CHAPITRE IL
Prédictions remarquables des révolutions de ce royaume; soulèvemens survenus dans ses provinces au même tcms, ou incontinent après celui de la ville de Naples.
Après la succincte description des provinces de ce royaume , il est nécessaire de faire voir les horribles soulèvemens qu'on y vit arriver tout à la fois, tant dans le voisinage de Naples, que dans les lieux les plus éloignés de cette ville capitale. Ceux qui parurent dans sa campagne et dans les pays circonvoisins , ne me semblent pas fort étranges : comme cette grande cité est la première d'un État qu'elle rend si considérable , et qui même porte son nom , son exemple a donné la loi non seulement à ses voisines , mais encore aux plus écartées, en plusieurs révolutions, et toutes , en la regardant ainsi que leur commune mère, ont semblé, en ces conjonctures, se tenir aux pans de sa robe pour ne la pas abandonner : en effets^ on a remarqué que dans les divers mouvemens survenus de tems-en-tems dans ce royaume ceux qui ont pris leur origine dans cette cité, ont produit des feux de plus longue durée que ceux qui avaient commencé dans ses pro-
fi
12 iiisToinE m: soulèvement
vinccs : aussi, entre tons les princes qui en ont entrepris la conquête, les plus prudens ont toujours pris le chemin le plus droit de Naples, reconnaissant que sa prise leur acquerrait toutes les autres; son histoire est presque remplie d'exemples de cette vérité. A peine le roi Charles VIII y eut fait son entrée, que tout le reste du royaume le reconnut volontairement : aussitôt qu'il en fut parti, pour s'en retourner en France, Ferdinand d'Aragon passa de Sicile en Calabre , pour tacher de recouvrer cette couronne, que les Français lui avaient ôtée, et quoiqu'il eût de grandes forces, et qu'il fût secondé du secours de l'Espagne , commandé par ce Gonsalve Ernandez d'Aquilar, si renommé dans les histoires , il ne trouva jamais que Reggio qui lui voulut ouvrir ses portes, et fut contraint un peu après de se retirer en Sicile, ensuite du combat de Seminara, ville maritime de la Calabre, où il fut battu et défait par le sieur d'Aubigny , général de l'armée française : mais lorsque, par un meilleur conseil, il vint faire une descente près de Naples, et qu'il en eut chassé le duc de Montpensier , qui en était Vice- Roi , il se rendit maître de tout le reste du royaume, en aussi peu de tems et avec autant de facilité qu'il l'avait auparavant perdu. Les Espagnols ont reconnu cette vérité dans ces dernières révolutions, puisque, lorsqu'ils ont été à la veille de perdre Naples, ils ont été sur le point de perdre tout l'Etat , et que dès le moment qu'ils l'ont recouvrée , ils ont recouvré tout le reste.
DE LA VILLE ET DU ROYAUME DE KAPLES. l5
Il ne faut donc pas s'étonner des mouvemens que ceux de Naples causèrent dans son voisinage : mais ce qui paraît surprenant, est que presque dans le môme tems que cette cité se souleva, ses provinces les plus éloignées se soulevèrent , sans concert, sans intelligence, et sans dessein prémédité des unes avec les autres. Le changement du Portugal et la révolte de la Catalogne furent les effets éclatans d'une entreprise ménagée dès long-tems fort secrètement : mais cette révolution n'eut qu'un cas fortuit pour principe apparent, et qui fit juger qu'il fallait nécessairement qu'il procédât de quelque cause extraordinaire et inconnue, qui, soulevant tout à la fois l'esprit aussi bien que la bile de tant de peuples différens, produisît ces grandes bourasques.
Quoique l'astrologie judiciaire se trompe dans ses jugemens, surtout en ceux qui entreprennent de pénétrer ces épaisses ténèbres dont la divine Providence a enveloppé l'avenir, particulièrement les causes de la chute de tant de trônes, qui le plus souvent ne procèdent que des péchés des peuples ou des souverains, il est pourtant bien assuré que les troubles du royaume de Naples furent prédits par cette voie dans le point de son plus grand calme. André Argoli, l^ameux astronome et astrologue, remarqua, dans un traité qu'il fit des étoiles verticales , que la constellation du chef de Méduse , si connue dans tous les siècles par ses funestes influences, devait produire peu après de prodigieux changemens dans
l4 HISTOIRE DU SOULÈVEMENT
INaples et dans son État. Ce livre ayant été donne au baron de Modène, dans le tems qu'il était à Rome, auprès du duc de Guise, il le fit voir à ce prince et au marquis de Fontenay-Mareuil , ambassadeur extraordinaire de France en cette Cour, qui le pria de le lui donner pour Tenvoyer au cardinal Mazarin, quelques mois avant que Masanielle eût commencé sa révolte. Rutilio Benincasa, autre astrologue, qui mourut quelque tems avant ces tumultes, assura, dans un aimanach qui fut imprimé sous son nom , qu*en Tannée 1647 ^^ verrait arriver à Naples un grand soulèvement de la populace , causé par les impôts publics , qui produiraient d'horribles désordres; et Philippe Finelli prédit que le 8 du mois de juillet de la même année, un grand seigneur serait assassiné à Naples, dans une émeute populaire, ce qui parut par le meurtre de don Pèpé Caraffa ; et que le seize du même mois la sédition changerait de face, ce qui se vit précisément. Quoiqu'il en soit, il est certain que dès le point que Masanielle , à la tête de la populace de Naples, se fut emparé de l'autorité souveraine, et qu'il eut fait publier par tous les lieux circonvoisins , que chacun eût à prendre les armes pour la commune liberté , et pour le secours de la ville, qui leur en montrait le chemin, on vit que non seulement tous les casais de la campagne se soulevèrent tout à coup, mais encore un grand nombre de cités, terres et casais, ou bourgs do la Terre de Labour et de la principauté de Salerne.
DE LA VILLE ET DU ROYAUME DE NAPLES. l5
Il est tout à fait impossible de figurer les horribles confusions et les étranges violences que les peuples de ces provinces firent voir, en faisant éclore la secrette et mortelle haine que fomentaient dans leurs esprits l'avarice des Espagnols , et les excès de beaucoup de seigneurs du royaume dans leurs terres, où ils traitaient leurs vassaux comme des esclaves. Ce fut en ces lieux où la révolte, se montrant plus efifroyable , plus aveuglée, et plus déchaînée, que dans les cités dépendantes du domaine royal, rompit dans un instant tous les nœuds de la société civile, et changea le corps politique en un horrible et cruel monstre, dont la tête était sous les pieds, de qui la bouche vomissait plus de flammes que le Vésuve, et qui, pour maintenir son être, dévorait ses parties nobles. En effet, les peuples sujets à des seigneurs, eurent à peine su ce qui se passait à Naples, que se soulevant tout à la fois, ils s'assemblèrent en chaque lieu au son du tocsin, et, prenant les premières armes que la fureur leur mit entre les mains, on vit que les uns assiégèrent leurs seigneurs dans leurs châteaux, à l'exemple de Caserte, cité illustrée d'un évêché, dont la populace assiégea dans sa maison don Francesco Caëtano , duc de Sermonette *et prince de cette cité; et les autres, ne pouvant avoir leurs seigneurs en leur puissance, brisèrent leurs armes de tous côtés , brûlèrent leurs châteaux et leurs métairies, et saccagèrent tous leurs biens. Pour garder quelque ordre apparent
ip
l6 HISTOIRE DU SOULÈVEMENT
parmi tant d'horribles désordres, ils élurent en chaque lieu plusieurs officiers, qu'ils soumirent à un suprême commandant, appelé Capo Popolo, qui, en plusieurs casais, était le curé de la paroisse, ainsi que l'on vit à Juliano et à San-Antimo ; et aux autres , le paysan qui avait fait le plus de bruit, et qui témoignait le plus d'aversion pour l'Espagne et pour la noblesse : mais cette contagieuse fureur ne s'empara pas seulement des casais et des petites villes; les plus grandes s'en resentirent : Sessa, cité fort antique, et qui tirant son origine d'Hercule, est l'une des plus riches et des plus considérables de la Terre de Labour , se révolta et se soumit à Domenico Colesî , nommé vulgairement Pappone, fameux bandit, qui, ramassant trois ou quatre mille hommes ensemble, se rendit maître non seulement de cette importante cité , mais encore de plusieurs autres» 11 prit du commencement Fundi , frontière de l'Etat du Pape, et qui est sur la voie Appia, qui va de Rome en ce royaume: Itrî , autre petite ville, et Sperlongue , assise au bord de la mer , et qui est la première qu'on trouve allant de Terracine à INaples. La prospérité du Pappone fut si grande, qu'en ravageant à son plaisir toutes les plus belles campagnes de la Terre de Labour jusqu'au Vulturne, il renferma les Espagnols dans Gayette , l'une des clefs de l'Etat, d'où peut-être il les eût chassés, s'il eût su se servir du tems, et les pousser sans leur donner le loisir de reprendre haleine; mais ce
DE LA VILLE ET DU ROYAUME DE NAPLES l'J
bandit, quoique prudent, fit la même faute des autres chefs des peuples soulevés, qui, au lieu de s'unir ensemble, pour tâcher, d'un commun concert, de chasser de tout le royaume leur ennemi commun, n'avaient pour but que le pillage,, le carnage et l'embrasement, songeant à pêcher en eau trouble, et à se cantonner chacun dans leurs cités, dont ils pensaient se rendre maîtres absolus, ainsi que fit voir le Pappone, quand il crut que le duché de Sessa lui demeurerait en partage : entre tant de séditieux qui s'élevèrent tout à la fois, il n'y en eut point qui incommodât plus les ministres d'Espagne que celui-ci, d'autant qu'en fermant les passages de Rome à Naples, du côté de la terre, il ne leur laissa que ceux de la mer, qui, étant ordinairement fort orageuse en cette côte, leur fit perdre dans ces rencontres des occasions importantes par le retardement des avis et des nouvelles, dont le fruit procède de la diligence, et d'un certain point dont dépendent le bien et le mal d'un État,
Pendant que celte partie de la Terre de Labour se soulevait de cette sorte, l'autre semblait de tous côtés le renchérir à l'envi. Le même feu parut à Lauro, Marquisat, à Matalone, Duché;à Arienzo, à Caiazzo, ville assez forte, à Piedimonte d'Alife , renommée par sa montagne abondante en tant de rares simples, et à la phipart des casais de Capoue, d'Averse, de Formicola, de Marigliano, de Somma, célèbre parle mont Vésuve , qui porte son nom aujourd'hui , mais
Il:
surtout à INole : cette cité tient son origine des lapiges et des Tyriens, et fut autrefois si grande, qu'on assure quelle avait plus de deux milles de circuit; cest chez elle que l'invention des cloches fut trouvée par saint Paulin, Tun de ses évoques; mais jamais elle ne s'en était servie avec tant de dérèglement, que dans cette conjoncture, en laquelle se soulevant au son du tocsin contre les Espagnols et contre la noblesse, sa populace commit une infinité d'actes d'hostilité pour évaporer sa fureur. Quelques soins que prissent les Espagnols pour la réduire à leur obéissance, l'artifice y fit aussi peu que la force, et les soulevés eurent l'avantage en plusieurs rencontres, principalement dans un combat opiniâtre de part et d'autre assez long-tems, où don Terrante Caracciolo , duc de Castel di Sangro, demeura sur la place.
Le torrent de cette révolte se débordant de tous cotés, ne parut pas moins furieux dans la principauté de Salerne , que dans la Terre de Labour; cette grande et fameuse cité croit avoir été fondée par Sem , fils de Noé ; elle est assise auprès du fleuve Silare , qui lui a donné son nom , et ;SI pied des monts Appennins , ayant à son front une belle et fertile campagne, aux épaules, et au côté gauche , une grande et verdoyante montagne, et au côté droit la mer Tyrrhène, qui bat le pied de ses murailles, et qui ferme le golfe qui porte son nom , aussi connu que redouté des galères et des vaisseaux, à cause de ses soudaines
et prodigieuses bourasques; les Romains y établirent une colonie pour s'opposer aux Picentins, aux Lucaniens et aux Bru tiens. L'empereur Ciiarlemagne y fonda cette école de médecine si connue dans l'univers : elle est ornée du tribunal d'une audience royale, et d'un archevêché, dont la cathédrale possède depuis plusieurs siècles le corps de saint Mathieu , apôtre et évangéliste. Sa noblesse est distinguée de la bourgeoisie et de la populace par trois sièges , qui sont : Porta- Nova, Porta-Retese , et lo Campo ; mais comme elle est fort fière et impérieuse, et que depuis long-tems elle traitait mal le peuple , l'exemple de Naples trouva une matière toute prête à produire d'aussi funestes effets que la révolte en produisait dans cette cité : on peut dire que la fureur s'y montra plus envenimée et plus emportée qu'à jNaples, puisque , dans son aveuglement, on vit piller et détruire beaucoup de maisons, massacrer plusieurs gentilshommes, et l'on assure même qu'elle s'étendit jusques au violement de quelques femmes de qualité, tombées malheureusement entre les mains de cette populace effrénée. Le principal chef de ce soulèvement fut Hippolito Pastina, dit vulgairement Polito Pastina, homme hardi, entreprenant, et qui, après s'être rendu maître de cette grande cité, et avoir contraint le comte Carlo Fraucesco Serbellone, Milanais, président de cette province, de s'enfuir à Naples, avec tous les officiers de l'audience royale , commença à courir et à ravager la campagne voisine.
''iP'
conviant par son exemple le reste de la principauté à l'imiter, et à se servir d'une occasion si favorable pour se venger de leurs communs ennemis. La Cava, cité fort antique, et dont le peuple est extrêmement courageux, San-Severino, qui donna son nom ii l'illustre famille qui le porta, et qui le fit éclater si fort dans l'histoire , et Avellino , érigée en principauté, n'eurent pas beaucoup de peine à suivre ses traces ; dans un moment cet incendie embrasa les plus belles villes, et les plus puissans casais de toute cette belle province. Polito Pastina ayant le cœur enflé de l'heureux succès de ses armes, marcha à la tête de plusieurs bandits ramassés, et de quantité de populaires , courut et saccagea jusqu'à la Terre de Labour, ayant même pris Scafati, poste important pour le passage de la rivière de Sarno , et pour la communication de Naples avec Salerne.
AM vvvvvv^^^;^lV>i^^l^J\lV%v\^lVvvv^^l^^;vvvv^;^^>^^lvvv^iV\lv^^^r%^^l^)v>l