‹ Mémoires du comte de Modéne sur la révolution de Naples de 1647 [microform]Chapitre 72 sur 100 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Arrivée de l'armée navale de France, à la vue de la yille de Naples.— Grande consternation des ministres d'Espagne. — Diverses négociations. — Le duc de Guise déclaré duc et défenseur de la liberté de la république de Naples.

Pour garder quelque ordre dans la confusion des choses que je traite, jVi fait voir, dans la première partie de cette histoire, les soulèvemens de la ville de Naples; ceux des provinces de son royaume dans Ja seconde; et je vais commencer cette troisième par larrivée de larmée navale de France

ir

dans son golfe. Il semble que chacun de ces trois événemens devait donner la liberté à cet État; mais surtout on crut que ce dernier achèverait avec beaucoup de gloire ce que les deux autres avaient commencé avec tant de bonheur.

Cette armée était commandée par le duc de Richelieu , général des galères , assisté du commandeur des Goûtes, lieutenant-général, du bailli de Valancé, et du sieur du Hamel, homme du Roi, et envoyé par le cardinal Mazarin, pour avoir soin de faire valoir ses instructions et ses ordres. Plusieurs volontaires de qualité s'embarquèrent sur cette flotte avec plusieurs officiers de marque, mais sans commandement, attirés par le bruit de cette entreprise. Il y avait dans cette armée vingt-neuf navires de guerre et cinq brûlots, et elle portait quatre mille hommes, commandés par le sieur d'Estrades, dont le courage et la prudence sont également connus. Elle partit des îles d'Yères, le vingt-sixième jour du mois de novembre de Tannée 1647, ^^^ ^^^ deux heures après midi , avec un vent assez favorable qui dura jusqua l'entrée de la nuit, pendant laquelle il survint une tempête si furieuse, que C Amiral et le Saint-Louis perdirent leurs barques longues, et tous les autres leurs chaloupes.

Deux jours après, l'Amiral se trouvant à la hauteur de Capo Corso , fut contraint d'y mouiller l'ancre, tant pour ne pas s'engager, durant la nuit, dans les terres du canal de Piombino, que pour attendre plusieurs vaisseaux écartés par l'orage,

qui fu t encore si grand, que deux vaisseaux nommés le Faucon et le Sourdis, ayant abordé deux autres navires, rompirent l'un son mât de beaupré, et l'autre sa proue; et cinq ou six autres ayant perdu leurs ancres, furent forcés de se mettre à la voile et de se retirer à Porto-Longone, dans l'île d'Elbe. Le vingt-neuvième, le vent s'étant calmé, /'^mtVéi/ prit la route du canal de Piombino, où il mouilla, sur les huit heures du soir, avec l'armée, laquelle fut contrainte de s'y arrêter jusqu'au quatorzième de décembre, tant à cause de la continuation des tempêtes, qu'afm de se radouber et se pourvoir d'ancres et de cables, au lieu de ceux qu'elle avait perdus depuis son départ de Toulon. Ce jour-là , le vent se trouvant assez bon et l'armée en état de partir, l'Amiral leva l'ancre, et alla joindre une partie des vaisseaux qui étaient à Porto-Longone : il en partit vers les quatre heures du soir, et prit la route de Naples avec toute l'armée, à la réserve des trois vaisseaux de Portugal , qui , contraints de s'arrêter pour se racconmioder, ne furent plus vus dans cette armée, et de deux navires français, que le duc de Richelieu fut obligé de

laisser pour leurdonneraussimoyendese remettre, leur ordonnant d'aller ensuite à Civita-Vecchia [ pour y prendre les ordres du cardinal de Sainte- Cécile et des autres ministres de France à Rome. Le lendemain, cette armée n'étant plus que de vingt-quatre vaisseaux et cinq brûlots, eut un vent favorable jusqu'à la nuit, durant laquelle un calme de quelques heures l'empêcha de faire

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beaucoup de chemin, et fut cause que le matin eJIe se trouva à trente milles des îles de Ponce et de Palmerole. Un autre calme l'entretint le lendemain presque pendant tout le jour; et la niiit il s éleva de grands vens qui Grent que le mercredi 18, vers la pointe du jour, elle commença à découvrir les terres du golfe de Naples. Sur les Imit heures , passant auprès de l'île d'ischia, l'Amiral fut abordé par une felouque dont le patron dit au duc de Richelieu, qu'il avait été envoyé au long des côtes de cette île par le Peuple de Naples, pour apprendre des nouvelles de l'armée de France, et qu'il allait en toute diligence porter aux Napolitains la plus grande joie qu'ils pouvaient recevoir. Ce patron dit au duc que les Espagnols tenaient tous les châteaux et toutes les forteresses du golfe; qu'ils avaient vingt et une galères et quarante-deux vaisseaux, dont la plus grande partie avaient mouillé dans la plage de Sancta-Lucia, sous les forteresses de Castel-del- Ovo et de Castel-Novo, et le reste dans les ports de Baîa, de INisita et de Castel-à-Maré. Ce patron étant parti avec sa felouque pour s'en retourner à Naples, l'armée entra peu après dans le golfe, et passa à la portée du canon du fort de Procida, d'où partirent deux galères, qui se retirèrent à voiles et à rames vers leurs navires; et en même tems plusieurs felouques napolitaines vinrent vers V Amiral de France, pour témoigner la satisfaction que le Peuple avait de l'arrivée des Français, et entre autres le capitaine de la marine du

Posilippo, lequel dit au duc de Richelieu, que depuis peu le duc de Guise était sorti de Naples avec neuf mille hommes, pour prendre quelques places dans la Terre de Labour, qui incommodaient cette ville. Ce capitaine ayani représenté au duc de Richelieu la nécessité des poudres où était le Peuple, le duc lui en fit délivrer dix-huit barils, qui étaient tout ce que sa felouque pouvait porter.

Il serait malaisé d'exprimer la confusion des ministres espagnols à la vue de cette armée laquelle arrivant dans le golfe, le vent en poupe,' les menaçait de la perte entière de leur flotte ' qui pour lors était dénuée de soldats et de matelots, dont ils avaient été contraints de dégarnir leurs vaisseaux, afin de renforcer les postes qu'ils tenaient dans la ville , et qui étaient fort affaiblis par les pertes continuelles qu'ils fesaient de leurs gens , dans les attaques des soulevés.

Quoiqu'ils fussent assurés qu'elle était en mer depuis quelques jours, et qu'elle venait droit à Naples, ils avaient fort peu songé à se défendre contre elle, et ils ne s'étaient point mis en état de la recevoir et de s'opposer à ses desseins. Leur désordre parut dans le conseil de guerre qu'ils tinrent aussitôt, où don Juan d'Autriche témoigna, avec beaucoup de chaleur, qu'il voulait s'embarquer sur l'armée navale d'Espagne pour la défendre en personne, et pour s'acquitter de la charge qu'il avait de généralissime des mers ; 2. ,^

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mais le Vice-Roi et tout le collatéral s'opposèrent, d'une commune voix, à cette résolution, et protestèrent de Je charger des disgrâces et des ruines qui arriveraient infailliblement, en cas d'un funeste succès. On vint ensuite aux opinions, et il y en eut plusieurs dont l'avis fut qu'il fallait abandonner tous les postes de la ville, ne songer qu'à la garde des châteaux, et se servir de leurs soldats pour la défense de l'armée navale, dont la perte ne pouvait être que très-préjudiciable à l'Espagne. Enfin, la conclusion fut que, pour regarnir les vaisseaux, on retirerait promptement des postes une partie des gens qui les défendaient, et que la Noblesse et la Bourgeoisie de ces quartiers y entreraient à leur place. Cette résolution fut aussitôt exécutée, mais avec tant de terreur pour les soldats, qu'il en fallut faire embarquer la plus grande partie par force et à coups de cannes. Toutefois, la consternation et la peur des Espagnols ne furent pas de longue durée; dès qu'ils virent que l'armée de France, au lieu d'attaquer d'abord celle d'Espagne , avait mouillé entre Chiaja et Posilippo, ils reprirent un peu de vigueur, et crurent que la fortune, dont l'amour est si inconstante, n'offrirait pas deux fois aux Français une occasion comme celle qu'ils venaient de perdre.

L'armée de France ayant mouillé l'ancre à la portée du canon de celle d'Espagne, l' Amiral h\i environné d'un grand nombre de felouques, les

unes chargées de rafraîchissemens et de régals envoyés au duc de Richelieu de la part du Peuple, et les autres pleines de Napolitains qui venaient lui donner des marques de l'extrême contentement qu'ils avaient de son arrivée dans le golfe. Un peu après, l'abbé Baschi, domestiq'îie du cardinal de Sainte-Cécile, venu sur cette armée, mit pied à terre vers la pointe de Posilippo, et de là s'achemina à Juliano pour conférer avec le duc de Guise, de la part des commandans de cette armée. Le duc le reçut avec bien de la joie, et, après une secrète conférence de plus de trois' heures, cet abbé se retira, laissant ce Prince avec un visage qui témoignait quelque sorte d'altération. Le baron de Modène s'étant alors approohé de lui pour lui demander des nouvelles de l'armée de France, et si l'abbé l'avait laissée dans la résolution d'attaquer la flotte d'Espagne : le duc lui dit avec beaucoup de chaleur que cet abbé l'était venu trouver de la part des commandans de l'armée navale, pour lui dire qu'ils avaient ordre de faire tout ce que Gennaro Annésé leur ordonnerait pour le service du parti, sans parler aucunement de lui; que surpris de ce discours, il lui avait répondu qu'il s'étonnait extrêmement que les ministres, qui savaient avec combien de soins, de peines et de dangers il avait passé à Naples, et y avait si bien établi la gloire de la France, fissent si peu de cas de lui dans une occasion où il pouvait lui seul plus servir que Gennaro et tout son parti; que ce ridicule généralissime du Peuple

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n*avait plus que les apparences de rautorltë souveraine, ou plutôt la partie la plus embarrassante et la plus odieuse, qu'il lui avait laisstie par politique autant que par compassion ; que pour faire voir le crédit qu'il avait alors dans cette ville et dans le reste du royaume, il voulait aller, le même jour, (déposséder Gennaro Annésé, et se faire déclarer chef suprême de la république de Naples; que Tabbé lui ayant voulu représenter qu'il ne fallait pas qu'il risquât ainsi son honneur et sa vie, il lui avait reparti qu'il ne craignait rien, et qu'il était assuré de ses amis; que cette conférence s'était terminée de cette sorte; que cet étrange procédé l'obligeait d'aller à Naples, pour voir ce qu'il devait attendre de sa fortune; que l'aversion et le mépris que tout le Peuple avait pour Gennaro Annésé, lui fourniraient autant de degrés pour monter à sa place; qu'on n'aurait pas lieu de l'accuser d'ingratitude, puisque tout le monde savait que dès le même jour qu'il l'avait appelé à Naples, il s'en était repenti et n'avait plus songé qu'à le perdre; que les pratiques qu'il avait à Rome chez le marquis de Fontenay, et celles qu'il faisait tous les jours pour les ruiner prés du Peuple, le justifieraient assez.

Le baron de Modène envisageant dans un instant toutes les diverses suites de cette entreprise, lui répondit : que bien que les ordres dont il s'agissait parussent surprenans, on pouvait croire toutefois que lorsque la Cour les avait donnés , elle n'était pas informée du véritable état des

affaires de Naples; qu'elle n'avait pu savoir encore le glorieux succès de son arrivée eu cette ville , et l'affection et l'estime que les Peuples avaient pour lui; que, dans l'opinion qu'elle avait que Gennaro Annésé tenait encore le gouvernail en main, et qu'il était chef absolu du Peuple, elle avait ordonné aux commandans de cette armée de s'adresser directement à lui ; qu'il y avait beaucoup d'apparence que si le cardinal xAlazarin eût su que ce maître fuselier n'était plus qu'une vaine idole sans autels et sans sacrifices, il se fut bien plutôt confié à un Prince français, son ami, et qui voulait s'unir étroitement à lui, qu'à un Napolitain dont la personne ni la foi ne lui étaient point connues. Le duc de Guise lui répliqua qu'il ne se plaignait point du cardinal Mazarin en cette occasion ; qu'il croyait que cette Éminence, dans le doute de l'état où seraient les choses à l'arrivée de l'armée navale à Naples, avait donné ordre à ceux qui la commandaient d'agir selon la disposition des affaires, et de s'adresser à celui qui aurait l'autorité en main; qu'il ne doutait point des bonnes intentions de ce grand ministre; mais qu'il savait que ceux de Rome lui rendaient de mauvais offices, et empoisonnaient tous les ordres les plus purs qui venaient de France, sur le sujet de son passage et de son emploi à Naples; qu'il n'était que trop informé des menées et des cabales de Gennaro Annésé, qui tous les jours faisait entendre au marquis de Fontenay mille impostures contre lui ; que ce marquis lui était

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extrêmement suspect; que le baiJJi de Valancé était ennemi du chevalier de Guise, son frère, et devait par conséquent être le sien; que l'abbé Baschi ne lui avait point parlé en qualité de confidenj; du cardinal de Sainte-Cécile, mais comme dépendant absolument de ses ennemis; qu'ainsi il avait beaucoup plus de sujet de craindre que d espérer, dans une conjoncture où ceux qui auraient le secret et le maniement des affaires travailleraient indubitablement plutôt pour sa ruine que pour son établissement. Sur ces plaintes, le baron de Modène fit tout ce qu'il put pour radoucir son esprit, et s'offrit d'aller sur l'armée navale, pour conférer avec les commandans, et leur représenter combien il importait au service du Roi et à la réputation du ministère, qu'ils agissent de concert avec lui; mais il lui repartit ^ qu'il y enverrait le sieur de Taillades, et qu'il fallait qu'il demeurât au camp de Juliano, pour y faire sa charge de mestre-de-camp-général , pendant qu'il irait à Naples, pour mettre Gennaro Annésé en état de ne lui pouvoir plus nuire. Ce discours fit assez connaître au baron de Modène que ce Prince ne voulait pas qu'il allât sur l'armée navale; et craignant de le fâcher, s'il s'opiniâtrait dans ce dessein, il lui repartit seulement que s'il ne lui eût point témoigné que le bailli de Valancé lui était suspect, il eût été bien aise de le voir, s'étant connus autrefois à l'académie du sieur de' Benjamin à Paris; qu'il demeurerait à Juliano en son absence ; qu'il le priait pourtant de considérer

DE LA VILLE ET DU ROYAUME DE NAPLES. sGj

le poste, les troupes, les munitions qu'il lui laissait, et les ennemis qu'il avait sur les bras; que le cazal de Juliano était un lieu de grande étendue, ouvert par plusieurs avenues, retranchées à la vérité, mais toutes d'une grande défense; que ses troupes consistaient en un assez petit nombre de gens sans discipline, et dont la plus grande partie n'avaient point d'armes ; que ceux mêmes qui étaient armés n'avaient eu que le rebut des boutiques des armuriers ; qu'il n'avait ni pain ni poudre ; que ce lieu ressemblait plutôt à un campement de Bohèmes, qu'à un véritable camp d'armée; que ne connaissant que de vue les principaux officiers, et ne pouvant les discerner les uns des autres que par leurs charges, et non pas parleurs talens et leurs mérites, il ne saurait à qui se fier, ni à qui confier les choses, nécessaires pour le service; qu'il n'était qu'à trois pas d'Averse, où toute la Noblesse du royaume était avec ' plus de quatre mille chevaux ; que sans doute elle ne manquerait pas de sortir tous les jours en campagne, dès qu'elle saurait qu'un Prince qui faisait toute sa crainte ne serait plus dans le quar-^ tier; que pourtant toutes ces choses ne le touchaient point à régal de celles que le voyage qu'il allait faire à Naples lui donnaient lieu d'appréhender; qu'il le priait de songer mûrement à cette entreprise; qu'elle lui paraissait et juste et nécessaire, mais qu'elle était accompagnée d'autant de périls qu'il en pouvait espérer d'avantages et de gloire; qu'il ne pouvait faire, en cette occa-

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sion, un coup de maître qu'en faisant un coup d'essai des bonnes volontés d'un Peuple qui avait donné depuis peu tant de marques de son inconstance et de sa fureur; qu'en poussant ouvertement Gennaro Annésé, et le mettant dans le desespoir, cet esprit qui n'était pas moins sanguinaire et vindicatif qu'ambitieux, se pourrait porter à quelque attentat contre lui, ou se résoudre à livrer le Torrion à l'armée navale de France, ou aux Espagnols; qu'on pourrait parer l'attentat en prenant garde à sa personne , mais qu'il serait bien difficile qu'on empêchât ce désespéré de disposer d'un poste si avantageux; que si le duc de Richelieu, étant assuré de Gennaro Annésé et du Torrion, se résolvait de mettre pied à terre seulement avec ses gardes, et de se faire voir au Peuple, il y aurait quelque apparence qu'en faisant entendre à cette multitude de gens qui étaient ordinairement dans le marché, qu'il venait de la part du Roi pour finir toutes leurs misères, et leur donner la liberté, tout le Peuple le recevrait à bras ouverts, et qu'il serait maître de Naples sans aucune difficulté ; que si les Français ne voulaient pas faire cette tentative, et que Gennaro, a leur refus, vînt à traiter avec les Espagnols, ce coup serait inévitable , et les ennemis ayant le lorrion des Carmes, auraient bientôt après tous ies quartiers circonvoisins; que si Gennaro Annésé ne prenait point de parti , dans le désespoir de se voir dépossédé de sa charge, et se renfermait dans son Tornon, en attendant quelque occasion favo-

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rable pour prendre ses avantages, tous ses soins ne tendraient plus à l'avenir qu'à cabaler avec les populaires, ou avec les ministres espagnols, pour la perte d'un Prince qu'il regarderait désormais comme son plus grand ennemi; que toutes ces divisions ne produiraient que de mauvais effets, dont peut-être le plus prochain serait le retour de l'armée navale de France, qui, abandonnant le Peuple dans le point où il la considérait comme son principal espoir, pourrait causer, par son éloignement, d'étranges révolutions dans cette ville, et parmi une populace sans argent, sans pain et sans armes; qu'il le conjurait donc de bien penser à ce qu'il allait faire à Naples, puisque son honneur et sa vie en dépendraient absolument.

Le duc de Guise, souriant, lui répondit en peu de mots, qu'il lui était obligé de ses bons senlimens, qu'il voyait bien les précipices qu'il lui découvrait; mais qu'il était embarqué dans une carrière où il ne pouvait pas reculer, puisque, s'il ne perdait Gennaro Annésé , cet esprit méchant le perdrait infailliblement; qu'il le priait d'avoir soin de la conservation des quartiers de Juliano , San - Antimo et San - Cipriano , et de gagner, s'il lui était possible les autres cazals des environs d'Averse, pour réduire la cavalerie de la Noblesse dans la ville , et de lui ôter tous ses fourrages; qu'enfin il lui remettait entièrement la conduite des affaires de la campagne, pendant qu'il travaillerait dans la ville. Le baron l'ayant

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assuré qu'il s acquitterait le' mieux qu'il lui serait possble de tous les ordres qu'il lui donnait , lui témoigna ensuite que puisqu'il était résolu d'aller à Naples, il ne serait pas mal à propos de mener avec lui tous les officiers ennemis de Gennaro Annésé, pour s'en servir en cette conjoncture, en laquelle il ne pouvait avoir trop d'amis; et que Pèpé Palombo , Onoffrio Pisacano , Carlo Longobardo, et Matteo d'Amoré, étant fort accrédités dans leurs quartiers, lui seraient extrêmement utiles. Le duc approuva cet avis, et le pria de leur parler , et de les disposer à s'en aller avec lui.

Cette conversation fut la dernière qu'ils eurent ensemble, au camp de Juliano, et, aussitôt que le baron l'eut quitté , il alla chez lui, d'où il envoya chercher ces quatre officiers pour souper avec lui, afin d'avoir un prétexte de les entretenir au sortir de table ; cela réussit assez favorablement , et le baron leur ayant fait entendre secrètement que le duc de Guise , averti que Gennaro Annésé tramait quelque chose contre lui, partait le lendemain au matin pour Naples , et qu'il y aurait besoin de ses amis : ils s'offrirent tous de fort bonne grâce de le suivre , et de veiller avec tous leurs gens pour la sûreté de sa personne.

Le lendemain le duc de Guise partit du camp de Juliano pour aller à Naples, où il fut reçu avec une extrême joie de tout le Peuple. Ce fut en cette conjoncture où l'on connut que si la poli-

tique d'Espagne avait semblé sommeiller dans les commencemens de cette révolution , elle était alors bien revenue de cette léthargie, et qu'elle savait profiter de tous les moyens que le sort lui offrait, puisqu'elle sauva la Couronne lorsqu'elle semblait la laisser perdre. En effet , aussitôt que le duc d'Arcos eut donné les ordres nécessaires pour regarnir la flotte d'Espagne de matelots et de soldats , et la mettre eu état de se défendre contre celle de France, il fit de nouveau assembler le conseil. Il y réprésenta que l'Espagne n'avait jamais couru tant de risque de perdre ce royaume, qu'en ce jour-là, si les commandans de l'armée de France eussent su profiter de l'occasion favorable que la Fortune leur avait offerte ; qu'ils avaient pu combattre et brûler celle d'Espagne , à la faveur des vents qui la poussaient alors, et en l'état où les vaisseaux étaient en cette conjoncture; que si le Peuple, en même tems, eût donné un assaut général aux postes , qui n'étaient gardés que d'un petit nombre de gens, et dont la plus grande partie était de la ville, et peut-être d'intelligence avec le Peuple, les Espagnols eussent couru fortune d'être réduits dans les châteaux; que toutes ces disgrâces qu'ils avaient pu voir arriver dans un jour, pouvaient s'entresuivre encore de fort près, si les Français faisaient un débarquement , et mettaient le pied dans Naples; que, ne pouvant pas empêcher leur descente par la force, il n'y avait que la prudence qui pût parer un si grand coup ; qu'il regardait

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en ce moment cette armée et le duc de Guîse comme deux rivaux qui semblaient marcher ensemble et de concert, quoiqu avec des fins bien différentes ; qu'il jugeait que la pensée du duc de Guise était de se servir du nom plutôt que des armes de la France pour s établir, et que celle des commandans de Tarmée élait que le Peuple tînt sa liberté de leurs armes, sans en être obligé au duc; que Tambition de ce Prince ferait le salut de l'Espagne, si l'on lui fournissait des ailes, comme on l'avait résolu , et suivant les ordres qui avaient été donnés au docteur Agostino Mollo; que la mauvaise intelligence qui s'augmentait, de jour en jour, entre lui et Gennaro Annésé, était arrivée à un point qu'il fallait que l'un perdît l'autre; que la ruine de Gennaro serait plus utile à l'Espagne, que ne serait celle du duc, d'autant que si cet arquebusier était le maître, les Français Tassisleraient , dans lespérance de profiter des avantages qu'il obtiendrait par leur entremise, et que si le duc l'opprimait, et se rendait chef du parti, les Français aimeraient bien mieux se retirer, que d'appuyer l'aveugle ambition d'un Prince qui ne travaillait que pour lui ; qu'ainsi il croyait qu'il fallait que tous les partisans secrets des Espagnols, dans les quartiers de la populace, se réunissent de nouveau pour la ruine de Gennaro, et secondassent, pour cet effet, tous les desseins du duc de Guise, dont, avec le tems, on pourrait se défaire plus aisément que l'on ne ferait de l'Annésé, secondé des armes de la France.

L'avis du duc d'Arcos fut approuvé généralement de tout le conseil, et, sur-le-champ, le régent Zuffia et le prince de Cellamaré écrivirent à Agostino Mollo , au prince de la Rocca, et à tous les autres partisans qu'ils avaient parmi les cappes noires et dans la populace, de se joindre au duc de Guise , dans cette occasion, et de consentir à tous ses projets, puisque , si le sort voulait donner ce jour-là un maître à Naples, il serait plus avantageux à l'Espagne qu'ils se soumissent au plus fable qu'au plus puissant.

Ces ordres furent si bien exécutés , que , lorsque le duc de Guise arriva dans h ville, il fut incontinent environné de ceux de ce parti, qui, tous d'une commune voix, et hautement, lui témoignèrent qu'ils voulaient périr pour ses intérêts. Agostino Mollo donna les derniers traits à cet ouvrage, en assurant le duc de Guise par des sermens horribles, et avec des flatteries prodigieuses, que le royaume le regardait comme celui qui le devait mettre à couvert de la cruauté castillane et de l'insolence française; que tout l'Etat souhaitait bien la protection de la France, mais non pas sa domination; que ce serait la rendre odieuse aux Napolitains, de faire débarquer les troupes de l'armée navale ; que le plus signalé service qu'ils pussent rendre au Peuple, était de brûler la flotte d'Espagne, et que c'était le seul moyen de soulager les misères qu'il souffrait alors; que Naples n'avait pas besoin du bras des troupes étrangères, mais seulement

d'argent, de munitions et de vivres, pour faire subsister les siennes; que lui ayant dit plusieurs fois que tout le Peuple et la Noblesse desiraient de le faire Roi, il lui renouvelait encore cette assurance de leur part, et lui protestait de nouveau qu'étant assez forts, et assez puissans pour l'élever sur le trône, sans avoir besoin de personne, ils souhaitaient qu'il le tînt d'eux, et n'en fut obligé qu'à eux; que, pour arriver à ce but, et monter au premier degré de la puissance souveraine , il devait dépouiller Gennaro Annésé de l'autorité, et prendre le titre de duc de la République de Naples; que le Peuple et les cappes noires concourraient tous à son dessein, et lui donneraient volontiers ce titre, qu'il ne garderait que jusqu'à ce que tous les membres de l'Etat réunis ensemble lui donnassent celui de Roi; qu'il fallait donc, pour parvenir à un si glorieux projet, faire tomber Gennaro Annésé, et empêcher que les Français ne fissent aucun débarquement dans la ville, ni dans les. lieux circonvoisins, de crainte que, sous prétexte de secourir alors le Peuple , ils ne se rendissent peu à peu les maîtres de tout le royaume.

Agostino Mollo n'eut pas beaucoup de peine d'insinuer son sentiment dans un esprit ambitieux et déjà rempli de soupçons et d'ombrages de la conduite de Gennaro Annésé, et de celle des commandans de l'armée navale : mais ce qui acheva de confirmer entièrement le duc dans sa résolution, fut que, dans le même tems , Agos-

tino Mollo et ses partisans lui firent entendre qu'ils savaient de fort bonne part que Gennaro Annésé et les chefs de cette armée étaient d'accord, et que l'on avait résolu, au cas qu'il allai visiter le général, de l'arrêter et de le mener prisonnier dans le fort de Porto-Longone ; que s'il n'allait point voir le duc de Richelieu sur l'Amiral^ Gennaro livrant aux Français le Torrion , leur donnerait moyen d'entrer dans la ville, et de l'arrêter prisonnier, s'il osait y paraître, pour se prévaloir du caractère qu'il avait.

Le duc de Guise, résolu de déposséder entièrement Gennaro Annésé , et de réunir en sa personne toute la puissance qu'avait ce maître arquebusier, tous ses amis, au même instant, travaillèrent, chacun de leur côté, à disposer les esprits du Peuple à ce changement. Ils publièrent que Gennaro Annésé voulait livrer le Torrion des Carmes à l'armée navale de France ; que les Français, ayant ce poste, se rendraient maîtres d'une ville, où leur nation n'avait donné que trop de marques de sa légèreté et de son insolence; qu'il n'y avait point d'autre moyen pour éviter cet accident, que de dépouiller cet arquebusier de l'autorité qu'il avait, et de la remettre entre les mains du duc de Guise , lequel avait donné au Peuple tant de preuves de sa valeur, de son zèle et; de sa fidélité; que cette armée, qui n'avait été souhaitée et demandée que pour le soulagement des misères publiques, ne répondait point à cette attente; qu'il semblait qu'elle paraissait à l'aspect

de Naples pour faire montre de ses forces, plutôt que pour les employer; que pouvant combattre et brûler dabord toute la flotte d*Espagne qui était sur le fer, et dépourvue en ce moment de matelots et de soldats , elle s*était arrêtée à la plage de Santa-Lucia, pour cabaler avec Gennaro Annésé; que Ion ne voyait point l'argent ni les munitions, ni les vivres qu'on attendait de son secours, et que cette étrange conduite devait être plus suspecte qu'agréable au Peuple , qui ne voyait aucun effet de tout ce qu'il s'était promis.

Ces discours , semés adroitement dans tous les quartiers populaires, firent tant d'impression sur ces esprits soupçonneux, légers et crédules, que les Napolitains, qui jusqu'alors avaient désiré si ardemment la venue de l'armée navale de France, commencèrent, à son aspect, à redouter cette puissance qui leur était si nécessaire, et à considérer ce qu'ils en devaient craindre, plutôt que les avantages qu'ils en pouvaient espérer. Ces ombrages changèrent tellement, tout-à-coup, l'esprit de cette populace, qu'elle n'eut plus d'autre pensée que d'élever le duc de Guise dans la suprême dignité, et de former sa République sans avoir recours k personne. Le duc de Guise, étant donc en état de se rendre chef absolu de tout le parti populaire , concerta avec ses amis de quelle sorte il fallait qu'il se gouvernât en cette occasion ; et, en suite des conclusions prises avec eux dans une assemblée, deux députés furent envoyés à Gennaro Annésé , pour lui signifier que le Peuple le

reconnaissant incapable de soutenir le poi.îs des affaires publiques, le destituait de sa charge, et voulait que le duc de Guise gouvernât seul à l'avenir. Quoique Gennaro fût assez informé des cabales que l'on fesait secrètement contre lui depuis quelques jours, ce discours le surprit extrêmement; et, leur ayant répondu qu'il saurait bien maintenir l'autorité que le Peuple lui avait donnée, il monta un peu après à cheval, et se fit voir en plusieurs quartiers, où il tâcha d'émouvoir la populace contre le duc de Guise, disctnt partout que ce Prince voulait usurper le commandement souverain, afin d'introduire l'armée française dans Naples, et lui livrer le royaume. Il employait la même ruse dont ses ennemis se servaient ; mais les esprits étaient déjà préoccupés que c'était lui qui voulait faire entrer les Français dans Naples; et, comme il trouva partout des gens prévenus en faveur du duc, la cavalcade de cet arquebusier ne servit qu'à lui faire voir que l'on se trompe de vouloir fonder un grand dessein sur l'amitié et sur l'estime des peuples.

Cependant le duc de Guise ayant fait convoquer tous les capitaines des quartiers ou des ottines de la ville , dans l'église de San-Lorenzo , leur fit entendre qu'il ne les avait pas appelés pour leur demander l'autorité suprême, puisqu'il lavait déjà en ses mains; mais seulement pour leur dire qu'il voulait être seul obéi et reconnu dans la ville. Ensuite , ayant ordonné que l'assemblée générale ^- 18

du Conseil du Peuple se tînt le lendemain à Sant' Agostino , tous les chefs populaires s'y rendirent dès le point du jour , et , d'un commun consentement, ce Prince fut proclamé duc perpétuel de la nouvelle République; mais la perpétuité fut depuis réduite à sept années, par les articles dressés, sur ce sujet, par la Consulte, à la poursuite de Vincenzo d'Andréa, et de quelques autres amis secrets de Gennaro Annésé, accrédités dans cette Consulte.

On ne saurait figurer combien la populace témoigna de joie en cette proclamation. Le duc , suivi d'un nombre infini de personnes, et particulièrement de Pèpé Palombo, d'Onofrio Pisacano, de Carlo Longobardo , de Mattéo d'Amoré, et de Grazullo de Rosis, qui avaient agi puissamment dans leurs quartiers en sa faveur, fit une cavalcade par toute la ville, en laquelle on entendit plusieurs populaires qui , parmi leurs cris d'allégresse, lui donnèrent le nom de Roi. Il ne s'en faut pas beaucoup étonner; car il est certain que si ce Prince eût voulu prendre alors ce nom, le Peuple le lui eût donné aussi volontiers que celui de duc de la République, qu'il prit en ce jour, avec le titre de défenseur de la liberté de l'Etat.

Je ne doute pas que la postérité n'ait autant de peine à croire cette vérité que plusieurs autres qui ne sont pas moins merveilleuses dans cette histoire : en effet, à examiner les choses suivant

les apparences, il est malaisé de se persuader que cette même populace, qui n'avait appelé ce Prince que dans le besoin qu'elle avait de l'assis^ tance des Français , qu'elle espérait , par son moyen, ait en môme tems rejeté leur secours, et placé ce duc dans la dignité souveraine ; toutefois, si l'on considère bien les motifs particuliers de cette grande et soudaine mutation, on en trouvera cinq qui concoururent à cette action , et qui, se rencontrant tous ensemble, produisirent ce grand effet. Le premier est que le duc de Guise était l'un des princes du monde qui avait les plus beaux talens, et les plus propres à gagner d'abord les cœurs, et que les Napolitains qui ne voyaient presque jamais le bon visage de leurs Vice -Rois ( lesquels ne paraissaient en public qu'avec cet orgueil qui rend leur nation insupportable ) , étaient ravis de voir ce Prince si affable, si caressant, et si populaire, et dont la bonne mine , jointe à l'usage de la langue italienne , avaient charmé d'abord tous ceux qui l'avaient vu ou entendu parler. Le second, que Gennaro Annésé était haï de tout le monde et que de tous ceux qui concoururent à l'élection du duc, il n'y en eut pas un qui ne crût se satisfaire soi-même, en dépossédant ce fuselier de sa charge. Le troisième, que les cappes noires et les autres partisans secrets des Espagnols, qui se trouvaient parmi la populace, s'unirent tous en cette occasion, comme nous avons remarqué, pour empêcher que les Français ne débarquassent

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en corps dans le royaume. Le quatrième, que Vincenzo d'Andréa et tous les autres qui désiraient véritablement la République, appréhendant que les Français ne se rendissent maîtres de Naples, et bientôt après du royaume, furent bien aises d'établir le fondement de leur dessein , par cette élection du duc. Et le dernier, que les commandans de l'armée de France, en demeurant à l'ancre les bras croisés pendant ces agitations, donnèrent lieu au Peuple de croire qu'ils songeaient à cabaler avec Gennaro, plutôt qu'à combattre la flotte d'Espagne, et qu'ils regardaient plus alors leurs intérêts que ceux du Peuple.

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