‹ Mémoires du comte de Modéne sur la révolution de Naples de 1647 [microform]Chapitre 86 sur 100 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Retour du baron de Modène à Naples. — Froid accueil que lui fait le duc. — Proposition d*un assaut général. Avis contraire du baron.— Attaque générale des postes. — Mauvais succès de ce dessein.

La lettre qu'Ignatio Spagnolo rendit au baron de Modène lui donna beaucoup de joie : il crut que son retour à Naples finirait tous ses chagrins, et que la prière qu'il ferait à ce Prince de permettre qu'il se démît de son emploi entre ses mains , ferait cesser la jalousie que cette charge lui attirait. Ayant donc fait assembler les principaux chefs de Tarmée , il leur dit qu'il allait à Naples, ensuite de la permission que le duc lui en avait donnée ; que le motif de son voyage était la sollicitation des payes dues aux troupes, et des apprêts qu'il fallait pour passer le Vulturne. Ils lui répondirent qu'ils étaient fâchés de le voir aller à Naples , où il serait à la merci de ses plus cruels ennemis ; qu'il ferait mieux de se tenir dans Averse , où il était maître absolu de toutes choses, que de s'exposer de la sorte à la fureur de tant de fourbes et de tant d'imposteurs , qui travaillaient à sa perte ; qu'ils le priaient de bien songer

DE LA VILLE ET DU ROYAUME DE NAPLES. 4» y

à lui en cette occasion , et que s'il lui arrivait quelque sinistre accident , ils l'assuraient que son armée se dissiperait bientôt , puisqu'il n'y avait que l'amitié que les troupes avaient pour lui qui la maintenait dans l'état où elle était.

Le baron , après les avoir embrassés tous , et laissé le gouvernement de la ville au signor Ciccio Ferlinghieri , général de la cavalerie , suivant l'ordre du duc de Guise , partit le même jour , et arriva dans Naples sur les trois heures après midi. Quoiqu'il eût fait tout son possible pour cacher son arrivée au Peuple , il ne lui fut pas possible d'empêcher qu'une multitude de gens ne vinssent au-devant de lui, et que beaucoup d'autres ne le suivissent dans les rues , en témoignant la joie qu'ils avaient de le voir. Etant arrivé chez le duc , il le trouva accompagné d'Agostino Mollo , d'Aniello Portio , du capitaine de ses Gardes , et de quelques autres personnes de leur cabale. L'accueil que lui fit le duc fut si froid, que tous les assistans s'en aperçurent , et après lui avoir dit seulement qu'il était le bien-venu , il se tourna vers le Mollo, qu'il prit par la main pour lui aller parler auprès d'une fenêtre. Le baron , jugeant qu'ils avaient des affaires ensemble où sa présence n'était pas nécessaire , sortit de la chambre du duc , pour s'aller rafraîchir dans la sienne; mais il fut bien étonné quand on lui dit que le duc l'avait donnée au contrôleur de sa maison , nouvellement arrivé de Rome. Cela l'obligea de retourner vers ce Prince , pour lui dire ,

4l8 HISTOIRE DU SOULÈVEMENT

qu'ayant cru jusques alors être toujours son domestique , il était étonné de voir qu'on leût privé de ce titre en le privant de la chambre qu'il lui avait donnée dans son palais , dans lequel il n'en avait qu'une , et Agostino di Liéto cinq ou six. Le duc parut embarrassé à ce discours , et balançant un peu sur ce qu'il avait à lui répondre, il lui dit qu'il avait donné cette chambre à son contrôleur, parce qu'il avait besoin de le loger auprès de sa personne, qu'il pouvait aller loger au couvent des Carmes, s'il voulait, et qu'il y serait plus commodément. Le baron lui repartit qu'il n'aurait pas besoin de chercher un logement si éloigné pour se retirer, et que puisqu'il n'avait plus de couvert chez son maître , il irait loger au faubourg Sant-Antonio , chez le capitaine Andréa Rama. Le duc, qui naturellement était bon, et qui avait de la tendresse pour lui, parut un peu plus embarrassé qu'auparavant, et voyant que le baron se disposait à se retirer pour ne pas interrompre davantage la conversation que ce Prince avait avec le Mollo , il le prit par la main , et le tirant à l'écart, il lui dit, avec un visage un peu plus doux , que n'ayant aucunes nouvelles de France, il jugeait qu'il était abandonné de tous les siens; qu'il n'avait plus d'autres recours qua Dieu et à son épée; que n'ayant ni argent ni pain , il était résolu d'attaquer les postes occupés par les Espagnols dans les quartiers de la ville; qu'il avait fait venir neuf ou dix mille hommes de Salerne , San Sévérino , Avellino , la Gava ,

DE LA VILLE ET DU ROYAUME DE NAPLES. 4l9

Nocera, Laurî, et d'autres lieux du parti du Peuple ; qu'il les voulait employer dans cet assaut général , auquel , infailliblement , les Espagnols auraient peine à résister, et qu'ainsi il espérait de les chasser dans peu de INaples, ou à tout le moins de les réduire à se renfermer dans les châteaux.

Le baron , convié par la fin de ce discours à lui répondre, lui dit, qu'encore qu'il reconnût à son grand regret qu'il n'avait plus aucune part dans sa confiance ni dans son cœur, il ne laisserait pas de lui dire ses sentimens, avec la même ardeur qu'il lui avait toujours témoignée ; qu'il ne croyait pas que l'assaut général qu'il voulait entreprendre pût réussir, et qu'il craignait qu'en cette rencontre il ne perdît ses hommes et sa réputation , qui seule alors le maintenait avec le Peuple; que les raisons de sa crainte étaient le bon état des postes, le courage des ennemis, lesquels, quoiqu'en fort petit nombre, avaient la défense de leurs fortifications, et le peu d'expérience des Populaires , qui bien que hardis et résolus , n'étaient pas accoutumés à des attaques de ce genre; que si ses gens étaient repoussés, les Populaires (dont le cœur s'abaisse aussi facilement qu'il s'élève) perdraient entièrement courage , et se voyant sans espérance et sans secours , se soulèveraient contre lui , et écouteraient les propositions de paix que leur fesaîent les Espagnols; qu'il vaudrait beaucoup mieux employer les bras des troupes étrangères à la poursuite du

siège de Capoue , la prise de laquelle le rendrait maître de l'une des clés du royaume, de loule la Terre de Labour, et de plus de cent mille charges de blé , qui rétabliraient dans Naples l'abondance, et son autorité pour jamais; que par cette voie il acquerrait toute la Noblesse , qui aurait une raison solide pour quitter les Espagnols , et que ce serait alors qu'il aurait un beau moyen d'emporter les quartiers tenus par les Espagnols dans INaples , mais encore de les conserver par le pain que cette prise lui donnerait, ce qu'il ne pourrait faire en ce moment, quand l'assaut général viendrait à réussir, puisque les quartiers gagnés auraient peine d'être conservés , par le manque de vivres où INaples se trouvait en ce jour.

Le duc, qui ne se défesait pas aisément de ses premiers sentimens , lui répartit qu'il était trèsassuré qu'il emporterait les postes dans cette attaque générale ; le baron voyant son obstination , changea de discours et lui dit que reconnaissant de jour en jour que l'estime et rafl'eciion qu'il avait eues autrefois pour lui, diminuaient extrêmement, il s'imaginait que son absence en était la principale cause , puisqu'elle donnait lieu à ses ennemis d'entretenir l'esprit de ce Prince dans les ombrages qu'ils lui donnaient de sa conduite; qu'il le priait d'agréer qu'il se démît de son emploi, et qu'il ne sortît plus de Naples, ou qu'il se retirât chez lui. Le duc, en l'interrompant, lui répondit qu'il avait plus que jamais besoin de

lui à la campagne, étant résolu de pousser l'entreprise de Capoue aussitôt que l'assaut général des postes serait fait; qu'il allât se reposer et se délasser, et que le lendemain ils s'entretiendraient plus long-tems ensemble.

Le baron de Modène prit congé du duc , et s'en alla chez le capitaine Andréa Rama, dont le père le reçut fort agréablement. Les plus honnêtes gens de son faubourg vinrent visiter le baron, pour lui témoigner la joie qu'ils avaient de ce qu'il était venu loger dans leur quartier.

Soit que l'air de ce faubourg fût plus froid que celui des lieux où le baron logeait ordinairement, soit que le serein qu'il avait pris , étant sorti assez tard du palais du duc de Guise , lui eût été mauvais, il fut attaqué cette même nuit d'un grand catarrhe sur la gorge, et d'une espèce d'esquinancie, laquelle l'obligea de tenir le lit jusqu'au quatorzième du mois de février. Cette indisposition le fâcha extrêmement, d'autant qu'il eût été très-aise de servir le duc dans cette attaque générale, quoique faite contre son avis; et lui ayant envoyé le lendemain le chevalier Michelini, Luquois, et l'un de ses lieutenans-généraux, pour lui donner avis de son indisposition , et lui dire le regret qu'il avait de ne pouvoir le servir de sa personne, ce Prince répondit au chevalier, qu'il était très-marri de son mal, et qu'il était assuré de sa bonne volonté.

La résolution que le duc de Guîse avait prise d'attaquer tous les postes des Espagnols, avait été

publiée plus d'un mois auparavant qu*on lexécutât, de sorte qu'ils avaient eu assez de tems pour s*y préparer, et pour n'être pas surpris. Quoiqu'ils eussent peu de gens, ils garnirent leurs postes le mieux qu'ils purent , et toute la Noblesse, qui était près de don Juan , se mit en devoir de lui faire connaître , en cette occasion , l'attachement qu'elle avait pour lui.

Le duc de Guise , résolu à cet assaut général , en donna les ordres la veille, qui était le onzième jour du mois de février, et ordonna que trois mille hommes attaqueraient le poste de Donna Elvina ; que trois mille autres, en même tems, feraient trois attaques au faubourg de Chiaia ; qu'il y en aurait cinq cens destinés pour être au fond du Citrangolo, et feindre d'attaquer la porte du lieu où l'on joue la comédie, et faire une diversion pour détacher les Espagnols des autres quartiers attaqués véritablement ; qu'il y en aurait cinq cens pour l'assaut de Santa Cbiara, cinq cens pour celui de San Carlo , cinq cens pour celui du Noviciat des Jésuites, cinq cens entre les deux attaques pour rafraîchir ou soutenir celle qui en aurait besoin. Que cinq cens autres feindraient d'assaillir la redoute du château Sant-Elmo , et que cinq cens autres feraient la même chose vers la Douane des Espagnols, pour les embarrasser et les contraindre à diviser leurs troupes pour faire tête à tant de gens. Qu'il y en aurait, au même instant , deux cens qui marcheraient vers la porte de la grande Douane, deux cens vers le poste de

Porto et de Visita Poveri, deux cens vers San- Sébastiano , qui est proche de Porta-Alba , deux cens vers Monte-Olivélo, trois cens vers San-Doménico de Soriano , trois cens vers la Porta-Medina , pour l'attaquer par escalade , et trois cens vers Santa-Maria Della-Nova. Le duc, ayant donné ces ordres , se résolut de demeurer au palais du duc de Gravina , avec un gros de quinze cens hommes , pour secourir et pour répondre au besoin que les assaillans pourraient en avoir.

La conduite et le commandement de ces attaques furent commis par le duc au Melloné , vieux soldat de longue expérience, mais Espagnol secret, comme il parut clairement peu après par les récompenses publiques qu'il reçut des ministres d'Espagne, dans la réduction de Naples.Ce Prince, charmé par le Mollo, qui était alors le premier mobile de toutes ses actions, fit, pour cet effet, le Melloné mestre-de-camp-général de la ville , et sépara ainsi la charge qu'avait le baron de Modène. Le douzième jour de février, l'assaut général fut donc donné à tous les postes des ennemis , conformément à ces ordres, et, dès le matin, les troupes populaires marchèrent et commencèrent ces attaques avec de grands cris, qui semblaient faire paraître leur ardeur; mais le succès ne répondit pas à l'attente du duc de Guise. Le Peuple, après un combat qui dura jusque vers le soir, à une heure de soleil fut repoussé avec grande perte de gens tués ou prisonniers , et l'on reconnut en cette occasion que les grands et heureux succès.

de la guerre , n'arrivent pas par le grand nombre des soldais, et que peu de gens braves et disciplinés sont capables de résister et den battre un plus grand nombre , principalement quand ils combattent à couvert. Les Espagnols ont assuré qu'ils n y perdirent que sept ou buit bommes. Quoi qu'il en soit, leurs ministres eurent sujet d'être contens de ceux qui défendaient ces postes, et leur valeur acquit beaucoup de gloire dans cette importante action.

^(\l\:vv\\(v^^f^fvvvv\lvvlv\lv\lv\^)vvlv^l\\lv^^^;\^rv(\vvvlv^;v\^

Page 1