‹ Mémoires du comte de Modéne sur la révolution de Naples de 1647 [microform]Chapitre 55 sur 100 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Diverses propositions faites touchant l'élection du chef des armes de la noblesse , laquelle enfin honore de cette dignité don Vincenzo de Tuttavilla. — Attaques des postes de Marano et d'Ântignano , où les Espagnols sont battus. — Arrivée de onze galères espagnoles ou génoises, et le peu de secours qu'elles apportent au Yice- Roi.

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x)ès le moment que ce grand nombre de seigneurs parut dans Averse, on songea à élire un chef capable de régir le corps le plus illustre de rËtat. Si Ton n*eut pas beaucoup de peine à juger qu'il en fallait un, puisqu'un corps sans tête n*est pas plus monstrueux et inutile qu'une armée sans général, on fut assez embarrassé à faire ce choix : de le prendre hors de leur corps , ils ne voyaient guères de gens dans le pays qui fût digne d'un si haut et si noble emploi , ni même à qui ils le pussent confier avec assurance : de le choisir dans leur corps, il était assez difficile , d'autant que si l'intérêt de l'État et le désir de la vengeance les unissaient en ce moment, les anciennes divisions qui étaient entre leurs familles , soit à cause des factions des maisons d'Anjou et d'Aragon , soit pour raison des pré-

séances, et de tant de vieilles querelles qui les troublent depuis tant de siècles, les divisaient aussi bien que cette fierté naturelle qui, sans aucun <!^gard de biens, de dignités et de mérite, semble les rendre tous égaux; toutefois Tàge, la vertu et la réputation de don Carlo délia Gatta, si renommé depuis le siège d'Orbilelle, furent assez puissantes, après plusieurs contestations, pour obliger cette noblesse à jeter les yeux sur lui, et à souhaiter qu'il marchât à leur tête dans ces rencontres, où ils avaient besoin non d'un prince, d'un duc, d'un marquis, ni d'un comte, mais bien d'un brave et sage soldat. 11 eût accepte cette glorieuse marque de l'estime que l'on faisait de lui 3 mais la populace de Naples ayant pénétré cette négociation, courut incontinent en la maison de sa femme, située dans les quartiers soulevés , d'où la tirant avec violence , elle fut conduite en une autre , où le peuple lui donna des gardes , faisant dire ensuite à don Carlo délia Gatta, qu'on la ferait mourir s'il acceptait ce commandement.

Ces menaces l'obligèrent de s'excuser, et de refuser cet emploi. On proposa le cardinal Trivulzio, Milanais, qui, avant que d'être cardinal, avait long-tems porté les armes en Allemagne, et qui, ayant été destiné pour Vice-Roi de Sicile, se trouvait en ce tems à Naples. Ce cardinal , quoique très -capable de remplir dignement la place que la noblesse lui offrait, la refusa sous prétexte, qu'étant cardinal et Vice-Roi de Sicile,

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il ne pouvait accepter un emploi qui Tobligorait de dépendre et de recevoir les ordres du Vice- Roi de Naples : mais le secret motif de ce refus ne fut autre que la crainte qu'il eut de se mettre à la tête d'une noblesse superbe, divisée et peu disciplinée, quoique fort brave, croyant qu'il aurait plus de peine à régir ses amis, qu'à surmonter ses ennemis.

Sur ce refus, on proposa au duc d'Arcos de sortir de Naples, et de se mettre à la tôte de cet illustre corps; mais il eut peur de se rendre plus odieux que jamais, s'il devenait chef d'un parti si haï de la populace, avec laquelle il espérait toujours que le tems l'accommoderait : il crut aussi qu'il ne devait pas abandonner la ville, et s'excusa sur ses indispositions, qui ne lui permettaient pas d'être toujours à cheval.

On proposa ensuite don Vincenzo de Tuttavilla, Napolitain, et lieutenant-général de la cavalerie du royaume; et pendant que Ton travaillait à surmonter les obstacles qui se rencontraient en cette proposition, à cause de la répugnance que ces seigneurs avaient de se soumettre à un égal , ou à celui que peut-être ils estimeraient au-dessous d'eux , l'aversion qu'ils avaient tous pour la populace, fit que chacun déféra la conduite de toutes les choses qui les concernaient, au duc de Matalone , comme à celui qui devait être son formidable ennemi, et son plus cruel persécuteur : mais les affaires de l'Etat, aussi bien que leur particulier intérêt, ne leur permettant pas

nE LA VILLE ET DU KOYAUME DE NAPLE*^. v")5

de tant raisonner sur le choix d'un chef, sans lequel ils ne pouvaient agir, la nécessité commune fit la loi à la fierté napolitaine, et chacun ayant reconnu que si, dans la paix, la naissance, le bien et la grandeur précèdent l'expérience militaire, celle-ci les doit précéder sans doute à son tour durant la guerre; don Vincenzo de Tuttavilla, l'un des plus sages et des meilleurs officiers de tout le royaume , fut nommé et reçu d'un consentement commun pour général de la noblesse , avec l'approbation du Vice-Roi, le dix -huitième jour du mois d'octobre. Outre les bonnes qualités qui obligèrent ses égaux à lui céder ce suprême rang, sa naissance n'était pas moins considérable que celle des autres; sa maison, qui est du siège de Porto, est venue de France, par Guillaume d'Estoutteville, qui, étant allé à Rome avec le cardinal de Bourbon (dont il avait l'honneur d'être parent) , s'y maria avec une dame romaine , de laquelle il eut deux enfans, appelés Jérôme et Augustin , et, après la mort de sa femme , sa piété et sa bonne fortune lui faisant embrasser îa profession ecclésiastique, il fut fait archevêque de Rouen, et cardinal en l'an i439, par 1<î pape Eugène IV; et s'étant ensuite retiré à Rome avec ses enfans, il leur laissa beaucoup de biens à Frascati et à Genzano, avec douze mille écus de rente sur la douane du patrimoine, dont Jérôme, l'aîné , ayant eu la meilleure partie , il arriva que dans les guerres des Français et des Aragonais dans le royaume de Naples, ce gentilhomme

s'alla offrir à don Ferrante II d'Aragon, à la tôte d'une compagnie de cavalerie , levée à ses dépens, et le servit si dignement, que ce prince, après s'être rendu maître paisible du royaume, l'obligea à s'y retirer, et lui donna le comté de Sarno, outre plusieurs autres bienfaits qui ont rendu cette famille considérable dans l'Etat.

Dans le tems que le duc d'Arcos témoignait à toute cette noblesse la satisfaction qu'il avait du choix qu'elle avait fait de la personne de don Vincenzo de Tuttavilla , ce Vice-Roi , étant du nombre de ces esprits qui ne jugent du prix des choses que par leur perte, reconnut le manquement qu'il avait fait au commencement des tumultes, en laissant occuper aux soulevés la grotte où passe le chemin qui va de Naples à Pouzzoles, dont la communication mutuelle lui était entièrement nécessaire pour l'abondance des vivres et des rafraîchissemens qu'il tirait journellement de cette agréable ville si chérie des vieux romains. Cette grotte est un ouvrage de la magnificence romaine, attribué, par quelques auteurs, à Coccéius; par d'autres à Bassus et par plusieurs à Lucullus : elle est taillée dans la roche vive, sous la colline de Posilippe, de la largeur de trois chariots de front, et d'un mille de longueur, ayant près de son embouchure qui regarde Naples , la sépulture de Yirgile. La populace s'en était judicieusement saisie , et avait fortifié son entrée du côté de Pouzzoles avec un bon retranchement. Le duc d'Arcos, Jugeant combien il lui importait

de r'avoir ce passage, en commit le soin à don Vincenzo de Tuttavilla, qui, suivi du colonel Goëlans, avec soixante hommes de son régiment de cavalerie Bourguignonne , de trois cens fantassins espagnols ou italiens, et de deux cens napolitains de leur parti , passa par mer vers les quartiers d'autour de Pouzzoles, afin de grossir ses troupes de celles de la noblesse logée dans le voisinage , alla ensuite attaquer Marano , casai tenu par la populace, laquelle, après quelques escarmouches, fut, par une attaque assez vive, contrainte de l'abandonner.

Ce succès lui donnant le moyen de poursuivre son entreprise, il partit le 24 d'octobre de Marano, avec toutes les troupes et trois canons, et prit le chemin de Pouzzoles : mais cette route étant fort raboteuse, étroite en divers endroits, et bordée de précipices, où la cavalerie est inutile , il fut à peine dans les lieux les plus malaisés de ce chemin, que les populaires, qui en savaient les avantages, le chargèrent si vigoureusement, qu'ayant dès l'abord mis en fuite les Napolitains et les troupes de la noblesse qui marchaient, rien ne leur résista que le baron de Goëlans avec ses Bourguignons et cent Espagnols, lesquels, après avoir combattu pendant cinq heures, furent enfin contraints de se retirer avec la perte de don Ferrante di Molina, commissaire-général de la cavalerie du royaume , de trois canons et de tous leurs bagages, qui demeura au pouvoir de la populace.

Le duc d'Arcos*, outre le dessein d'ouvrir le chemin de Naples à Pouzzoles , résolut aussi de se rendre maître de celui de cette cité à Averse, tant pour la communication des troupes, que pour l'abondance des grains, et d'autres sortes de victuailles qui se trouvaient en cette ville. Comme il avait commis lentreprise de celui de Pouzzoles à don Vincenzo de Tuttavilla, il confia celle-ci au baron de Batteville (qui faisait la charge de mcstre-de-camp-général dans INaples), lui ordonnant d'attaquer le poste d'Antignano , occupé par la populace soulevée. Ce casai est situé parmi des sentiers et des détours entrelassés, qui, par la voie de la montagne, et d'un circuit assez long et rude , vont du grand chemin d'Averse, aboutir à un mille près du château Saint-EIme. Quoique le baron de Batteville eût de la répugnance pour ce dessein, et qu'il eût représenté au Vice-Roi qu'il devait ménager ce peu de forces qu'il avait, que ce poste étant gardé par un grand nombre de populaires fortifiés, coûterait beaucoup à prendre, et que, quand môme il serait pris, on aurait peine à le conserver, à moins que de vouloir dégarnir les postes de la cité plus considérables que celui-là, il fut obligé d'obéir à Tordre exprès du duc d'Arcos, et marcha pour l'exécution de cet ordre avec trois cens Espagnols, Napolitains et Calabrois, que lui avait envoyés le duc de Monteleone, et une vingtaine de Bourguignons du régiment de Goëlans. Etant arrivé à la maison de don Gio-

van Osorio, gardée par des populaires, il divisa ses attaques en deux: l'une pour cette maison, et l'autre pour les passages d'Antignano , de Vomero et de l'ArenelIa. Le baron de Batt(^ville ayant emporté cette maison après avoir essuyé une décharge de plusieurs mousquetades, y logea quarante Napolitains, et ensuite se rendit maître de ce petit village, que les habilans abandonnèrent après une légère défense; mais comme il se voulut retirer, les populaires se servant de l'avantage des chemins couverts, et bordés de buissons , aussi bien que du désordre de ses troupes, qui, dès qu'elles furent entrées dans ces lieux, se débandèrent, et ne songèrent plus qu'à saccager les maisons , il fut contraint de rappeler les quarante Napolitains qu'il avait laissés dans la maison de don Giovan Osorio, pour favoriser sa retraite , qu'il fit en combattant toujours avec les populaires , qui le poussèrent jusques au poste de Saint-Martin, défendu du château Saint- Elme.

Les succès des attaques de Marano et d'Antignano, arrivés en un même jour, enflèrent tellement le cœur de la populace de Naples, que dans les postes de la cité, où les royalistes et les soulevés étaient incessamment en vue les uns des autres, on n'entendait parmi ceux-ci que cris de joie, que risées et moqueries des Espagnols et de la noblesse , dont l'affliction fut un peu tempérée le lendemain par l'arrivée des galères d'Espagne, et de l'escadre de celles de GCncs,

4o HISTOIRE DU SOULÈVEMENT

au nombre de onze, avec le duc de Tursî, Génois, de la maison Dorla , lieutenant- général de don Juan d'Autriche, et don Denis de Guzman, mestre-de-camp-général de Tarmée royale ; mais le peu de soldats qui en débarquèrent, augmentant plutôt Tespérance que les forces des Espagnols, donna sujet aux populaires de continuer leurs railleries, disant qu'il ne fallait pas tant de galères pour porter un si petit nombre de gens. Le Vice-Roi fit un fort bon accueil à don Denis de Guzman; et le baron de Batteville, qui faisait sa charge, se retira incontinent au palais : mais les indispositions de don Denis, et l'estime que don Juan d'Autriche et le duc d'Arcos faisaient du baron de Batteville, les obligèrent à lui commander de continuer à faire cette charge, comme il avait fait par le passé.

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