou cœur, et l'obligeaient extrêmement, qu'il accepterait volontiers l'honneur qu'elle lui présentait, si sa santé ne le forçait de le refuser; qu'on savait bien que la goutte qui le retenait si souvent au lit, le travaillait cruellement, et semblait le rendre inutile pour toutes sortes d'actions, et principalement pour celles de la guerre, où il faut agir avec tant d'assiduité ; qu'il les priait de l'excuser s'il n'acceptait pas une charge dont il était incapable de s'acquitter. Le peuple, sans considérer le poids de ses raisons , lui répliqua enmurniurant, qu'il fallait nécessairement qu'il acceptât la dignité que son pays lui conférait avec tant d'applaudissement, qu'on avait besoin de sa tête, non de ses mainS, ni de ses pieds, et qu'ainsi n'ayant point d'excuse légitime pour se défendre, il devait croire qu'un refus lui causerait l'aversion de sa ville, et que peut-être il lui en pourrait coûter la vie. Ce discours fut suivi de mille menaces qui contraignirent enfin le Prince de dire à cette troupe mutinée, qu'il voulait bien servir le peuple ; mais qu'il ne voulait point passer ni pour traître , ni pour rébelle , et qu'auparavant que d'accepter la charge qu'on voulait qu'il prît, il souhaitait de savoir pourquoi l'on désirait
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faire la guerre , et à qui on la voulait faire. A cela le peuple, sans hésiter, répondit d'une commune voix, que le but de la guerre était le service du roi d'Espagne, et la conservation des privilèges et des franchises de TEtat. Le Prince demanda qu'on lui en fît une déclaration authentique et pardevant notaires : ce qui, ayant été aussitôt fait, il accepta, quoiqu'avec beaucoup de regret, la charge de capitaine général du peuple , qui montra par son allégresse le plaisir qu'il en reçut.
Le Prince ayant donc accepté de cette sorte l'emploi de général des armes du peuple, passa le reste de la journée en diverses conférences avec les principaux officiers des quartiers; et, vers l'entrée de la nuit, informa le Vice-Roi des circonstances de son infortunée élection, le faisant assurer, par un de ses confidens , que le seul péril de sa vie l'avait obligé de prendre ce funeste emploi ; qu'en la première occasion où il pourrait s'en décharger et quitter les quartiers du peuple pour se retirer au château , il le ferait de tout son cœur, aimant mieux n'<Hre que soldat dans le service de son Roi , que capitaine général dans celui de ces révoltés, et que tant que son mauvais sort le ferait marcher à leur tête , il n'agirait que pour réduire ce corps rebelle sous le joug de son légitime seigneur. Le Yice-Roi et son conseil furent un peu surpris de cette élection; toutefois encore qu'ils craignissent que les appas du commandement souverain ne lui fissent mettre en oubli la foi qu'il devait à son maître : quoiqu'ils eussent peur
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que la fortune, qui, souvent par son bon visage a rendu audacieux les plus timides, ne le forçât ])ar ses caresses à tenter jusqu'à ses dernières faveurs , et qu'ils jugeassent que , si sa rébellion pouvait faire , sous sa conduite , quelques favorables progrès, ce même peuple, qui l'avait mis à la tête malgré lui, pourrait, de son gré, le placer et le mettre sur le trône. Ils ne témoignèrent point leurs défiances, au contraire, le duc d'Arcos lui fit dire qu'il était très-aise du choix que le peuple avait fait de lui, puisqu'il était trèsassuré qu'il ferait plus dans cet emploi pour les intérêts de son maître , qu'il n'eût pu faire en sa maison ; qu'il le priait de ne prendre aujourd'hui les armes , qu'afin de pouvoir obliger la populace à les quitter, et qu'il pouvait avoir la gloire d'avoir raifermi sur la tête du roi d'Espagne une couronne chancelante et sur le point de tomber. Ces complimens consolèrent en quelque sorte le prince de Massa, et le confirmèrent dans le dessein qu'il avait de tâcher, par tant de fatigues qui accompagnent la guerre, de lasser le peuple, et de le porter à chercher lui-même la paix, et de retarder l'effet de ses entreprises plutôt que de les avancer. Afin donc de s'accréditer parmi celle populace , qui juge des choses par les apparences, il expédia celte même nuit, et le jour d'après, plusieurs commissions , et donna une infinité d'ordres , tant pour la levée des troupes nécessaires , que pour la fortification des postes gagnés par le peuple , et surlout pour l'avancement de la mine
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coaimencée pour faire écouler et sécher la citerne du château Saint-Elme, afin de contraindre le gouverneur à se rendre, puisqu'il n*y a point d'eau dans cette place que celle de cette citerne. Comme ce château domine tout Naples à la faveur de son assiette, qui forme le sommet du Mont Posilippe; la mine, en le donnant au peuple, le pouvait rendre en peu de Jours maître des deux autres châteaux et du reste de la ville , ce qui obligeait les plus zélés den solliciter le travail avec une incroyable ardeur; plusieurs desquels jugeant que l'ingénieur Jean Pellino, qui l'avait entreprise, n'y agissait pas avec toute la diligence nécessaire, André Polito, qui avait fait et dressé la batterie de Santa Lucia del-Monte, se présenta au prince de Massa, et s ofiVit d'avancer la mine, et de la conduire dans peu sous la citerne du château. Cet homme, étant d'une très-vile extraction, avait en travaillant aux fours de chaux, qui était son premier métier, acquis beaucoup de biens, et ayant été fait capitaine de son quartier dès les premiers mouvemens, il avait toujours depuis paru à sa tête dans toutes les occasions où le peuple avait pris les armes. Par une longue fréquentation qu'il avait eue dans le château Sl- Elme, il y avait remarqué quelques caves antiques, répondant vers le côté de Saint - Martin , couvent des pères chartreux, qui est au pied de ce château , et d'où on pouvait assez aisément arriver à ces caves, et delà sous cette citerne, dont la perte pouvait causer celle de la place.
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L'offre du Polito ayant été reçue agréablement , il mit aussitôt la main à l'œuvre ^ et cet esprit ardent et subtil fit espérer à tout le monde , par sa diligence et par son assiduité, que Saint-Elme serait contraint de se rendre dans peu de jours, et que, par ce moyen, Naples serait bientôt en toute liberté.
Au même temps que l'on creusait cette mine , on travaillait avec chaleur à un grand retranchement à l'épreuve du canon , près de l'église de Visita Povéri , qui regardait en face la porte du Château Neuf; on y mit trois pièces de canon pour le battre de ce côté, outres quelques autres batteries placées en des postes avantageux, qui incommodaient non-seulement ce château, mais encore tout le palais. Le soin de toutes ces batteries fut commis à Ottavio Marchésé „ gentilhomme napolitain , qui , ayant aussi généreusement que fidèlement servi les Espagnols à Milan, en Catalogne et en Flandres, en diverses occasions et en divers temps, s'était retiré chez lui avec le chagrin de voir ses travaux et &es services plus estimés que reconnus. Le prince de Massa, qui connaissait son mérite, fut bien aise de l'employer, afin d'avoir un confident de cette sorte dans les plus importans emplois, et l'ayant fait général de l'artillerie, il le fit agréer au peuple, qui était très-satisfait de voir des personnes d'expérience dans les charges, quoiqu'il appréhendât aussi que des officiers qui avaient servi l'Espagne si longtemps , n'eussent toujours quelque respect pour
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ceux qui durant tant d'années leur avaient appris leur métier. Cette cruelle aversion qu'il avait conçue pour la noblesse, aussi bien que pour les Espagnols, pensa coûter le même jour la vie au prieur de la Rochelle, à Titta Carracciolo, chevalier de Malte, et au duc de San-Pietre ,. qui , sortis du Château Neuf, où était le duc d'Arcos , pour se retirer chez eux, tombèrent malheureusement entre les mains d'une troupe de populaires qui, sans nul égard, leur allait abattre à tous la tête, si le prince de Massa ne fût survenu dans ce moment. Sa présence arrêta le coup, et obligea ces esprits barbares à les remettre entre ses mains, sous la promesse qu'il leur fit qu'il les retiendrait dans son palais jusques à ce qu'il eût su s'ils étaient coupables, et qu'en ce cas, il les ferait indubitablement mourir.
Les ayant ainsi retirés de ce péril, il les fit conduire chez lui, d'où, après les avoir régalés et caressés de tout son possible , plaignant avec eux le déplorable état où la noblesse se voyait réduite, il les fit ensuite sortir secrètement hors de la ville, pubhant qu'ils s'étaient sauvés par une fenêtre. Don Jean Sergio San-Fehce ayant eu une pareille rencontre n'eut pas un semblable bonheur. Ce maître portalano de la ville, craignant la fureur populaire, à cause de l'accident survenu à son fils, s'était caché dans le couvent de Giésu Maria, où Il avait toujours demeuré depuis jusqu'au jour que le prieur de la Rochelle et ses compagnons furent arrêtés et pris par le peuple , qui , à peine
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les eût relâchés, que cet infortuné cavalier tomba malheureusement entre ses mains sortant de ce couvent, qui lui avait servi jusques-Ià de séjour et d'asile. Le prince de Massa, en ayant eu l'avis, courut en toute diligence pour tâcher de le retirer de ce danger; mais tous ses soins ni ses prières ne purent jamais empêcher que cette populace inhumaine ne coupât malgré lui la tête à cet infortuné, et qu'elle ne traînât ensuite son cadavre par toutes les rues. Quoiqu'il semblât que la fureur qui dominait ces esprits acharnés au meurtre les occupât entièrement, elle n'empêcha pas que le peuple ne songeât toujours à la poursuite de ses travaux commencés, et du dessein qu'il avait d'emporter les châteaux de Naples, et d'empêcher qu'aucun secours ne leur pût arriver par mer. Le même jour il fit placer un canon sur le torrion du couvent des Carmes, poste important, et d'où l'on peut battre facilement tout le port; et ayant beaucoup avancé les barricades dressées proche du palais et du Château Neuf, la nuit suivante, François Puca , soldat de grande expérience , et qui, rebuté du service des Espagnols, avait été fait mestre-de-camp par le prince de Massa, fit avec une extrême diligence, à la faveur des ténèbres , un grand retranchement à l'épreuve du canon , tout proche l'Hospitaletto , vis-à-vis du torrion angulaire du Château Neuf.
Si le peuple en cette journée avait exercé sa fureur, il fit juger le lendemain, en la personne de Fabritîo Cennamo , qu'elle n'était point encore
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lassée ; car au sortir de la paroisse de Sanla-Maria délia Catena, où il avait été quelques jours, il fut décapité par le peuple , qui , ayant porté sa tête au marché, plantée au bout d une pique, fit traîner son corps aux Lazares par toutes les rues de Naples.
Tant de meurtres et tant d'attaques étonnèrent le Vice-Roi, qui, se voyant loin de tout secours, sans forces, sans vivres, et à la veille de perdre Saint-Elme par la mine, et le Château Neuf par les batteries qui le canonnaient de tant de côtés, . fut obligé de recourir au cardinal Filomarino et à ses autres secrets dépendans qu'il avait dans le parti populaire, pour tâcher, par leur industrie, de négocier quelque accord. Comme il avait reconnu depuis peu , par quelques expériences avantageuses, que lor est plus fort que le fer, et qu'il avait ouï dire qu'il n'est point de place si forte qu'on ne puisse prendre, pourvu qu'un âne chargé de ducats puisse arriver jusqu'à sa porte , il tacha par ceux que ses présens ou ses promesses avaient déjà corrompus, d'en corrompre encore de nouveaux, et entre plusieurs créatures qu'il s'acquit par cette voie, l'un des plus considérables fut Pèpé Palombo , au quartier de la Conciarie. Cet homme, dont l'esprit n'était pas moins accort, subtil, sombre et couvert, qu'entreprenant, malin et double , était fils d'un riche marchand de cuirs qui lui laissa beaucoup de biens, dont il consomma la plus grande partie en divers armemens sur mer, sans en tirer autre profit que celui de
plusieurs amis qu'il s'acquit par celte voie. Dans la révolution de Masanielle , le crédit qu'il avait dans la Conciarie (quartier très-cousiderable , tant à cause du voisinage de la mer, que de celui du marché et du couvent des Carmes, asile et fort des populaires) l'engagea dans cette révolte. Il leva et entretint à ses dépens une compagnie d'hommes choisis , et se fit considérer non-seulement dans son quartier, mais encore dans tous les autres. De sorte qu'après la mort de Masanielle il ne tint qu'à lui d'être chef de tout le parti ; mais il aima mieux demeurer capitaine de la Conciarie , que de se faire général de tout le reste de la ville, craignant l'inconstance du peuple, et ne fondant sa confiance que sur celui de son quartier. Comme son principal but était de rétablir ses affaires, sous prétexte du bien public, le duc d'Arcos n'eut pas grande peine à le gagner, et à l'obliger d'agir pour ses intérêts dans les occasions urgentes, ce qu'il fit avec tant d'adresse, qu'en faisant croire aux Espagnols qu'il était tout à fait à eux, il ne se rendit jamais suspect au peuple, hors à quelques-uns, qui , bien qu'ils murmurassent contre sa conduite et ses actions, ne purent jamais faire perdre la tendresse et la confiance que son quartier avait pour lui.
Le Vice-Roi ayant ainsi en sa faveur plusieurs personnes accréditées parmi les soulevés, obligea le cardinal Filomarino d'obtenir quelque trêve des populaires, afin d'avoir plus de moyens de traiter un accord; ensuite, dans l'assemblée du peuple ,
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tenue dans le couvent de Saint-Auguslln , il fit faire plusieurs propositions qui eussent contenté le peuple , si celle de la reddition de Saint-Elme eût été du nombre; mais le peuple reconnaissant par l'absolu refus que les Espagnols faisaient de le rendre, qu'il ne laurait jamais que par force, commença à tumultuer en criant tout d'une voix qu'il voulait Saint-Elme ou la guerre. Ce qui le faisait opiniâlrer en cette demande, était l'assurance qu'André Polito lui donnait de l'emporter , et de l'avoir dans peu par le moyen de sa mine, qui le lendemain devait être par trois endroits sous le château. Le duc d'Arcos, voyant le tort que les paroles de cet entrepreneur faisait à sa négociation , se résolut de travailler à gagner cet esprit plus ambitieux que prudent, qui se laissant persuader par une infinitéde promesses, et principalement par celles de l'évêché de Pouzolles, pour son fils religieux dominicain , promit de n'aller plus si vite en la poursuite de sa mine. 11 feignit d'avoir rencontré la nuit suivante quelques veines de roche vive qui pourraient retarder son travail; mais tout cela n'empêcha pas que le peuple le lendemain ne s'émût de nouveau encore, et ne criât qu'il entendait non-seulement d'avoir la garde de Saint-Elme, mais de plus celle du palais. Parmi tant d'agitations, le prince de Massa était bien embarrassé, et, ne pouvant pas contenter tout-à-la-fois les Espagnols et le peuple , il ne savait à quoi se résoudre; les soulevés voulaient Saint-Elme, et les Espagnols ne pouvaient le leur donner qu'eu
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perdant INaples. Toutefois, après que le Prince eût reconnu que le Vice-Roi s'était, par ses intelligences, acquis beaucoup de partisans, et que quelques-uns de ceux qui criaient le plus fort , commençaient à s'appaiser, il se résolut de haranguer et de parler publiquement à tout le peuple devant la porte de l'église cathédrale. Il lui représenta donc, et pria toute l'assemblée de se ressouvenir qu'alors qu'elle lui daigna confier le commandement de ses armes, elle lui dit et l'assura, par une déclaration authentique, que son dessein n'était pas de faire la guerre au Roi son souverain seigneur; mais seulement aux abus qui s'étaient glissés dans l'Etat; que n'ayant accepté la charge de Capitaine Général que sous cette condition ♦ il avait cru que son honneur et sa conscience pouvaient suivre, sans blâme et sans remords,, cette route , tandis que le peuple la tiendrait; que le Ciel, qui bénit les causes justes, témoignait apparemment qu'il avait pris la protection de la sienne, en favorisant ses projets, et obligeant les ministres à lui donner toutes les choses qu'il pouvait légitimement leur demander; que puisque son but n'était que la réformation seule des abus, il ne devait pas entreprendre au delà, ni se prévaloir des caresses que la fortune lui semblait faire depuis quatre ou cinq jours; que, pour remettre par ces troubles le royaume dans son repos , il ne fallait pas qu'il réglât ses demandes par le pouvoir où il était de tout prétendre, mais seulement par la justice ; que la garde des places fortes n'appar-
tenant qu'au souverain, le peuple ne pouvait sans crime prétendre à celle de Saint-EIme; qu'il lui suffirait donc d'avoir toutes les satisfactions qu'il pouvait désirer; qu'en s'accommodant aujourd'hui, il pourrait goûter à son aise toutes les douceurs de la paix; que, par la révocation des impôts, et par la ruine des sang-sues qui l'avaient mis en un si pitoyable état, on verrait que toutle royaume aurait dans peu son premier lustre, et reprendrait son embonpoint; que chacun retournant chez soi, pourrait jouir dans sa famille des fruits de l'accommodement; que, parce moyen, il verrait la différence qu'il y a entre la tempête et le calme, entre les écueils et le port, et entre la guerre et la paix; que si celle-là ne fait voir que des montagnes de cadavres entassés les uns sur les autres , des ruisseaux et des torrens de sang, des monastères désertés, des églises profanées, sans prêtres et sans sacrifices, des maisons brûlées, des villes, des bourgs, des villages ou démolis ou dépeuplés, de belles campagnes en friche , des familles les plus aisées confinées dans l'hôpital , des pauvres vieillards mendians, des jeunes vierges violées, des petits enfans au berceau sans mères, et pitoyablement exposés à la merci des chiens et des bêtes sauvages j des désolations, des excès, des embrasemens, des pilleries, des ravages et des ruines : n'y entendre que des blasphèmes , des cris, des sanglots et des plaintes; l'autre en tirant de ce chaos toutes choses pour les remettre dans leur assiette, rétablit la royauté dessus le trône.
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)a justice en ses tribunaux , la police dans les cités , Toffice divin dans les temples, la noblesse dans ses châteaux , la bourgeoisie dans les villes , les paysans dans les villages, lesartisansen leurs boutiques, les laboureurs dans leurs guérets, et l'abondance, le repos,lesdéliceset l'innocence en tous les lieux d'où le démon de la guerre les a bannis. Dans le temsque ce prince parlait ainsi, ou à peu près, à cette multitude qui l'écoutait, Pèpé Palombo parut tout-àcoupàlatêtede sa compagnie et de plusieurs autres de sacabale, qui criaient tous qu'ils voulaient lapaix, et cette clameur obligeant dom Carlo Pedata hebdomadier de la cathédrale, à dire à quelques-uns d'eux qu'il ne suffisait pas de dire qu'on voulait avoir la paix, mais qu'il fallait savoir encore de quelle manière on l'aurait, toute cette troupe se jeta soudainement sur lui, et lui fit courir fortune de la vie, qu'il eût apparemment perdue, s'il ne se fût retiré à l'archevêché à la faveur de quelquesuns de ses amis qui , en le couvrant, lui donnèrent moyen de fuir. Cette bourasque étant passée, l'assemblée voyant que ceux qui avaient accoutumé de crier le plus n'y étaient pas , ou ne parlaient plus, résolut l'accommodement, ce qui obligea le cardinal et le prince de Massa de faire une cavalcade par la ville , accompagnés de leurs créatures et de plusieurs personnes apostées, qui, par des acclamations continuelles témoignaient l'aise que causait à chacun cette délibération. La cavalcade finie, l'élu du peuple, suivi de plusieurs autres officiers, s'achemina vers le palais pour
complimenter le duc d'Arcos^ et pour résoudre avec lui tous les articles de la paix. Comme celui de la reddition du château Saint-Elme aux populaires, était le principal obstacle de l'accord , sur la nouvelle instance qui en avait été faite , le Vice-Roi avait répondu que sachant la fidélité que le peuple avait pour son Roi, il eût consigné volontiers et sans défiance Saint-Elme entre ses mains et sa garde ; mais que ce château n'était pas en son pouvoir, puisque chacun savait bien que le commandant de cette place ne dépend et ne reconnaît que le Roi, et que tout ce qu'il pouvait faire était d'en écrire en Espagne , afin de tâcher d'obtenir cette grâce en faveur du peuple. (iCtle réponse ayant paru raisonnable aux plus doux du parti populaire, et principalement a tous ceux que le duc d'Arcos avait gagnés, le prince de Massa fit ensuite publier un ban, par lequel il défendit à son de trompe, qu'aucun ne fût plus si hardi que d'attaquer, ni de surprendre le château. Cependant l'élu du peuple ayant fait compliment de sa part au duc d'Arcos, fut très-bénignement reçu, et après avoir témoigné que le peuple était bien marri de toutes les choses passées, qu'il le suppliait instamment de lui pardonner une erreur qu'il avait commise par force, et non pas par sa volonté; que ce qu'il avait fait était l'effet des gabelles qui le chargeaient et qui l'avaient fait succomber. Le Vice-Roi lui répondit qu'il acceptait de très-bon cœur ses complimens et ses excuses, qu'il reconnaissait que le peuple
parmi tant de divers excès, n'était jamais sorti des bornes du devoir, ni du respect dû à son souverain ; qu'en considérant le passé, il ne se voulait souvenir que des actions, par qui ]\aples lui avait témoigné son zèle; qu'il était prêt de l'embrasser, et de lui donner sans réserve les plus signalés témoignages de sa paternelle bonté. Cette agréable réponse , accompagnée d'un visage aussi favorable que serein, satisfit beaucoup les députés, qui ensuite firent leurs propositions sur le sujet de raccommodement, qui furent toutes acceptées par le Vice-Roi , qui ayant fait rayer celle qui concernait le château Saint-Elme, ne se souciait pas beaucoup d'accorder ni de signer les autres. L'élu et ses compagnons, étant ainsi très-satisfaits de leurs négociations, prirent congé de lui, en lui offrant toutes les choses qui pouvaient l'assurer de leurs complaisances. Il les pria de trouver bon qu'il pût faire entrer au château quelques provisions pour sa personne et pour sa famille, en attendant que les articles de la paix fussent au net et publiés. L'élu lui promit qu'il le ferait savoir et agréer au peuple ; et étant retourné dans le marché , où une grande quantité de gens l'attendait avec une extrême impatience, il fit publier des défenses^ que nul, à peine de la vie,, n'eût à contrarier la paix qui se traitait pour le repos général de tout le royaume, ni à murmurer ni crier sur les provisions qui entreraient dans le château , signant et ratifiant ces défenses par le sang d'un sbirre qui, pour avoir parlé un peu trop librement,
fut sur-le-champ arquebuse devant la porte de la Vicarie.
Cette inconstance populaire , qui se fait voir en tant de rencontres, et qui embrassera demain ce qu'elle veut étouffer aujourd'hui , parut bien en cette journée. En effet , comme si le peuple n*eût jamais pris le duc d*Arcos par les moustaches, et qu'il n'eût jamais canoné les châteaux, on lui vit rendre tout-à-coup mille respects et mille complaisances à ce duc, qu'il eût égorgé une heure auparavant, s'il l'eût eu en son pouvoir, sans rien dire des victuailles qui entrèrent dans le Château Neuf, non plus que de la poudre qu'André Polito y envoya sur la prière que le Vice-Roi lui en fit faire. Nonobstant ce qui avait été arrêté par la capitulation nouvelle, Giannettino Doria, gé-^ néral des galères de Naples , fut maintenu dans cette charge, à la prière aussi du Vice-Roi, et même celle qu'il lui fit faire ensuite de mettre à bas les barricades; ce que chacun fit volontiers, quoique le duc refusât d'en faire autant de son côté, prenant pour prétexte qu'il avait depuis peu avis que l'armée navale de France allait en mer, ce qui l'obligeait de veiller et de se tenir sur ses gardes. Si ce peuple eût été capable de défiance en ce moment, cette action lui en eût beaucoup donné , aussi bien que quelques autres que le duc d'Arcos fit ensuite , cherchant et alléguant des délais et des excuses pour différer la publication de la paix , et disant qu'il ne la voulait signer que dans la chnpelle de Sainte-Barbe, dans
le Château Neuf, à cause de quelques avis qu'on lui avait donnés d'une conspiration contre sa personne , faite par des Savoyards déguisés, que l'on disait être dans Naples. Ces retardemens, toutefois, eussent causé quelque effet, et le peuple, qui passe sans beaucoup de peine d'une extrémité à l'autre, commençait secrètement à murmurer, quand la conclusion du traité finit toutes ses défiances, et termina tous ses ombrages. Le samedi, septième jour du mois de septembre, les articles furent signés et jurés solennellement par le Vice- Roi et par tout le collatéral, et ensuite publiés à Ja faveur d'une pompeuse cavalcade, qui &e fit par les principales rues de la ville, toutes pleines de réjouissances pour cette nouvelle paix, dont les cinquante-huit articles contenaient en substance, que tous les officiers et tous les autres dont les maisons avaient été brûlées par le peuple, depuis le sept du mois de juillet dernier ( excepté ia famille de Jean-Baptiste Buzzacarino) , seraient bannis à tout jamais du royaume, sans qu'eux ni aucuns de leurs descendans mâles y pussent jamais posséder aucuns offices; que don Jules Génuino, président de la Chambre de la Sommaria , le jug6 Vincenzo di San-Vincenzo, et Fra Luca Génuino ,. capitaine d'une compagnie de cavalerie , seraient privés de leurs charges, et bannis à perpétuité de tout l'Etat, eux et leur postérité masculine à l'infini. Que toutes les révolutions, mouvenjens, attaques, entreprises, meurtres, et autres actes commis jusqu'au jour de cette paix, tant dans la ville que dans le reste du royaume, seraient aboUa
et pardonnes. Qu a la seule réserve des familles des Sièges de INido et de Capuana, nuls nobles» ne pourraient à Tavenir exercer aucuns offices dépendant de la ville ou de son ressort. Qu'il ne serait admis aux commandemens des galères que les Napolitains naturels. Que tous les juges, tant civils que criminels, de la suprême Cour et Tribunal de la Vicarie, seraient aussi originaires et natifs de Naples. Que généralement tous les officiers, tant de justice que de police, seraient de trois ans en trois ans sujets au syndicat. Que tous les greffiers de la Vicarie seraient aussi Napolitains, et nés de légitime mariage. Que les meurtriers de Masanielle seraient à tout jamais bannis de l'Etat, ainsi que tous leurs descendans. Que don Francesco Toralte, prince de Massa, et capitaine-général des armées du peuple, et Octavio Marchese, général de Tartillerie , seraient maintenus dans leurs charges. Que la Place du Peuple, ayant été rétablie et réintégrée dans ses cinq voix ou vœux, jouirait de toutes les grâces , prérogatives et honneurs qui lui pouvaient appartenir, tant aux processions générales et entrées des archevêques , qu'aux assemblées, députalions et autres semblables actions , où elle concourrait toujours pour l'égaHlé des voix avec le corps de la noblesse. Que les provisions des grains se feraient par l'élu du peuple. Qu'aucuns casais ou villages du territoire de la ville ne pourraient être à l'avenir ni engagés ni aliénés à son préjudice, et qu'ils seraient toujours et à perpétuité de son domaine, conformément aux anciens privilèges accordés par le roi
Ferdinand - le - Catholique , et par l'empereur Charles-Quint.
La pubHcation de ces articles ayant rétabli le calme dans Naples et dans plusieurs autres villes du royaume, où, par son exemple, le peuple s'était soulevé , chacun commença d'en goûter les douceurs, et principalement ceux qui, lassés de tant de fatigues et de travaux que causent les troubles , ne souhaitaient que le repos. Le duc d'Aixos, trèssatisfait en apparence de recevoir le peuple en son premier devoir, faisait caresse à tout le monde, particulièrement à ceux qui avaient le plus travaillé en sa faveur dans cetle occasion; mais surtout à André Polito , qui lui avait conservé Saint- Elme, en faisant cesser le travail de la mine, depuis le 27 du mois d'août , et dans le point que le travail de six heures seulement l'achevait et la conduisait sous la citerne du château. Ce service si remarquable, suivi de celui de la poudre qu'il envoya un peu après dans le Château Neuf, le lit extrêmement considérer de ce duc, qui, pour marque de faveur , lui accorda l'entrée de sa chambre à toutes les heures que s'y présenterait cet ambitieux, qui attendait avec impatience l'évêché qu'on avait promis à son fils le religieux. La poudre qu'il lui avait envoyée pensa pourtant coûter la vie à Gennaro-Annésé , capitaine de Son quartier, d'autant que l'élu Arpaja (qui trahissant son parti , ne songeait qu'à dégarnir le peuple de toutes les forces par qui il se pouvait parer des attaques qu'on préparait secrètement pour sa
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punition) commanda à Gennaro Annésé de Inî remettre entre les mains toute la poudre qu'il avait dans Je poste du torrion des Carmes ^ pour la prêter au Vice-Roi , feignant qu'il en avait besoin pour quelques feux d artifice qu'il préparait pour des réjouissances publiques^ sur quoi Gennaro lui ayant répondu qu'elle était nécessaire pour la défense du torrion, et que celle qu'André Polito avait envoyée au Cbâteau Neuf suffisait pour sa provision , cette répartie piqua si fort cet élu , qu'il ordonna qu'on le saisît et qu'on lui coupât la tête , ce qui l'obligea de fuir à la hâte,, et de s'aller cacher dans San-Lorenzo, d'où tout le peuple du marché et du Lavinaro, averti de cet accident, le vint, un peu après, retirer, le ramenant dans le torrion , avec des applaudissemens et des honneurs extraordinaires , le tout aux dépens de l'élu, qui courut fortune de la vie, qu'il conserva à son tour en s'enfuyant.
Si le procédé de cet élu donna sujet au peuple de crier contre lui , les avis secrets qu'il reçut en même tcms de plusieurs endroits, ne lui donnèrent pas moins de lieu de se défier des Espaî^nols , et de croire qu'ils ne songeaient à rien moins qu'à l'observation de la paix. On disait hautement à Rome que l'Espagne avait préparé une grande armée navale pour punir les Napolitains, et que tous les traités d'accord que le duc d'Arcos avait faits, n'étaient que des amusemens pour assoupir la fureur populaire , jusques à ce qu'il fût en état de la châtier a son gré. Deux reli-
gieux capucins élant venus trouver quelques populaires au marché , *es avertirent que le Vice-Roi jie songeait qu'à leur perte , et qu'il préparait secrètement tout ce qui lui faisait besoin pour les surprendre , et pour les attaquer quand ils y penseraient le moins. Cet avis fut connu de tant de personnes, qu'enfin le duc d'Arcos le sut; et ayant fait incontinent saisir ces deux religieux , il les fit conduire dans le Château Neuf, d'où le lendemain il en sortit un , sans qu'on ait jamais pu savoir ce que devint l'autre. En même tems le Vice-Roi fit faire quelques travaux à l'entour de la maison de la Panneteria, à Santa-Lucia à Mare, qui donna lieu au peuple du voisinage de murmurer et de s'élever. L'élu Arpaja Tappaisa, en l'assurant que ce travail ne se faisait que pour sa défense , et qu'il voulait demeurer en cette maison, comme il fit durant quelques jours. Ce petit tumulte calmé , il en survint peu après un autre à l'occasion de Pione, capitaine de ces enfans qui, armés de bâtons et de cannes, avaient commencé le premier soulèvement, et qui depuis, sous le nomi de Lazares, firent dans Naples tant d'excès et tant d'extravagances. Le duc d'Arcos n'avait pu oublier les sanglans affronts qu'ils lui avaient faits, et croyait que c'était celui-ci qui l'avait pris par les moustaches, quand il était sorti du palais pour se retirer dans Saint-Elme. Ayant trouvé l'occasion de le pouvoir faire arrêter, il le fit mener dans le Château Neuf, où, après lui avoir lui-même arraché une partie de ses cheveux, et lui avoir donné un^
HISTOIRE DU SOlLEVKxMENT
infinité de coups de pied, pour l'obliger à lui dire qui Tavait porté à cette première sédition, il lui fit donner cent bastonades, et le fil mettre ensuite en un cachot le plus horrible du château. Le peuple du marché, averti de Temprisonnemenl de ce malheureux, se souleva tout à coup par le bruit et la suscitation des Lazares , qui , ayant perdu leur capitaine, criaient et menaçaient d'aller recommencer les brûlemens. Les créatures du duc d'Arcos lui donnèrent secrètement avis de ce tumulte, afin qu'il y remédiât, et qu'il fît sortir le Pione en toute diligence; ce qui fut aussitôt exécuté; de sorte qu'en le renvoyant au peuple, il s'excusa , l'assurant qu'il n'avait rien su de sa prise, quoique le Pione témoignât de vive voix, aussi bien que par ses meurtrissures, qu'on l'avait traité, dans ce peu de tems, avec beaucoup de barbarie.
Parmi tant de motifs de dégoûts, de soupçons et de plaintes, le peuple ne laissa pas de déférer beaucoup au Vice-Roi , et de lui faire voir le désir qu'il avait de le contenter ; cela parut en plusieurs choses, et particulièrement trois jours après l'accident du capitaine des Lazares. Les régnicoles se plaignaient d'avoir été exclus de toutes les charges , honneurs et grâces de la ville , par le septième article du dernier accord : le Yice-Roi , ayant fait paraître au peuple qu'il serait bien aise de leur donner contentement, la Place du Peuple consentit d'une voix que cet article fût réformé.
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