CHAPITRE XIIL
Arrivée de Tarmée navale d'Espagne, commandée par don Juan d'Autriche.— Extrême joie que tout le peuple en témoigna. — Moyens que ce jeune prince avait de s'acquérir le cœur des Napolitains. — Artifices dont les ministres espagnols se servirent pour le rendre suspect et enfin odieux au peuple.
Le reste du mois de septembre s'étant écoulé dans ces diverses agitations, le premier jour du mois suivant, l'armée navale d'Espagne, composée de quarante-cinq vaisseaux et de douze galères, commandée par don Juan d'Autriche, fils naturel du roi d'Espagne , parut à la vue de Naples. Sou aspect causa d'abord une allégresse générale, quoique par des motifs ditférens. Le du(' d'Arcos s'en réjouit, espérant que le bras de ce jeune prince serait le vengeur des affronts que le peuple lui avait faits; les incendiés s'en réjouirent, s'imaginant que sa justice pourrait relever leurs maisons et les rétablir dans les biens qu'ils avaient perdus par l'annulation des gabelles; et le peuple s'en réjouit, croyant que sa bonté maintiendrait la bonace dans le royaume. Mais il n'y en eut point qui en témoignât une joie plus apparente
que le corps de la populace, laquelle se persuadant de voir, en la personne de ce prince, la vive image de son Roi, fit tant de démonstrations de la singulière allégresse qu elle avait de son arrivée, que le Vice-Roi en conçut une secrète jalousie et un particulier soupçon , qui lobligèrent de s'en ouvrir au régent Zuffia , lequel , en le confirmant dans ses ombrages , lui dit que s'il avait beaucoup de satisfaction de l'arrivée de ce prince, il craignait qu'elle ne fut, en cette conjoncture, préjudiciable à l'Espagne : que cette noblesse et ce peuple, qui n'avaient jamais vu leurs Rois chez eux, seraient peut-être bien aises de se procurer ce bonheur en la personne de ce prince: que ces réjouissances publiques que faisaient les INapolitains, marquaient le but de leurs désirs: que don Juan d'Autriche, flatté et persuadé par les offres que ce peuple lui viendrait faire, pourrait bien se laisser séduire à tant de belles apparences : qu'encore qu'il fût fort bien intentionné, et qu'il ne le crût pas capable d'un manquement de cette sorte, la raison d'Etat nous oblige de songer à prévenir non-seulement les accidens les plus apparens, mais encore ceux qui semblent être impossibles ou les plus éloignés : que l'exemple d'un autre prince de ce nom, comme de ce rang, à qui les acclamations d'un peuple firent naître une envie, dont sa mort empêcha l'effet, obligeait le Conseil d'Espagne d'empêcher que le bon accueil des Napolitains ne donnât quelque pensée à celui-ci, non moins funeste pour l'Es-
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pagne que douce et heureuse pour lui : que pour prévenir les effets d'une 'tentation capable de toucher les plus zélés, il fallait tâcher d'empêcher la confiance que ce prince et le peuple pourraient avoir réciproquement l'un pour l'autre, et qu'il fallait adroitement rendre le prince suspect et odieux au peuple, en faisant toutes les vengeances des affronts et des maux passés en son nom et avec son bras. Ces senlimens furent approuvés par le duc d'Arcos, et ensuite il fut résolu entre eux que, puisque l'armée navale était arrivée à bou port, il fallait songer et agir pour la punition des crimes que ce peuple, avec tant d'ardeur, de licence et de cruauté, avait faits, au mépris des lois divines et humaines : que bien que les forces d'Espagne fussent assez considérables, toutefois il le fallait prendre et l'attaquer à l'improviste, et quand il s'en douterait le moins; que par la conduite du cardinal Filomarino, du prince de Mas.'^a et des autres créatures des Espagnols , principalement de l'élu Arpaja et d'André Polito, il fallait obliger le peuple à quitter les armes ; que pour expier les aflVonts qu'il avait faits au ministère, ou plutôt au Roi , il fallait en détruire et exterminer tout à coup la plus grande partie; qu'il valait mieux que Naples fût un désert plein de raines, qu'un séjour de, mutins, de meurtriers et d'incendiaires; et qu'encore que l'on fît périr eu cette occasion cent mille hommes, le roi d'Espagne n'y perdrait pas un seul vassal , puisque l'on ne ferait mourir que des rebelles, dont la mort le
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déchargerait d'autant d'ennemis, de qui les mains ne tendaient qu'à détruire la plus belle de ses couronnes.
Pendant ces funestes conférences, le peuple, qui, ne considérant jamais ni le passé ni l'avenir, ne regarde que le présent, montrait, par des excès de joie, la satisfaction qu'il avait de l'arrivée du fils de son Roi, en attendant que, par son entrée dans la ville, il pût satisfaire l'envie et la curiosité qu'il avait de le voir. Dès que le vaisseau amiral fut à l'ancre, la Place du Peuple s'étant assemblée, députa ses plus notables officiers vers ce prince pour l'assurer de son obéissance, et pour le régaler de plusieurs riches présens et d'une quantité de rafraîchissemens non moins rares que délicieux.
Ces députés furent reçus très - agréablement , et, après avoir salué don Juan à son bord, ils lui dirent avec beaucoup de zèle , que dès que le peuple avait su son arrivée, il les avait choisis et députés vers lui pour l'assurer que tous les cœurs de la ville lui seraient ouverts comme ses portes : qu'en voyant le fils de son maître , ou plutôt un autre lui-même, il croyait que l'aspect d'un astre aussi éclatant que bénin , dissiperait par ses rayons toutes les vapeurs qui pourraient noircir encore l'horizon, et renouveler les bourasques qui avaient causé tant de maux, et que sa présence ferait fuir ces sang - sues et ces harpies qui se nourrissaient de son sang, et infectaient la ville et tout le royaume : que comme
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ces monstres étaient cause de tous les malheurs de l'État, il y avait lieu d'espérer que leur fuite et leur châtiment le remettraient dans le calme, et lui rendraient les bonnes grâces de son souverain, puisqu'en tous ces désordres le peuple ne s'était jamais voulu soustraire de son obéissance, et qu'il ne s'était point écarté du respect qu'il doit et qu'il veut toujours rendre à son Roi; que Son Altesse connaîtrait, par son débarquement, la foi , le zèle et l'amour qu'il avait pour Sa Majesté CalhoHque , et qu'en attendant son entrée, il le priait d'agréer ces régals qu'il lui offrait avec son cœur. Don Juan d'Autriche ayant témoigné d'agréer leurs présens, leur répondit avec beaucoup de bénignité, qu'il était très-aise d'avoir su par leur bouche que le peuf»le avait toujours pour le Roi l'affection qu'il eut autrefois, et qu'il lui donnerait volontiers des témoignages de la sienne.
A peine ces députés, après avoir pris congé de don Juan, furent sortis de l'Amiral, que le duc d'Arcos, suivi de tout le collatéral et d'une grande quantité de noblesse, y arriva, et y fut reçu de ce Prince avec beaucoup de courtoisie; lui ayant présenté la plupart de ceux qui l'avaient accompagné, il lui fit ensuite un succinct récit des révolutions passées, et piqué de ce qu'il avait appris la favorable réception qu'avaient: eue les députés du peuple, il lui représenta en présence du régent Zuffia, que par tant d'exécrables marques que les Napolitains avaient données de leur
félonie, il n'y avait pas lieU de croire que ce tigré fier et sauvage se pût jamais apprivoiser; que quelque soin que Ton pût prendre pour Tadoucir, sa cruauté pourrait s'assoupir , non s éteindre ; que sous cette feinte allégresse qu'il témoignait 'de l'arrivée du fils de son Roi, il couvait une pernicieuse envie de témoigner, en la personne du fils, rhorreur et la rage qu'il avait pour celle du père; qu'il savait de très -bonne part que ce peuple avait juré sa mort, au cas que Son Altesse débarquât et qu'elle se mît à la merci de son infidèle fureur; que le plus sûr expédient que l'on pouvait prendre pour mettre à couvert sa personne, était de désarmer ce cruel monstre, et de lui ôter pour toujours la puissance de faire mal, puisque l'on ne pouvait jamais lui en ôter la volonté ; que Son Altesse devait témoigner constamment qu'elle ne voulait pas entrer dans une ville dont le peuple était encore sous les armes, puisqu'il était plus raisonnable et plus séant que le peuple se réduisît à la merci d'un prince, de qui la clémence était connue à chacun, qu'il n'était juste que ce prince se mît à la discrétion d'un peuple de qui la fureur éclatait par toute la terre.
Le Vice-Roi ayant ainsi commencé le sanglant projet qui, peu après, réussit moins à son avantage qu'à sa honte, il entretint ce jeune Prince des moyens dont il prétendait se servir pour venir à bout de son dessein , et lui en figura l'issue si favorable et si aisée, qu'il l'obligea facilement à condescendre à ses conseils. L*ayant laissé dans
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ces noirs ombrages , qu'il lui avait donnés de la foi du peuple , il lui envoya , vers l'entrée de la nuit, André Polito, qui, dans une audience secrète qu'il eut de lui sur l'Amiral, l'assura que si le peuple ne voulait quitter les armes, il savait un expédient infaillible pour le contraindre dans six heures à se soumettre à tout ce qu'il voudrait. Cet homme ne fut pas le seul qui visita don Juaa d'Autriche, et qui lui fit de semblables propositions pour se mettre en ses bonnes grâces : l'élu Arpaja fut du nombre, et après quelques secrètes conférences qu'il avait eues sur le sujet des incendies, tant avec lui qu'avec ses ministres, qui, pour l'attacher à leurs intérêts , lui avaient fait espérer une chaîne de cent mille ducats, il fit convoquer, trois Jours après l'arrivée de l'armée navale , la Place du Peuple , au couvent de Saint- Augustin , pour lui proposer la modération et la restriction des cinquante-huit articles du dernier traité de paix à trois seulement , qui seraient l'exemption des gabelles , l'égalité des voix dans les assemblées de tous les membres de l'État, et l'induit général de toutes les choses passées. Il eut à peine ouvert la bouche sur cette matière, que tout le peuple, en se soulevant, se mit en état de le tuer, et en effet il était impossible qu'il pût échapper de sa fureur, si un officier de ses amis^ sous prétexte de le constituer prisonnier pour le châtier dans les formes ordinaires de la justice , ne l'eût retiré de ses mains pour le
conduire chez le prince de Massa, doù, puis après sur l'entrée de la nuit , il se retira au palais. Cependant le duc d'Arcos ne perdait point de tems, et travaillait avec autant de secret que de diligence pour l'exécution de son funeste projet. Mais voulant , avant que de faire l'attaque qu'il avait résolue , tâcher de désarmer le peuple , il obligea don Juan d'Autriche d'envoyer quérir le prince de Massa, pour lui dire résolument qu'il n'entrerait point dans la ville, que le peuple n'eût quitté les armes. Le prince de Massa, prévoyant les défiances que la simple ouverture de cette proposition pourrait causer, lui répondit que le peuple, à son arrivée, avait fait paraître sa joie par mille sortes de démonstrations , aussi tendres que publiques ; que dans cette extrême allégresse il considérerait Son Altesse comme vivante peinture d'un Roi , dont il avait sans cesse adoré les moindres portraits dans le plus fort de sa fureur; que la pensée qu'il avait que Son Altesse était venue pour confirmer ses privilèges, et les derniers traités de paix l'éloignant tellement de celle de la guerre , qu'encore qu'il eût les armes à la main , il les employerait plutôt à montrer sa réjouissance que sa mauvaise volonté ; que Son Altesse, en débarquant seulement avec la noblesse qui était venue d'Espagne, serait indubitablement reçue avec autant d'amour que dans Tolède ou dans Madrid, que son visage ferait cent fois plus de progrès dans Naples que tous les bras de ses
soldats et les canons de ses vaisseaux; que puisque Ja bonace était rétablie dans le royaume , il croyait qu'il valait bien mieux la conserver que la détruire; que, comme le moyen le plus sûr de la maintenir consistait à faire en sorte que le peuple prît confiance en Son Altesse, et ne pût concevoir de soupçons ni d'ombrages de sa conduite , il n y avait rien qui le pût faire entrer plus tôt dans la défiance, que la proposition de rendre les armes; que cela ferait deux effets pernicieux: l'un en portant le peuple à croire qu'on ne le voulait désarmer qu'afin d'avoir plus de moyen de le punir à la faveur de tant de vaisseaux et de galères; l'autre en nécessitant le Prince, en cas de refus, d'en venir aux dernières extrémités; que la qualité de vassal et de sujet du Roi son père , l'obligeait de le supplier de ne point mettre en compromis cette autorité souveraine, que l'amour plutôt que la force maintient dans les esprits des peuples; que celui-ci qui avait commencé de l'ébranler, pourrait la détruire entièrement, si on le poussait à toute rigueur; que l'exemple des Hollandais devait faire craindre un succès pareil ; que pour ne pas se rencontrer dans les troubles que cet ordre pourrait causer, il priait Son Altesse de trouver bon qu'il ne retournât plus dans Naples, et qu'il demeurât sur les vaisseaux, puisqu'il prévoyait que le peuple ne le laisserait plus sortir de ses quartiers , et voudrait se servir de lui dans ces occasions ; et qu'ainsi, étant nécessaire qu'il trahît le Roi ou le
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Peuple , son retour chez lui ne pouvait être que très- infortuné, puisque ne pouvant trahir son Prince sans perdre son honneur , il ne pouvait non plus trahir le Peuple sans perdre la vie , laquelle toutefois il s'estimerait glorieux de perdre pour sauver son honneur ou pour servir son Roi. Don Juan d'Autriche, préoccupé des impressions que le Vice-Roi et ses créatures lui avaient données, témoigna que ces réflexions ne le touchaient pas beaucoup , et répondit au prince de Massa, que bien que ses intentions fussent pures et innocentes, il ne voulait pas que le peuple allât de pair avec lui, qu'il désirait être obéi sans réplique et sans contredit ; qu'il entendait que de ce pas il retournât dans la ville pour obliger le peuple à mettre bas les armes , et qu'il croyait que s'il y faisait son possible, il en viendrait sans doute à bout. Il serait bien diCQcile d'exprimer l'affliction que ces paroles causèrent au prince de Massa , qui, n'osant plus rien répartir, sortit de l'Amiral avec un esprit mille fois plus agité que la mer qu'il allait passer. A peine fut-il revenu chez lui , que , s'enfermant dans son cabinet , il détesta mille fois le funeste emploi que le peuple l'avait contraint de prendre , jugeant bien qu'il ne pouvait manquer d'échouer parmi tant d'écueils qu'il voyait dans la route qu'il allait suivre malgré lui. 11 connaissait bien que les Espagnols souhaitaient que le peuple 4ïuittât les armes, afin de le punir sûrement, puisque dans ces rencontres ils couraient le
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hasard de voir la valeur succomber sous la multitude; il jugeait que si le nombre et la fureur populaire venaient à bout de la discipline espagnole, il n'y avait point d'apparence qu'après une telle rupture, on pût faire un renouement : enfin il ne savait quel parti lui serait le meilleur ; car ayant autant de sujet de se défier de la foi du duc d'Arcos et des ministres , que de l'inconstance du peuple , il ne voyait rien d'assuré pour lui que sa mort. Si, d'un côté, ce malheureux Prince prévoyait ainsi sa tragique fin, d'autre part, le Vice -Roi faisait de continuelles? conférences avec ses créatures, pour faire éclore l'entreprise qu'il tramait contre le peuple. Ayant ordonné à toute la noblesse mal contente, et à tous les autres maltraités de la populace, de venir prendre part à leur commune vengeance, un grand nombre de seigneurs, de simples gentilshommes, et plusieurs autres personnes se rendirent secrètement dans le Château Neuf, aussi bien qu'une quantité d'officiers réformés, et de soldats qu'on y appelait, sous prétexte de l'entrée que l'on devait faire à don Juan. Ayant, à la faveur de ces préparatifs, mis toute chose en état de pouvoir agir tout à coup pour produire un plus grand effet, il crut que, pour la réussite d'un projet qu'il tenait très-juste , il ne lui manquait plus que l'aide du Ciel; il envoya le chapelain major au cardinal Filomarino, pour lui dire qu'il croyait que son entreprise réussirait heureusement, au cas que la justice humaine
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fut secondée par le justice divine ; qu'il le priait d'implorer le secours du Ciel, et de faire que son clergé tînt, à l'exemple de Moïse, les bras élevés, dans le temps que ceux des Espagnols feraient la punition des rebelles. Le cardinal , louant sa piété , lui fit réponse par le même chapelain major, qu'il ferait faire des prières pour le succès de ce dessein, et qu'il espérait que celui de qui les Rois sont les images, approuverait le châliment de ceux qui les veulent détruire. Cependant, le prince de Massa, pour satisfaire au commandement absolu que lui avait fait don Juan d'Autriche, alla par tous les quartiers de la ville, principalement par ceux du marché et du Lavinaro, afin de représenter au peuple qu'il n'était ni séant ni juste qu'il fût armé , lorsque le fils de son Roi ferait son entrée dans sa très- fidèle cité ; que ces armes ne serviraient qu'à donner à ce jeune prince des défiances de sa foi; qu'il fallait tâcher de se rendre agréable, et non pas redoutable à celui qui venait répandre dans l'État mille bienfaits et mille grâces; qu'il n'avait point lieu d'en craindre le débarquement ni l'entrée , puisqu'il y avait apparence que si le Roi eût envoyé cette armée pour la ruine de Naples, il n'eût pas souffert que son fils marchât à la tète, étant très-apparent qu'un père ne donne jamais à un fils des commissions qui le pourraient rendre odieux à ses sujets , et qu'il exhortait et priait chacun de quitter les armes, pour ne se rendre pas suspect à un prince qui ne voulait que la gloire
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d'avoir fini, par sa présence, les bourasques qui avaient troublé la ville. Par telles ou semblables paroles, le prince de Massa conjura le peuple à mettre bas les armes; mais ses prières ni ses commandemens n'eurent aucun effet. Le peuple voyait que de toutes parts on faisait mille secrets préparatifs pour quelque importante entreprise, que le Château Neuf était plein d'une infinité de noblesse, de réformés et de soldats; que l'on y retirait des femmes et des meubles de tous côtés ; que l'armée navale étant à l'ancre, il n'en sortait personne, encore que ces vaisseaux et ces galères fussent pleins d'un grand nombre de cavaliers; que les incendiés étaien t toujours au bord de l'Am irai ; que ce prince , qui d'abord avait fait un si bon accueil aux députés de la ville, ne faisait plus si bon visage à ceux qui tenaient son parti ; qu'au contraire l'Arpaja, le Polito et les autres fourbes qui avaient trahi leur patrie, étaient les seuls qu'on caressait et que l'on voyait volontiers; tant d'allées et de venues qu'ils faisaient chez le Vice-Roi , ne lui présageaient rien de bon; enfin le peuple dit tout haut , qu'il ne se voulait pas laisser surprendre dans un état de ne se pouvoir pas défendre, et qu'au moins, s'il fallait mourir, ils mourraient l'épée à la main, et n'auraient pas la honte et le regret de périr pour s'être trop confiés à des ministres infidèles, aussi bien qu'à des ennemis depuis peu réconciliés. Le prince de Massa, voyant que tousses soins ni ses remontrances n'avançaient à rien, et que le peuple était absolument résolu
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à ne jamais quitter les armes, se retira, bien affligé, dans son palais, d'où incontinent après il envoya avertir don Juan d'Autriche du mauvais succès de ses peines. Le duc d'Arcos, qui se trouva dans cette rencontre sur le vaisseau , témoigna avec un visage riant, que Son Altesse devait être très-aise de ce que le peuple ne voulait point laisser les armes , puisque ce refus servirait de juste et légitime excuse au châtiment prémédité. Que TEurope n'aurait pas lieu de blâmer FEspagne d'avoir failli contre la foi donnée dans une solennelle paix jurée surlesévangileset sur les reliquesdes saints, qu'il y allait de l'honneur ainsi que de la sûreté d un fils de Roi , de ne paraître pas parmi un peuple qui était en état de donner la loi , plutôt que de la recevoir, et qui, ne voulant point quitter les jnstrumens de sa révolte, témoignait qu'il était encore dans le dessein de s'en servir; que pour mieux aggraver les crimes du peuple, et le mettre en son tort, il le fallait rendre coupable du violement de la paix, en l'obligeant adroitement de la rompre le premier. Don Juan d'Autriche et tout son conseil approuvèrent cette opinion, et pour la faire réussir, plusieurs personnes confidentes du Vice-Roi, qui, en se promenant par la ville, firent entendre sourdement au peuple, qu'il courait un bruit au palais sur l'armée, que l'Espagne avait résolu laf ruine et la destruction de Naples ; que les conjectures publiques et les secrètes donnaient également lieu de croire que le Vice-Roi, secondé de don Juan, était en dessein
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de surprendre le peuple, qui semblait dormir en assurance et en repos à l'ombre du dernier accord: que loin de sommeiller ou d'attendre que l'on le vînt attaquer à une heure indue , et quand il y penserait le moins , il fallait tous prendre les armes; qu'on sait que celui qui attaque, a souvent plus d'avantage que celui qui est attaqué , puisque l'on voit que la surprise semble ravir une partie des forces, surtout quand l'étonnement ébranle et semble refroidir le cœur au lieu de l'échauffer.
Soit que le peuple, lassé de tant de travaux et de disgrâces que les troubles lui avaient causés, eût de la peine à se résoudre à s'engouffrer de nouveau dans cette mer orageuse; soit qu'à l'aspect de tant de forces ramassées en faveur du Vice-Roi, il redoutât l'événement de ce qu'il pourrait entreprendre ; soit que pour ne donner pas sujet non seulement à l'Espagne mais encore à tout le reste de la terre de l'accuser d'avoir rompu la paix sans aucune cause légitime, bien qu'il reconnût que les Espagnols avaient dessein de l'attaquer, et qu'il lui serait plus utile de les prévenir que de les attendre, il ne se voulut point mouvoir, et ne se laissa point toucher aux raisons qui l'invitaient à le faire.
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