CHAPITRE V
Prise du duc de Tursî. — Divers jugemens que Ton en fait. — Destitution de don Vincenzo di Tultavilia. — Élection de don Luigi Podérico. — Prise du bourg de Chiaia.
Comme dans les révolutions que je traite, il est souvent arrivé, en môme tems et en divers lieux, des choses assez importantes pour être placées dans l'Histoire, lorsque je me suis trouvé engagé dans le récit de quelqu'un de ces événemens , dont les suites ont été d'une longue durée, je n'ai pas voulu l'interrompre pour en marquer d'autres qui se passaient ailleurs, quoiqu'ils fussent arrivés avant la fin de ceux que j'avais commencés. J'ai cru qu'il valait mieux les reprendre après, pour ne couper point des aventures, dont il me semble que la continuation apporte quelque soulagement à la mémoire, et donne plus de satisfaction à celui qui les lit. L'arrivée de l'armée navale dans le golfe de Naples, son retour à Toulon, le blocus d'Averse, et la prise de cette ville, sont des matières si considérables que j'ai cru être obligé de les rapporter dans les premiers chapitres de cette troisième partie, devant que de
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reprendre la suite des événemens moins remarquables, arrivés auparavant ou pendant ceux-ci. L'un des plus connus est la prise du duc de Tursi, qui, le 4 du mois de janvier, se vint livrer au Peuple sur la bonne foi d'une intelligence ménagée avec quelques-uns de ce corps. Ce seigneur, d'un âge et d'une expérience capables de pénétrer les plus épaisses ténèbres de la politique, se laissa toutefois tellement emporter à l'aveugle passion qu'il avait de réduire Naples sous l'obéissance du roi d'Espagne, qu'il embrassa toutes les occasions par lesquelles il crut pouvoir arriver à ce but. Après avoir tenté divers moyens, toutes ses négociations se réduisirent enfin à celle qu'il fit traiter fort secrètement avec dom Gioseppe Scoppa , prêtre napolitain , et avec le sergentmajor Alexis; lesquels ayant donné avis de ces pratiques à quelques-uns des chefs populaires, feignirent, par leur ordre, de se rendre aux sollicitations et aux grandes offres de ce duc, peu rusé pour un Génois, et trop crédule pour un premier ministre de don Juan d'Autriche. Comme leur intention n'était autre que de l'attirer dans «n lieu propre pour l'arrêter prisonnier, ils lui firent croire que dans peu de jours ils introduiraient les Espagnols dans Naples; mais que pour cet effet il en fallait venir à une conférence particulière avec lui, afin de pouvoir mieux résoudre toutes les choses nécessaires pour un si glorieux dessein. Cette négociation se fesait du consentement du nonce du Pape, lequel étant venu secrè-
temcnt avec le duc de Tursi, le prince d'Avella, son neveu , et chef de la maison Doria , et don Prospero Suardo, duc de Castel Agrolo, cavalier napolitain, entre le bourg de Chiaia et ïe poste du Voméro , dans l'église des LucquoivS , pour conférer avec lesdits Scoppa et Alexis, ils y furent tous quatre investis et arrêtés prisonniers par une embuscade des troupes du Peuple , qui , ayant mis en liberté le Nonce de Sa Sainteté, sans lui faire aucun déplaisir, emmenèrent les trois autres prisonniers à INaples. Le duc de Guise, averti de leur prise, en témoigna beaucoup de joie, et les traita avec toutes les civilités qu'on peut faire à des prisonniers de guerre de la plus haute qualité. Le duc de Tursi et son neveu furent logés dans le palais du marquis de Torrécusa, où il fut visité par ce Prince et par plusieurs chefs populaires avec beaucoup d'honneur. Ils y jouirent de toutes les commodités d'une liberté apparente; mais les visites trop fréquentes d'un grand nombre de INoblesse et des cappes noires, dont ce quartier est tout rempli, donnèrent bientôt de l'ombrage au Peuple, ce qui obligea le duc de Guîse de le faire transférer à la Sellaria, où il fut gardé avec plus de vigilance qu'auparavant. Don Prospero Suardo ne fut pas si bien traité que lui, et le Peuple, qui le regardait comme cavalier napolitain, souhaita qu'il fût conduit dans les prisons de la Vicairie, où il fut retenu fort étroitement jusqu'à la réduction de Naples.
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55a HISTOIRE DU SOULÈVEMENT
La prise du duc de Tursi parut une cliose si extraordinaire, qu'elle donna lieu à divers jugemens qui s'en firent dans INaples aussi bien que dans le reste de Tltalie. Ceux qui ne connaissaient point parliculièrement ce seigneur, pensaient qu'il avait fait une faute de jeune homme, et Taccusaient d'une extrême imprudence. Ils disaient qu'il avait témoigné d'avoir bien peu de jugement de risquer un rendez -vous si suspect sur la foi de deux rebelles, et d'avoir commis ainsi sa personne, celle du Nonce de Sa Sainteté et celle de son neveu, chef de son illustre Maison, et que pour peu qu'il eût examiné les choses, il ne se fût point abandonné à la merci d'un Peuple qui avait donné déjà tant de marques de sa fureur, et qui était sans raison et sans respect. Ceux qui connaissaient les grands talens qu'il possédait, et surtout cette prudence consommée qui le rendait si considérable auprès du roi d'Espagne, avaient peine à s'imaginer qu'un homme comme lui se fût laissé surprendre de cette façon^ Ils croyaient que cette prison était volontaire, et ils jugeaient que ce duc avait souhaité d'être prisonnier dans Naples, pour avoir plus de moyens d'entretenir les correspondances que les Espagnols avaient dans le parti du Peuple, et dans celui des cappes noires; qu'il n'avait point appréhendé la fureur du Peuple ni la rigueur de la prison, dans la connaissance que chacun avait de la générosité du duc de Guise, et de la manière
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que l'on savait qu'il considérait les personnes de cette qualité; que ne craignant rien du Peuple, il avait eu sujet de beaucoup espérer de la facilité qu'il aurait de traiter dans les quartiers populaires avec les partisans des Espagnols, et particulièrement avec ceux qu'ils avaient auprès du duc de Guise, par lesquels il prétendait faire aveugler ce Prince, et le surprendre en le flattant de lespérance de la réunion de la Noblesse avec lui, ou d'un accommodement avantageux avec l'Espagne. J'ai peine à me persuader cette dernière opinion, et je ne vois point d'apparence qu'un homme de ce caractère, et si nécessaire à son maître, se fût jeté si aveuglément dans un abîme de périls, sur des fbndemens aussi faibles que douteux; mais quoiqu'il en soit, la suite des choses fit voir que cette prison, loin d'être funeste au duc de Tursi et désavantageuse aux Espagnols, fut l'un des principaux et des plus particuliers moyens dont leur prudence se servit pour détruire le duc de Guise , et pour regagner la ville de Naples. L'indulgence et la considération qu'eut le duc de Guise pour le duc de Tursi donnèrent lieu à ce sage Génois de cabaler secrètement avec tous les Espagnols secrets qui étaient dans le parti populaire, et avec ceux qui étaient mal satisfaits de la conduite du duc de Guise; et ce fut par eux que la réduction de cette ville arriva quelques mois après.
Dès que le baron de Modène reçut la nouvelle de cette prise, il crut que le duc de Guise en
pourrait tirer de grands avantages. 11 lui envoya un gentilhomme pour lui témoigner qu'il avait une extrême joie d'un si heureux événement, et qu'il en aurait encore beaucoup plus s'il voyait qu'il se prévalût d'une si belle occasion que la fortune lui mettait entre les mains; qu'il jugeait qu'il y avait deux moyens d'en profiter, tant pour l'intérêt du Peuple que pour le sien particulier, dont l'un était de mettre promtement ces trois prisonniers en liberté, moyennant une grande rançon, qui lui serait très-utile, et d'un grand secours dans les nécessités présentes; et l'autre de les garder: que le premier avis lui semblait le plus plausible, dans le besoin où l'on était de cet argent , si nécessaire pour l'entretien de la guerre; et qu'il voyait beaucoup de péril de garder une personne de la qualité et de la sagesse du duc de Tursi dans la ville de Naples, où il ne manquerait pas de moyens pour cabaler, quelques précautions et quelques soins qu'on pût prendre pour l'en empêcher; que si le duc voulait le garder en prison, il valait mieux le faire transporter à Porto-Longone, avec les deux autres prisonniers, que de les retenir dans Naples, pour avoir en leurs personnes des garans dans les fâcheux événemens qui pouvaient survenir, ou comme des otages qui pourraient obliger les Espagnols d'agir avec plus de circonspection dans une fortune favorable.
Ces avis, quoiqu 'assez justes, furent fort mal reçus du duc de Guise; il fit paraître à l'envoyé
du baron de Modène qu'ils ne lui plaisaient aucunement, et lui dit que c'étaient des sentimens de bandits et de gens qui ne tendaient qu'au pillage.
Au même tems, don Juan d'Autriche fâché, du moins apparemment, de la prison du duc de Tursi, envoya demander un sauf-conduit au duc de Guise pour don Pedro délia Motta Sarmiento, l'un de ses majordomes , lequel passa dans les quartiers populaires, pour témoigner de sa part à ce prisonnier le regret qu'il avait de son infortune, et pour traiter en même tems de sa rançon. Cet envoyé s'acquitta de sa commission:; mais il trouva si peu de disposition pour la liberté des prisonniers, qu'il fut obligé de s'en retourner un peu après y être venu.
Nous avons donné assez de tems à don Yincenzo di Tuttavilla pour se retirer dans Capoue après avoir quitté Averse; il faut voir les suites de cette retraite. Quoique ce général fût l'un des plus sages et des plus braves officiers qui aient commandé dans les troupes des Espagnols, et que prévoyant depuis long-tems les néces.sités qui l'obligèrent enfin de quitter Averse, il eût représenté plusieurs fois au Vice -Roi que toutes les troupes qu'il avait sous sa charge se débandaient et se dissipaient de jour en jour, d'autant que la plupart des barons du royaume qui les avaient levées dans leurs terres se retiraient peu à peu , les uns à faute de moyens de pouvoir soutenir la dépense qu'ils étaient obligés de faire , les
autres, lassés d'une guerre qu'ils avaîent cru devoir finir aussitôt qu'ils auraient paru en campagne; que les forces qui lui restaient n'étaient pas capables de conserver une ville telle qu'Averse , dont la garde appartenait plutôt à l'infanterie qu'à la cavalerie, et que la sienne périssait à vue d'œil, tant par le défaut de fourages, que par les continuelles fatigues que lui causaient les progrès journaliers des armes du Peuple; toutefois cela n'empêcha pas que sa retraite ne fût extrêmement blâmée; et comme on ne pouvait l'accuser de lâcheté, quelques-uns dirent que c'était l'effet de rintelligence secrète qu'ils croyaient que le duc de Guise avait avec cette Noblesse; mais ce qui donna le plus de déplaisir à leur parti, fut cette grande abondance de grains, de vins, d'huiles, de légumes et de tant d'autres sortes de vivres et de provisions qui demeurèrent dans Averse à la merci des populaires, et dont le baron de Modène se servit si avantageusement pour bannir de Naplcs, pendant quelque tems, cette famine si pressante qui déjà obligeait le Peuple à murmurer tout haut, et qui était sur le point de le porter à quelque soulèvement contre ceux qui le commandaient.
La retraite du Tuttavilla ayant donc été fort mal interprétée par les Espagnols, le Vice -Roi et le Conseil résolurent de le rappeler et de metire en sa place don Luigi Podérico, cavalier napolitain, dont les mérites égalaient la naissance, et
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qui fesait la charge de général de l'artillerie du royaume.
Le Peuple de Naples eut le cœur si enflé de tant d'heureux événemens obtenus à la campagne, qu'il témoigna au duc de Guise qu'il était tout prêt d'entreprendre dans la ville tout ce qu'il lui voudrait commander. Ce Prince, pour profiter de la consternation de ses ennemis, et de la nouvelle vigueur de ses troupes, résolut d'attaquer le faubourg de Chiaia le treizième jour de janvier. Il ordonna donc à Jacomo Rosso, mestre-de-camp d'infanterie , d'en faire l'attaque avec son régiment, et quelques autres troupes fesant en tout environ deux mille hommes. Il descendit par le côté de Posilippo, et attaqua la tour du couvent de Pié-di-Grotta, défendue par quelques Napolitains du parti d'Espagne, lesquels se rendirent après une légère résistance, ce qui donna moyen deux jours après, aux populaires d'attaquer le couvent de San-Léonardo, poste avantageux situé au milieu de ce faubourg, et qui s'avance vers le bord de la mer, dans lequel ils ne trouvèrent pas plus de résistance que dans le reste qu'ils avaient déjà pris : le capitaine Gioseppé Riva et le mestre-decamp Onofrio di Scio, Napolitain, ayant rendu ce lieu sans le défendre. Cette prise donna au Peuple tout le faubourg de Chiaia, et, par ce moyen, la liberté de s'étendre et de courir jusques à la porte de la ville qui confine à ce faubourg. Il l'aurait même forcée, sans la sortie du
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baron de Batteville, qui, par une vigoureuse résistance, le contraignit de s'arrêter à San-Léonardo et à la maison de don Pedro de Tolédo, où le Peuple se fortifia, remettant ses attaques à un autre tems.
La perte du faubourg de Chiaia fit un grand bruit dans le royaume. Le Peuple, en Toccupant, dé venait maître des deux bouts de la ville; mais les Espagnols ne témoignèrent pas d en être fort fâchés. Comme leur politique tend à faire croire qu'ils savent profiter de leurs ruines, et même que souvent ils ont laissé perdre par prudence des choses que leur valeur pouvait conserver : ils témoignèrent qu'ayant reconnu que les habitans de ce faubourg étaient en grand nombre et fort mal intentionnés, ils avaient jugé qu'ils n'avaienc pas assez de pain à leur donner, ni assez de forces pour les retenir dans leur devoir, et qu'en abandonnant ce quartier au Peuple, ils se déchargeaient de la dépense de trente mille rations de pain qu'il fallait donner tous les jours, et de la garde de ce poste qui leur apportait beaucoup d'incommodités; qu'ainsi en perdant un faubourg qu'ils pourraient recouvrer en recouvrant la ville, ils remettraient à leurs ennemis les soins de la subsistance et de la conservation du poste, qui ne leur pouvait servir à autre chose qu'à les rendre maîtres d'un plus grand nombre de maisons, dont la possession leur était plus embarrassante qu'utile.
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