CHAPITRE XIV
Résolution du Vice -Roi et des autres ministres de surprendre le peuple, et de se venger des affronts passés. — Attaque générale faite au même temps par les Espagnols, tant par mer que par terre. — Merveilleuse défense du peuple, qui, dans sa surprise, ne laissa pas de repousser les Espagnols, et de se retrancher contre eux.
1-E duc d'Arcos voyant que tous ses artifices ne servaient de rien, se résolut de commencer et d exécuter l'entreprise concertée avec ses ministres , pour la vengeance des affronts que le peuple leur avait faits. Le conseil d'État et de guerre sëtant assemblé sur l'Amiral, le quatrième jour du mois d'octobre, environ l'entrée de la nuit, après plusieurs propositions faites en la présence de don Juan d'Autriche, du Vice -Roi, et des autres ministres du royaume, il fut conclu qu'il fallait, sans plus différer, donner un assaut général, et attaquer, en un même instant de tous côtés le peuple, afin de le mettre en état de ne savoir où faire tête ; que , quoique les forces d'Espagne ne pussent pas égaler les siennes en nombre, elles les pourraient surmonter par la valeur et par la conduite, qui ordinairement décident de toutes les choses de la guerre ; qu'avant que
celte populace, plus effroyable par sa multitude que redoutable par ses forces, eût le loisir de les ramasser et de les unir ensemble, on pourrait, en les surprenant, gagner tout à coup les quartiers et les postes avantageux, où l'on se pourrait arrêter et se fortifier, au cas que l'on trouvât plus de résistance que l'on ne croyait; que , pour cette exécution, il fallait que quatre mille hommes, tirés de l'armée navale, et de toutes les autres troupes du duc d'Arcos, donnassent Tassaut général, précédés, non pas seulement de la noblesse espagnole qui accompagnait son Altesse, et qui montrait tant de chaleur pour le service de son Roi; mais encore de ce grand nombre d'officiers réformés , si pleins d'expérience et de courage , qu'on diviserait les attaques suivant le nombre des quartiers qu'il serait besoin d'occuper; que, dans ce combat, il fallait faire mainbasse, sans merci, et châtier avec Tépée ceux que l'on ne pourrait punir par la potence : que pour causer plus de terreur, d'élonnement et de surprise, il fallait, en même instant que les trois châteaux, tous les vaisseaux et toutes les galères de l'armée canonassent tout à la fois, et sans relâche, la ville, principalement les endroits et les avenues, par où le peuple se pourrait unir et se mettre en état de repousser l'assaut ; qu'encore que la noblesse montrât d'avoir non -seulement beaucoup de zèle pour l'Espagne, mais encore beaucoup de haine pour cette vile populace qui l'avait traitée si mal , il ne fallait pas s'y
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fier, d'autant que si le sort des armes penchait en cette occasion tant soit peu du côté du peuple, la noblesse, qui n avait pas oublié Tantique haine quelle avait pour les Esagnols, pourrait bien la préférer à la nouvelle qu elle avait pour le peuple , et se joindre à lui contre leurs communs ennemis. Qu'enfin s'il fallait regarder cette insolente populace ainsi qu'une ennemie ouverte, il fallait regarder encore la noblesse napolitaine comme une secrète ennemie, qui était d'autant plus à craindre, qu'elle se trouvait toujours avec les Espagnols, qui, ne se donnant point de garde de ses mauvaises volontés, étaient sans cesse à sa merci. Ensuite de ces résolutions, le Vice-Roi s'en retourna dans le Château Neuf, et tout le reste de la nuit fut employé au débarquement des troupes qui étaient sur l'armée navale, et à donner les ordres nécessaires pour les attaquer.
Le lendemain, cinquième jour d'octobre, environ les dix-huit heures, ou, pour parler selon notre manière, vers le midi, deux cavaliers, sur une querelle feinte, mirent l'épée à la main devant le palais. A ce signal, qui avait été pris pour celui de l'assaut général, un grand nombre d'officiers et de soldats accoururent, et s'assemblèrent de toutes parts, sous prétexte de les séparer, et cette foule étant accrue jusques à quatre mille hommes. Espagnols, Italiens, ou Bourguignons, ce corps se divisa en autant de parties qu'il en fallait pour le nombre des attaques déterminées ,
et tout à coup l'assaut général fut donné de tous les côtés, non -seulement par ces troupes qui, marchant tête baissée en criant Vivent le Roi et les gabelles! s'avancèrent courageusement vers les quartiers de la ville occupés par la populace ; mais encore par toute l'artillerie des trois châteaux, des vaisseaux et des galères , qui , par une décharge de plus de dix mille canonades, battirent sans cesse en ruine cette pauvre ville , pendant tout le temps que dura cette grande attaque. Il n'est pas nécessaire d'exagérer ici la surprise et l'étonnement qu'une action de cette sorte causa parmi un peuple peu aguerri , et encore moins accoutumé à de semblables choses. Jamais INaples n'avait rien vu de si effroyable ni de si mortel ; si elle avait été autrefois assiégée, son péril n'était qu'au dehors, et les canons des châteaux ne se faisaient ouïr que pour sa défense ; les vaisseaux ni les galères de ses ennemis n'avaient guère de moyen de l'offenser , puisqu'à la faveur du Château Neuf et du Château de l'Œuf, elle rendait leur artillerie inutile ou peu dommageable ; mais dans cette funeste occasion, tout travaillait k sa perte ; ses ennemis n'étaient pas aux environs de ses murailles, mais dans ses rues, dans ses places, dans ses châteaux et dans son port; elle entendait de toutes parts l'affreuse voix des assaillans, l'horrible bruit des canonades, la dolente voix des blessés, et celles des vieillards, des petits enfans et des femmes, dont la peur causait mille fois plus d'étonnement que le mal; elle voyait de tous
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côtés, malgré l'épaisse et sombre fumée qui la couvrait, les corps de plusieurs victimes que les Espagnols immolaient à leur vengeance. Son peuple, quoique sous les armes et dans le soupçon de cette malheureuse attaque, se rencon^trait dans une assiette où jamais il ne s'était vu. Son imagination lui faisait appréhender de voir ses maisons saccagées, ses femmes violées, et sa vie à la merci du soldat ou du bourreau. Parmi tant de sujets de crainte, la juste défiance qu'il avait de ses chefs n était pas le moindre. Il n'avait pas lieu de douter seulement du prince de Massa, mais encore d une infinité d'autres officiers ou personnes privées : il ne savait en ce moment à qui recourir ni que faire, et il serait assurément succombé sous tant de diverses attaques, si le désespoir, qui souvent a donné des armes à ceux que la fortune avait désarmés, n'eût fait voir en cette rencontre que la même nécessité, qui nous oblige à craindre tout , nous empêche de craindre rien; que la peur entendre l'audace, et que quelquefois le danger qui, en nous empêchant la fuite, nous ravit l'usage des pieds, nous donne moyen d'en sortir en nous rendant celui des bras. En effet, quoique d'abord les Espagnols eussent , sans beaucoup de peine chassé le peuple de plusieurs postes, et qu'ils crussent d'être dans peu maîtres absolus de la ville ; cette populace, surprise, étonnée, et dépourvue de conseil, de conduite et d'assistance, leur fit voir ce que peuvent des gens qui n'espèrent ni ne craignent rien. Une troupe de réformés , aussi braves que biea
disciplinés , ayant attaqué le poste de San-Giuseppe , défendu par le lieutenant général François Puca, en chassa fort facilement cet officier , qui , abandonné, dès l'abord, de tous ses gens, se vit contraint de se sauver avec son fils, à Santa Maria délia ]\ova, d'où ensuite, se retirant, il ramassa plusieurs populaires, qui, fuyant faute de chef, se rallièrent à l'entour de lui. Le Puca les ayant réunis ensemble, leur fit entendre, en peu de mots, qu'il s'agissait, en cette occasion , non pas seulement de leurs vies , mais encore de la ruine de tous leurs biens , et de l'honneur de leurs femmes et de leurs filles; qu'on ne pouvait empêcher la lubricité du soldat, ni sa fureur, qu'en lui faisant tête; que les Espagnols n'avaient qu'une poignée d'hommes ; que, pour grossir leurs pelotons, ils avaient fait mettre pied à terre aux matelots de leurs vaisseaux, qu'ils avaient armés, ou plutôt chargés d'un fardeau plus pesant qu'utile, et dont ils ne pouvaient se servir. Qu'enfin il valait beaucoup mieux périr par le fil de l'épée, que par la corde du bourreau. A peine cette courte harangue fut finie, que les Espagnols poursuivant leur prétendue victoire, arrivèrent et chargèrent le Puca; mais étant assisté d'une multitude de peuple, plus résolue et plus grande que celle qui l'avait abandonné dans le poste où il commandait, il soutint si courageusement cette attaque , qu'il arrêta les ennemis , qui , ayant perdu une quantité de cavaliers et d'officiers réformés tués sur la place, furent contraints de
lâcher le pied, et lui donnèrent ainsi le loisir de se barricader, et de forlifier plusieurs avenues par où ils eussent pu pénétrer plus avant dans la ville. Le Puca ayant, par cette action signalée, rétabli en quelque façon les affaires des populaires , en alla rendre compte au prince de Massa, qui , à la clameur d'une foule innombrable de peuple, était sorti de son palais pour tâcher de remédier aux maux qui menaçaient Naples d'une prompte et presque inévitable perte. Tous les sentimens de ce Prince étaient tellement suspendus ou partagés en ce moment, qu'il ne savait ni ce qu'il devait faire, ni ce qu'il devait souhaiter. De quelque part que la victoire dût pencher, il avait sujet de la craindre : si les Espagnols l'emportaient, il ne redoutait pas moins l'aversion qu'ils avaient pour la noblesse napolitaine, que la politique qui semblait les obliger d'envelopper dans la ruine d'un corps entièrement coupable, un chef tout à fait innocent; et, si le peuple la gagnait, il craignait sa tegèreté , sa fureur et son insolence. Dans cette assiette si flottante, il ne savait s'il lui fallait avancer ou reculer; mais les cris de tant de personnes qui s'assemblaient de toutes parts devant son palais, le forcèrent à se résoudre, et à faire voir qu'il était l'esclave plutôt que le chef de la populace de Naples. Ayant donc su que les Espagnols avaient commencé leurs attaques , et qu'ils s'avançaient de tous côtés , il divisa le mieux qu'il lui fut possible le peuple qui l'environnait en plusieurs troupes , commandées par les oflicicrs
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les plus experts, à qui il ordonna d'aller s'opposer aux ennemis j et de tâcher à se barricader aux endroits les plus nécessaires et les plus propres pour arrêter cette première impétuosité. Tout le peuple, faisant paraître une chaleur inconcevable au fort de tant de périls, marcha en résolution de les repousser ou de mourir. Il s'avança courageusement, plutôt en volant qu'en marchant^ vers les quartiers où les attaques des Espagnols l'obligeaient de leur faire tête. La première victime qu'il immola à sa fureur fut le sergent-majoi* Tonno Vecchione, qui, allant par les rues de Kaples en criant que chacun eût à poser les armes, et à obéir aveuglément au Vice-Roi, fut rencontré malheureusement par une troupe de populaires vers l'égHse de Ste-Marie Majeure, où, sans lui donner le loisir de parler, on lui fit sauter la tête. Il est impossible de remarquer en détail tout ce que la valeur, la rage et le désespoir firent faire dans le reste de cette journée à ce peuple dont les Espagnols croyaient triompher si facilement : quoique dans cette occasion il se vît tout à coup attaqué par tant de bras et de canons, et que ses chefs lui fussent extrêmement suspects; malgré tout son étonnement, sa surprise, ses défiances et l'effort de ses ennemis , il témoigna tant de vigueur et tant d'opiniâtreté pour son salut, qu'il empêcha les Espagnols, non-seulement de se rendre , comme ils le pensaient, maîtres absolus de la ville , mais il les chassa même de plusieurs
postes qu'ils avaient occupés dès l'abord.
Gomme si en cette journée la fortune eût voulu faire voir que la dispensation des palmes lui appartient aussi bien que celle des couronnes, et qu'elle peut, quand il lui plaît, confondre la prudence humaine et triompher de la valeur, on vit la confusion, la crainte et le désespoir surmonter la discipline et la bravoure , et il sembla qu'elle prît plaisir à seconder un peuple surpris, étonné , désuni, sans ordre , sans aide, sans chef, trahi par la plupart de ceux pour qui il témoignait d'avoir le plus de confiance ; afin d'abatire l'orgueil et la fierté des Espagnols , et de rendre vains tous les efforts de leur conduite et de leur prudence. Cela parut non-seulement dans le mauvais succès de ce grand nombre d'attaques , qu'ils firent avec plus de honte que d'avantage, à plusieurs quartiers de la ville ; mais encore en plusieurs entreprises secrètes , que leurs partisans avaient faites contre le peuple, dont l'une des principales fut celle de Vanno Pannarella, qui leur avai'^^ promis de leur livrer le torrion des Carmes , pendant que l'assaut général occuperait la populace à la défense de ses quartiers ; mais cet infortuné ayant été surpris dans le tems qu'il enclouait un canon sur ce torrion , afin de faciliter l'accès d'une galère qui s'approchait, ses compagnons, touchés d'une si noire perfidie, le massacrèrent sur-le-champ, et mirent sa tête au bout d'une pique, pour marque de sa trahison. Celle du capitaine Marcone réussit un peu mieux, quoiqu'avec plus de perte que de profit , d'autant
qu'ayant livré, dans le tems de l'attaque, la porte Médina aux Espagnols, cette porte ne leur servit que pour leur donner le moyen de courir jusqu'à l'église de Gésu Maria, d'où Je peuple les repoussa avec autant de confusion que de perte. Le dessein qu'ils avaient eu d'occuper Je quartier de la Pietra del Pesce, à la faveur de la mer, ne Jeur fut pas plus favorable, puisque dans le tems qu'ils s'en approchaient , avec sept barques chargées de soldats , Onofrio Pagano , s'en apercevant , les empêcha de J'aborder , par Je moyen de deux petits canons de fer, et de queJque peu de gens qui J'assistaient en cette rencontre, et qui lui donnèrent Jieu de se fortifier si bien dans ce poste , qu'il mit les ennemis en état de ne les en pouvoir plus chasser. Enfin, la nuit qui termina un jour si remarquable, survint à propos pour couvrir, sous les ténèbres, la lionte des assaillans , laquelle leur servant d'aiguillon, les incita encore à faire plusieurs tentatives à la faveur de l'obscurité , qui ne leur fut pas plus favorable que la lumière. ïl serait superflu d'exagérer l'étonnement et la confusion où le Vice-Roi et Jes autres ministres parurent après tant de tristes succès. Comme ils s'étaient persuadés que le peuple ne pourrait se défendre de tant d'attaques, et que rien ne leur pourrait disputer la victoire, ni les empêcher de verser autant de sang qu'ils voudraient pour satisfaire à leurs haines, et les venger de tous Jes affronts qu'ils avaient reçus; un événement si contraire à leur attente les surprit si fort , qu'il les mit un
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assez long espace de tems en étal de ne plos savoir ni que dire, ni que faire. Ils n'avaient aucun sujet de se plaindre des officiers ni des soldats qui avaient été employés en cette attaque générale , puisque chacun y avait fait son devoir. Ils en avaient encore moins de murmurer contre le corps de la noblesse napolitaine , dont les défiances qu'ils avaient d'elle les empêchèrent de se servir en cette occasion ; mais si dans le point qu'ils avaient assailli la partie haute de la ville, la noblesse et la bourgeoisie eussent attaqué la basse, il est indubitable que la populace, se trouvant renfermée de toutes parts, eût toute été taillée en pièces. Toutefois il y a quelque apparence que si les Espagnols les y eussent employés, Tune et l'autre eussent peut-être eu bien de la peine à s'y résoudre, à cause de tant de matières de dégoût et de plaintes qu'ils leur avaient données, et qu'ils leur donnaient tous les jours. Aussi l'on tient pour tout assuré que, le jour précédent, il s'était fait une secrète assemblée de plusieurs personnes de qualité et de considération de Naples, sur le bruit qui courait que les Espagnols étaient résolus de donner un assaut général, où, ensuite de la proposition qui y fut faite, s'il fallait aider les Espagnols ou non , toutes les opinions furent réduites en deux : la première , qu'il fallait se ressouvenir des affronts et des injures que le peuple leur avait faits , dont les plaies étaient encore toutes récentes. Que la fortune leur offrait un beau moyen de se venger dans cette attaque! Que tout à la
fois ils pourraient témoigner leur ressentiment au peuple , et faire paraître leur foi et leur amour aux Espagnols, et que, par une même main, ils châtieraient l'un, et pourraient obliger les autres, par un si important service, à n'avoir plus de défiances de leur conduite à l'avenir, La seconde, au contraire, fut, que la politique espagnole ne remet jamais une injure qu'elle a reçue, ou qu'elle croit qu'on lui a faite ; que les Espagnols, se voyant en cette rencontre secondés de la noblesse , penseraient que le désir de la vengeance , ou la peur de l'événement, lui aurait fait prendre les armes, plutôt que sa fidélité ; que quand sa seule valeur leur procurerait la victoire, ils étaient tellement jaloux de la gloire , que pour montrer que la noblesse n'y avait point eu de part, ils employéraient tous leurs soins à diminuer ce service plutôt qu'à le faire valoir; qu'après avoir puni hi peuple des affronts qu'il leur avait faits, ils songeraient à châtier la noblesse des maux qu'elle leur avait voulu faire , et qu'il valait mieux se reposier pendant qu'ils videraient leurs querelles avec le peuple, puisque, par cette voie, la noblesse serait toujours en état de prendre ses avantages, selon qu'il lui serait le plus utile. Les deux opinions ayant été opiniâtrement débattues, enfin on s'arrêta à la dernière, qui fut le salut de la populace. Le Vice-Roi et son conseil, étant donc extrêmement mortifiés d'un si sinistre événement, et n'osant pas même paraître devant don Juan d'Autriche (qui dans la perte qu'il avait faite de la noblesse
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qui Tavait suivi , leur faisait mille reproches de ce qu'ils lui avaient figuré cette entreprise aussi facile et glorieuse que peu funeste); ils résolurent, après avoir consulté les officiers de guerre et les partisans qu'ils avaient dans la ville, qu'encore que dans ces attaques la fortune leur eût été contraire, il ne se fallait pas étonner ni se rebuter. Que l'on avait vu plusieurs fois un funeste commencement avoir une heureuse issue; que connaissant tous l'inconstance de la fortune , on aurait lieu de se persuader, qu'après leur avoir été si contraire en ce jour, elle leur serait favorable le lendemain; qu'il fallait, en recommençant leurs attaques dès le matin , occuper et lasser un peuple, qui, poussé par les saillies du désespoir et de la rage , plutôt que par le mouvement d'une valeur disciplinée, se rebuterait aisément. Que le plus prompt expédient qu'on pourrait prendre pour lui faire perdre tout-à-fait la vigueur, était de lui ôter le pain , et qu'il fallait attaquer les fossés des grains , que l'on pourrait facilement emporter, par l'intelligence que l'on avait avec celui qui y commandait , et qui, en leur donnant ainsi le moyen de mettre le peuple en état de mourir de faim , leur ouvrirait la plus certaine et la plus courte voie qu'on pût choisir pour le contraindre de se rendre à leur merci.
Si d'un côté les Espagnols songeaient à effacer la honte qu'ils avaient reçue, d'autre part les populaires, en considérant le précipice où leur trop de confiance les avait pensé faire tomber,
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songeaient à s'en garantir pour toujours. Plus ils regardaient le péril que le Ciel, plutôt que leur conduite, leur aVait fait éviter en celte journée, plus il leur semblait effroyable; et n'ayant pas eu le loisir de le considérer quand ils y étaient engagés , ils en avaient plus d'étonnemenl en le contemplant ;i loisir, après en être sortis. Afin donc de n'y plus retomber, ils pensaient k tous les moyens que la liberté du pays leur pouvait alors suggérer, et reconnaissant qu'ils travailleraient inutilement, si leurs chefs n'agissaient de concert avec eux, ils témoignèrent hautement au prince de Massa, qu'après l'horrible perfidie qu'au mépris de tant de sermens et de promesses solennelles que les Espagnols leur avaient faits, on ne pouvait plus jamais prendre aucune confiance en eux, d'autant que la foi violée est irréparable : qu'il fallait désormais que Naples mît toute son espérance ert la guerre, puisqu'elle ne pouvait trouver son assurance en la paix : que le Ciel , qui est ennemi des parjures, avait fait voir en ce jour qu'il prenait la cause des innocens persécutés : qu'ils avaient sujet d'espérer qu'il en protégerait les suites comme il avait fait les commencemens : qu'ils étaient tous entièrement résolus de perdre la vie, ou de recouvrer leur liberté : que tout le peuple l'ayant pris pour son guide dans cette route épineuse , mais glorieuse , ils le conjuraient par l'amour qu'il était obligé d'avoir pour sa désolée patrie , d'agir pour leur commun repos : qu'elle l'appelait à son aide, par les sanglots et par les plaintes de
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tant de vieillards imbéciles, et de tant de veuve» affligées, de tant de pauvres orphelins, et par les supplications de tout un peuple sous les armes, qui ne prétendait s en servir que pour le salut du pays : qu'il ne devait plus regarder à lavenir les Espagnols qu'avec lëpée à la main, puisque la haine qu'ils avaient pour ceux de son rang, jointe à celle qu avait produit son emploi, lui devait ôter lespérance d obtenir jamais de pardon : qu'il devait chercher dans les armes le repos et la sûreté qu'il ne pouvait plus rencontrer dans la foi de ses ennemis. Qu'enfin, dans cette occasion, la fortune lui présentait une couronne, s'il allait et marchait droit; et un abîme, s'il biaisait et s'écartait du chemin qu'il devait tenir. Quoique ce prince ne fît pas grand fondement sur les bons sentimens qu'ils lui témoignaient, il fit ce qu'il put pour ne les pas irriter, et pour les obliger à croire que dans cette route il n'avait autre but que de les servir. Il avait déjà envoyé un ordre exprès à tous les bourgs et villages du voisinage , de venir au secours de Naples; il avait paru eu divers endroits pendant le fort de l'assaut général, pour y apporter les remèdes les plus propres et les plus prompts dans un malheur si surprenant, et il passa le reste de la nuit à visiter les barricades et les retranchemens que le peuple y faisait en divers quartiers, pour se^ mettre à couvert des insultes des Espagnols.
Le peuple, quoique fatigué et lassé d'avoir sou tenu tant d'efforts en si peu de tems, sembla tirer de se&
fureursdenouvellesforces,etfitconnaîlrequequand il s'agit de la défense du foyer et de la vie, chacun y travaille comme n'ayant rien de plus cher ni de plus précieux. En effet, au lieu de goûter ce repos où la lassitude de ses ennemis et les ténèbres de la nuit le conviaient pour quelques heures, il ne se servit de ce relâche que pour avancer les travaux, qu'avec des soins inexprimables , il fit à la faveur des ombres; il fut secondé, dans ses peines, de tout ce qu'il y avait de plus imbécile dans ses quartiers, puisque cette infinité de personnes à qui 1 âge et le sexe défendent l'usage des armes , ne laissait pas de s'y montrer, et qu'on y voyait une multitude de vieillards, de jeunes enfans et de femmes, qui en portant, ou en chariant du bois, de la terre et des fascines, témoignait de ne vouloir pas être inutile dans le point qu'on travaillait pour le salut et la liberté du pays.
Dès que l'aube du jour d'après commença à paraître sur l'horizon, le capitaine Onofrio Amarena (à qui le peuple avait confié les postes des fossés des grains) fit signe aux Espagnols de s'avancer, en haussant un mouchoir en l'air; à ce signal, un bataillon de gens choisis et commandés par de braves ofliciers, parut tout-à-coup, et chargea si courageusement le peuple, que, se trouvant en ce moment dépourvu de chef (car le sien, l'abandonnant, se retira vers ses ennemis), il se vit contraint de céder à la force des assaillans , après leur avoir résisté quelque peu de tems. Le peuple ayant été ainsi forcé d'abandonner un poste sî
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considérable, ne put s'empêcher de faire écfeler le ressentiment qu'il avait de Ja trahison de celui qui le commandait; et ne pouvant pas se venger sur sa personne, il le fit sur sa maison, que sa fureur livra à la merci des flammes, avec tout ce qui était dedans. Mais la perte d'une maison et de quelques meubles, n'était pas capable de réparer celle de ces greniers pleins de grains que la ville y conservait pour la subsistance du peuple. Les Espagnols, à la faveur de ce poste, pouvaient plutôt réduire Naples à la raison que par leurs trois châteaux; aussi les principaux chefs de la populace, s'étant, au bruit de cette perte, assemblés promptement chez le prince de Massa, l'un d'eux ayant représenté que c'était envain qu'on songerait à faire des retranchemens et à fortifier des postes, pour empêcher que l'ennemi n emportât la ville d'assaut; puis qu'il avait en main de quoi la réduire aux abois dans peu de jours et sans nul hazard : que, par la prise des greniers, il mettrait la famine dans la ville, où la plus grande partie du peuple ne subsistait que par leur voie : que cette foule innombrable de tant de sortes d'artisans et d'autres gens, qui , ne vivant que de leur travail journalier, n'avaient pas le moyen de faire des provisions pour sa vie, ne subsistait que par l'achat du pain qu'on vendait journellement, et qui se faisait des grains que les Espagnols avaient pris, qu'il n'y avait aucun moyen d'en pouvoir recouvrer d'ailleurs, d'autant que l'ennemi étant maître de la campagne, leur en fermait toutes les
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voies : qu'il n'y avait point de remède en ce malheur, que de tâcher de regagner, en diligence et dès l'heure même ce poste , afin que l'ennemi n'eût pas le loisir d'en ôter les grains et de les porter au château : il fut conclu d'une commune voix, que sans tarder, il fallait attaquer les fossés des grains, et les emporter ou périr. Comme le prince de Massa avait envoyé , dès le jour précédent au point de l'assaut général, un ordre à tous les bourgs et villages des environs de Naples , de prendre les armes, et de venir, en toute diligence, secourir le peuple, les gens de Marano, de l'Arenella et de San-Antimo , commandés par dom Piétro Javarone ( curé et chef de son peuple ) , arrivèrent dans cette ville, au nombre d environ deux mille hommes, dont la plupart avaient des armes, et les autres des instrumens pour travailler aux retranchemens nécessaires pour l'assurance des quartiers. Ils parurent devant le palais du prince de Massa, au point qu'ensuite de la conclusion du conseil de guerre , il sortait de chez lui pour le faire mettre en exécution : il témoigna beaucoup de joie en les voyant tous en bon ordre, et dans la résolution qu'ils avaient de faire paraître le zèle qu'ils avaient pour la ville, qu'ils révéraient comme leur mère. Ayant loué, en général, l'amour qu'ils avaient tous pour le salut de leur pays, et embrassé particulièrement leurs chefs, il leur dit que, pour ne pas laisser oisive leur valeur, il désirait, à l'heure même, la faire éclater à la honte des Espagnols, et à l'avantage du peuple; qu'il
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voulait que leur troupe, jointe à cinq cens Napoiitains^ fît l'attaque des fossés des grains , pour ôter à leurs ennemis le moyen de mettre la faim dans la ville. Ces manans ayant témoigné par des cris d'allégresse, plutôt que par des voix articulées, qu'ils acceptaient avec plaisir un si considérable emploi, le prince ordonna qu'ils marchassent avec <;inq cents hommes du peuple , commandés par le lieutenant-général Puca, et Ciommo Donarumma, homme hardi et parent de Masanielle , qui , sans marchander, attaquèrent avec une extrême vigueur le poste des fossés des Grains : s'il fut courageusement assailli, il fut valeureusement défendu, et quoique ceux qui le gardaient fussent en petit nombre et qu'ils n'eussent pas eu le loisir de se fortifier, ils mirent, durant quelque tems, le sort en doute de ce qu'il avait à faire, et de quel côté il devait pencher : mais ce qui l'obligea de se déclarer, fut que Puca, ayant reconnu que la maison du conseiller Scipion Théodore , assise auprès des greniers, y commandait entièrement, et qu'à sa faveur il pouvait battre et forcer les ennemis de les abandonner; il y fit entrer un nombre de fusiliers et de mousquetaires, qui, tirant sans relâche sur les Espagnols exposés à leur merci, les forcèrent , après la perte de la plupart de leurs meilleurs hommes , de se retirer et de laisser ce poste au peuple, qui fit si bien en cette attaque, de même qu'il avait fait dans l'assaut du jour précédent, qu'ilfitjuger quesice corps eût eu un chef qui eût su, ou plutôt voulu faire valoir sa première ardeur.
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les Espagnols eussent été non pas seulement repousses des quartiers attaqués par eux au dernier assaut général , mais encore forcés d'abandonner toute la ville , et s'enfermer dans les châteaux* Cette opinion est si générale , que tous ceux qui furent témoins de cette action, sont tous d'accord qu'à l'heure que les Espagnols croyaient d'avoir iSaples, ils furent sur le point de ne l'avoir plus, et que le prince de Massa, ayant reconnu que les Espagnols lâchaient le pied dans cet assaut, et que la chaleur populaire s'augmentait dans le point que celle des ennemis s'amoindrissait, craignit que le peuple ne se servît de son avantage, et ne devînt maître de la ville: en effet ce prince, au lieu desoutenircetle ardeur, l'arrêtaenleurdisant qu'il ne fallait pas s'engager témérairement dans les quartiers^ près des châteaux, à cause de l'artillerie, et de crainte que la noblesse ne lui donnât en queue , lorsqu'elle le verrait engagé si avant dans la ville haute ; que lui étant plus utile de conserver ce qu'il avait, que de hasarder de le perdre en cherchant ce qu'il n'avait pas, il ne devait avoir pour but que de fortifier ses postes, en attendant que le secours deîv lieux voisins fût arrivé, pour pouvoir alors, par son aide, chasser les Espagnols de Naples : que pour mieux amuser le peuple , il fit construire une machine de bois, pour y mettre à couvert un bon nombre de mousquetaires et quelques canons, qui, tirant et endommageant l'ennemi, sans pouvoir être découverts , produiraient un notable effet ; et ainsi , par ces artifices et ces délais.
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il fut cause que Je peuple ne recouvra pas tous les quartiers de la ville. Quoi qu'il en soit, le peuple ayant emporté courageusement les fossés des grains, Ciommo Donarumma (qui s était entre tous les autres, signalé dans cette action) fut, ensuite de la prière de toute la populace, nommé et déclaré chef général du peuple par le prince de Massa, ce qui toucha si vivement le cœur de ce jeune homme , que sans vouloir reprendre haleine , il conjura ses compagnons à poursuivre leur bonne fortune, et à attaquer sur l'heure la douane de la farine, qui fut emportée d'emblée ; mais qui ne se put conserver, tant à cause du voisinage du Château Neuf, que par ce que les Espagnols considérant les conséquences de cette perte, y retournèrent un peu après, et l'attaquèrent avec tant de force et d'opiniâtreté, qu'ils contraignirent la populace de la quitter, non pas sans y perdre un nombre de fort bons soldats.
Les avantages que le peuple avait eus pendant ces deux jours, lui donnèrent tant de courage, qu'il parut même en sa plus vile et plus méprisable partie. En effet ces jeunes garçons , qui, sous le nom de Lazares et sous le commandement de Pione, s'étaient rendus si redoutables dans les premières révolutions, quoique armés seulement de cannes, voulurent faire voir que la liberté du pays est un bien qui plaît à chacun, et qu'il n'est point d'âge qui puisse servir d'excuse, quand il faut travailler pour se l'acquérir. Ce même jour, ils entreprirent d'attaquer les Etudes, défendus
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par les Allemands, et ne se trouvant secondés que de quelque peu de soldats, ils témoignèrent tant d'audace et de chaleur en cette occasion , qu'après avoir forcé ce poste, et massacré inhumainement une partie de ceux qui le gardaient , ils contraignirent le reste de le quitter et de fuir; cette journée ayant fait voir, aussi bien que la précédente, que les Espagnols étaient bien loin de leur compte, et que la fortune ne leur était pas favorable. Ces commencemens si malheureux les affligèrent au dernier point, et le duc d'Arcos ne pouvant venir à bout de toutes les vengeances qu'il avait préméditées, voulut faire en ce moment celles qui dépendaient de son pouvoir. Comme il n'avait pas oublié l'entreprise qu'André Polito avait faite en minant Saint-Elme, et qu'il s'imaginait que ce crime n'avait pu être effacé par le repentir qu'il en avait eu, ni par tant de .signalés services qu'il lui avait rendus depuis; au point de l'assaut général, il avait commandé à Onofrio de Scio d'aller en sa maison, et de le prendre prisonnier, avec son frère et son fils le dominicain, à qui ce Vice-Roi avait promis l'évêché de Pouzzoles; ayant été tous trois pris et menés dans le Château Neuf, le sac de leur maison donné aux soldats espagnols, quelques jours après, André Polito et son frère, ensuite d'une cruelle gêne réitérée plusieurs fois, furent étranglés l'un et l'autre dans les prisons de ce château, et Je cadavre d'André pendu par un pied à l'entrée de la mine qu'il avait faite. Cette fin tragique fut la ven-
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geance de Ja trahison qu'il lit aux Espagnols ett commençant la mine du château Saint-Elme, et de celle qu'il fit au peuple, en faisant surseoir ce travail au point qu'il allait réussir.
Cependant le cœur de la populace, enflé de tant d'heureux succès , et particulièrement de celui des fossés des grains, commençait à se persuader que les Espagnols n'étaient plus en état de lui résister, ni d'oser assaillir ses postes. Comme les esprits du vulgaire tombent aisément dans Texcès des différentes passions qui les meuvent l'une après l'autre , et qu'on les voit passer toutà-coup de la confiance au soupçon , et de la peur à Tassurance, sans aucun fondement, les iNapolitains, qui avaient emporté le matin les fossés des grains , crurent qu'ils les pourraient conserver seuls, et sans l'aide des troupes de leur voisinage qui les avaient assistés en cette attaque. Ayant donc témoigné au prince de Massa qu'ils étaient plus que suffisans pour la défense de ce poste, ce prince en retira les manans des bourgs cîrconvoisins , et le laissa sous leur seule garde , ce qui leur donna tant de vanité, que, s^imaginant que la terreur que les ennemis avaient d'eux leur aurait engourdi les bras , ils se laissèrent aller à cette nonchalance qui suit la présomption , et qui est toujours suivie du repentir. Les Espagnols, ayant su, par quelques-uns des espions qu'ils avaient dans les quartiers du peuple, le peu de soin que les populaires, qui gardaient ce poste, prenaient de le conserver, et qu'au lieu d'être sur leur»
gardes , la plupart étaient assoupis, ou par lexcès de la débauche, ou par celui de tant de fatigues passées , ils se résolurent de l'attaquer de nouveau, aûn d'en enlever tous les grains, et de les transporter aux châteaux; ce qu'ils exécutèrent la nuit suivante, dans le tems que la plupart de ceux qui le gardaient dormaient avec autaat d'assurance que s'ils eussent été dans leur lit , et dans une profonde paix. Cet assaut ne leur coûta pas beaucoup de peine ni de sang, puisque rextrême nonchalance de leurs ennemis leur en facilita le succès, qui fut tel, qu'ils y entrèrent d'abord; et pour réparer, en cette seconde prise, la faute qu'ils avaient faite en la première, ils songèrent aussitôt à faire ôter les blés qu'ils y avaient trouvés. Ils y flrent venir toutes les charrettes, toutes les bètes de charge, les carrosses môme, jusqu'à ceux du Vice-Roi, qu'ils chargèrent tous de grains pour les porter en leurs quartiers, ce qui se fit avec tant de confusion et de hâte, que l'on dit qu'à faute de sacs pour les mettre, ils en perdirent et en laissèrent répandre plus de la moitié par les rues. Ce malheur ayant donné l'alarme à toute la populace, il fut arrêté dans le conseil de "uerre que l'on attaquerait de nouveau ce poste, et dès le lendemain, le Puca et Donnarumma, à la tele d'une quantité de populaires et des manans des casais voisins, marchèrent environ la pointe du jour , en faisant courir devant eux des buffles chassés par des chiens, qui surprirent et mirent tellement en déroute les Espagnols qui défen-
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daient ce poste, que le peuple, tant à la faveur de ce stratagème, que d'une ouverture qu'il fit par derrière, s'en rendit maître par la mort de plusieurs braves réformés , qui y demeurèrent sur la place. Ce poste coûta plus de deux cents hommes aux Espagnols, et les populaires layant ainsi conquis une seconde fois, en firent aussitôt transporter les blés qui s y trouvèrent encore en assez grande quantité, à la Vicarie; mais quelque ordre qu on y pût mettre , on ne put jamais empêcher qu'il n'en fût soustrait beaucoup par ceux mêmes qui les portaient, et qui souvent, sous le prétexte de les charrier à la Vicarie, les charriaient en leurs maisons.
Le Puca ayant été loué publiquement par le prince de Massa de la prudence et de la valeur qu'il avait témoignée en plusieurs actions, et particulièrement en cette dernière, fut nommé par ce même prince pour commander au poste de Saint-Dominique, défendu par les gens de Giuliano , casai important et près de iXaples , qui étaient venus au secours du peuple , aussi bien que ceux de plusieurs autres bourgs et villages voisins , que le prince de Massa avait départis dans les autres postes, suivant le besoin que chacun en pouvait avoir.
Le Vice-Roi , piqué de l'affront reçu par la perte qu'il avait faite des fossés des grains, en voulut avoir sa revanche , de sorte que quatre cents hommes, commandés par de bons officiers, la plupart Espagnols naturels, attaquèrent, la nuit
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suivante , les barricades que le peuple avait auprès de l'église de San-Aspreno, premier évêque, et l'un des patrons de la ville ; ils y mirent aisément le feu, n'y trouvant pour toute défense que deux vieillards et deux jeunes enfans, qui, avec de l'eau et des pierres, leur en disputèrent l'entrée pendant l'espace de deux heures : mais le peuple se ramassant à la clarté du feu, qui brûlait ces barricades, vint, un peu après, au secours, et repoussa les Espagnols avec quelque perte des leurs. Si le sort des armes parut peu favorable au duc d'Arcos sur la terre , il ne lui fut pas moins contraire sur la mer. Deux vaisseaux et de»jx «ra- 1ères de l'armée navale, s'étant un peu trop approchés du torrion des Carmes, furent si maltraités par ses canons, qu'il ne s'en fallut guères qu'ils ne coulassent à fond. Ces désastres irritèrent l'esprit du Vice-Roi, et lui firent craindre que les officiers populaires , qui avaient quitté leur parti pour se retirer près de lui, et le peuple des quartiers qu'il occupait, incités par la bonne fortune des autres, ne se rejoignissent à leurs compatriotes. Cette crainte le porta à les désarmer tout à coup , et à témoigner à ces officiers que le Roi n'avait pas besoin de leurs épées en ces rencontres. Ce procédé ayant obligé ceux du quartier Sangue de Christo de se retrancher, en prenant pour prétexte qu'ils le faisaient pour l'assurance de la porte , et pour empêcher les insultes de la populace soulevée , les Espagnols ne voulurent pas recevoir cette excuse , et le duc d'Arcos leur ayant
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«nvoyé ordre de démolir leurs retranchemens , leur refus lobligea de les faire attaquer ; mais cela ne servit qu a croître sa honte ainsi que son dépit, puisqu 'encore que Tattaque fut faite par les meilleurs hommes qu il eût , les Espagnols furent forcés, après un long combat, de se retirer, avec non moins de confusion qu'ils en avaient eue par la perte du poste de SanSebastiano , que les gens de San-Antimo (sous la conduite de Dominîco Pascale , lun de leurs chefs ) venaient courageusement de prendre, malgré lefTort des
ennemis.
Le peuple ayant appris que Fra Titta Caracciolo, au préjudice des obligations de la vie qu'il lui avait donnée, s'était opposé au passage de deux mille hommes de Nocer^ de Pagani et de San Severino, qui venaient à son secours, ensuite des ordres envoyés par le prince de Massa par tout le reste du royaume, et que le duc d'Arcos avait désarmé et fort maltraité le peuple qui était dans les quartiers qui le reconnaissaient, parut tellement irrité, que, dans une assemblée générale, il fut arrêté qu aucun , à peine de la vie, n*eût à parler jamais de trêve ni de paix avec lennemi , et que Ion ne crierait plus Vive Espagne; mais seulement vive Dieu, Saint Pierre et le peuple. Cette conclusion ayant été publiée à son de trompe par la ville, le prince de Massa voulant tâcher de se rajuster avec le peuple, qui soupçonnait si fort sa conduite, fit imprimer le même ban, et l'attacher à la porte de son palais, avec un autre, qui
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portait que toutes sortes de personnes, de quelque grade ou condition qu'elles fussent, eussent à se tenir près de leurs chefs, et qu'on ne fît aucunes assemblées ni conventicules dans la ville, sous les mêmes peines de la vie.
Dans le point que le peuple tâchait d'immortaliser la guerre, et de fermer toutes les voies par où la paix pouvait rentrer dans Naples , les Espagnols, reconnaissant, quoique trop tard, que Tune ne leur pouvait être que ruineuse, commen* çaient à songer aux moyens d'acquérir lautre. Don Juan d'Autriche se plaignait de ce que, dans cet assaut général, où l'on lui avait proposé des triomphes, non pas des combats, on avait hazardé la gloire d'un fils d'Espagne contre une vile populace, qui avait eu la hardiesse de l'attendre, et de faire tête aux plus grandes forces d'Espagne : il se fâchait de voir la terre abreuvée, en plusieurs quartiers, du sang de cette jeune et brave noblesse qu'il avait amenée, et dont la plus grande partie était venue plutôt dans le dessein de se divertir que de se battre , et il s'ennuyait de se voir réduit, ou dans son Amiral, ou dans un palais menacé à toute heure d'être attaqué et forcé par les populaires. Ses officiers et ses ministres grondaient aussi de leur côté, voyant que ce jeune prince semblait être venu à Naples pour conduire à la boucherie tant de valeureux chevaliers, qui, sous les dignes croix des ordres de Saint Jacques, de Calatrava et d'Alcantara, avaient montré tant de valeur. Le duc d'Arcos écoutait
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tout, et voyait tout, et se rencontrait le but des malédictions des Espagnols, comme celui de rhorreurdes Napolitains. Tous ses soins et toutes ses ruses ne lui avaient servi de rien, et il n'en avait eu pour tout fruit qu une éternelle honte ; il ne savait qui consulter, il ne savait à quoi se résoudre; les commencemens de la guerre lui en faisaient, avec raison, appréhender les événemens, et il avait tellement abusé de la paix, qu'il ne savait par quels moyens il la pourrait obtenir. Toutefois , après avoir bien considéré toutes choses, il résolut de tenter, par toutes les voies imaginables, quelque accommodement, jugeant que plus il tarderait, et plus il y trouverait d'obstacles. D'abord il fit proposer une trêve à la populace, par un trompette qui partit exprès du palais; mais le peuple ne voulut point l'écouler, et le contraignit, par plusieurs mousquetades, de se retirer promptement, en faisant, pour toute réponse, arborer sur le torrion des Carmes un grand étendard rouge et noir.
Quoique ce funeste aspect causât une extrême terreur dans l'esprit du Vice-Roi, il ne se rebuta pas, s'imaginant que le cœur des peuples ressemble à la mer, qui, n'ayant aucun mouvement propre et naturel, s'appaise aussi facilement qu'elle se courrouce et s'élève. Cette pensée le convia de faire une nouvelle tentative. Il écrivit un billet au prince de Massa, qui contenait en substance, qu'il accorderait un pardon général à la populace, si elle voulait quitter les armes, allant tous, cinq à
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cinq, les remettre dans le château. Ce billet ayant été présenté à ce prince dans le point qu'il entendait la messe à San-Pietro-Martire, il ne le voulut pas ouvrir que dans l'assemblée du peuple, qui n'en souffrit qu'à peine la lecture, et s'écria , d'une commune voix, qu'il choisirait plutôt la mort, que de laisser jamais les armes sur la parole d'un parjure; que, puisqu'il les avait en main, il désirait s'en servir pour recouvrer sa liberté, non pour retourner sous la chaîne; qu'il suppliait Son Excellence de concourir à son dessein , en lui réitérant, dans cette occasion, ce qu'il lui avait dit en plusieurs autres, qui était que si ce prince le servait fidèlement, il se verrait une couronne sur la tête, et que s'il en usait au contraire, on verrait sa tête à ses pieds. Cette résolution et ces menaces étonnèrent le prince de Massa , qui n'avait pu croire que la fureur du peuple fût capable de se maintenir toujours dans une même assiette, puisque plus les débordemens d'un torrent paraissent grands, et moins ils durent. Cette imagination l'avait obligé de temporiser, de gauchir et de biaiser souvent, afin que le temps fît ce qu'il ne pouvait pas faire ; mais voyant que ce même temps qu'il croyait être peu à peu son complice et son second, lui était tous les jours contraire, et que, bien loin de voir le peuple se radoucir et se calmer, il le voyait de plus en plus s'opiniâtrer et s'affermir dans le dessein de se tirer de la servitude espagnole, il se résolut de faire
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tout son possible pour quitter ce peuple obstiné, et se retirer vers les Espagnols, à Texemple d*Ottavio Marchese, général de Tartillerie, qui, sous prétexte d'aller visiter une batterie, s'était allé jeter à bride abattue parmi eux, quittant ainsi le parti populaire. Mais toutes ces résolutions furent vaines, d'autant que le peuple, qui redoutait toujours sa fuite, le veilla de si près, qu'il lui ferma toutes les voies de le pouvoir abandonner. Le prince de Massa, voyant bien que le soupçon que le peuple avait de sa conduite, le conviait à l'observer ainsi , tâcha de dissiper ces fâcheux ombrage» , en lui faisant paraître une dernière confiance : il mit sa femme dans le couvent de la Croix-de-Luques, en disant qu'il ne pouvait pas donner au peuple un plus cher gage de son zèle , que celui qu'il consignait dans ce couvent ; et pour confirmer encore la bonne opinion qu'il désirait donner de sa conduite, il créa plusieurs mestres-de-camp , sergens-majors et autres officiers de guerre, qu'il établit par les quartiers les plus périlleux, et, revisitant souvent ces postes, il ordonna plusieurs barricades et retranchemens nouveaux dans les lieux les plus importans, ne laissant pas toutefois et sous-main de faire entendre aux habitans des villes, et des casais du voisinage de la ville, qu'il n'avait pas tant de besoin de leurs forces, et qu'on était sur le point d'un accommodement. Cependant toute sa lenteur et sa froideur n'empêchaient pas que le peuple ne tra-
vaillât avec une ardeur inexprimable à se fortifier de tous côtés par plusieurs retranchemens , dont les principaux étaient celui de la place de Porto, que les Espagnols attaquèrent si souvent et si vainement, et celui que le Puca fit devant le palais du prince de la Rochelle, de l'épaisseur de vingt-quatre palmes, qui mettait à couvert le peuple des canonades de la place du Gésu, et des mousquetades du clocher de Santa-Chiara, vers qui cet officier s'avançait d'heure en heure par le moyen de plusieurs autres retranchemens, et perçant beaucoup de palais et d'autres maisons, afin de s'en approcher sans péril, et en déloger les Espagnols, qui avertis en même temps par les Zoccolantide Santa-Maria-de-la-Nova, que, si le peuple occupait leur couvent, il leur pourait faire beaucoup de dommage, y envoyèrent incontinent des forces, se fortifièrent dans ce poste, que le peuple attaqua fort souvent sans y pouvoir rien avancer, quoique fort souhaité de la plupart des religieux, qui y avaient appelé les Espagnols, non pour l'amitié qu'ils eussent pour eux, mais seulement pour la crainte que si le peuple l'eût occupé, les Espagnols n'eussent ruiné leur église par des canonades du Château Neuf.
Si le peuple ne se lassait point parmi tant de travaux qu'il faisait pour sa défense , le duc d'Arcos ne se lassait pas non plus de rechercher tous les moyens de l'obliger de venir à un bon accord; n'ayant eu aucune réponse du billet qu'il
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avait écrit au prince de Massa, il fit arborer un étendard blanc sur le château; mais le peuple lui répondit en même langue et en même tems, en faisant paraître un étendard noir sur le torrion des Carmes, d'où, en cet instant, il battit et canona si vigoureusement l'armée navale d'Espagne, qu'il la força de relâcher, et de se retirer à Bayes pour quelque tenis.
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