‹ Mémoires du comte de Modéne sur la révolution de Naples de 1647 [microform]Chapitre 64 sur 100 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

Arrivée des trois députés du Peuple à Rome. — Résolution prise pour le départ du duc de Guise. — Grand bruit que ce dessein fait en cette Cour. — Sentimens des ministres d'Espagne sur ce sujet.

Le père maître Vincenzo Maria Capécé, Aniello di Falco , et INicolo Maria Mannara , étant partis de JXaples avec un fort bon vent , arrivèrent bientôt à Rome , où ce dernier faisant connaître aux deux autres qu'il était nécessaire qu'il vît le duc de Guise pour savoir de lui à quelle heure ils pourraient avoir audience de l'ambassadeur de France et de lui , alla au palais où demeurait ce Prince, qu'il y rencontra heureusement. Le duc le reçut avec une joie inconcevable , et ayant appris de sa bouche le succès de sa négociation , il lui en fit mille remercîmens , et lui confirma les promesses qu'il lui avait faites de le combler d'autant de gloire que de biens.

Le soir même , après que le duc de Guise eut fait dire au marquis de Fontenîiy l'arrivée de ces trois députés , et qu'il eut pris l'heure de leur audience , ils furent introduits chez cet ambassadeur, à qui ils rendirent la lettre que

Gennaro Annésé lui écrivait au nom de la Consulte et de toute la cité de Naples , pour le remercier des grâces que , de la part du Roi Très- Chrétien il avait accordées et faisait encore espérer à la Royale République ; ils lui exagérèrent ensuite la joie que tout le Peuple avait reçue des offres du passage et de l'emploi du duc de Guise, lequel ils venaiejit prier de vouloir partir en toute diligence, pour éviter les accidens qui pourraient survenir, si on laissait refroidir cette ardeur que toute la cité avait de le voir. Le marquis de Fontenay les ayant assurés qu'il concourrait à son départ de tout son possible, les congédia et leur dit qu'il fallait qu'ils l'allassent visiter pour lui donner cette nouvelle. Ils allèrent donc saluer ce Prince, qui les reçut avec une joie et des caresses toutes extraordinaires; mais il leur dit qu'il ne voulait point écouter ce qu'ils avaient à lui dire qu'en présence de l'ambassadeur : de sorte qu'il passa avec eux en l'appartement du marquis , où, après beaucoup de compHmens réciproques , ce duc les obligea de donner la lettre qui lui était écrite par Gennaro Annésé , à l'ambassadeur, ne voulant la recevoir que de sa main; enfin il l'ouvrit et elle fut lue tout haut par ce marquis : elle portait que la Royale République avait embrassé avec joie ses propositions ; qu'elle lui accordait l'emploi qu'il désirait avoir à Naples, sous les mêmes conditions que celui du prince d'Orauge en Hollande; et qu'elle le priait instamment

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d'aller en toute diligence en une ville où le Peuple le recevrait à bras ouverts.

La lettre lue , les députés publièrent la joie que tout le Peuple avait eue de ce qu'il avait répondu à leurs souhaits avec tant de zèle , et ils le convièrent ensuite de partir le plus tôt qu'il lui serait possible. Ce Prince les remercia des bontés que Gennaro Annésé , la Consulte et le Peuple témoignaient avoir pour lui, qu'il leur promit de reconnaître aux dépens même de son propre sang : mais pour son départ, il leur dit , qu'il dépendait entièrement de l'ordre et de l'aveu de celui qui dans Rome représentait la personne du lloi , son maître , étant tout prêt de s'embarquer dès que l'ambassadeur le lui aurait ordonné de sa part. Le marquis de Fontenay se trouva assez embarrassé de ce discours, s'imaginant que le duc lui rendait toutes ces déférences en présence des députés pour en avoir un ordre ou un refus , afin d'engager la France à ne les pas abandonner dans les suites de cet emploi , ou pour avoir sujet de le rendre responsable des accidens qui surviendraient à ^^aples s'il n'y passait point ; toutefois il lui répondit : qu'ayant envoyé un courrier au lloi , pour lui faire savoir le désir que le Peuple avait qu'il passât à Naples , il n'en pouvait avoir encore la réponse pour lui donner l'ordre exprès qu'il lui demandait; que pour l'aveu, il approuvait l'élection que la Royale République avait faite de sa personne , sachant le zèle qu'il avait pour le

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service de la France et pour la liberté de IN aptes ; qu'il pouvait partir avec assurance d'être suivi dans peu de jours de toute l'armée navale qui s'apprêtait à Toulon.

Cette réponse donnant lieu au duc de Guise d'accepter, sans plus de remise , l'emploi que les députés lui venaient offrir , ce Prince leur fit paraître, par des paroles fort obligeantes, qu'il l'acceptait très-volontiers, et avec autant de plaisir que si la carrière n'était pas bordée d'un grand nombre de précipices , qu'il connaissait parfaitement, sans pourtant les appréhender; et qu'il était prêt de partir quand les felouques nécessaires seraient venues.

Le voyage du duc de Guise ayant été ainsi conclu , l'ambassadeur et lui allèrent en même tems chez le cardinal de Sainte-Cécile , pour loi donner avis de l'arrivée des députés du Peuple , et de ce qui s'était passé entre eux. Le cardinal en témoigna une satisfaction inexprimable , et dit, avec un visage riant, au duc de Guise, que puisqu'il était résolu de partir, il fallait qu'il s'en allât avec toute la diligenee et tout le secret possibles , de peur que les ministres d'Espagne , avertis de tous côtés de cette entreprise, ne lui fissent quelque mauvais parti dans Rome, ou à son passage. Le duc lui répondit qu'il ne lui fallait que de l'argent, comme il le lui avait déjà fait connaître, sur quoi le cardinal lui répliqua qu'il en avait parlé au sieur Philippo Valenti, banquier, lequel lui avait fait Cvspérer qu'il lui prêterait douze mille écus. Le

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duc, lui en ayant rendu grâce, prit congé du cardinal et de l'ambassadeur, pour aller disposer ses affaires et pouvoir partir au plus tôt. Il vit, à son retour, les députés, à qui de nouveau il fit mille caresses, et pour obliger le père maître Vincenzo Maria Capécé à s'attacher plus fortement à sa personne et à sa fortune, il lui dit qu'il le retenait pour son confesseur jusqu'à ce qu'il le pût pourvoir d'un bon évêché , ou de quelque chose de plus. Ensuite il arrêta avec eux qu'il fallait qu'ils envoyassent chercher en diligence les felouques nécessaires pour son passage, et qu'en attendant leur venue il ferait préparer quelques armes et quelques munitions pour porter à Naples. Le lendemain il s'occupa à trouver les sûretés pour l'argent que le cardinal avait promis de lui faire prêter par le sieur Valenti, qui, deux jours après, le lui compta, et l'on travailla ensuite assez ouvertement aux apprêts de ce voyage.

Mais ces apprêts ne furent pas les premiers indices qu'en eurent les Espagnols ; jamais entreprise ne fut plus connue ni plus divulguée , et jamais entreprise ne réussit plus heureusement. Outre \gs lumières que le comte d'Ognatte en avait pu avoir par ces malheureux que le duc de Guise avait envoyés à Naples dès le commencement de ces révolutions, il en avait de jour en jour de nouvelles , par la facilité que ce Prince avait d'épancher un secret; il s'en était ouvert non-seulement à l'archevêque de Ravenne , son ami , que les ministres de France tenaient pour

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Espagnol , quoiqu'il les visitât quelquefois , mais aussi au chevalier de Oddi , perugin et maîtrede-chambre du cardinal Montalte , qu'il voyait souvent chez une fameuse musicienne que gouvernait ce gentilhomme , et il y a beaucoup d'apparence que- si les ministres d'Espagne, informés du dessein du duc , eussent pensé que leur ruine en dépendait , ils eussent pu la prévenir par la perte de ce Prince , qui se promenait tous les soirs le plus souvent seul, et ne revenait chez lui qu'à minuit.

On assure sur cette matière que l'ambassadeur d'Espagne , ayant su du côté de Rome et de Naples, que ce Prince travaillait de tout son possible pour y passer , et qu'enfin il avait obligé le Peuple à l'appeler et à le demander aux ministres de France qui résidaient en Cour de Rome , fit une assemblée de tous les cardinaux et principaux prélats de sa faction , pour délibérer avec eux sur cette entreprise. Il leur représenta qu'enfin les rebelles de Naples s'étaient jetés entre les bras des Français , ayant appelé le duc de Guise à leur secours ; que cette affaire avait deux faces : l'une dommageable à l'Espagne , et l'autre assez avantageuse ; qu'il considérait d'un côté , que si le Peuple avait donné beaucoup de peine aux Espagnols lorsqu'ils avaient de braves soldats et de braves officiers, qui avaient péri depuis le débarquement de l'armée navale , lorsque ce peuple était trahi par son propre chef, et n'avait d'autre appui que celui de son désespoir , il les pousserait

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désormais avec beaucoup plus de vigueur et de fortune, ayant la France toute prête à le secourir, et le duc de Guise à sa tête : que ce Prince, nonseulement était hardi , ambitieux et capable de grandes choses, mais aussi adroit, éloquent et non moins populaire et affable que son aïeul, qui, par ces voies, avait été sur le point de se rendre maître de la France; qu'il avait, outre ces beaux talens, l'avantage d être sorti de la maison d'Anjou, et se trouvait dans un pays où ce nom avait un parti aussi ancien que secret, et où les peuples paraissaient si disposés au changement, qu'il y avait sujet de craindre que si ce Prince (qui savait si bien l'art de gagner les cœurs) se servait de cet avantage, il n'usurpât cette couronne; que sans doute Rome et Florence, qui l'estimaient infiniment, l'assisteraient dans ce dessein, pour peu que la fortune le favorisât dans ses premières entreprises; que le reste de l'Italie en ferait autant, par l'ombrage où elle était de la grandeur de la monarchie d'Espagne, et serait bien aise de voir Naples sous l'obéissance d'un Roi qui ne portât qu'une couronne , et dont tous les intérêts fussent unis à ceux de l'Italie : qu'il jugeait, d'un autre côté, que son passage, qui semblait être si mortel à l'Espagne, serait peut-être son salut; qu'il ne pouvait s'imaginer que le ministère de France secondât les desseins d'un Prince qui se disait du sang d'Anjou , et qui , après s'être emparé de Naples , pourrait regarder la Provence comme l'héritage de René, dernier Roi de cette maison;

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que depuis le tems que Henri , son aïeul , donna une atteinte à la couronne de son Roi, la politique de l'État semblait avoir agi fort prudemment plutôt pour abaisser que pour élever sa maison ; que les intrigues dont le duc s'était servi pour obliger la populace à jeter la vue sur lui , montraient bien qu'il n'était pas assuré du ministère , et qu'il avait brigué cet emploi à Naples, dans la pensée que la France ne le lui eûtpasdonné; que quelque bonne intelligence que l'on remarquât entre lui et le marquis de Fontenay, ils ne pouvaient s'empêcher l'un et l'autre de faire voir une secrète jalousie touchant les affaires de ce royaume; que si le marquis témoignait d'agréer son élection , c'était pour n'oser pas lui-même passer à Naples , ou plutôt pour ne pas choquer le désir du Peuple ; que le marquis apparemment avait montré de consentir à un voyage nécessaire, et qu'il ne pouvait détourner sans altérer les volontés de cette tourbe qui l'appelait de si bon cœur ; que sans doute le ministère le rappellerait à Paris , si l'armée navale était une fois à l'aspect de la ville , et en état de débarquer un chef confident de la Cour; qu'ainsi, au lieu d'appréhender le duc de Guise , il lui semblait que l'ambition de ce Prince, qui ne gardait point de mesure , serait sans doute plus utile que dommageable aux Espagnols ; que comme il ne pourrait jamais contenir son cœur et sa langue , ni s'empêcher de témoigner par mille actions le désir qu'il avait d'être roi de Naples , cette pensée détacherait de son parti tout

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ce nombre de soulevés qui souhaitaient la république , et empêcherait que les Français ne secondassent son projet avec la chaleur qu'ils auraient s'il ne s'agissait que de l'intérêt de la France , laquelle le devait laisser consumer et se détruire de lui-même, plutôt que de le maintenir; que, suivant ces réflexions, il croyait que le duc de Guise serait l'instrument le plus propre que l'Espagne pût souhaiter pour diviser la populace , et pour empêcher que la France ne fomentât cette révolte par un prompt et puissant secours; que son avis était qu'il fallait favoriser secrètement cette entreprise à l'avenir , et pour un tems , plutôt que de s'y opposer; que ne pouvant pas éviter d'avoir sur les bras ou le duc, ou son Roi, il valait bien mieux avoir à faire avec un Prince sans argent , sans crédit , sans forces , et dont tout Tappui dépendait d'un peuple inconstant , ou plutôt d'un assemblage de roseaux aussi faibles que chancelans, qu'avec un monarque puissant, et assis sur un trône ferme qui ne dépendait que de lui ; que ce peuple , qui ne l'avait appelé que dans l'espérance d'être, par son moyen, assisté de la France, ne le considérerait plus dès qu'il s'apercevrait de la mauvaise intelligence qui serait entre les ministres de cette monarchie et lui ; qu'on ne devait pas avoir peur que le Pape , ni le Grand-Duc voulussent prendre sa querelle si la France l'abandonnait, étant trop prudens l'un et l'autre pour s'embarquer avec un Prince privé de son plus forme appui ; que la Savoie et Modènc

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étaient si attachés aux intérêts de la France, qu'ils n'avaient garde de l'assister en dépit d'elle , et que Venise , qui peut-être y eût plus songé que les autres , était alors trop occupée en Dalmatie et en Candie , pour penser à le maintenir.

Ces derniers sentimens du comte d'Ognatte furent approuvés si universellement de toute cette assemblée , qu'il fut arrêté d'un commun accord , que si ce Prince passait à Naples sans ordre de son Roi, et que le Peuple lui donnât le commandement de ses armes , le duc d'Arcos devait employer toutes choses pour le brouiller avec Gennaro Annésé et avec les Français ; qu'il fallait que tout le parti des cappes noires et des chefs populaires , qui conservaient quelque intelligence avec lui , s'attachassent apparemment aux intérêts du duc de Guise , et qu'ils tâchassent de gagner son estime et sa confiance ; que les plus habiles de leur cabale s'introduiraient facilement dans ses Conseils et dans son cœur, en flattant son ambition, et en Jui faisant adroitement entendre que tous les membres de l'Etat étaient résolus de .changer de maître aussi bien que le Peuple; qu'encore qu'il semblât que la noblesse eût pris les armes pour les Espagnols , son dessein n'était que de se mettre en état de choisir un Roi elle-même , plutôt que d'en prendre un des mains du Peuple; que tout le corps des cappes noires était du même sentiment; que tous voulaient avoir un Roi qui vécût et régnât chez eux , ne voulant plus être

régis par des ministres , qui étaient aiilaul de tirans ; qu'informés de son origine et de ses grandes qualités, ils jetteraient les ieux sur lui, s'il voulait s'attacher à eux, et ne les pas abandonner entièrement à la merci de la cruauté populaire et de l'insolence française ; que l'une et l'autre leur étaient également redoutables; qu'ils voulaient qu'un Prince français, venu de la maison d'Anjou, les régît, et non pas la France, qu'ils estimaient, mais qu'ils craignaient à cause des mœurs dépravées de sa nation volage ; que pour l'élever sur le trône ils n'avaient pas besoin de forces ni des deniers des étrangers , puisque l'union du royaume était capable de le faire à l'exemple du Portugal; que tout ce qu'ils voulaient de lui en ces conjonctures , était qu'il s'emparât du gouvernail des affaires, et qu'il se mît en état de pouvoir punir leurs principaux persécuteurs , et d'empêcher que les Français , sous le prétexte d'un secours , ne s'emparassent du royaume, et que bientôt, par cette voie , il arriverait sur le trône de ses ancêtres ; que c'était de cette façon que devaient agir les personnes confidentes du Vice -Roi auprès d'un Prince, qui, charmé de tant de belles apparences , se détacherait de lui-même de Gennaro Annésé et des Français ; qu'ainsi le tems et la prudence diviseraient ce grand parti , qui paraissait si formidable , et feraient plus pour les Espagnols que tous leurs trésors ni leurs armes. Le comte d'Ognatte ayant été chargé par l'assemblée de

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donner promptement avis au Vice-Roi de ces résolutions , s'en acquitta si soigneusement , que la perte du duc de Guise ne vint que de l'effet de ces délibérations , et de l'application des Espagnols à les bien exécuter.

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