CHAPITRE III
État de la ville d'Averse. — Progrès du baron de Modène dans son voisinage. — Reddition de cette ville. — Avantages que celle de Naples reçut par cette prise.
Le duc de Guise, à son départ de Giugliano, ayant laissé le baron de Modène pour commander en son absence les troupes de ce quartier, les premiers soins de ce mestre- de -camp-général furent de songer à leur subsistance. Le duc Tavait laissé sans poudre, sans argent et sans pain. Les habitans de ce cazal l'assuraient avec des sermens effroyables qu'ils n'avaient point de blé; il n'osait en faire" la recherche dans leurs maisons, de crainte d'effaroucher les Peuples de la terre de Labour, qui paraissaient si attachés au parti de celui de INapIes. Les troupes criaient famine et menaçaient de se débander et de saccager Griugliano. Dans cette nécessité urgente, le baron envoya chercher dom Andréa Magliolo, curé et chef du Peuple de ce lieu , pour savoir quels riches bourgeois ou manans il y avait en ce cazal , quelles étaient leurs facultés, et comment ils vivaient ensemble. Par les instructions qu'il tirade ce curé.
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il sut dans un moment les noms de plusieurs des plus aisés, et les démêlés qu'ils avaient les uns avec les autres. 11 profita de cette connaissance , et leur fit croire qu'il avait su par leurs ennemis, qu'il leur nomma, quelle quantité de blé ils avaient caché , et en quels lieux; de sorte qu'ils lui en firent l'aveu, et, pour éviter l'afiront de les voir prendre malgré eux, ils lui en fournirent assez pour nourrir ses troupes jusqu'à la prise d'Averse.
Ayant pourvu , par ce moyen , à leur subsistance, il appliqua toutes ses pensées et tous ses soins à renfermer la INoblesse dans Averse, afin de la contraindre d'en sortir, et de lui abandonner cette place , Jugeant que le plus grand service qu'il pouvait rendre au duc de Guise et au Peuple de Naples, était d'acquérir une ville de cette importance , et dans laquelle tous les blés de la campagne de Labour avaient été transportés pour la subsistance des troupes de la Noblesse : mais cette entreprise lui parut si grande et si difficile, qu'il fut plusieurs fois sur le point de la quitter, et de chercher quelque autre voie pour avoir des vivres. Cette ville est l'une des plus fameuses du royaume ; elle est située entre Naples et Capoue , au milieu d'une grande et fertile campagne, et environnée d'un grand nombre de cazals riches et fort peuplés, qui dépendent d'elle. Le général Tuttavilla y était alors avec une partie de la INoblesse, laquelle, dans la consternation où l'arrivée de l'armée navale de France avait
réduit les Espagnols , fesait fort bonne mine, et tâchait de leur faire croire qu'il n'y avait rien qui fût capable d'ébranler sa fidélité, ni de la détourner du service qu'elle devait au Roi Catholique. Les Espagnols feignaient de le croire, quoique la défiance, si naturelle à cette nation, leur fît appréhender qu'elle ne leur tournât le dos aux premiers progrès des Français. Il y avait peu d'apparence que le baron de Modène pût forcer cette Noblesse à quitter Averse, où elle était avec plus de quatre mille chevaux, ce baron n'ayant pas des forces capables de bloquer entièrement cette ville, et ne pouvant départir ce peu qu'il en avait dans les cazals circonvoisïns sans s'affaiblir extrêmement, et sans s'exposer à voir enlever des quartiers à tous momens. Ce qui lui fesait le plus de peine, était la situation de tous ces lieux, qui, se trouvant sans murailles, et avec plusieurs grandes et larges avenues, paraissaient d'une grande garde et très-malaisés à défendre ; mais comme l'art de la guerre est semblable à celui du jeu, où il faut souvent donner quelque chose au hazard , le baron de Modène voulut éprouver sa fortune. Pour ce dessein, il s'empara des lieux les plus proches de Giugliano, de Sant- Anlimo et de San-Gpriano, où ses troupes étaient logées, et il fut si heureux dans ces commencemens, qu'il se saisit de trois cazals dans un même jour, après une légère résistance : aussitôt qu'il s'en fut rendu maître , il employa les habitans et même les soldats, à clore toutes les avenues de
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ces cazals par de bons retrancliemens , et ce soin ne lui fut pas inutile; car le lendemain au matin la cavalerie d'Averse les attaqua l'un après Tautre, mais avec plus de honte que d'avantage, ayant été forcée de se retirer après quelques heures de combat.
Cet heureux succès augmentant le désir qu'avait le baron de poursuivre cette entreprise , il profita des faveurs de sa fortune et de la confusion des ennemis ; et gagnant tous les jours peu à peu le terrain, il s'empara, de cette façon , en moins de deux semaines, de vingt-quatre cazals qui serraient Averse de si près, que ses troupes étaient logées presque au pied de ses murailles.
11 fit ces progrès pendant le tems que le duc de Guise travaillait à Naples pour l'établissement de sa nouvelle dignité , et que l'armée navale de France était dans le golfe. Il n eut pas peu d'inquiétudes durant cet espace de tems, à cause des secrètes pratiques que fesaient, parmi les troupes, quelques confidens de Gennaro Annésé , qui , fesant courir mille bruits fâcheux pour décréditer le duc de Guise , fesaient craindre à ce mestre- de -camp -général quelque soulèvement dans son camp. Ce qui le confirma le plus dans cette appréhension , fut que quelques jours après le départ du duc, Andréa Rama, capitaine de cavalerie, le vint avertir qu'il y avait quatre compagnies d'infanterie qui s'étaient soulevées contre leurs capitaines, et qui, après les avoir fort maltraités, s'étaient saisis d'un poste qui regardait
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les ennemis, et prétendaient de s'y défendre au cas qu'on les voulût punir. Le baron fut assez embarrassé, craignant la suite d'une action de cette sorte, dans un tems où il avait autant à craindre les amis que les ennemis. Il eut assez de peine à se résoudre dans une de ces conjonctures où la sévérité et la tolérance étaient également dangereuses. D'aller à eux avec des forces, c'était les pousser dans le dernier crime , par la peur d'en être punis ; et il était assez périlleux d'entreprendre cette action à la vue des ennemis. D'y aller seul , c'était se mettre à la merci de ces mains fraîchement trempées dans le sang du prince de Massa. De tolérer cette mutinerie , c'était se rendre méprisable, et établir rimpunité dans des lieux où la discipline châtie les moindres offenses par une peine capitale ; mais le teuis ne lui permettant pas de tant consulter, il se résolut de se servir du caractère qu'il portait, quoique faiblement imprimé dans ces esprits si peu disciplinés. Il sortit donc de chez lui sans être suivi que de trois de ses amis, et de ses eslaffiers, et quoiqu'il trouvât en chemin les élus du Peuple du lieu , qui firent tout ce qu'ils purent pour l'empêcher de passer outre, et qui l'assurèrent que les mutinés disaient tout haut, que si le baron y allait, ils lui feraient sauter la tête, il ne laissa pas de continuer sa route. Etant arrivé dans le poste où étaient ces séditieux, il trouva à l'entrée deux sentinelles qui firent mine de souiller leurs mèches pour l'arrêter, mais qui je-
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tèrent leurs mousquets par terre^ et se mirent a fuir dès qu'ils le virent s'avancer à eux Tëpée à la main. Il les suivit de si près, qu'entrant aussitôt qu'eux dans une grande basse-cour pleine de soldats armés , l'étonnement de voir leur mestrede- camp -général, quand ils s'y attendaient le moins, les surprit si fort, que mettant tous les armes bas, et criant merci, ils montrèrent au baron, un grand jeune homme assez bien fait, et lui dirent que c'était l'auteur de cette mutinerie. Le baron, le saisissant par les cheveux qu'il avait fort longs, commanda qu'on fît promptement venir un confesseur et un bourreau , et après avoir pardonné aux autres ensuite d'une petite remontrance, il ordonna à Bernardo Spirito , auditeur-général de l'armée, de faire pendre ce jeune homme. Croyant avoir ainsi satisfait à tout ce qui se pouvait désirer dans une conjoncture délicate, il reprit le chemin de son quartier, où il fut à peine arrivé qu'on le vint avertir que deux cavaliers de ses troupes avaient enlevé le le prisonnier des mains de la justice , au point qu'on Fallait faire mourir. Cette insolence le fâcha: et, st tournant vers quantité d'officiers qui étaient alors auprès de lui, il dit tout haut qu'il serait bien aise qu'on courût après, et qu'il récompenserait fort bien ceux qui les pourraient ramener. Aussitôt quelques-uns montèrent à cheval, et sachant qu'ils avaient pris la fuite avec le condamné en croupe, du côté des ennemis, Andréa llama les suivit avec tant de diligence, qu'il les
joignit à un demi-mille d'Averse, et les ramena tous trois au baron, qui l'ayant hautement remercié et récompensé sur-le-champ de ce service, fit pendre celui qui avait été condamné, et passer par les armes l'un des deux déserteurs, après avoir fait grâce à l'autre.
Cette action, quoirru'assez inconsidérée, réussît toutefois si heureusement, et accrédita sii fort le baron de Modène , que le général de l'armée la plus obéissante et la mieux disciplinée du monde , n'est pas plus craint , ni plus absolu qu'il le fut depuis de ses troupes. Cela lui a fait dire plusieurs fois, qu'il n'y a point de nation plus capable de discipline que la napolitaine ; et qu'un commandant qui la sait conduire, et ménager son cœur, s'en peut servir avec autant de gloire que d'utilité.
On peut juger, par toutes ces choses, de l'état fâcheux où devait être l'esprit du baron de Modène : mais ces inquiétudes n'étaient rien à l'égard de celles que lui causaient les aflfaires de Naples , où il voyait le duc de Guise s'élever dans un poste véritablement éminent et glorieux, mais sans autre appui que la voix d'un Peuple si inconstant et si inhumain. Il considérait avec une affliction inconcevable ces ombrages et ces soupçons, qui, s'augmentant d'heure en heure entre lui et les chefs.de l'armée de France, détruisaient cette intelligence si nécessaire pour la gloire de sa nation, pour le bien et le repos de ce Prince. Il songeait à mille accidens aussi 2. 2 1
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funestes qu'irrémédiables, que le retour de l'armée navale causerait dans la ville et dans le royaume. Il prévoyait que ce Peuple, lequel avant que de lavoir, l'avait désirée et qui la craignait en la voyant, pourrait bien, ne la voyant plus, la souhaiter de nouveau, par la môme nécessité qui l'avait contraint tant de fois d'implorer son secours, et que les misères, qui ne cesseraient point, étant plus persuasives qu'une crainte déjà passée, le pourraient porter non -seulement à regretter la retraite de cette armée, mais encore à s'en prendre à ceux qu'il croirait en être la cause. Aussitôt que le duc de Guise eut été proclamé duc de la République, il en donna avis au baron, qui, ayant fait part de cette nouvelle aux principaux officiers de l'armée, fit chanter le Te Deum dans l'église de Giugliano, et commanda que l'on fît des feux de joie par tous les quartiers occupés par les troupes populaires. Il eût bien voulu faire un tour à Naples , pour faire ses complimens sur ce sujet à ce Prince , et tâcher aussi de trouver quelque expédient pour renouer l'intelligence qui semblait tendre à la rupture entre lui et les commandans de l'armée navale; mais il n'en put jamais obtenir la permission du duc, lequel lui manda positivement qu'il ne partît point du quartier, et qu'il travaillât incessamment à presser la ville d'Averse, pour contraindre la Noblesse de la quitter , puisque c'était le service le plus utile qu'il pourrait jamais rendre à INaples.
Cet ordre, si précis, obligea le baron à tourner
toutes ses pensées à la prise de cette ville qu'il bloquait insensiblement , sans que les ennemis l'en pussent empêcher. Le général Tuttavilla connaissant que les fourages manquaient à sa cavalerie, et qu'elle ne pouvait presque plus sortir en campagne pour en chercher, à cause que tous les passages étaient occupés par le baron de Modène, ne manqua pas de donner avis au Yice-Roi de la nécessité où il était, et lui manda expressément plusieurs fois que la perte de toute la cavalerie qu'il avait, était inévitable, s'il n'abandonnait cette place,' ou s'il n'était promptement secouru d'un bon nombre d'infanterie, capable de la soutenir, et de lui donner le moyen de forcer quelques quartiers populaires, pour ouvrir la voie des fourages qui lui étaient si nécessaires : mais le duc d'Arcos se trouvait si embarrassé par l'aspect de l'armée de France , qu'il ne lui répondait autre chose sinon qu'il le conjurait d'avoir un peu de patience, et qu'il lui donnerait bientôt tous les ordres de ce qu'il avait à faire, ou un secours considérable. Ces réponses ne satisfesaient pas ce général , qui , de jour en jour, se voyait serré de si près, qu'enfin il ne lui restait de libre que l'issue du côté de Capoue, toutes les autres lui ayant été fermées par le baron de Modène, lequel encore était sur le point de se saisir de Tévérola et de Ténéralaccio, ce qui lui eût donné le moyen de couper entièrement le passage d'Averse à Capoue, et d'ôter toute espérance de retraite à la cavalerie assiégée , quand
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]a Fortune ouvrit une voie au baron pour le faire arriver plutôt au but où tendaient ses desseins.
Le quatrième jour de Janvier, étant vers le soir à rentrée de son quartier , du côté qui regardait le chemin d* Averse, deux hommes à cheval, fort bien montés et bien faits, y arrivèrent ; ils mirent pied à terre pour le saluer, et lui dirent qu'ils venaient d'Averse, et que le désir de servir le Peuple sous son commandement, les avait obligés de quitter le parti d'Espagne, pour lui venir offrir leurs services. Le baron les reçut fort civilement, et les ayant assurés que le Peuple , aussi bien que lui en son particulier, reconnaîtrait leur zèle , il leur demanda des nouvelles de ce qui se passait dans Averse; ils ne lui en dirent que de générales qu'il savait par les espions qu'il avait dans cette ville, et qui, tous les soirs, lui rendaient compte de tout ce qu'ils avaient appris pendant le jour. Comme il n'épargnait rien pour cette sorte de gens, les plus nécessaires et les plus utiles que puisse avoir un commandant, il était averti ponctuellement de toutes les choses qui se passaient parmi les ennemis. Le soir même, un de ces espions, qui était un jeune clerc de Sant-Antimo, de l'âge de vingt ans, mais très- adroit pour ce métier, lui venant rendre compte de sa journée, lui dit, entre plusieurs autres choses, qu'une femme de sa connaissance l'avait assuré qu'il y avait deux fameux bandits , dont l'un s'appelait l'Abbaté Tonno, qui étaient sortis de la ville pour se rendre en son camp, dans le dpssein de
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le tuer, et d'aller porter sa tête au Vice-Roi, qui leur avait fait promettre une grande récompense au cas qu'ils en vinssent à bout. Cet espion lui figura si naïvement ces deux hommes, que le baron ne put douter que ce ne fussent ceux qui s'étaient venus rendre à lui. Le lendemain il demanda au mestre-de-camp Calco, auquel il avait beaucoup de confiance , pour le zèle ardent que cet oiEcier montrait avoir pour sa patrie, s'il ne connaissait point ces deux hommes : il lui répondit qu'il n'en savait autre chose sinon que c'étaient des gens qui avaient été quelque tems au service du duc de Matalone, et que l'un des deux s'appelait l'Abbaté Tonno , qui avait été autrefois officier dans la nonciature. Le baron lui communiqua l'avis qu'on lui avait donné , ce que le Calco crut fort facilement, et dit au baron qu'il les fallait faire saisir pour leur faire confesser leur dessein, et les faire pendre : mais le baron lui repartit qu'il prétendait s'en servir fort avantageusement, et pria le Calco de n*en rien témoigner à personne. Ces gen^ l'ayant abordé un peu après, il donna ordre à quelques officiers qu'il avait à l'entour de lui de se tenir près de sa personne , et d*avoir toujours les ieux sur eux ; puis les tirant un peu à l'écart auprès d'une fenêtre de sa chambre, il leur dit, après leur avoir fait beaucoup de caresses, qu'il jugeait: parleur seul aspect qu'il pouvait prendre une entière confiance en eux; qu'il souhaitait qu'ils le servissent dans une secrète entreprise, très-glorieuse pour
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le parti, et qu'il leur donnerait à chacun une compagnie de' cavalerie dans les nouvelles levées qu'il allait faire. Ces gens répondirent à ses caresses et à ses offres par des paroles pleines de reconnaissance, et lui protestèrent qu'ils le suivraient par tout le inonde, et qu'ils mourraient mille fois pour lui. A ces mots il les embrassa , et leur demanda, fort familièrement, s'ils avaient apporte quelque argent pour leur première subsistance, et leur en offrit, dont ils le remercièrent, et l'assurèrent qu'ils en avaient assez pour attendre les emplois qu'il leur fesait espérer. Deux jours après, dès le matin, le baron de Modène donna des ordres secrets pour que toutes les troupes de Giugliano, de Sant-Antimo et de San-Cipriano fussent en état de marcher sur le soir, environ les trois heures de nuit, et, sans affectation, donna ces ordres en présence de ces deux hommes. L'après-dinée il les fit appeler dans sa chambre, où il était environné d'un bon nombre de ses amis, et, les tirant à part, il leur dit tout bas qu'il avait une intelligence avec la populace d'Averse , laquelle, le même jour, environ le minuit, se devait saisir de la porte qui regardait Capoue, pour la lui livrer; qu'à ce sujet il avait ordonné que toutes les troupes de ses quartiers fussent prêtes à marcher pour entrer dans cette place, et que, par l'accord fait avec cette populace, il était arrêté de faire passer par le fil de l'épée toute la Noblesse qui était alors dans la ville, sans donner quartier à personne. Ils pâlirent à ce discours ; mais
le baron feignant de ne s'en point apercevoir, continua toujours, leur disant ensuite qu'il les priait de se tenir prêts pour l'accompagner, afin ' qu'en entrant dans la ville ils pussent indiquer particulièrement les maisons des principaux de la iNoblesse, dont il voulait venger le Peuple. Ces deux hommes, à demi morts, lui répondirent qu'ils ne manqueraient pas de le servir, dans cette occasion, de tout leur possible; et les ayant encore entretenus quelque tems de toutes ces choses, il les congédia en les priant de ne pas manquer de se rendre auprès de lui vers l'entrée de la nuit. Tout cela réussit aussi heureusement que le baron de Modène se l'était imaginé; car ils furent à peine sortis de sa chambre , qu'ils allèrent monter à cheval le plus secrètement qu'ils purent , et sortirent de Giugliano , où ils ne parurent plus. On a cru, par ce qui arriva ensuite, qu'ils allèrent, en toute diligence, donner avis de cette entreprise à don Yincenzo di Tuttavilla; que ce général, sur le rapport de tout ce que le baron de Modène leur avait dit , et des ordres qu'il avait donnés pour la marche de toutes ses troupes, y ajouta aisément foi, étant déjà persuadé que la populace d'Averse était fort mal intentionnée pour la Noblesse , et qu'elle avait une secrète correspondance avec les Napolitains soulevés : de sorte qu'après avoir communiqué cet avis aux principaux seigneurs qui se trouvaient alors dans la ville , il fit sonner à cheval à la sourdine , et délogea de cette place un peu.
devant le minuit, avec toute la Noblesse et toute sa cavalerie , pour se retirer à Capoue. Cette retraite se fit avec tant de précipitation et de desordre, qu'il y a beaucoup d'apparence que si le baron de Modène Teût pu prévoir, il eût défait fort facilement toute cette armée, sans courir beaucoup de danger; mais l'obscurité de la nuit couvrant la honte de cette action , déroba cette gloire à ce mestre- de -camp -général; car, quoiqu'il se fût bien imaginé que le retour de l'Abbaté Tonno et son compagnon dans Averse pourrait obliger la Noblesse de quitter la place, pour ne se voir pas exposée à la fureur de la populace d'Averse et de Naples jointes ensemble , il ne s'était pu figurer que cette retraite dût être si prompte ni si honteuse. Il avait résolu d'aller occuper, dès le point du jour, le reste des cazals qui pouvaient faire l'entier blocus de cette place; mais il ne fut pas en cette peine, car il sut de grand matin par un de ses espions, arrivé dans son camp en grande hâte , que don Vincenzo di Tuttavilla avec toutes ses troupes en était délogé avec une grande précipitation, et qu'il avait pris la route de Capoue. Cet avis lui fut confirmé un peu après par plusieurs habitans de la ville , qui le vinrent trouver pour lui dire que la Noblesse s'était retirée par le défaut des fourages : mais qu'elle avait précipité sa retraite sur l'avis que le général avait eu que l'armée du Peuple la devait attaquer par la porte de Capoue, à la faveur d'une intelligence.
A cette nouvelle, le baron de Modène crut qu'il ne devait pas retarder d'entrer dans la ville , de peur que les ennemis, mieux instruits, ne retournassent sur leurs pas, ou que même les habitans ne lui en fermassent les portes, dans l'espérance de quelque secours. Il commanda aussitôt, que toutes les troupes marchassent, et, un peu après le soleil levé, il entra dans Averse avec toute son armée, la fesant demeurer en bataille jusqu'à ce qu'il en eût occupé tous les postes par où les ennemis le pouvaient attaquer. Il fut reçu avec une grande joie de la populace , et assez bien , en apparence , de plusieurs gentilshommes de la ville , qui y étaient demeurés, et alla ensuite à l'église cathédrale où il fit chanter le Te Deum solennellement par deux chœcrs de musique, pour rendre srrâces à Dieu de cet heureux succès.
On a parlé si diversement de la prise de la ville d'Averse, que je crois être obligé d'en rapporter ici quelque chose, pour satisfaire à ce que je dois à la vérité de l'histoire. Il y a eu des gens qui ont dit que cette retraite que la Noblesse fit d'Averse , avait été volontaire, suivant la parole que le duc d'Andria avait donnée au duc de Guise dans leur conférence aux Capucins, près de Giugliano; que tout le corps de la Noblesse se retirerait dans ses terres, et laisserait aux Espagnols le soin de la défense de l'État ; mais cette opinion est combattue de trois raisons assez solides : la première, que c'est imposer une tache à l'honneur du duc d'Andria, que 4e dire qu'il se fût engagé au duc de
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Guise de cette sorte, vu môme que quand il eût eu cette pensée, il n eût pu répondre de tous les autres, dont plusieurs étaient divisés entre eux par les querelles et les jalousies qui régnent dans leurs familles depuis tant de siècles. La seconde, qu'il y a peu d'apparence que la Noblesse, qui dans ces révolutions a fait tout son possible pour témoigner aux Espagnols qu elle avait embrassé leur cause avec autant de fidélité que d'ardeur, eût voulu se détacher de leurs intérêts, trois ou quatre jours après la retraite de Tannée navale de France, c'est à dire, dans une conjoncture favorable aux Espagnols, et qui leur pouvait faire espérer que la France, abandonnant Naples , laissait toute la populace à leur merci. La dernière est que si le départ d'Averse eût été concerté depuis si long-tems, don Vincenzo di Tultavilla, ne se fût pas retiré dans la confusion et dans le désordre qu'on remarqua dans sa retraite, laquelle fit juger à tous qu'elle procédait d'un motif tout nouveau et imprévu, et non pas d'une cause mûre, délibérée et arrêtée.
Il y en a eu quelques autres qui n'en ont parlé qu'en passant, et qui ont dit seulement, que don Vincenzo di Tuttavilla avait abandonné Averse, comme si la chose eût été de fort petite conséquence. Mais la disgrâce de ce général qui fut ensuite destitué de son emploi, et les avantages signalés que la ville de Naples reçut de cette prise, firent assez bien connaître qu'elle était de grande importance, et que dans l'état où étaient les af*
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faires des Napolitains, au moment de cette retraite du Tuttavilla, le Peuple ne pouvait souhaiter un plus grand avantage que celui que lui procura la prise de cette ville. En eifet, la famine était aussi grande alors dans Naples, que quand le duc de Guise y fut appelé par le Peuple; les munitions de guerre y manquaient aussi bien que les vivres. Cette armée française, qui jusqu'alors avait entretenu les espérances des Napolitains par l'attente de son secours , les leur avait fait perdre toutes par son retour à Toulon. Tous les cazals du voisinage avaient peine à subvenir à leur propre besoin et à la subsistance des troupes qui étaient en campagne; et le Peuple, qui avait vu partir l'armée navale sans regret, commençait à s'en repentir, et à murmurer, tant par cette inconstance générale, qui fait que la plupart des hommes n'envisagent toutes les choses que suivant l'utilité présente , que par l'instigation des partisans de Gennaro Annésé, lesquels disaient tout haut : que le changement du Gouvernement n'en avait changé que la face; que le duc de Guise avait bien songé à se faire proclamer duc de la République, mais non pas à faire cesser les misères qui affligeaient la populace; que bien loin de faire venir, pour son soulagement, ce million d'or offert et promis tant de fois, il était cause qu'une armée venue pour le secourir et pour finir toutes ses disgrâces, s'en était retournée sans rien faire; que son aveugle ambition l'avait obligé de rompre entièrement avec la France, laquelle abandonnait le Peuple dans le
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plus' déplorable état où il pouvait jamais être réduit; qu'il ne fallait plus attendre ni secours, ni protection du côté des Français, après les avoir traités avec tant de mépris et avec tant de défiances ; que pour l'intérêt d'un Français, qui n'avait apporté à Naples que son ^pée, cette ville perdait tous les avantages qu'elle pouvait retirer de la France; qu'il faudrait donc , à l'avenir, que pour le faire Roi de Naples, le Peuple n'eût pas seulement à combattre les Espagnols, mais encore la famine et tant d'autres nécessités qui l'accablaient de toutes parts, et qui étaient d'autant plus grandes et plus fâcheuses qu'on n'y voyait point de ressource.
Cesdiscours étaient écoutés par cette pauvre populace qui souffrait extrêmement , et par les cappes noires, surtout par ceux qui avaient contribué à l'élection du duc, pour mieux servir les Espagnols et pour empêcher que l'armée de France ne prît terre à Naples. Comme l'intérêt des Espagnols les avait alors obligés de travailler à l'élévation de ce Prince, ce même intérêt les conviait, après la retraite de cette armée, de concourir à sa ruine et à sa chute, persuadés que les Français, qui étaient dégoûtés du Peuple et du duc, ne reviendraient plus à leur secours. Enfin ce Prince était menacé, en cette conjoncture , d'une grande et prompte disgrâce, si la prise d'Averse n'eût, par un bonheur imprévu , changé tous les secrets murmures des Napolitains en acclamations et en actions de grâces, pour l'abondance des munitions et des vivres qui parut peu de jours après dans Naples.
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