‹ Mémoires du comte de Modéne sur la révolution de Naples de 1647 [microform]Chapitre 75 sur 100 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Soins que prit le baron de Modène après son entrée dans Averse. — Arrivée du duc de Guise dans cette ville. — Retour de ce Prince à Naples. — Réjouissances publiques qui s*y font pour la prise d'A?erse.

Aussitôt que le baron de Modène eut appris que le général Tuttavilla s'était retiré d'Averse , il dépêcha Philippo Prignano , commissaire -général de la cavalerie, à Naples, pour en donner avis au duc de Guise , et pour lui dire qu'il eût bien Toulu que ce Prince fût entré le premier dans cette place, à la tête de son armée; mais que, dans la peur qu'il avait que la Noblesse , mieux informée, n'y retournât, ou que les habitans, flattés de l'espérance d'un prompt secours, ne se missent sur la défensive, il avait cru être obligé de monter à l'heure même à cheval, et d'aller prendre possession de cette place si importante. Le Prignano étant parti, le baron de Modène commanda au Gaétano, son secrétaire, de faire imprimer plusieurs ordres et bans pour les faire afficher à tous les carrefours de la ville d'Averse , pour défendre que l'on ne fît aucuns actes d'hostilités dans cette place , à peine de la vie , avec ordre à tous les habitans ou autres qui auraient sujet de se plaindre

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de ses troupes, de s'adresser à Bernardo Spirito, auditeur-général de Tannée, pour en avoir satisfaction. Le baron étant ensuite entré dans la ville , et, après avoir entendu chanter le Te Deum, fit publier à son de trompe les mêmes bans, y ajoutantencore celui de la défense d'en faire sortir des grains ou des munitions sans son ordre exprès, à peine de confiscation et de la vie. Cela fait, il députa trois commissaires, qui avec son secrétaire firent une prompte et exacte perquisition de tous les grains de la ville , dans laquelle la Noblesse avait ramassé tous ceux qu elle avait pu enlever de toute la Terre de Labour. Vers le soir, Philippo Prignano revint de Naples, et après avoir dit à haute voix au baron, que le duc de Guise avait reçu la nouvelle de la prise d'Averse avec une joie indicible, et que tout Naples en témoignait une allégresse si grande, que toutes les cloches des églises carillonnaient, et que chacun se préparait à faire de grands feux de joie , il lui dit à l'oreille , que lorsqu'il avait donné cette nouvelle au duc, ce Prince l'avait écoutée avec un visage fort froid , et lui avait répondu qu'il n'avait pas été malaisé au baron de prendre une place que l'ennemi avait quittée; que ce discours l'avait fort surpris, ne s'étant point attendu à une réponse de cette sorte; et qu'il avait reparti au duc, qu'il avait toujours oui dire que l'art de la guerre consiste à venir à bout heureusement d'une entreprise, qu'il était plus glorieux au baron d'avoir fait fuir la Noblesse sans la combattre, que de l'avoir obligée à cette

retraite par la force, et en prodiguant le sang de ses soldats ; et que le procédé de ce Prince lui avait fait appréhender qu'il n'eût quelque jalousie de la gloire que le baron avait acquise en cette occasion. Le baron en l'interrompant lui répondit que cela ne l'étonnait point, sachant bien que l'âme du duc n'était pas capable de concevoir de jalousie des actions d'une personne qu'il savait être toute à lui, et laquelle n'avait point d'autres pensées que pour sa gloire et pour son bien , et qu'il attribuait la froideur et la sécheresse de sa réponse à son humeur, que l'état des affaires présentes rendait souvent un peu chagrine.

Philippo Prignano, sans oser approfondir davantage cette matière, témoigna de croire ce que lui dit le baron, lequel le congédia ensuite, sans lui faire paraître le déplaisir secret qu'il avait de la réponse de ce Prince, qu'il n'eut pas grande peine à croire, connaissant l'humeur variable et ombrageuse de cet esprit obsédé continuellement d'Agostino Mollo et du Liéto , ennemis couverts du baron. Quoique cette affliction fût sensible, elle ne l'empêcha pas d'agir et de donner tous ses soins au bien public, auquel il s'était si fortement attaché, se persuadant qu'il acquerrait au moins de la gloire dans ses travaux; s'il n'y pouvait acquérir d'autre avantage. Afin donc de profiter du tems, et de la consternation que la retraite des troupes de la Noblesse causait parmi les ennemis, il s'appliqua en même tems à deux choses ; l'une à avancer ses progrès dans la Terre de Labour, et à investir Capoue du côté du chemin

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d'Averse , Tautre à mettre cette place en état de ne craindre point les surprises, par les réparations qu'il fit faire à plusieurs endroits des murailles fort faciles à escalader, et à d'autres où il y avait des ouvertures fort grandes et fort basses, par lesquelles un homme ppuvait entrer fort aisément.

Le jour suivant, deux bourgeois de Naples l'abordèrent comme il sortait de chez lui pour aller entendre la messe, et lui présentèrent une lettre d'Agostino de Liéto, par laquelle il le priait de laisser prendre à ces bourgeois la quantité de blés qu'ils jugeraient nécessaire pour la subsistance des gardes du duc de Guise, dont il était capitaine. Le baron, après l'avoir lue, leur demanda quelle quantité de grains ils désiraient avoir, sur quoi ayant répondu qu'il leur en fallait cinq cens tomolo ( qui est une sorte de mesure dont on se sert en ce royaume pour toutes sortes de grains ) , le baron connaissant que c'était dés marchands de blés, qui voulaient faire leurs affaires sous ce prétexte, leur dit en souriant, que s'il fallait que tout le Peuple de Naples en prît autant à proportion, il n'y en aurait plus dans deux jours, et qu'il les priait de dire au capitaine des gardes qu'il ne laisserait pas sortir un grain de blé de la ville sans un ordre exprès du duc de Guise. Il employa toute cette journée à faire divers réglemens pour l'avantage et pour le repos des habitans, et fit travailler aux réparations des murailles de la ville, avec toute la diligence possible. Il fut averti, sur le soir, que le duc de

Guise y viendrait le lendemain au matin, ce qui lui donna bien de la joie, espérant que, par ce moyen, il le pourrait entretenir et dissiper tous les ombrages que son éloignement et les mauvais offices de ses jaloux et de ses ennemis entretenaient dans son esprit. Il alla recevoir ce Prince à une demi-lieue d'Averse , avec toute sa cavalerie, laquelle était alors bien montée et en bon ordre; et, dès qu'il fut à trente pas du duc, il mit pied à terre avec tous les principaux officiers qui l'accompagnaient pour aller saluer ce Priace, qui marchait sans autre suite que la compagnie de ses gardes. Le duc lui fit un assez bon accueil, et, après être monté à cheval, il tâcha de lui rendre compte, en marchant, du succès de la prise de cette ville. Il en fut écouté assez paisiblement quoiqu'avec beaucoup de froideur et sans aucune de ces marques d'estime et d'amitié qu'il avait accoutumé de trouver sur son visage, et qui charmaient si fort son cœur.

Le baron cessant de parler, et voyant que le duc ne lui disait plus rien, se recula, et se mit à la droite d'Agoslino di Liéto, qui le suivait immédiatement , lequel , avec une arrogance extrême, lui dit, à demi bas, qu'il s'étonnait de ce qu'il lui avait refusé les blés qu'il avait demandés; le baron lui répondit d'un ton assez haut pour se faire entendre du duc, qu'il n'avait fait que son devoir, et qu'il n'en laisserait jamais sortir sans le su et sans Tordre de ce Prince, particulièrement pour la quantité qu'il lui avait fait demander ; le â U2

duc alors, tournant la tête, lui demanda ce que c était, ce qui l'obligea de le lui dire, et de lui faire considérer que si les grains qui se trouvaient dans cette ville n'étaient bien ménagés, ils serviraient à satisfaire l'avarice des particuliers qui voudraient en faire commerce dans Naples, plutôt qu'à subvenir aux nécessités publiques : qu'il lui semblait qu'il en fallait faire porter une partie dans les greniers de Naples, et conserver l'autre dans Averse, pour la subsistance des troupes; qu'ainsi il y aurait moyen de chasser la famine de cette ville et de la campagne pour un long espace de tems. Le duc lui répondit qu'il avait raison ; mais ce fut avec un visage si ému , que le baron reconnut bien qu'il n'avait pas pris plaisir au démêlé qu'il avait eu avec son capitaine des gardes, lequel s'était si bien emparé de l'esprit et du cœur de ce Prince , qu'il le possédait absolument et à son gré. En effet, depuis ce moment, le duc ne regarda plus le baron de bon œil, et ne lui dit pas un seul mot dans tout le reste de leur marche, qui finit à la porte de l'église cathédrale d'Averse , où tout le chapitre en corps vint recevoir ce Prince avec toutes les cérémonies accoutumées, et les devoirs qu'on rend aux Vice-Rois en pareilles occasions. Après y avoir entendu la messe, accompagnée de plusieurs motets chantés par deux chœurs de musique, il se retira au palais épiscopal, où le baron lui avaitfait apprêter àdîner , et où toute la Noblesse et la principale bourgeoisie d'Averse le vintsaluer. Il les reçut fortcivilement, et s'entretint

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environ deuxheuresaveceuxaprèsson dîner, évitant les occasions de parler au baron de Modène, qui fesait tout son possible pour l'aborder, et pour lui parler en particulier ; mais étant prêt de monter à cheval, pour s'en retourner à Naples, il appela le baron devant tout le monde qui l'environnait, et lui dit, avec un visage fort altéré, qu'il avait appris que ses troupes en entrant dans cette ville l'avaient saccagée impunément, et qu'il avait eu tort de souffrir que l'on traitât de cette sorte une ville qui lui avait ouvert si librement ses portes. Le baron , surpris de ce discours si peu attendu , lui répondit, que bien que par le droit de la guerre il eût pu faire piller Averse, puisqu'il l'avait prise sans composition , et qu'il s'en était saisi au même instant que les ennemis l'avaient abandonnée, sans que les habitans fussent en état de lui en défendre l'entrée, il avait pourtant défendu le pillage, comme il paraissait encore par ses bans imprimés et affichés aux carrefours et aux portes des églises; qu'il n'y avait point d'habitant qui pût se plaindre avec justice que l'on lui eût fait aucun tort ; qu'il n'avait été fait de plainte , depuis son entrée dans cette ville, que contre deux soldats du régiment de Jacomo Rosso, qu'il avait fait arrêter, et auxquels l'auditeur-général fesait le procès, pour quelques hardes qu'ils avaient enlevées d'une maison. Le duc l'interrompit avec une aigreur extraordinaire , qui montrait bien qu'il cherchait des matières pour le fâcher, et lui dit qu'il voulait que ces deux soldats fussent

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tout-à-l'lieure pendus : le baron lui répondît, que l'auditeur -général était là présent, et que c'était à lui de les faire mourir s'ils le méritaient par leur procès. Le duc, au lieu de s'adresser à l'auditeur-général, dit au baron qu'il voulait qu'il les fît pendre sur-le-champ, et qu'il désirait faire un exemple de ces gens, pour intimider les autres, et, par ce moyen , les empêcher de piller; il réitéra tant de fois la même chose, que le baron ne put s'empêcher de lui répartir qu'il n'était pas bourreau pour les aller pendre, et qu'un mestrede-camp-général n'avait point de pouvoir où élaît son généralissime et le duc de la République. Ce Prince alors, le regardant de travers, lui répliqua qu'il parlait bien haut, et qu'il saurait bien l'abaisser comme il avait su l'élever. A ces mots, cet infortuné gentilhomme lui répondit avec toute la modestie et tout le respect imaginables, qu'il s'étonnait de se voir traiter de cette sorte, par un Prince auquel, aux dépens de son bien et au péril de sa vie, il avait fait paraître qu'il avait quitté toutes choses pour s'attacher à lui ; qu'il ne l'avait point tiré de la boue ni de l'hôpital, quand il l'avait approché de sa personne, étant entré dans son hôtel , non pour y chercher un refuge et pour être à couvert de ses créanciers , ou de ses ennemis; mais seulement pour être près d'un Prince qu'il estimait et qu'il aimait uniquement; que s'il avait pris la charge de mestrede-camp-général , il ne l'avait fait que pour satisfaire au zèle qu'il avait pour lui, et non pas à son

ambition ; qu'il venait de lui en donner des témoignages signalés, à la vue de toute l'Italie, en le rendant maître d'une place de cette importance, qu'il avait prise malgré toute la Noblesse du royaume , à la tête de plus de quatre mille chevaux, quoiqu'il n'eût qu'une poignée d'hommes , sans argent, sans poudre et sans pain; et qu'après un si grand service , il serait ravi de quitter cet emploi et de se retirer chez lui, avant que l'effort de l'orage dont il se voyait menacé , l'accablât malheureusement. En fmissant ce discours, il présenta sa canne au duc pour marque qu'il lui remettait le commandement qu'il avait; mais le duc, en la refusant, lui répartit qu'il la gardât, et qu'il saurait bien châlier ceux qui perdraient îe respect qui lui était dû; et aussitôt il monta à cheval, pour s'en retourner à Naples.

De figurer ici l'état où ce Prince laissa le baron de Modène, c'est ce que Je ne saurais faire; il ressentit en ce moment, et tout-à-coup, les douleurs les plus pénétrantes que puisse souffrir le cœur le plus fidèle et le plus maltraité. Ce procédé fut accompagné de toutes les circons^ tances qui le pouvaient rendre insupportable , le duc ayant affecté de lui parler toujours italien, afin de le mortifier à la vue et au su de tout le monde. Il ne montra pourtant pas combien il en était pénétré, et il dit tout haut à ceux qui en avaient été témoins, que le Prince avait voulu faire voir l'amour qu'il avait pour la justice , en témoignant qu'il n'épargnait personne, pas mémo-

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ses meilleurs amis et ses plus zélés serviteurs. Mais ce discours n'empêcha pas que ceux qui avaient vu de quelle sorte le baron avait été traité n'en fussent fort scandalisés, et que Ion ne dît sur-le-champ, que si le duc de Guise avait accoutumé d'en user de cette façon avec des gens qui hii rendaient des services de la nature de celui que le baron venait de lui rendre , il n'y avait pas grand plaisir de le suivre et de le servir.

Le baron de Modène , ayant employé le reste du jour à faire travailler à quelques fortifications qu'il avait ordonnées pour la défense de la porte qui allait à Capoue, se retira chez lui, où il fut incontinent abordé de plusieurs officiers de l'armée, entr'autres d'Antonio Calco, mestre-de-camp d'un régiment d'infanterie, de Tino Piécino , lieàitenant-colonel , du Zapullo, de Ciccio Ferlenghieri, général de la cavalerie, de Philippo Prignano , commissaire-général , d'Andréa Rama , capitaine d'une compagnie de chevaux-légers, et de plusieurs autres, lesquels avec un visage fort

triste, etpresqueleslarmesauxieux, lui dirent qu'ils étaient extrêmement affligés de l'étrange traitement que lui avait fait le duc de Guise ; que s'il traitait de la sorte un Français de son rang et de son mérite , les Napolitains n'auraient pas lieu d'espérer beaucoup de lui ; que s'il reponçait à la charge de mestre-de-camp-général, ils étaient tous résolus de quitter l'armée, et de se retirer dans leurs maisons; que pourtant ils le conjuraient, au nom de tout le peuple qu'il servait si

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dignement, de ne point abandonner sa cause en un tems où il lui était si nécessaire ; enfin qu'ils étaient en état de faire tout ce qu'il leur commanderait pour l'intérêt du public et pour le sien particulier. Le baron de Modène , les ayant tous embrassés et remerciés de leur bonne volonté , leur répondit, avec un visage assez gai, qu'ils ne devaient point s'étonner des paroles du duc de Guise, qu'il avait parlé de la sorte par politique, et pour montrer aux gens d'Averse qu'il était sévère ennemi du pillage , et qu'il ne ferait jamais rien qui fût indigne de l'estime et de l'amitié que tout INaples, et eux particulièrement, lui témoignaient si tendrement. Ensuite il les congédia et entra dans son cabinet, où il fut suivi , sans qu'il l'eût aperçu, du mestre-de-camp Calco, du capitaine Andréa Rama et du lieutenant-colonel du régiment des dragons, dont il avait commencé la levée depuis quelques jours, qui tous trois l'aimaient chèrement et paraissaient fort attachés à ses intérêts. Comme il les vil en se retournant, il leur demanda s'ils désiraient quelque chose de lui? ils lui dirent qu'oui, et qu'ils souhaitaient tous qu'il se mît à l'abri de la haine du duc de Guise ; que ce Prince en était venu trop avant pour leur donner jamais lieu d'avoir la confiance ni l'amitié qu'ils avaient auparavant pour lui ; que quelque réconciliation qu'il pût y avoir entr'eux , le duc le regarderait toujours comme un homme qu'il avait offensé injustement, et que c'était assez pour juger qu'il ferait tout ce qu'il pourrait pour

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le perdre ; qu'iJs le conjuraient de n'attendre pas Je coup dont il était menacé, et qu'ils lui conseillaient de s'aller jeter dans Caïazzo , place forte et considérable près du Vulturne , qui était en son pouvoir , puisqu'elle était gardée par une partie de son régiment d'infanterie ; qu'ils le suivraient avec leurs troupes, et ne doutaient point que tout le reste de l'armée, qui l'aimait avec tant d'ardeur, ne le suivît aussi; qu'étant dans ce poste avantageux, d'où le duc n'aurait pas de quoi le chasser, il pourrait arborer l'étendard de France, et en recevoir le secours qu'on lui enverrait infailliblement; que tous les Peuples d'alentour se joindraient à lui , le voyant en état de seconder leurs braves intentions; qu'il trouverait dans la campagne plus de partisans des Français qu'il n'y en avait dans Naples, où la diversité des cabales divisait si fort les esprits; qu'ainsi il aurait le moyen de se rendre dans peu de tems, et sans peine , l'arbitre de tout le royaume. Le baron , ne souffrant qu'avec peine une proposition, laquelle, quoique avantageuse à sa fortune, était contraire à son honneur, les interrompit avec un peu d'émotion , et leur dit qu'il connaissait le duc de Guise, et qu'il savait bien qu'il revenait facilement de ses plus chagrines humeurs; qu'il était prompt, mais bon, et qu'il était si généreux, qu'il avait embrassé étroitement ses ennemis dans la moindre marque qu'ils lui avaient donnée, de souhaiter son amitié; que quand cela ne serait pas, il ne voulait point faillir, par exemple , ni abandonner

un ami, de peur d'en être abandonné; qu'il n'y avait rien qui le pût détourner de la route qu'il avait prise , et que , quelques dangers qu'il eût à courir, rien ne l'en pourrait écarter, ni l'empêcher de poursuivre le dessein qu'il avait de servir ce Prince , comme il avait fait.

Après cette courte réponse , il les pria de se retirer ; mais ils furent à peine sortis de son cabinet , que le sieur des Isnards , son cousin , y arriva, lequel lui fil la même proposition que ces officiers venaient de lui faire , y ajoutant qu'il reconnaissait de jour en jour que le duc ne l'aimait plus, qu'Agostino di Liéto , qui était son ennemi juré , possédait entièrement le cœur de ce Prince ; que sans doute il lui arriverait quelque funeste disgrâce , s'il ne s'en mettait à couvert; que son pins sûr était de prendre parti, et de se déclarer pour la France, laquelle, en cette occasion , le soutiendrait volontiers, voyant combien il était aimé des Peuples et des gens de guerre, et qu'il était en état de se rendre maître de toute la Terre de Labour ; qu'il lui offrait de passer à Rome, pour traiter avec le marquis de Fontenay , qui , sans doute , lui accorderait tout ce qu'il pourrait souhaiter pour sa gloire et pour sa fortune. Le baron lui répondit qu'il avait assez de lumière pour juger qu'il avait en main le moyen d'arriver à la plus haute fortune que pouvait jamais désirer une personne de sa naissance et de son caractère; qu'il ne doutait point de l'estime et de l'affection que les Peuples et les gens de

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