‹ Mémoires du comte de Modéne sur la révolution de Naples de 1647 [microform]Chapitre 54 sur 100 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Suite et progrès de la révolte des provinces. — Etrange consternation de tout le corps de la noblesse , laquelle enfin se résout de s'armer et de se mettre en campagne. — Premiers progrès du comte de Conversano et du marquis del Vaste. — Assemblée générale de toutes les troupes dans la cité d'Averse..

Dans le même tems que les provinces les plus proches de la cité de Naples faisaient paraître de cette sorte la haine qu'elles avaient pour l'Espagne et pour la noblesse , celles qui en sont les plus éloignées ne témoignaient pas moins d'ardeur pour cette commune vengeance. La Calabre ne fil qu'un feu des deux parties qui la forment, outre une infinité de casais, de terres, et de petites villes qui se soulevèrent. Cosence , cité importante , et capitale de la Calabre , que l'on nomme de ça du Phare, secoua tout à coup le joug des Espagnols et du grand duc de Toscane , qui en possède le domaine, et en chassa les officiers. Catanzaro, qui n'est pas moins fameuse que l'autre , et qui est la première de l'autre Calabre , brûla les maisons des partisans des gabelles , avec plus d'inhumanité que Naples n'avait fait. La plus grande

partie de la Basilicate suivit leur exemple , aussi bien que la terre de Bari , où la populace poussa la noblesse de tous côtés. L*Abbruzze , malgré tous les soins que don Michèle Pignatelli, président et gouverneur des armes, prit pour prévenir ces tumultes, ne fit pas moins de violences, et ne commit pas moins d'excès. Enfin , de tant de provinces et de tant de cités , de villes , de terres et de casais , que contient le royaume de INaples, il ne resta aux Espagnols que quelques places et châteaux sans vivres, sans munitions, et presque sans défense , n'étant gardés que par un petit nombre d'hommes , dont la plus grande partie n'était composée que de vieux soldats inutiles et morte-payes. Mais si les ministres d'Espagne se trouvaient bien embarrassés dans le fort de cette révolte, qui, sans donner un coup d'épée, leur ravissait le plus beau sceptre que possédât leur monarchie, la noblesse de ce royaume ne parut guère moins surprise, quand elle se vit tout à coup foulée aux pieds par ses vassaux, forcée à quitter ses maisons,et attaquée et poursuivie de tous côtés par cette même populace, que, peu de jours auparavant, elle traitait comme un esclave : les gentilshommes qui habitaient dans les cités soulevées étaient contraints de déserter , et de s'enfuir à la hâte , laissant leurs maisons et leurs biens à la merci de la fureur d'un impitoyable ennemi. Les princes, les ducs, les marquis, les comtes et les barons principaux de ce royaume , abandonnant leurs châteaux pour mettre en sûreté leurs vies , se

voyaient forcés d'aller chercher des asiles de tous côtés, pour être à couvert de la rage de tant de vassaux révoltés. Don Andréa d'Avalos , prince de Montesarchio, s'étant, avec beaucoup de péril, sauvé de l'île d'Ischia , où le peuple l'avait assiégé, se retira à INaples , auprès du Yice-Rol. Don Tiberio Caraffa, prince de Bisignano, don Diomède, son neveu , et Ignatio Piccolomini , comte de Celano , se réfugièrent à Rome , chez le cardinal Caraffa , leur parent , et le duc de Matalone , chassé de Naples et de toutes ses terres , se sauva avec bien de la peine dans la forteresse del Vaslo , appartenante à don Francesco d'Avalos , marquis de Pescara et del Vasto , son beau frère.

Dans le point de tant de soulèvemens survenus parmi les provinces, et des persécutions de la noblesse , don Giovan Girolamo d'Aqu aviva , comte de Conversano , se trouvait à Naples , où il s'était rendu, aussi bien que plusieurs autres personnes de sa condition , pour assurer les ministres d'Espagne de son zèle , et pour leur oifrir son service dans ces rencontres ; ce comte était considérable , non -seulement par la grandeur de ses richesses et de sa maison (l'une des plus illustres du royaume), mais encore par son crédit et par son courage , son humeur fière et violente , et les excès qu'il avait commis dans ses terres , et dans les provinces (où il semblait en plusieurs rencontres , user des droits de souverain ) lui avaient causé beaucoup de démêlés avec les Espagnols, qui, de plus, le considéraient comme

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le chef d'une maison de la faclion Angevine : mais le péril où ils étaient les obligeant de regarder les services qu'ils en pouvaient tirer pour lors , plutôt que les fautes passées , et sachant le pouvoir qu'il avait dans les provinces de Bari et d'Otranto, où il possédait plusieurs grandes et belles terres, et où l'asile qu'il donnait aux bandits en attachait une infinité à ses intérêts, ils lui témoignèrent qu'ils seraient bien aises qu'il fît un voyage dans ce pays, pour lâcher d'amortir les troubles qui faisaient soulever les peuples contre leur souverain et contre la noblesse. Animé par leurs caresses, mais plus encore par les nouvelles de la révolte de Nardo , ville de considération dans la terre d'Otranto, dont il était duc, il se résolut d'y aller en toute diligence, et partit avec plusieurs autres personnes de qualité , sur une galère que Je Vice-Roi lui fit donner pour ce sujet, d'autant que les passages du côté de la terre lui étaient presque tous fermés par les révoltes journalières qui survenaient dans ces provinces. Dès qu'il fut arrivé dans son pays, et dans les lieux qui ne s'étaient point soulevés , il travailla de tout son possible à lever des troupes, et fit, en peu de jours, quinze cens fantassins et trois cens chevaux, avec lesquels il se mit en campagne, et alla assiéger Nardo, faisant rouler pour cet effet six fauconneaux, plus capables d'effrayer le peuple, que de faire beaucoup de mal. A peine ce petit camp volant commença- 1- il à marcher , qu'il s'augmenta de jour en jour par une infinité de

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bandits , qui , attirés par l'espérance du pillage , et de la grâce que le comte leur faisait espérer des Espagnols, se rendaient près de lui de toutes parts. En même tems don Francesco d'Avalos , marquis del Vasto et de Pescara , se mit aussi en campagne avec un bon nombre de troupes levées à ses dépens, et agissant de son côté avec autant de chaleur et de diligence que le comte de Conversano faisait du sien ; les premiers progrès de leurs armes ramenèrent dans le devoir quelques lieux qui s'en étaient écartés, et retinrent dans l'obéissance plusieurs qui comnlençaient à s'ébranler. Le bruit de ces heureux succès s'étendit bientôt jusqu'à Naples , où il fit divers effets ; les Napolitains soulevés en eurent beaucoup de déplaisir , craignant que si les peuples des provinces révoltées venaient à être soumis par cette voie, la noblesse ne réunît leurs forces aux siennes , et ne vînt fondre tout à coup sur eux ; les seigneurs cl les gentilshommes en témoignèrent une extrême joie, pensant que, par ce moyen, ils pourraient tout en même tems se venger de la populace , et se rendre considérables aux Espagnols : mais le duc d'Arcos les regarda avec une satisfaction mêlée d'une grande crainte : il les contempla avec plaisir, voyant châtier ces peuples , qui avaient secoué le joug; mais il les considéra avec appréhension, remarquant dans ces rencontres , que si une fois la noblesse avait les armes à la main , dans les provinces, il serait assez difficile aux ministres de la gouverner à leur gré ; que le

comte de Conversano était d'une maison qui fut de la faction Angevine , que cette passion , qui passe de père en fils dans ce royaume , étant jointe au ressouvenir de la prison et de tant d'autres mauvais traitemens qu'il avait soufferts des ministres espagnols , le pourrait peut-être obliger à se déclarer pour la France, au cas que Tarmée navale, qu'elle préparait à Toulon, allât débarquer vers ses côtes ; que si cela n'arrivait pas, on aurait lieu d'appréhender que cette noblesse, irritée si justement contre les peuples , ne gardât aucune mesure dans ses vengeances dans la guerre qu'elle leur faisait d'elle-même , et qui , leur ôtant tout espoir de réconciliation, les pourrait forcer d'appeler les étrangers à leur secours, et qu'ainsi la fidélité, ou l'infidélité du comte, et du reste de la noblesse armée dans les provinces , étaient également à craindre.

Quelques Jours après, le comte de Conversano, et le marquis del Vasto envoyèrent chacun un gentilhomme au Vice-Roi , pour lui donner avis du progrès de leurs armes , et pour l'assurer qu'ils ne s'étaient mis en campagne que pour réduire leurs sujets dans leur ancienne obéissance , que bien que leur juste colère les conviât à ne donner aucun quartier à ces rebelles , ils ne voulaient point abuser des avantages qu'ils avaient dans ces heureux commencemens , et qu'ils n'employeraîent l'épée que quand la douceur serait tout à fait inutile; que néanmoins si leurs personnes et leurs armes pouvaient servir plus utilement vers

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Naples , ils étaient tout prêts de partir et de s'y rendre en diligence. Le Vice-Roi les assurai, par leurs envoyés, qu'il était très-satisfait de leur zèle et de leurs progrès , qu'il ferait valoir leurs services de la bonne sorte en Espagne , qu'il approuvait extrêmement la réduction de leurs terres et des autres places rebelles; mais que le salut de l'Etat dépendait de celui de Naples, que les seules forces d'Espagne , qu'il avait en main, ne pourraient réduire dans l'obéissance , et qu'il les priait (comme il faisait à tous les grands seigneurs qui pouvaient armer) de venir au plus tôt à JNaples.

Un peu après le retour de ces envoyés, le marquis del Vasto se retira chez lui, afin de préparer toutes choses pour le secours que demandait le duc d'Arcos : mais le comte de Conversano, étant furieusement piqué contre ses sujets de Nardo , ne laissa pas d'en continuer le siège , et de faire tout son possible pour la prendre avant son départ.

Comme il ne faut souvent qu'une action pour faire changer la face des aflaires dans un État, et que les hommes sont des animaux, de compagnie, que l'exemple et l'émulation font marcher plus vigoureusement que la justice de la cause qui les oblige à se mouvoir , plusieurs autres princes, ducs, marquis et comtes du royaume, réveillés et encouragés par les bons succès des armes du comte de Conversano et du marquis del Vasto , se rendirent dans les lieux ou ils pouvaient en assurance faire des levées de troupes.

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a8 HISTOIRE DU SOULÈVEMENT

et ensuite prirent Ja route de la Terre de Labour pour y faire leur place d*arines; le duc de Malalone, marchant à la tête de quatre cens hommes de pied, et de trois cens chevaux , s y rendit après avoir passé et surmonté tous les obstacles qui s opposèrent à sa route. Dès son arrivée il fut introduit dans la cité d'Averse, par le crédit de Tévêque, son parent, par la noblesse et bourgeoisie de la ville, que ce prélat gouvernait, qui, ayant reçu avec joie ce duc , lui donnèrent moyen de désarmer la populace qui suivait le parti de celle de Naples. Cette cité fut fondée par Averso, capitaine normand, et depuis augmentée et embellie par Robert Guiscard, duc de Calabre et de la Fouille ; elle est des plus grandes et des plus peuplées de toute la Terre de Labour, assise dans une campagne très-fertile, environnée de trente -deux casais, tous riches et fort peuplés, qui dépendent d'elle, et à sept milles de INaples, sur le grand chemin de cette cité à Home. Les Napolitains apprirent, avec un regret très- sensible, la nouvelle de la perte de cette ville, où, dès le même instant, la noblesse établit la place d'armes de ses troupes, et les magasins des vivres et des munitions nécessaires pour leur subsistance. Quelques jours après, le prieur de la Rochelle dépêcha une felouque des côtes de Calabre au Vice-Roi, pour lui donner avis qu'il marchait en toute diligence vers Naples; avec les gens qu'il avait levés et ramassés dans les terres du prince son père, que s'étant casuellement rencontré

près de Paula, dans le tems que la populace soulevée avait assiégé le château de Fuscaldo, où était la femme de Giovan Baptista Spinelli., marquis de Fuscaldo, l'un des plus grands seigneurs du royaume, il avait forcé les assiégeans de se retirer, chassé ensuite Paolo Spinelli de ce château et de la terre de Latanîco , et qu'il ménageait un traité secret avec le chef de la populace de Cosence, afin d'avoir, par son moyen, des munitions et des vivres pour les troupes royalistes. Le Vice-Roi, très-content de ces nouvelles, lui renvoya sa felouque en toute diligence, lui donnant ordre de conclure au plus tôt cette négociation , et de passer incontinent après à la terre del Pizzo pour s'y joindre avec les gens du duc de Nocera, lui promettant que don Juan d'Autriche lui enverrait des vaisseaux pour porter les uns et les autres à IXaplcs.

Cependant l'armée de la noblesse grossissait de jour en jour dans Averse et dans son voisinage, où, peu après le duc de Matalone, arrivèrent le comte de Conversano avec trois de ses enfans, à la tête de huit cens chevaux; Carlo Caraffa, chef de cette illustre famille , et duc d'Andria, et deGeIsi, avec huit cent cinquante conduits par don Ettore Caraffa, son frère. Ferrante Caracciolo, duc di Castel di Sangro, avec ceux qui avaient été levés par l'évêque d'Averse , dans ses terres, commandés par don Francesco Caraffa, aussi son frère, Antonio de Guevara, duc de Bovino, Baldassare di Capoua, prince di Rocca

Romana, Andréa d'Avalos, prince de Monlesarchîo, Giuseppe Caracciolo, prince délia Torella, Diego d'Avalos, prince d'Isernia, Girolamo Caracciolo, marquis de Torrecusa , le marquis del Vasto, le marquis de Fuscaldo, Giuseppe Caracciolo, prince d*Avellino, Fabrizio Pignatelli , duc de Monteleone, Girolamo Caracciolo, duc de Girifalco , Daniele Ravaschieri, prince de Belmonte, Gio Angelo Barrile, duc de Caïvano, Francesco de Vargas, duc de Cognano, Ignatio Piccolomini , comte de Celano, Cesare Boncompagni, duc de Sora, le duc de Marlina, le prince de Montemiletto, et plusieurs autres feudataires du royaume, avec les troupes qu'ils avaient levées en divers endroits, et qui faisaient environ quatre mille chevaux, et quelque peu de fantassins.

Mais l'arrivée de tant de personnes de qualité et d'un secours si glorieux , réveilla dans l'esprit du Vice -Roi la crainte et les soupçons que les premiers progrès de leurs armes y avaient fait naître. Il se figurait à toute heure voir dans le golfe de Naples l'armée navale de France, il savait qu'il n'y avait guère de grands seigneurs dans le royaume qui ne fussent bien aises d'y voir arriver quelque changement qui les pût venger des mépris ou des injures que les Espagnols leur avaient faites en cent rencontres; et de plus il n'ignorait pas les secrètes intelligences que les ministres de France, en Cour de Rome, avaient dans l'Etat; il ne faisait que de sortir de la peur où il s'était vu que le comte de Conversano ne

les écoutât dans le tems qu'il était en la terre d'Otranto et de Bari , où il eût pu recevoir l'armée navale de France, et lui donner moyen de se loger aux plus commodes et meilleurs postes du royaume, ce qu'il n'avait plus craint depuis qu'il avait su le bon accueil que le marquis de Fontenay - Mareuil , ambassadeur de France à Rome, avait fait au marquis de l'Achia, non seulement en le logeant chez lui, mais encore en négociant, par son moyen, des entreprises dans l'Etat; ce marquis avait été fort maltraité par le comte de Conversano dans son pays, où ce comte avait plus de biens et d'amis que lui, ce qui l'avait obligé d'en sortir ne pouvant pas se défendre d'un ennemi aussi vindicatif que puissant, et ce malheur (joint à la mort de don Ferrante delli Monti, son parent, à qui les Espagnols avaient fait couper la tête a Naples, dans l'opinion d'une secrète ir^'^lligence qu'ils croyaient qu'il eut avec le prince Thomas de Savoie) l'obligea de se retirer à Rome, où le marquis de Fontenay le considéra comme un homme fort accrédité dans le royaume, le reçut et lui confia une partie des projets qu'il y ménageait, sans songer que la confiance qu'il lui témoignait si ouvertement, lui ôtait les moyens d'acquérir le comte de Conversano, qui se pouvait dire maître de deux provinces, et lequel en effet parut depuis plus zélé pour l'EspDgnc qu'il n'avait fait auparavant.

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