‹ Mémoires du comte de Modéne sur la révolution de Naples de 1647 [microform]Chapitre 47 sur 100 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Suite des progrès des armes populaires, tant dans la yille, que dans son voisinage. — Artifices des Espagnols pour tâcher à renouer un accommodement. — Résolution du peuple à n*en vouloir plus entendre parler. — Conduite du prince de Massa. — Soupçons qu'il donne à tout le peuple de Tintelligence qu'il a avec les Espagnols. — Ses ordres pour tâcher de dissiper tous ces ombrages.

oi l'obstination du peuple embarrassait le duc d'Arcos , le mauvais succès de ses entreprises ne le troublait guères moins. La perte du poste de Saa-Sébastiano l'ayant obligé de tâcher de le recouvrer, il le fit attaquer avec tant de vigueur, que les Espagnols , à la faveur des mousquetades et des grenades , aussi bien que par leur propre valeur, le reprirent en moins d'une heure; mais ils n'en jouirent pas long-tems; d'autant qu'incontinent après, le peuple les en chassa avec tant de violence, que si Dominico Pascale, qui commandait les gens de San-Antimo , eût été suivi , le peuple eût encore emporté la place du Gésu , ayant poussé les ennemis jusqu'au clocher de Santa Chiara. Comme les malheurs s'entresuivent, celui-ci fut accompagné d'un autre : une galère

de Naples , appeJée Sainte-Thérèse , étant allée à la tour de la Nonciade quérir des farines pour la subsistance de l'armée navale, les forçats, à son retour, se soulevèrent, et mettant tous leurs officiers sous couverte, sans leur faire autre mal, ils débarquèrent à la tour del Greco , qui tenait pour le peuple , où ayant brûlé la galère , la farine et Tartillerie qui y étaient furent transportées à Naples, et les forçats enrôlés parmi les troupes du peuple, qui les reçut avec beaucoup de joie, et qui fit mettre au torrion des Carmes le canon du coursier de cette galère.

Les Espagnols ayant perdu beaucoup de gens, en tant d'attaques faites en si peu de tems, et particulièrement une grande quantité de noblesse et d'officiers réformés , le Vice-Roi , ne sachant comment réparer tant de forces qu'il avait perdues, et dont il avait besoin pour la défense des postes qu'il tenait dans la ville, fit publier que, désirant soulager la misère de ceux à qui le paia pouvait manquer, il offi-ait de leur faire donner, à très-bon marché, une quantité de farine qu'il avait dans le Château Neuf; ce qui conviant beaucoup de gens d'y courir en toute diligence , ils trouvèrent qu'au lieu de leur vendre de la farine, on les contraignit de s'enrôler, et de marcher vers les postes où les officiers espagnols les distribuèrent, suivant lé besoin qu'ils en avaient. Un peu avant cela, il avait fait faire commandement à tout le peuple des quartiers qui le reconnaissaient, de porter, à peine de la vie , tous les grains

'dans le château ; on lui avait obéi , mais avec beaucoup de douleur de tout le peuple , à qui il ne voulut jamais donner un denier de leur blé, disant que ce qu'il en faisait était pour le bien de l'Etat , et pour leur commune défense. Cependant, quoique la pensée de fournir ses postes et ses forteresses de tout ce qui leur était nécessaire l'occupât beaucoup, celle de l'accommodement l'embarrassait davantage : prévoyant bien que les suites de tous ces troubles ne pourraient être que funestes et honteuses à sa nation, il voulut tenter de nouveau le signal de la bannière blanche, qu'il fit arborer sur la Tour de l'Étendard. Et quoique en môme temps le torrion des Carmes iui en fit paraître une noire couverte de bandes rouges, il ne laissa pas, un peu après, de faire présenter un billet au prince de Massa, par où don Juan d'Autriche et lui feignaient d'avoir été recherchés par trois personnes de la part du peuple , sur le sujet de la paix , et qu'ils étaient prêts d'y entendre pour l'amour du repos public; mais ce billet fit aussi peu d'effet que les bannières, d'autant que le prince le lisant au peuple , chacun, d'une commune voix, s'écria qu'il voulait la guerre, en haussant en même tems en l'air la chemise sanglante d'un Espagnol qui venait d'être tué. Ce prince, dans ce même instant, pour faire voir qu'il voulait faire la guerre de la belle façon, non pas en barbare, fit publier et imprimer deux bans : l'un que tous le5. prisonniers de guerre auraient quartier, quoique Espa-

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gnols; Tautre, que nul n'eût à sortir de Naplos, excepté les enfans , les femmes et les vieillards de soixante ans.

Comme il était bien difficile aux Espagnols de venir à bout de cette innombrable populace, par la force ouverte, leur principal but ne tendait qu'à tâcher de la surprendre , et de faire que le renard leur acquît ce que ne leur pouvait donner le lion, par le moyen des créatures qu'ils avaient dans le parti populaire. Ils avaient gagné dom Felice Giordano , prêtre , Ciccio , son frère , et TAbbate Gennaro, qui avait soin de Tartillerie du torrion des Carmes (qui était le plus important de tous les postes que tenait le peuple). Ces trois hommes ayant promis au Vice-Roi de lui livrer le torrion , moyennant une grande somme de deniers, crurent qu'il était mal aisé de faire réussir leur dessein , sans le consentement et l'aveu de Gennaro Annésé, capitaine de ce lieu; et jugeant que cette avarice, qui le dominait naturellement, pourrait être leur médiatrice , plutôt que toutes les autres considérations qu'ils pourraient lui mettre en avant , ils lui dirent tous trois ensemble , qu'ayant été de ses amis depuis longtems , ils lui voulaient procurer un avantage qui le pourrait, dans un instant, combler de gloire et de richesses ; que don Juan leur avait fait dire qu'il désirait son amitié , et que s'il lui voulait remettre cette place , il lui donnerait très-volontiers cent mille écus. Gennaro Annésé , sans permettre qu'ils lui parlassent davantage , se jeta sur eux tout à coup , et les faisant lier et

garotter par les soldats qui l'accompagnaient presque toujours , il les fit mener au marché , où ayant révélé au peuple la conspiration qu'ils avaient tramée contre lui, ces misérables, sans i)Ouvoir être ouïs , furent à l'instant arquebuses dans le marché. Cette action de Gennaro Annésé l'accrédita tellement dans le parti populaire, qu'elle lui servit de degré pour passer peu de tems après dans ce commandement suprême où la ville et le royaume virent ce maître fuzelier. Cette conspiration ayant été ainsi découverte, le peuple conçut tant d'ombrage des secrets moyens dont les Espagnols se servaient pour le surprendre, que les soupçons les plus légers suffisaient pour faire punir sévèrement ceux sur lesquels ils tombaient, comme s'ils eussent été convaincus des plus grands crimes : de sorte que sur un faux bruit qui courut que les pères jésuites avaient quelque secrète intelligence avec les Espagnols, le peuple fut sur le point d'aller saccager leur église, ensuite des menaces publiques qu'il en faisait ; ce qui aurait eu son effet, si le prince de Massa ne l'eût détourné par un ban publié de sa part, par lequel il défendait expressément le pillage et l'incendie des églises, et aussi à tous religieux et religieuses de retirer dans leurs couvens aucuns ennemis du peuple.

Dans le même instant que ce prince lâchait d'empêcher par cette voie les sacrilèges, les soldats espagnols en commirent un bien étrange , et qui augmenta de beaucoup l'horreur que toute la

populace avait conçue pour eux. Ce fut dans le conservatorio de Visita Poveri, où, dans le tems que le saint sacrement y était exposé, à Toccasion des quarante heures, les Espagnols y mirent le feu, et y commirent cent excès, ce qui contraignit cette quantité de pauvres filles qui étaient nourries et élevées en ce lieu, d^aller chercher un logement parmi le peuple, qui les reçut avec beaucoup de charité, les logea dans le palais des Mormilles, au siège de Porto , et leur assigna quelques sommes de deniers pour leur subsistance. Cette action le piqua si fort, qu'il se résolut d'en tirer revanche ; le mestre de camp, qui commandait ce poste, ayant fait charger un canon de balles de mousquet, le canonier couvrit la lumière d'une petite pièce de bois, sur laquelle il avait répandu un peu de poudre fine, puis y mit le feu tout à coup, comme s'il eût voulu tirer cette pièce, ce qui ayant obligé les populaires qui gardaient ce poste à s'écrier hautement qu'ils étaient trahis, et que le canon n'ayant pas pris feu, était indubitablement encloué, les Espagnols, croyant, par ces cris et par une feinte que le peuple fit de fuir, que la chose était véritable, s'avancèrent, vers le canon, au nombre de deux cens hommes , tant pour emporter cette pièce que pour forcer la barricade qui défendait le poste ; mais , dans le tems qu'ils croyaient en être les maîtres, le canonier mit le feu si à propos à ce canon , que les Espagnols perdirent soixante hommes sur la place, d'où ils se retirèrent avec plusieurs de blessés. Pendant que les

Espagnols et le peuple semblaient ainsi jouer aux barres dans la ville de JNaples, et que, parmi tant de vicissitudes , la fortune , ne se voulant pas déclarer ouvertement, favorisait tantôt les uns et tantôt les autres; la noblesse, pour faire voir Va-

mourqu elle avait pour son Roi, et la haine qu'elle avait pour le peuple , songeait à se mettre en campagne : en suite de la résolution prise en une assemblée secrète des principaux membres de son corps , en laquelle le duc de Malalone ayant proposé de quelle manière il fallait qu elle servît en cette occasion, il fut dit, quêtant obligée à servir les Espagnols, de peur que son oisiveté ne les fît douter de sa foi, il les fallait aller servir dans la ville ou dans la campagne : qu en les servant dans la ville, tous ses exploits ne serviraient qu'à faire valoir ceux des Espagnols, qui, jaloux de la gloire, ne la veulent partager avec personne : qu'ainsi, ayant part au péril, on n'en aurait point au triomphe : qu'il valait mieux se mettre tous en campagne a l'entour de Naples, et faire un petit camp volant ou un corps de cavalerie, qui, commandé par la noblesse, dépendît entièrement d'elle : qu'à sa faveur elle pourrait empêcher les divers secours qui pourraient venir au peuple, non seulement des casais du voisinage, mais encore de plusieurs villes importantes, qui, suivant l'exemple de Naples, avaient, comme elle, pris les armes pour la commune liberté : que par ce moyen la valeur de la noblesse éclaterait, et se rendrait considérable , et qu'étant ainsi réunie, elle serait mieux

en état de faire son parti avec celui qui demeurerait maître de Naples. Chacun ayant approuve ces sentimens , tous se mirent en état de les mettre en exécution , et ils commencèrent à faire des levées de tous côtés , se saisissant de tous les chevaux qui pouvaient tomber entre leurs mains, n'épargnant pas même ceux des carrosses. Les premiers qui se mirent en campagne dans le voisinage de la ville , furent le duc de Matalone et don Ferrante Molina, suivis peu après du comte de Conversano, et du duc délie Noci , son fils, du marquis del Vasto, et du prince d'Isernia son frère, du marquis de Torrecusa , du prince de Monte- Serclîio, de don Ferrante Carracciolo, et de fraïita, son frère; du duc de Sciano, du prince d*Ottaiano, du comte de Celano, du prince délia llocca Romana, du duc de Sora, et de plusieurs autres princes, ducs, marquis, comtes, barons et seigneurs de qualité, assemblés, de toutes les parties du royaume, pour ce sujet.

Le peuple ayant su les levées que la noblesse faisait ainsi en divers endroits , et particulièrement à l'cntourde Capoue, où était le rendezvous général , leva aussi , de son côté , quelques compagnies de cavalerie, dont Ciccio Ferlinghieri, cavalier napolitain, fut fait général; et pour ne pas donner tems à la noblesse de s assembler entièrement pour venir en corps au secours des Espagnols , qui, par ce moyen , eussent pu aisément regagner les postes qu'il leur disputait, il se résolut de donner un assaut général à ceux qu'ils tenaient.

Pour cet effet, dans une assemblée de toute la populace, le prince de Massa fut prié de s'y résoudre , et de donner les ordres nécessaires pour le faire bien réussir; mais ce prince, qui voyait bien que cette action allait détruire entièrement les affaires des Espagnols , lui représenta avec ses paroles et ses artifices ordinaires , qu'il ne fallait pas bazarder tout-à-coup sa bonne fortune : que si les troupes espagnoles n'étaient pas fort considérables ni redoutables par leur nombre elles l'étaient par leur valeur, comme par leur expérience, étant formées de soldats très-braves et bien aguerris ; qu'il savait des secrets moyens pour en venir à bout, sans courir le risque qoe l'on proposait, et que si on le laissait faire, il chasserait dans peu les Espagnols de toute la ville. Tout ce beau discours ne satisfit pas le peuple, qui rompit cette assemblée, en grondant et en menaçant le prince, puis déchargea sa mauvaise humeur sur un cavalier de la maison des Aftlicti, à qui il coupa la tête, l'ayant trouvé dans une rue par où passait ce malheureux; mais son sang ne contentant pas entièrement la populace, ceux de Zavatteria et délia Pietra del Pesce, exagérant avec plus de dépit que les autres, l'obstination et la froideur du prince de Massa, se résolurent de le tuer, et et allant chez lui, en grand nombre, ils le contraignirent de venir dans leurs quartiers , où étant arrivés avec une grande foule de populaires, qui disaient tous qu'il lui fallait couper la tète, ils le firent mettre pied à terre à Santa-Maria- délia

Giatia , tous résolus de le faire mourir. Il se fit voir dans ce péril avec un visage aussi froid que s'il en eût été bien éloigné , et faisant signe à toute cette tourbe soulevée qu'il désirait lui parler, la compassion que les plus accrédités eurent de lui , les obligea de le faire entrer dans une maison proche de réglise,et laquelle ils lui avaient préparée pour le loger et pour Tempêcher de s*enfuîr dans les quartiers des Espagnols. Etant dans cette maison, il fut aussitôt environné de la plus grande partie de ceux qui Vy avaient conduit, ce qui l'obligea de leur dire avec un visage serein, qu'après avoir envisagé la mort dans tant de batailles, de sièges et d'autres occasions où il s'était vu si souvent, ses menaces ni son image ne lui pouvaient pas faire peur : que sachant bien qu'il faut mourir, il ne se mettait pas en peine du genre de sa mort, pourvu que le sang qu'il verserait ne fît point rougir sa famille, et ne souillât pas son honneur : que tout le regret qu'il aurait , serait de recevoir la mort par les mêmes mains de ce peuple dont, par ses travaux et ses veilles, il tachait d'épargner la vie : que le repos de son pays ayant toujours été son but , ses remises et ses lenteurs que l'on faisait passer pour des crimes, étaient les innocens effets de l'amour qu'il avait pour lui :♦ que la vie d'un citoyen lui étant plus considérable que la mort de cent ennemis, il avait taché de donner la liberté à sa patrie , sans qu'il lui en coûtât de sang, et plutôt par l'adresse que par la force : que si on lui voulait permettre d'agir suivant l'expérience qu'il

avait acquise , en faisant la guerre en tant de lieux divers, il se faisait fort de finir tous les troubles qui désolaient le royaume, dans peu de lems : qu'afin que la sincérité de sa conduite fût connue de tout le peuple, il désirait qu'on choisît quatre consulteurs, pour surveiller à ses actions, et examiner tous les ordres qu'il donneraitpourle service du pays. Ayant parlé de cette façon, l'assurance de son visage et la douceur de ses paroles attendrirent tellement le cœur des écoutans , que, témoignant un sensible repentir de l'avoir traité si indignement , ils l'assurèrent tous d'une même voix, que s'il faisait ce qu'il disait, il ne devait rien craindre d'eux, ensuite de quoi ils lui donnèrent pour consulteurs, Philippe Contieri , marchand de cuirs, et trois autres de ce quartier.

A peine ce malheureux prince se vit hors de cette bourasque , où il avait fait connaître sa généreuse intrépidité, qu'il fut abordé par François-Antoine Scacciavento , l'un des consulteurs du peuple , et l'un des plus accrédités avocats de cette ville, qui lui présenta dom Ooofrio, curé de Santa Maria délia Câlina, porteur d'un billet de don Juan d'Autriche , que les Espagnols lui avaient donné pour le porter au prince de Massa. Ce curé n'ayant osé le lui rendre luimême, s'était adressé au Scacciavento, son ancien ami , qui, l'ayant encouragé et obligé de le suivre , l'avait conduit et présenté au prince, en lui disant que ce bon prêtre ayant reçu ce billet de don Juan d'Autriche , avait été prié par lui

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de le lui rendre en assurance. Le prince ne voulant recevoir ni lire ce billet , qu'avec la participation des principaux officiers du peuple , fit appeler tous les capitaines des ottines, et les cDnsulteurs de la Place du Peuple, en la présence de qui l'on lut le billet, qui, en substance, contenait que don Juan d'Autriche ayant appris, par le curé porteur du billet, l'acte d'amour et de foi que le très-fidèle peuple de Naples avait fait depuis peu de jours, en faisant trancher la tête à trois traîtres qui lui avaient proposé d'appeler la France à son secours, lobligation que son Altesse lui avait de cette action, jointe à l'extrême douleur qu'elle ressentait, en voyant que des vassaux , qui procédaient avec tant d'ardeur et de zèle, souffraient tant de calamités que les troubles leur procurait, l'avaient poussée à lui écrire ce billet, afin que, par son entremise la fidélité de ce peuple pût rencontrer en sa personne tout le bon accueil et toutes les grâces qu'il pourrait^espérer, ensuite des propositions qui lui pourraient être faites pour la pacification des troubles qui affligeaient l'État; souhaitant qu'à cet effet il nommât des personnes propres pour traiter un accord capable de faire cesser tous ces actes d'hostilité , qu'avec tant de compassion son Altesse voyait soufiVir à sa très- fidèle ville. Ce billet était daté du dimanche treizième jour d'octobre mil six cent quarante - sept , écrit à la capitane.

La lecture de ce billet ayant été faite dans cette

petite assemblée, on en fit incontinent plusieurs copies pour les porter dans chaque ottine, où il fit presque autant de divers effets qu'il y avait de différentes sortes d'esprits. Les uns disaient que bien qu'on eût sujet de se défier de la parole des Espagnols, il n'y aurait point de mal de les écouter, puisque l'on avaitcommencé la guerre pour avoir la paix, et que les Espagnols ayant reconnu que toutes leurs forces, aussi bien que toutes leurs finesses ne leur pourraient jamais donner l'avantage qu'ils avaient espéré, s'étaient peut-être résolus d'accepter la paix tout de bon, et à quelque prix que ce fût : les autres criaient qu'il fallait poursuivre incessamment la guerre , ou du moins jusqu'à ce qu'on eût remis INapIes et le royaume dans une entière liberté, disant tout haut qu'après avoir été si lâchement trahis par les Espagnols, ce serait une folie inexcusable de se confier jamais en eux. Ceux-ci se virent confirmés dans ce sentiment par le discours de Philippe Prignano, commissaire général de la cavalerie , qui, montant en ce moment dans la chaire de l'église des Carmes , dit hautement à une multitude de populaires, dont cette égjise était remplie, que les soins que les Espagnols prenaient pour convier le peuple d'entendre à la paix, n'étaient que des filets tendus pour le faire tomber dans leurs pièges : que comme ils n étaient pas capables d'oublier les affronts reçus, on les verrait encore moins capables de les pardonner : que ne pouvant fonder la paix que sur une foi

violée et rompue si honteusement, ce serait bâtir sans fondement et sur le sable; qu'ayant reconnu que la paix leur donnerait plus de moyen de soumettre le peuple que la guerre , ils la chercheraient, non pour le calme de TÉtat, mais pour son dernier naufrage ; que la sûreté , la fortune , et l'honneur du peuple ne consistaient plus qu'en ses armes, et qu'il ne fallait pas songer à les quitter, que l'on n'eût chassé tout à fait les Espagnols du royaume. Ces exagérations échauffèrent tellement tous les auditeurs, que, sortant en foule de l'église, ils se mirent tous à crier qu'ils ne voulaient que la guerre, et point de paix, et cela avec tant d'animosité que les portraits de l'empereur Charles-Quint , et du roi Philippe , aujourd'hui régnant, que, jusqu'à ce jour, on avait conservé avec grand respect en plusieurs endroits de la ville, en furent ôtés aussitôt avec un extrême mépris. Tout ce bruit ni ces actions n'empêchèrent pas que les consulteurs du peuple, et la plus grande partie de ses principaux officiers ne se résolussent d'entendre à un accord, pourvu qu'il fût tel que l'on le pourrait désirer pour l'assurance et pour le repos de lEtat. Le Scacciavento, reconnaissant les avantages que le peuple en pourrait recevoir, leur avait donné ce sentiment, en leur faisant considérer, qu'il n'y avait que deux moyens pour obtenir la tranquillité publique: l'un de secouer le joug des Espagnols, et l'autre de l'adoucir, et l'alléger d'une façon qu'à l'avenir le royaume

le pût porter sans travail et sans peine; que le premier, qui dépendait d'une longue et mortelle guerre, était mal aisé, ou plutôt impossible, puisque l'Espagne souffrirait plus patiemment la destruction et la perte de la moitié de ses couronnes, que de celle de cet État; que si les forces qu'elle avait mises sur l'armée navale n'étaient pas suffisantes pour la faire considérer, et pour forcer la populace de se soumettre à sa merci, il était aisé de juger quelle n'en avait pas envoyé de plus grandes, croyant que le feu que Masanielle avait allumé pourrait facilement être éteint par des gens de mer, sans y emplover des gens de guerre ; mais que si l'embrasement durait, et que passant de la ville dans tout le reste du royaume, il se rendait considérable, et l'obligeait d'en redouter la ruine , il était certain qu'on lui verrait incontinent abandonner le Portugal , la Catalogne et le Milanais, pour venir s'opposer à cet incendie avec ses principales forces; qu'on savait, par expérience, que si autrefois le royaume de Naples parut facile à perdre , il fut aussi aisé à regagner : qu'ainsi l'Espagne, n'épargnant ni ses trésors, ni ses soldats pour conserver ou pour ravoir un royaume si important, et qui la fait considérer plus que pas un de tous les autres, il arriverait que la guerre serait perpétuelle, ou qu'elle ne se terminerait qu'au désavantsige du peuple, qui, en succombant sous le poids de cette grande monarchie, demeurerait accablé et ruiné pour jamais; que le second moyen était

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plus facile que le premier, puisque la paix, en allégeant un joug qu on ne pouvait pas rompre y pourrait finir ce que la guerre ne saurait jamais terminer : que bien qu on eût de grands sujets de se défier de la foi des Espagnols , il les fallail écouter gracieusement, pour voir si Ion pourrait trouver lieu d'établir quelque chose de solide avec eux : que , puisque leur foi avait été prostituée si souvent, il ne fallait plus s y attacher aucunement; mais seulement fonder la paix sur de nouvelles assurances, par qui les Espagnols ne pussent détruire le peuple, quand môme ils en auraient la volonté : qu'il les fallait non pas seulement obliger de remettre au peuple Saint- Elme , mais encore de lui permettre de faire d'autres citadelles dans la ville , pour sa défense et pour sa conservation ; et qu'ainsi , leur ôtant les moyens de surprendre le peuple à l'avenir, on leur en ôterait l'envie. Ces considérations firent tant d'effet, que ce même peuple qui, quelques heures auparavant, ne demandait autre chose que la guerre , changea tout à coup de pensée , et se résolut à la paix. Pour y parvenir, il fit prier le cardinal Filomarino d'en vouloirètrele médiateur, et de s'aboucher avec don Juan et ses ministres pour en arrêter le traité. Mais ce cardinal se ressouvenant que quelques jours auparavant le peuple l'avait accusé de l'avoir trahi par deux fois, n'en voulut point ouïr parler. Cependant le prince de Massa, répondant au billet qu'il avait reçu de don Juan d'Autriche, par l'avis des consulteurs.

DE LA VILLE ET DU ROYAUME DE NAPIJiS. ^35

qui l'environnaient toujours, manda à ce prince qu'il l'avait remis entre les mains des consulteurs et des capitaines du peuple, afin qu'ils pussent prendre ensemble les conclusions nécessaires pour le bien public : qu'on l'avait lu dans chaque ottine , et que cet œuvre semblait prendre un assez bon commencement : que le peuple ne voulait pas qu'en cette occasion il se mêlât aucunement de cette affaire : qu'il espérait qu'à la faveur des grâces que Son Altesse ferait au trèsfidèle peuple, elle reconnaîtrait le zèle et le respect qu'il eut toujours pour Sa Majesté catholique. Le curé de Santa-Maria-della-Catena, qui avait porté le billet de don Juan , lui rapporta cette réponse, et un peu après les manans du bourg de Polleno , s'étant saisis de la personne de don Carlo de Tassis, neveu du Capelan , major du Vice-Roi , le menèrent dans Naples, où , l'accusant d'avoir tramé et fait plusieurs conspirations contre le service du peuple, ce cavalier, sans autre forme ni figure de procès , fut décapité dans le marché par le commandement du peuple , quoiqu'il offrît dix mille ducats pour i*acheter sa vie.

Dans le même tems que la fureur des populaires s'évaporait de cette sorte, la Place du Peuple , composée des consulteurs et des capitaines d ottines, ayant délibéré d'envoyer des députés vers don Juan pour la négociation de la paix, nomma pour cet effet le père maître Barini , religieux de l'ordre des Carmes , et les docteurs François

Antoine Scacciavento, Malteo Scaleze et Camille Zambré; ensuite de quoi le curé de Santa-MariadeJIa-Catena présenta à ces quatre députés un passe-port, qui, n étant signé que du secrétaire de don Juan, fut refusé par le Scacciavento, disant qu'il ne partirait jamais qu'il n'en eût un signé de Son Altesse, et scellé du sceau royal; ce qui ayant été trouvé raisonnable et juste de tous, le curé en rapporta un peu après un autre tel qu'il l'avait demandé, daté du quinzième du mois. Le Scacciavento l'ayant en main, demanda à la consulte du peuple assemblée dans l'église de Santa -Maria délia - Gratia , quelles propositions ils avaient à faire à don Juan et à son Conseil ; sur quoi, après plusieurs opinions agitées sur ce sujet, il eut ordre de demander et de faire instance, que, pour la plus grande assurance du peuple, le château Saint-Elme lui fût remis entre les mains : que le duc d'Arcos fût chassé du royaume pour tout jamais : que Son Altesse daignât prendre le gouvernement de l'État, jusqu'à l'arrivée d'un autre Vice-Roi : que les incendiés sortissent et fussent bannis du pays : que l'on accordât un induit général de tout le passé : que l'on confirmât les traités signés et jurés par deux fois, par le duc d'Arcos aussi bien que par le collatéral. Ces propositions ayant été mises par écrit, et consignées au docteur Zambré, les quatre députés s'acheminèrent vers don Juan , et, étant arrivés à la galère capitane , et assez agréablement reçus par le prélat Rudolphi , don Melchior de Borgia, le comte

DE tk VILLE ET DU ROYAUME DE NAPLES. 207

d'Arielle et quelques autres seigneurs, ils furent présentés à ce jeune prince, à qui le Scacciavento représenta, par une harangue non moins diserte que succincte, que c'était avec autant de honte que de déplaisir que la très-fidèle ville, de qui il portait la parole, venait se prosterner devant Son Altesse, non avec ce charmant visage et cet agréable embonpoint qui lui acquirent autrefois l'amour de ses monarques, mais avec ce teint tout livide et tout couvert de meurtrissures et de blessures que la rage et la cruauté des ministres qui la régissaient lui avaient fait ressentir de tems en tems : non avec ces beaux ornemens qu'elle portait dans ses triomphes, mais avec ses chétifs haillons qui témoignaient sa servitude aussi bien que l'insatiable avarice des Vice-Rois, qui, après l'avoir dépouillée de ce qu'elle avait de plus beau, de plus riche et de plus brillant, lui avaient à peine laissé de quoi couvrir sa nudité : non avec des cris d'allégresse et des cantiques pleins de joie, et tels que sa bouche faisait résonner au fort de son calme et pendant sa bonne fortune, mais avec ces gémissemens, ces pleurs, ces soupirs et ces plaintes que son déplorable naufrage exigeait d'elle en ses malheurs : que parmi tant de tristesses, de souffrances et de ruines, elle n'avait de consolation que de savoir que son digne Roi n'avait point de part en ses maux, et qu'ils étaient les effets de la rage et de l'avarice de ses infidèles ministres : que c'était d'eux que procédaient tant d'impositions, d'excès, de vols et de

Hl

concussions, qui, consommant toute sa substance, lavaient mise au rang des squelettes : que c'était encore par eux que son corps se voyait couvert de tant d'ulcères causés par 1 étreinte des fers et par la pesanteur des chaînes dont ces barbares l'ont chargée : que c'était aussi seulement contre eux qu'elle avait pris les armes, dans un point où leur tyrannie ne leur laissait que ce remède pour la guérison de ses maux : qu'ainsi, ayant été les causes de tant de désolations, de meurtres et d'embrasemens que, depuis quelques mois, on avait vus en cette ville, ils en étaient seuls coupables : que, comme tels, ils devaient être châtiés rigoureusement, et qu'afin de mieux empêcher que ceux qui leur succéderaient ne marchassent sur leurs traces et ne suivissent leurs exemples. Son Altesse était très -humblement suppliée de vouloir prévenir ces maux et d'en faire tarir la source, en tempérant cette suprême autorité qui leur donnait tant de licence de mal faire : que son plus certain contre-poids serait les bienfaits et les grâces que le peuple lui demandait, non pour avoir plus de moyen de secouer le joug du Roi, son souverain seigneur, mais bien pour avoir plus de voies pour réprimer la rage et les excès de ses ministres. Le Scacciavento ayant fmi sa harangue, le Zambré présenta à don Juan, dans une feuille de papier, les propositions du peuple; sur quoi ce prince , en leur disant qu'il les verrait, se retira et laissa ces députés, qui , après s'être un peu entretenus avec don Melchior de

Porgia, furent licenciés, et s'en retournèrent dans la felouque-réale, où ils coururent fortune d'être tués âe quelques arquebusades qu'on leur tira avant qu'on les eût reconnus.

^ Ce même jour le peuple ayant remarqué Tobstînation du prince de Massa , et le peu d'envie qu'il avait de travailler avec chaleur pour la défense de sa cause , se résolut de faire un me.stre de <îamp général , pour suppléer à son défaut. Il choisit pour cet emploi xMarc Antoine Brancaccio, cavalier napolitain, du siège de ÎNido, qui, ayant passé les plus vigoureuses de ses années au service des Vénitiens, où il avait acquis beaucoup plus <le gloire que de bien, s'était enfin retiré chez lui, ayant eu toute sa vie une sourde et mortelle haine pour les ministres d'Espagne. Il était âgé d'environ soixante et quinze ans, quand le peuple lui conféra la charge de mestre de camp général, qu'il refusa d'abord, témoignant à toute l'assem^ blée que s'il refusait d'accepter ce grand emploi , ce n'était pas qu'il n'en prisât beaucoup l'éclat^ et qu'il n'eût un désir extrême de sacrifier, au service de sa désolée patrie , tous ses soins et ce peu de sang qui restait dans ses veines; mais que son refus ne venait, que de la crainte qu'il avait, que le peuple, en faisant la paix dans peu de jours, ne le laissât à la merci des Espagols, qui, ne l'aimant guère, seraient ravis de trouver un prétexte de lui faire sentir la haine qu'ils avaient dès longtems pour lui. Mais tout le peuple, à ce discours, lui protesta d'une commune voix, qu'il mourrait

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plutôt mille fois, que de se confier aux Espagnols, ni de retourner sous leur domination, et que, quelque accord qui se fît, il désirait être le maître. Cette assurance conviant le Brancaccio de se laisser vaincre aux bonnes volontés de ses citoyens , il accepta la charge de mestre de camp général du peuple , à condition qu'il ne se ferait rien à l'avenir, sans la participation de la consulte , qui, dans le même instant, fut formée de deux hommes de chaque ottine.

Cette nomination toucha vivement le prince de Massa, dans la pensée qu'il eut que cette charge, étant possédée par un homme brave, entreprenant, et dont le cœur n'avait pas moins d'amour pour sa patrie, que de haine pour les Espagnols , ce contre - poids l'empêcherait de ramener le peuple sous leur joug, aussi aisément qu'il eût pu faire si son autorité n'eût point été partagée, et sa mauvaise volonté rendue impuissante par ce moyen. Mais le peuple ne se souciait pas beaucoup de sa peine, et voulant témoigner qu'encore qu'il traitât avec les Espagnols , il ne laissait pas de songer à la guerre , il obligea le prince de Massa à publier deux déclarations : la première du même jour , quinzième octobre , contenant un ordre général à tout le royaume , de ne payer aucune imposition ni gabelle, conformément aux exemptions , franchises , immunités et privilèges dont il jouissait alors. La seconde du jour d'après, par laquelle il était porté qu'aucunes personnes , de quelque grade et con-

dition qu'elles fussent, n'eussent à prendre les armes contre le peuple, ni à faire des levées pour ce sujet, à peine d'être tuées impunément, et de la confiscation de tous leurs biens, applicables le quart au meurtrier, et le reste au peuple : que celui qui tuerait le duc de Matalone aurait la quatrième partie de ses biens, dix mille ducats, et une abolition, tant pour lui et ses complices, que pour vingt autres personnes coupables des plus énormes crimes : que qui tuerait aussi don Joseph Mastrillo, don Lucîo San-Felice , le duc de Siano et les enfans de François-Antoine Muscettola, aurait mille ducats pour chacun d'eux, exceptant toutefois dudit induit , les duc de Matalone , comte de Conversano , et marquis del Vasto. Que tous les incendiés et autres bannis, en vertu des dernières capitulations, étant trouvés passé deux jours dans Naples, ou dans son ressort, ou quatre jours après dans le reste du royaume , pourraient être tués impunément, et leurs biens confisqués, le quart en faveur de l'homicide, et le restant en faveur du peuple; qu'aucun baron, officier, ni autre personne de quelque qualité ou condition qu'elle fût, dans l'étendue de l'Etat, ne pût faire commerce de blés, farines, orges, vins, ni autres choses comestibles, en les achetant pour les revendre , à peine de la vie , et de la confiscation de ses biens, applicables , le quart à l'assassin ou dénonciateur , et le restant au peuple ; que toutes personnes qui auraient des

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grains ou des farines , outre et par-dessus leur besoin domestique, réglé à un tomolo par mois pour chacun , seraient obligées de les vendre publiquement et au prix courant , sous peine corporelle, et à larbitrage du peuple; et finalement, que nulle personne ne fût si osée de vouloir empêcher le passage des troupes et des victuailles qui viendraient à Naples pour le service du peuple, sous toutes les susdites peines.

DE LA VILLE ET DU ROYAUME DE NAPLES. 2f^7}

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