CHAPITRE V
Divers effets que les nouvelles du soulèvement de la ville et du royaume de Naples produisent dans la Cour de Rome. — Senlimens des partisans de France et de ceux d'Espagne. — Réflexions du comte d'Ognalte, ambassadeur du Roi Catholique et du marquis de Fontenay- Mareuil , ambassadeur de France. — Motifs du voyage et du séjour du duc de Guise en cette Cour.
Le bruit que fit le soulèvement de Naples , fut trop grand pour n'aller pas jusques à Rome. A peine Masanielle eut commencé cette révolte , qu'on en sut les premiers emportemens au bord du Tibre , par l'arrivée des felouques de Procida et de Pouzzoles, qui journellement y abordent chargées de ces beaux et délicieux fruits dont la nature est si prodigue dans ces deux agréables lieux. La première nouvelle qu'on en eut par ce moyen , passa pour impossible et pour ridicule ; mais la confirmation et ses suites passèrent pour inouies et pour merveilleuses. La cour de Rome, où l'on peut dire que la politique spéculative est dans son exaltation , l'envisagea d'autant de côtés qu'il y a d'intérêts divers qui la meuvent; comme on sait que Rome , qui fut la maîtresse
de Tunivers , est la mère de tout le monde , qu'elle embrasse indifféremment toutes sortes de nations, que ses enfans originaires méprisant la neutralité naturelle de l'Italie, s'imaginent que le penchant de la balance leur est plus avantageux que l'équilibre, et épousent les factions des Princes auxquels ils s'attachent, et dont ils sont pensionnaires; que les intérêts de la France et de l'Espagne, dans ce siècle , sont les deux principaux pivots qui meuvent toute cette cour; il est certain qu'elle se vit partagée dans ce moment, par la part que chacun prit en cette étrange et soudaine révolution ; chacun en fit des jugemens suivant le degré de sa bile ou de son flegme, et pour mieux dire, suivant l'intérêt de son attachement. Les partisans de France publiaient ces nouvelles avec une joie qui éclatait sur leurs visages, et assuraient hautement que c'était à ce coup que INaples et tout son royaume, suivant l'exemple de la Catalogne et du Portugal, allaient rompre les chaînes de leur servitude avec la même promptitude et la même facilité
quecesdeuxÉlatsavaientfaitvoir, dans leur dernier soulèvement, qu'il y avait grande apparence que Milan en ferait autant; et qu'ainsi l'Espagne peu à peu perdrait sans peine, et par la faute et les excès de ses ministres, ce grand nombre de couronnes qu'elle avait peu à peu gagnées ou usurpées sans raison. Au contraire, les partisans de cette monarchie cachaient leur étonnement et leur déplaisir sous la feinte d'un mépris de cette révolte, et témoignaient publiquement que ce n'était qu'un
feu de paille, qu'on verrait s'éteindre aussi vite qu'on l'avait vu s'allumer, qu'on n'avait pas sujet de craindre une populace effrénée, que la seule fureur guidait , et qui , par la même inconstance qui lui faisait quitter la voie qu'elle suivait auparavant, y pourrait bientôt revenir, que les parties les plus nobles et les plus saines de l'Etat n'étaient point infectées de sa noire contagion , que l'Espagne aurait le moyen de châtier les soulevés, et les remettre sous le joug, en demeurant les bras croisés , et laissant faire la noblesse , qui , irritée des affronts reçus en cette occasion , la vengerait en se vengeant, et que, pendant c[ue les seigneurs de ce royaume videraient, leurs querelles avec le peuple , l leurs dépens , les Espagnols auraient le tems de ramasser toutes les forces nécessaires pour pouvoir regagner l'Etat : mais don Inigo Vêlez de Guevara, comte d'Ognatte et ambassadeur du Roi Catholique à Rome , ne re- «rarda pas cette révolution de cette manière : cet esprit aussi éclairé et pénétrant qu'ambitieux et avide de cette gloire qui couronne les grands desseins et les fameuses entreprises , considéra dans ce moment que le soulèvement de Naples était extrêmement à craindre : que l'histoire de son royaume faisait voir que son trône était aussi sujet à des secousses, que ses plaines et ses montagnes le sont aux tremblemens de terre : que l'inconstance de ses peuples, qui abhorre le tems présent, et ne recherche que l'avenir, y reçut tantôt les Français, et tantôt les Aragonais, estimant toujours
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beaucoup plus lobjet éloigné que le proche : que quand on n'aurait pas sujet de craindre leur humeur volage, on aurait lieu d'appréhender le désespoir où l'avarice et la rigueur des Espagnols les avaient peu à peu réduits ; qu'il n'est rien de si redoutable qu'un peuple qui , dans sa misère , s'imagine qu'il aura plus d'avantage à mourir qu'à vivre; que la noblesse, quoique armée pour l'Espagne, contre le peuple , n'était pas si mal avec lui que leur accord ne se pût faire , comme se fit celui des chiens de la fable , lesquels aboyant et se mordant les uns les autres, mirent en oubli leurs querelles pour se ruer tous sur le loup , leur plus naturel ennemi : que si cela n'arrivait pas, le parti qui succomberait sous l'autre, pourrait appeler les étrangers à son secours, et leur donner par cette voie une entrée dans le royaume , comme il s'est vu aux siècles passés : qu'il y avait grande apparence que la France ne perdrait pas une si belle occasion d'éloigner la guerre de ses frontières, en la portant dans un pays trop important à la monarchie d'Espagne, et qu'elle emploierait toutes ses forces pour tâcher de l'y entretenir : que l'état présent des affaires d'Espagne ne permettait pas qu'elle fit tête à tant de bras qui l'attaquaient de tous côtés : que si la France se savait servir de cette conjoncture, elle pourrait faire durer long-tems la guerre à peu de frais, et avoir, quand elle voudrait, une paix très-avantageuse : que son maître ne pouvant pas conserver Naples par ses forces, il fallait que sa politique suppléât
à son impuissance : que la prudence ferait plus qujB la valeur en ces rencontres : que les talens qu'il possédait, lui pourraient donner le moyen de servir le Roi Catholique dans une affaire où il pourrait sauver le plus beau de ses sceptres, et qu'il lui fallait, à ce sujet, travailler de tout son possible, afin d'être envoyé à INaples, à la place du duc d'Arcos.
Ces réflexions furent suivies de plusieurs assemblées du conseil d'Espagne à Rome, composé des cardinaux, de l'ambassadeur, des prélats et des principaux seigneurs de cette faction.
Comme Madrid est trop loin de Rome pour pouvoir agir dans les affaires qui ne dépendent que d'un certain point et de cette occasion , qui , prise aux cheveux , en rend l'issue aussi favorable que funeste quand on la perd , les rois d'Espagne ont prudemment établi ce conseil dans Rome , en lui donnant un plein pouvoir d'agir dans les nécessités urgentes où la remise et le délai pourraient être préjudiciables. C'est là que les Vice- Rois de INaples, et les gouverneurs de Milan rendent compte de ce qui se passe dans ces Etats, et c'est là, que sur les avis du duc d'Arcos, on cherchait les remèdes des maux qu'il y faisait savoir. Dans la première nouvelle qu'il donna du soulèvement de la populace , il fut extrêmement blâmé, et tous les assemblés jugèrent qu'il avait manqué de conduite , pour ne pas dire de courage, en ne prévenant pas l'effort d'un peuple qui ne déchaîna contre lui les Lazares, qu'afin de lui
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tâter le pouls : qu'il ne fallait pas s'étonner si tout le gros avait suivi cette ridicule avant-garde , qui s était rendue maîtresse de son palais, sans autres armes que des cannes et des bâtons , et qu'il avait laissé dormir sa prudence, durant le tems qu'on l'avertissait des murmures des Napolitains, qui devaient le convier à se parer de ces tonnerres, qui pourraient éclater et tomber sur lui, après avoir grondé long-tems. Le comte d'Ognatte , qui désirait le détruire sans témoigner de le vouloir, tâcha d'excuser sa conduite, mais ce fut par de si faibles raisons, qu'il le laissait tomber en feignant de le soutenir. Toutes choses examinées, il fut conclu dans cette assemblée, que l'on informerait en diligence le conseil d'Espagne à Madrid, des périls que courait le Roi Catholique de perdre ]\aples ; qu'encore que la négligence du Vice-Roi parût fort grande, on chercherait les remèdes les plus propres et que la saison permettrait d'y employer, en attendant que par des forces considérables, on se vît en état de réduire la populace à son devoir. Ensuite de ces délibérations , le comte d'Ognatte dépêcha plusieurs courriers en Espagne, à Milan, et particulièrement à INaples, donnant avis au Vice-Roi de quelle manière les ministres de Rome jugeaient qu'il se devait conduire : mais le duc d'Arcos témoigna par ses réponses qu'il n'avait pas tant besoin de conseils et de remontrances, que de soldats et d'argent, et que toute la politique serait bien empêchée dans l'assiette où il se trouvait, où toutes ses forces
étaient réduites à un petit nombre d'Espagnols et de Bourguignons; où il avait autant à craindre ses amis que ses ennemis; où l'Espagne était sans argent, les forteresses sans défense, sans munitions et sans vivres; les peuples soulevés, sans crainte, et, ceux qui demeuraient dans le devoir, sans pain.
Pendant que le comte d'Ognatte et les partisans de sa nation travaillaient de tout leur possible pour le service de leur maître, le marquis de Fontenay Mareuil, ambassadeur de France en cette cour, songeait de quelle manière il pourrait profiter, en faveur du sien, de l'avantage le plus grand que la France pouvait jamais avoir sur l'Espagne. Ce ministre, sage, zélé, et qui avait donné à cette cour des marques de sa vigueur dans plusieurs rencontres, où il s'agissait de l'honneur ou de l'intérêt de la France, apprit avec beaucoup de joie les premières nouvelles du soulèvement de INaples, qu'il ne sut pourtant que par la voix publique; car soit qu'il n'ajoutât que peu de foi aux avis qui se débitent à Rome., non seulement de tout ce qui s'y passe, mais encore dans tout le reste de l'Europe , et que l'on peut néanmoins avoir aisément et journellement par le moyen de plusieurs partisans ou domestiques des ministres des princes et des républiques qui résident dans cette cité, et dont la plupart mettent à l'enchère le secret de leur parti et de leurs maîtres; soit qu'il craignît la dépense sur ce sujet, où l'on doit donner l'argent à poignées, et non par complue, et
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OÙ souvent il faut semer cent terres ingrates-, avant que d*en trouver une fertile ; il est certain qu'il n'était pas informé fort fidèlement , ni fort promptement des affaires dont les lumières aboutissent en cette cour, comme des lignes à leur centre : mais sans qu'il lui en coûtât rien , il sut, bientôt après, l'état de cette révolution par la bouche de plusieurs Napolitains, qui le recherchant d'eux-mêmes, ou envoyés expressément par des chefs de la populace, ou par des seigneurs du pays, lui apprirent secrètement que Naples et tout son royaume étaient résolus de chasser entièrement les Espagnols , et de se mettre en liberté.
Quoique ces nouvelles touchassent sensiblement l'ambassadeur, il n'y eut personne qui les écoulât avec tant de plaisir, ou qui d'abord y prit tant de part , que le duc de Guise. Je crois qu'il n'est pas nécessaire que je fasse ici la peinture de ce grand prince, que la France a chéri, et que l'Italie a estimé et révéré ; chacun sait bien qu'il possédait la plupart de ces glorieux et beaux talens dont la nature se sert pour faire les grands hommes, et que s'il en eût cultivé les fruits aussi bien que les fleurs, et qu'il eût agi pour son bien avec autant d'attachement qu'il faisait pour ses plaisirs, il eût surpassé tous ses pères dans leurs plus grandes actions. Il se trouvait pour lors à Rome , où l'avait conduit le dessein de faire rompre le mariage qu'il avait contracté en Flandre, avec la veuve du feu comte
de Bossu. Il y avait déjà long-tems que le procès en avait été commencé au tribunal de la Rote , par son ordre , et poursuivi par des agens envoyés en cette Cour pour ce sujet ; mais une passion nouvelle l'obligeant d'en presser la dernière décision, et voyant que les soins de ses procureurs ne répondaient pas à ses désirs ni à ses impatiences, son amour lui persuada que sa présence ferait plus en peu de jours, que tous ses agens en plusieurs années, et que Rome, qui avait tant d'estime pour son nom , n'en ayant pas moins pour sa personne quand elle le verrait de près , aurait peine à lui refuser tout ce qu'il souhaiterait d'elle. Il fut suivi en ce voyage par le baron de Modène, qui s'était attaché à lui plutôt par une mutuelle et fatale inclination, que par cet intérêt qui meut aujourd'hui la plupart des hommes; comme il avait demeuré quelque tems à Rome, et qu'il savait avec combien de flegme la Rote , aussi bien que la Cour, agit en toutes les affaires, il s'employa de tout son possible pour lâcher de détourner ce prince de ce voyage , et lui représenta plusieurs fois qu'il appréhendait qu'il n'eût pas toutes les satisfactions que son désir lui faisait concevoir : qu'il ne doutait pas que le Pape ne lui fît un très-bon accueil , et ne le traitât de la sorte qu'une personne de son ran*» de son nom et de son mérite pouvait justement espérer; mais qu'il craignait que Sa Sainteté , informée qu'il voulait rompre un nœud pour en refaire un autre, que ses parens et ses amis
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ne voudraient jamais approuver, et sollicitée d ailleurs par les Espagnols, protecteurs de la comtesse de Bossu, et très-puissans dans cette Cour, ne concourût secrètement à la durée du procès, et ne favorisât les longueurs et les remises de la Ilote, pour le lasser et le contraindre honnêtement à quitter tout, et à s en retourner en France : qu'il y avait grande apparence que la comtesse de Bossu ne se défendrait qu'en fuyant; qu'ainsi toutes choses tendraient à faire durer une affaire dont l'issue était incertaine, la poursuite longue, épineuse et d'une très-grande dépense , et qui peut-être , par un long éloignement de la Cour, lui ferait perdre des occasions glorieuses de servir le Roi , et se rendre assez considérable à Rome pour convier Sa Sainteté à l'obliger, sans qu'il l'en sollicitât lui-même.
Mais ce prince , qui ne consultait personne dans ses passions, et qui n'ouvrait son cœur à ses plus chers confidens que pour leur faire approuver ses avis, et non pas pour les examiner, méprisa ces réflexions, et partit de Paris pour Rome vers la fin de Tannée 1646, suivi du baron de Modène, qui reconnut, bientôt après son arrivée , la vérité de ses raisonnemens : car quoiqu'il fût fort bien reçu du Pape , de dona Olimpia et de tout le reste de la maison de Sa Sainteté, qui prit un soin particulier de s'informer de l'état de son procès, et que dès l'abord on donnât ordre à ses juges de le servir et d'expédier celte cause le plus tôt qu'il leur serait possible, toutes ces
belles apparences ne servirent qu'à lui donner lieu de se moquer souvent du baron de Modène, et l'appeler faux prophète : mais le tems lui apprit que ce fidèle confident ne s'était pas beaucoup trompé. Quoique son affaire eût été consultée par les plus fameux casuisles et jurisconsultes de Rome, et qu'elle fût sollicitée par tous les parens du Pape, et par plusieurs cardinaux et prélats de considération, le procès, au bout de six mois , se trouva dans le même état où il était à son arrivée : cela l'étonna d'autant plus qu'il ne s'était pas proposé des obstacles dans sa poursuite, et qu'il s'était imaginé qu'aussitôt qu'il serait à Rome, il aurait tout ce qu'il voudrait. Ce qui le fâcha le plus dans ce retardement, furent les lettres pressantes et fulminantes de la demoiselle de Pons, qui ayant été le motif de ce voyage, dans l'espérance qu'elle avait que ce prince l'épouserait aussitôt qu'il le pourrait faire, lui écrivait incessamment qu'elle ne savait plus que dire ni que croire sur la longueur du séjour qu'il faisait à Rome , que ces délais et ces remises étaient des effets de la haine que le baron de Modène avait pour elle, et pour ses intérêts, qu'elle le priait de finir l'affaire, ou de s'en retourner pour y prendre d'autres mesures, et voir ce qu'on ferait en France, au cas qu'il ne fît rien à Rome , surtout qu'il ne ramenât point le baron , et lui protestait qu'elle ne le verrait jamais, s'il le gardait auprès de lui.
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Il serait assez difficile de figurer les peines et les déplaisirs que le baron de Modène souffrait en cette occasion; il voyait que ce prince était dégoûté de la Cour de Rome, quoiqu'il ne le témoignât pas ; il craignait que sa passion rebutée de ce côté, ne fît d'un autre des ravages qui seraient préjudiciables à sa gloire et à sa maison ; enfin il ne savait que conseiller sur le penchant de tant d'abîmes : de lui parler de s'arrêter à Rome, il jugeait bien qu'un plus long séjour lui serait inutile pour son procès , autant que désavantageux pour ses plus nobles intérêts qui le rappelaient à la Cour, et qu'il n'y avait aucun art capable de calmer les étranges inquiétudes et les chagrins continuels qui le conviaient à partir: de lui parler de son retour, il prévoyait qu'au lieu de suivre la carrière où la Cour le voudrait engager , il suivrait celle où son amour l'embarquerait pour le conduire dans un horrible précipice. Toutefois, sachant que le tems fait naître souvent des remèdes pour des maux qui semblent les plus déplorables, il se résolut de choisir de ces deux avis le moins domma«;eable pour le bien et pour la réputation de ce prince, et il se servit, à ce dessein , de tous les artifices qu'il crut capables de le retenir encore quelques mois à Rome; tantôt il lui représenta que ses avocats espéraient de voir dans peu la fin de son procès, tantôt qu'il trouvait ses juges assez bien disposés à le satisfaire, et tantôt qu'on lui avait parlé
d'accord, en donnant quelque somme considérable à la comtesse de Bossu.
Soit que le duc de Guise ajoutât foi à ces avis^ soit qu'il feignît de les croire, pendant les réflexions qu'il faisait quelquefois sur les motifs de son retour, dont durant quelques intervalles que lui laissait sa passion , il appréhendait les effets , il est certain qu'il s'arrêta un peu plus qu il n'eût fait à Rome, s'il eût cru ses impatiences, ou plutôt s'il eût suivi les sentimens de la p(;rsonne qui avait tant de pouvoir sur lui; mais une lettre qu'elle lui écrivit vers le mois de juillet de l'année 1647, par laquelle elle lui mandait qu'il fallait qu'il s'en retournât sans aucune remise, à moins que de vouloir rompre avec elle , le fit résoudre tout à coup à quitter Rome dans trois jours. ÎN'ayant consulté que soi-même sur ce prompt départ, il fit appeler le baron de Modène, et lui dit en peu de mots , avec un visage fort triste , qu'il était contraint de partir en poste pour Paris, à cause d'une affaire qui ne souffrait point de délai , qu'il le priait de s'arrêter à Rome avec ses domestiques pour avoir soin de son procès , jusques à ce qu'il pût envoyer un agent pour y demeurer, et de l'argent pour en retirer tous ses gens. Le baron , jugeant qu'il ne fallait pas lui témoigner qu'il connaissait le secret motif de ce départ, puisque ce prince le lui voulait cacher, et que tous ses raisonnemens seraient superflus en cette occasion, ou peut-être ne serviraient qu'à aigrir un esprit qui ne souffrait point de
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contestations dans les choses qu'il avait résolues, lui répondit assez froidement, qu'il ne voulait pas s'informer des raisons d'un si prompt voyage, croyant, comme il le disait, qu'elles devaient être très-pressantes, mais qu'il le priait de l'excuser s'il ne pouvait demeurer à Rome, et d'agréer qu'il le suivît, ou qu'il se retirât chez lui. L'archevêque de Ravenne , neveu du cardinal Capponi , et ami particulier du duc , arriva dans ce moment, ce qui interrompit la suite de cette conversation , et donna moyen au baron d'en sortir, et de monter en son carrosse pour s'aller promener, ou plutôt pour s'entretenir en particulier des malheurs qui l'accompagnaient. Cette Providence divine, qui règle ici bas toutes choses, et qui, par des sentiers inconnus, nous conduit insensiblement dans ces diverses aventures qu'on attribue à la fortune , obligea ce gentilhomme affligé d'aller vers Ripa-Grandé, au long du Tibre , où il crut qu'il pourrait soupirer à son aise sans être interrompu de personne. A peine fut-il en carrosse , qu'il se mit à considérer l'étrange assiette de Son sort en cette rencontre, où toute la maison du duc lui voulait mal , dans la pensée que c'était lui qui le maintenait dans son aveugle passion; que, dans le même tems, l'objet de cet amour le haïssait, croyant qu'il entretenait ce prince à Rome, et faisait durer son procès pour s'opposer à ses desseins ; que la Cour et toute la France semblaient le rendre responsable de tout ce que faisait le duc , qui
avait véritablement de grandes tendresses pour lui, mais qui pourtant, ne voulant jamais être contredit ni choqué dans tout ce qu'il entreprenait, ne lui parlait de ses affaires qu'apiès les avoir résolues, et lui faisait souvent un secret de ce qu'il avait dit et conGé à plusieurs autres ; qu'ainsi il passait pour coupable de cent choses dont il n'était que l'adhérant involontaire , pour le confident d'une personne qui se confiait à tout le monde, et pour le conseiller d'un esprit qui n'agissait que par lui-même; que peut-être il serait encore si malheureux, que tout le monde croirait qu'il serait l'auteur de ce prompt départ, et des suites fâcheuses qu'il pourrait avoir ; qu'afin d'en éviter le blâme, il fallait qu'il se retirât le plus tôt qu'il pourrait chez lui. Il n'est: point d'affliction plus grande que celle que lui causèrent ces considérations, et surtout la résolution de s'éloigner de la personne d'un prince qu'il aimait mille fois plus que soi-même : mais dans ce moment l'arrivée d'une barque qui aborda le rivage du Tibre, sur lequel il se promenait, interrompit ses rêveries, pour l'obliger à regarder ce quelle portait.
Si je me suis un peu trop étendu sur une matière éloignée du sujet de cette histoire, je crois que cela ne sera pas entièrement inutile , puisqu'il servira à faire voir les motifs de l'attachement qu'eut le duc de Guise pour les affaires de Naples. En effet, le baron de Modène étant curieux de savoir d'où venait cette barque, chargée d'une
quanlité de beaux fruits, le fit demander aux mariniers qui la conduisaient, et qui répondirent qu'ils étaient de l'île de Procida, d'où ils venaient pour les vendre dans Rome. Le baron, mettant pied à terre, entra dans la barque, où, après avoir admiré la beauté de leurs fruits, il leur demanda s'il n'y avait rien de nouveau à Naples, sur quoi ils lui apprirent assez particulièrement les premiers succès du soulèvement qu'avait causé Masanielle. Ce récit sembla dès l'abord dissiper une partie de la tristesse qui accablait son esprit; et jugeant que cette aventure lui pourrait servir en ces rencontres, il dit à ces mariniers, que s'ils voulaient porter eux-mêmes quelques bottées de leurs fruits au lieu où un estafier les conduirait vers le soir, il les leur payerait largement. Ils l'assurèrent qu'ils le feraient volontiers; mais lorsqu'il leur dit que c'était chez le duc de Guise , prince français, qui se trouvait pour lors à Rome, et qui était de la race des Rois de Naples, venus de la maison d'Anjou, ils s'écrièrent avec empressement qu'ils le priaient de leur faire voir ce prince , et qu'ils seraient ravis de joie de lui baiser les pieds , et de lui présenter leurs cœurs conjointement avec leurs fruits. Le baron les assura qu'il le ferait, et accompagna ces discours de quelque argent, pour les engager davantage ; et leur laissant un estafier pour les conduire au palais du cardinal Antoine, où il logeait, il remonta en carrosse pour s'en retourner, considérant pendant le chemin qu'il semblait qu'un sort
DE LA ViLLE ET DU ROYAUME DE NAPLIS. ^J
assez heureux l'avait conduit en cet instant au bord du Tibre , puisqu'il y avait grande apparence que le soulèvement de Naples serait un feu qui s'étendrait dans tout le reste du royaume, et qui durerait fort long-tems : que le Ciel, en cette rencontre , lui offrait un moyen pour détourner le duc de Guise du précipice où il s'allait jeter si aveuglément; que si l'amour pouvait beaucoup s?ur cet esprit, l'ambition n'y avait pas peu de crédit , et qu'il fallait tâcher de mettre ces deux passions en conflit , afin de l'arrêter à Rome. Dans ces pensées il arriva au palais, et en l'appartement du duc, qu'il trouva seul, et dans l'embarras de son départ, remis pour tout délai à trois jours après.
Ce prince lui demanda d'où il venait , et s'il n'avait rien appris de nouveau; il lui répondit (avec un visage aussi froid que quand il était sorti) qu'il était allé se promener à Ripa-Grandé, au long du Tibre , et qu'il y avait appris fortuitement la nouvelle de la plus étrange et soudaine révolution que l'on eût vue depuis long-tems dans l'Europe : il lui raconta ensuite toutes les particularités du soulèvement de Naples, sans oublier d'exagérer adroitement les cris de joie qu'avaient faits les mariniers de Procida, quand il leur avait parlé de lui. Le duc écouta toute cette narration sans l'interrompre , et paraissant tout à coup comme un homme qui, tombé dans une rivière, et sur le point de se noyer, rencontre heureuseusement une barque dont les bâte-
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liers lui tendent Jes mains pour le sauver de ce danger, il lui demanda si ces mariniers viendraient assurément au palais; sur quoi le baron Tayant assuré qu'il n'en doutait pas, et qu'il croyait qu'ils ne pouvaient guère tarder, le duc le prit par la main, le mena à la ruelle de son lit, et lui demanda fort impatiemment quelle était son opinion sur les suites de cette révolution. Le baron lui répondit, que sachant de quelle manière les Espagnols avaient traité et traitaient encore les peuples de Naples et de son royaume, il ne doutait pas que le cours de ce prodigieux torrent ne répondît bien à sa source ; qu'il s'imaginait que le reste de l'État suivrait cet exemple ; que les Espagnols, se trouvant dénués d'argent et de forces, n'auraient pas de quoi l'empêcher; qu'il savait qu'il n'y avait point de pays en toute l'Europe si sujet à des changemens, et si prompt à changer de maîtres; que les Romains, les Sarrasins, les Grecs, les Normands, les Suèves, les Français et les Espagnols l'avaient fait voir en divers siècles; que le comte Gauthier de Brienne étant entré dans ce. royaume à la tôte de cent chevaux, y avait fait tant de progrès, secondé des divisions ordinaires dans cet État, qu'il l'eût conquis s'il eût été aussi sage que courageux.
Le duc ne perdit pas un mot de tout ce discours, auquel il allait repartir, quand l'estafTier que le baron avait laissé avec les mariniers de Procida arriva, et dit qu'ils étaient dans la grande salle du palais, avec les fruits qu'ils désiraient lui
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présenter. On les fit venir tout-à-l'heure, et la présence de ce prince, dont l'aspect et les paroles étaient si charmans, les toucha tellement , que se jetant tous à ses pieds , ils les lui baisèrent plusieurs fois , s'écriant par plusieurs reprises avec une joie mêlée de larmes, que leurs maux étaient soulagés en voyant en lui la figure des Rois de la maison d'Anjou, que les peuples avaient tant aimés; qu'il semblait que Dieu l'avait fait venir à Rome pour le bien et le salut de leur patrie , et qu'étant de retour à IXaples , ils le feraient savoir au peuple, lequel en recevrait sans doute un contentement sans pareil. Le duc , en les faisant relever , et les embrassant l'un après l'autre, les remercia, avec sa grâce accoutumée , des sentimens obligeans qu'ils avaient pour lui , aussi bien que des beaux fruits qu'ils lui présentèrent , et voulut ensuite savoir de leur bouche tous les effets de ce premier soulèvement , dont ils lui rendirent compte exactement, exagérant la hardiesse , ou plutôt l'intrépidité de Masanielle et des Lazares , et la consternation des Espagnols en cette occasion, disant, sur la fin, que si le peuple avait un prince comme lui à sa tête, le duc d'Arcos se verrait bientôt chassé de la cité. A cela le duc leur répondit que quelque péril qu'il y eût à courir en celte. rencontre, il serait ravi d'exposer son bien, ses amis et sa vie pour aider à rompre les fers de leur horrible servitude , qu'ils pourraient de sa part assurer le peuple de ce sentiment ; et les ayant congédiés , ses caresses furent
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suivies d'une collation fort ample , et d'une somme fort au-dessus de la valeur de leurs fruits, ce qui acheva de les lui acquérir si puissamment , que Ton peut dire avec vérité que ces mariniers furent les premiers instrumens du passage du duc à Naples.