‹ Mémoires du comte de Modéne sur la révolution de Naples de 1647 [microform]Chapitre 52 sur 100 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Quoique le soulèvement de la cité de Naples fût accompagné ou suivi de fort près de celui de la plus grande partie du royaume, je n'en ai pas voulu parler dans la première partie de cette histoire , pour n'interrompre pas le cours de ce torrent, dont les étranges et prodigieux ravages étaient capables de l'occuper entièrement; cette seconde fera voir en son commencement la suite de ses troubles, et les effets qu'ils causèrent dans les provinces; mais avant que de m'embarquer sur tant de flots soulevés contre l'Espagne , et qui menaçaient du naufrage la plus belle de ses couronnes, je crois qu'il ne sera pas mal à propos

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2 HISTOIRE DU SOLLÈVEME?«T

••.^^QrôirfarqiieV succinctement les nonas, Tasslettc et

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.. qMCf,';^;cq sujet, je remarquerai que ce royaume

. evi:*cltvîài^n douze provinces, qui sont: la Terre

de Labour, dans laquelle est comprise Naples ,

la principauté de deçà, la principauté de delà,

dont Salerne est la capitale , la Basilicale , la

Calabre de deçà , la Calabre de delà , la Terre

d'Otrante, la Terre de Bari, l'Abbruzze de deçà,

TAbbruzze de delà, le Comté de Molise , et la

Cîipitanate.

La Terre de Labour, du côté du septentrion, est séparée des deux Abbruzzes par les monts Apennins, qui s'étendent à son Orient entre le comté de Molise ; elle y touche aussi à la principauté ultérieure : du midi à la citérieure par le Sarne et à la mer Tyrrhène, et cette mer, avec la Campagne de Rome, la ferment à son couchant. Elle a été nommée autrefois campagne heureuse, à cause de la douceur de son climat, de la pureté de son air, de la prodigieuse abondance de ses plaines et de ses collines, et du grand nombre de poissons de sa mer et de ses rivières ; ce qui obligea les Romains à dire que Cérès et Bacchus semblaient travailler à l'envi à qui lui ferait plus de orrâces ; elle fut depuis appelée Terre de Labour, à cause des champs Leborins si renommés dans ces vieux siècles. Elle abonde en grains de toutes sortes, en vins délicieux, témoins ceux du mont Falerne, et le Lagrima d'aujourd'hui;

en pâturages merveilleux, où, entre une infinité d'animaux de plusieurs espèces , on voit ces beaux et grands coursiers si renommés i)ar tout le monde; en minières d'or et d'argent, d'alun et soufre; en bains, où des maux qui paraissent incurables à la médecine , sont guéris en bien peu de tems. Elle contient plusieurs villes considérables , et quantité de terres ou casais, ou bouro^s qui font en tout environ cinquante-huit mille cent cinquante-deux feux, ou environ; sa côte est périlleuse et n a aucun port considérable hors celui de Naples, qui même n'est pas assuré dans les bourasques du Siroc ; elle a trente-deux tours au long de sa côte, qui, par des fumées ou des feux, avertissent en peu de tems, tout le pays, de l'arrivée des galères ou des vaisseaux qu'elles découvrent : ses principales forteresses sont les châteaux de Gayette, de Capome, de Bayes et d'Ischia; ses îles sont Ponza, Palmarola, Ventotiène , Ischia , Procita , Nisita et Capri , que Tibère fit tant connaître : ses peuples généralement sont d'une taille moyenne, d'un teint beaucoup plus blanc que brun, d'un corps vigoureux et agile, très-propres à toutes sortes d'exercices, d'un esprit vif, industrieux, porté aux arts et aux sciences; mais ombrageux, dissimulés, volages, aimant les nouveautés, et d'un cœur vindicatif (vice originel du climat), entreprenans et tellement enclins aux armes, que le premier poids dont ils chargent l'épaule de leurs enfans, au sortir du berceau, est celui d'un fusil ou d'une

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arquebuse, dont ils se servent si adroitement, qu on peut dire qu'en tout le monde il n'y a point de plus grands chasseurs, ni de meilleurs tireurs de volée.

La principauté de deçà, aussi bien que l'autre , fut anciennement habitée des peuples picentins, si connus dans l'histoire romaine; elle est bornée au Septentrion par la Terre de Labour et la principauté Ultérieure; à l'Orient par la Basilicate ; au Midi et au Couchant par le golfe de Policastre et par la mer Tyrrhène; elle n'est guère moins fertile que la Terre de Labour et la surpasse en la beauté et en la grandeur de celte quantité de fruits d'orangers et de citronniers qui bordent la côte d'Amalphi, et de qui l'agréable odeur parfume tout son rivage : elle est pleine d'une multitude de cités considérables, et de plusieurs autres heux, qui font près de quarantesept mille cinq cent soixante-deux feux : les tours de sa côte sont au nombre de soixante-neuf : ses peuples sont presque du même tempérament que ceux de la Terre de Labour, hors qu'ils sont plus portés au traGc, et plus propres pour les arts et pour les sciences, témoins l'école de Salerne, si renommée dans la médecine, et l'invention de la boussole trouvée par un Amalphitain.

La principauté de delà touche vers le Nord au comté de Molise, et la Capitanate qui la borne avec la Basilicate à son Levant; au Midi elle joint la principauté de deçà, et au Couchant la Terre de Labour : elle contient dans son enceinte le

nE LA VILLE ET DU ROYAUME DE NAPLES.

duché de Bénévent, que les Papes possèdent depuis le onzième siècle par le don qu'en fit l'empereur Henri au pape Benoit VIL C'est dans cette province où l'on voit ces Fourches Caadines, la honte de l'ancienne Rome : elle contient trente mille cinq cent trente-cinq feux, et ses peuples communément sont d'une bonne et saine complexion, plus portés aux armes qu'à l'agriculture, ni au commerce : altiers, prompts et vains; mais assez faciles à gouverner.

La Basilicate, pays des antiques Lucains, confine la principauté Ultérieure, la Capitanale et la terre de Bari, du côté du Nord; à son Levant, elle a encore la terre de Bari , celle d'Otrante et le golfe de Tarente, au Midi la Calabre de deçà et le golfe de Policastre; au Couchant la principauté Citérieure. Elle est merveilleusement fertile en tout ce que l'on peut désirer pour la vie ou pour la pompe; ses arbres fleurissent deux fois l'année; elle a sept tours au long de ses côtes, et trente-huit mille sept cent quarante -sept feux : ses habitans sont grands, très-robustes, ont les cheveux noirs et le teint brun, et le peuple de la campagne y est rustique, peu civil , adonné à l'agriculture et à la chasse dès sa jeunesse, beaucoup plus qu'à l'étude des sciences.

La Calabre de deçà , nommée autrefois Ausonie, Hespérie, Enotrie, Itahe, Morgetie et grande Grèce , est bornée au Septentrion par la Basilicate, au Levant par la mer Ionique : elle touche à l'autre Calabre du côté du Midi, et du Couchant

6 HISTOIRE DU soulèveme:?ît

à la mer Tyrrhène ; elle porte le titre de Duché, dont les premiers enfans des Rois portaient ordinairement Je nom; elle est très-abondante en grains, vins, fruits, huiles, fromage, miel, sucre, saffran, coton, poix térébentine, storax-liquide, mines dor et d'argent, de fer. de sel, de marbre , d'albâtre , de cristal , aussi bien que de niarcasite, minium et bol, plâtre de trois sortes, alun, soufre, calamité de la cinquième espèce et qui n'attire point le fer, en chanvre, lin, et soie, plus que tout le reste de l'Italie, en cette manne médicinale qui purge les corps avec tant de douceur : enfin, en toute sorte d'animaux sauvages et domestiques , et particulièrement en loups -cerviers, si remarquables par la moucheture de leur peau, et par le défaut de leur mémoire, dont ils sont si dépourvus, que, s'il leur arrive, en mangeant quelque chose, de détourner la vue d'un autre côté, ils ne s'en ressouviennent plus, et s'en vont quoique bien affaniés : sa côte a vingt-cinq tours, et cette province est peuplée de cinquante mille huit cent soixante-dix-huit feux, formés de quantité de villes et de casais, n'ayant de places fortes que Cosense et l'Amantea. Ses habitans sont d'une assez petite taille, fermes en leurs opinions, subtils, braves, et non moins capables de bonnes lettres que des armes.

La Calabre de delà, antique pays des Brutiens, touche à l'autre Calabre du côté du Septentrion ; au Levant, au Midi et au Couchant, elle est environnée des mers Ionique, Sicilienne et Tyrrhène:

DE LA VILLE ET DU llOYAUME DE NAPLES.

elle a des plaines et des montagnes qui sont également fertiles ; ses principales forteresses sont Cortone, Tropea et Reggio, qui est sur le phare de Messine : elle a quarante -sept tours au long de sa côte, et cinquante-cinq mille quatre cent cinquante-sept feux.

La terre d'Otrante , appelée anciennement Salentine, a pour confins, au Nord, la Terre de Bari et la mer Adriatique ; au Levant un des côtés de l'embouchure du golfe de Venise, la mer Ionienne à son midi, et le golfe de Tarente avec la Basilicate à son Couchant; elle n'est pas moins fertile en grains que ses voisines : mais elle les surpasse en l'abondance de ses huiles , dont elle fournit tant de pays. La ville dont elle porte le nom n'est éloignée de la Grèce que de cinquante milles : ses places fortes sont Otrante, Leccie, les trois châteaux de Brindisi, Gallipoli, Sanso, Cataldo, et Tarente, connue de tout l'univers, et dont le port serait le plus beau et le meilleur du monde , s'il n'avait point été comblé ; celui de Brindisi , qui fut si fameux du tems des Romains, est encore assez commode; sa côte a soixante tours, et cinquante mille huit cent cinquante-quatre feux : ses peuples semblent plus simples et plus sincères que leurs voisins, et sont fort adonnés aux armes et aux lettres.

La Terre de Bari est limitée au Septentrion par la mer Adriatique , et cette mer s'étend jusqu'à son Levant; la Terre d'Otrante se trouve à son Midi avec la Basilicate, qui la borne aussi

8 HISTOIRE DU SOILÈVEMKNT

presque entièrement au Couchant, où elle touche à partie de Ja Capitanate; elle est riche en grains, vins et huiles; sa côte n'a que seize tours; se?» forteresses sont : Bari, où est le corps de Saint- Nicolas, dont, par un continuel miracle, il sort incessamment une précieuse liqueur qui guérit plusieurs infirmités; les autres sont : Barlette, Trani, Monopoli: elle na que seize tours en sa côte, et environ trente-neuf mille cent quarante et un feux; ses habitans sont la plupart de couleur olivâtre, dune taille assez grande: patiens dans Je travail, hardis et prompts; mais qui se rebutent facilement dans les combats opiniâtres, et dans les longues disgrâces.

L'Abbruzze de deçà joint, au Septentrion , Tautre Abbruzze et la mer Adriatique; à l'Orient, la même mer et le comté de Molise, qui lui sert de borne au midi avec la Terre de Labour; à l'Occident, l'autre Abbruzze. Ce pays est le plus froid de tout le royaume; il est abondant en bestial de toutes sortes; sa côte a sept tours, et il contient vingt-sept mille quarante-six feux; ses habitans sont grands, robustes, assez sincères dans le négoce, et afiables aux étrangers, portés aux arts et à la chasse, et particulièrement aux ar«ies, comme leurs ^ïeux les Samnites.

L'Abbruzze de delà, habité autrefois par les peuples Marrucini, Beliqui , Ferentani, et Samnites, est borné du côté du Nord par la Marche d'Ancône et la mer Adriatique , touche à son Levant à la même mer, et à l'autre Abbruzze,

HE LA VILLE ET Dlî ROYArME DE NAPLES. 9

qui s'étend jusqu'à son Midi, où il joint la Terre de Labour et l'Etat de l'Eglise qui le ferme entièrement du côté du Couchant. Il est aussi abondant en bestiaux : c'était le pays des anciens Marses ; sa côte n'a que six tours, et il contient quarante-huit mille quatre-vingt-neuf feux : ses places fortes sont Civitella del Tronto , et le château de l'Aquila : ses peuples sont du tempérament des autres ; mais d'un naturel plus cruel.

Le comté de Molise faisait anciennement partie des Samnites : ce comté joint l'Abbruzze de deçà au septentrion. Il est borné au Levant par la Capitanate, dont une petite partie s'étend vers son midi, où la principauté ultérieure se trouve aussi avec la Terre de Labour , qui fait tout son couchant : l'air y est assez tempéré , il est abondant en grains , vins , saffran , coton , lin et soie ; il a quinze mille six cens quatre-vingt-treize feux : ses habitans sont courageux, opiniâtres, et rusés dans le trafic avec les étrangers.

La Capitanate, nommée dans les premiers siècles la Pigie , Daunie , Mesapie et Fouille , est bornée au septentrion par la mer Adriatique ; cette mer la ferme aussi à son Levant , où elle porte le nom de mer de la Fouille. A son Midi, elle touche à la terre de Bari , à la Basilicate et à la principauté de delà; au Couchant, elle joint le comté de Molise : elle est très-fertile en grains, et abondante en pâturages : l'air y est assez bon; mais fort chaud et insupportable en été, même aux habitans de la province; c'est en ce pays où est

le mont Gargan , si fameux par l'apparition de 1 archange Saint-Michel, que la mer Adriatique environne par l'espace de deux cens milles, et qui n est séparée de la terre-ferme que d'un isthme de deux milles : sa côte a vingt-deux tours, et elle contient vingt mille huit-cent quatre feux, entre lesquels est Foggia, si célèbre par sa douane qui rend un si grand revenu au trésor du Roi , par le passage des bêtes à cornes et à laine : ses habitans sont grands, vigoureux et hardis, doux et sincères en leur conduite : elle n'a point de places fortes que Viette et Manfredonia : enfin on peut dire que l'étendue des douze provinces de ce royaume contient quatre cent quatre-vingttrois mille quatre cent soixante-huit feux, sans y comprendre la cité de INaples, et que généralement ses peuples sont d'une complexion saine et vigoureuse, courageux et enclins aux armes, fort patiens dans le travail, aisés à régir, trèscapables de la discipline militaire, ingénieux, dissmiulés. flatteurs, ombrageux, prompts, colères, et dont la haine ne s'éteint que par la vengeance : pieux, du moins en apparence, abandonnés à leurs plaisirs et naturellement volages.

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