‹ Mémoires du comte de Modéne sur la révolution de Naples de 1647 [microform]Chapitre 87 sur 100 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Murmures que cause dans Naples et parmi les soulevés la funeste issue de l'assaut général. — Exécution de Paolo di Napoli, et de son beau-frère. — Le baron de Modène est arrêté prisonnier, et plusieurs autres.

bi le duc de Guise vit avec beaucoup de constance la mauvaise issue de l'assaut général , le Peuple la regarda d'une manière bien différente. La douleur qu'elle lui causa parut non -seulement sur son visage, mais encore par ses murmures, et plusieurs, des plus touchés et des plus hardis, disaient tout haut qu'après une semblable disgrâce il ne fallait plus rien attendre; que le parti abandonné de la France, ne se pouvant appuyer que sur soi-même et sur ses forces naturelles, avait lieu de perdre courage après un si funeste succès, où sa foiblesse avait paru à la vue de lout le royaume. Les parens et les femmes des morts, des blessés et des prisonniers lésaient le plus de bruit, et étourdissaient tout le monde de leurs plaintes et de leurs cris, et, parmi leurs doléances laissaient échapper des paroles menaçantes contre le duc et contre son Conseil. 11 y en eut même quelques-uns qui dirent publique-

ment que le duc avait eu grand tort de ne pas commettre le soin de cette attaque au baron de Modène qui Teût fait réussir indubitablement. Cette perte et ces discours affligèrent extrêmement le baron , et quoiqu'il eût prévu que le duc ne trouverait pas son compte en cette entreprise, cela ne laissa pas de le fâcher au dernier point. 11 envoya aussitôt le chevalier Michelini à ce Prince, pour lui témoigner le déplaisir qu'il en avait, et pour lui dire qu'encore que ce malheur fût grand , il y avait un moyen de rabattre dans peu de jours la joie que les Espagnols en avaient, par la prise de Capoue , dont le baron lui répondrait par écrit, et sur sa tête, si Ton lui donnait l'argent qu'il avait demandé tant de fois pour ses troupes.

Le duc répondit que ce mal n'était arrivé que par l'avidité que Paolo di Napoli , chef de la plus grande partie des troupes étrangères, avait eue de piller le faubourg de Chiaia, au lieu de combattre,, et qu'ajoutant l'insolence à la désobéissance, ri avait dit à celui qu'il lui avait envoyé pour l'obliger à faire son devoir, que si le duc venait luimême pour empêcher ce qu'il fesait, il lui couperait la tête, et la porterait à don Juan ; mais il ne dit rien sur la proposition de Capoue.

L'indisposition du baron de Modène lui permettant de sortir de la chambre trois jours après, il alla au palais du duc de Guise dès le matin , et le trouva au milieu de quelques officiers que le duc quitta dès qu'il le vit entrer, et, s'avançant à

sa rencontre , lui dit tout haut et d'une voix assez altérée , que la trahison , la lâcheté et le pillage lui avaient fait manquer le plus glorieux dessein qu'on eût pu faire à l'avantage du parti ; mai» qu'il saurait bien châtier les auteurs de ce grand désastre. Le baron, s'approchant, lui dit tout bas que chacun accusait le Melloné de cette perte, et qu'on disait publiquement qu'il avait fait tout le contraire de ses ordres pour favoriser les Espagnols, avec lesquels, au dire de tout le monde, il avait une secrète intelligence. Le duc, sans lui rien répondre, se remit au milieu de la compagnie et changea de discours, jusqu'à ce qu'il sortît de sa chambre pour aller à la messe , où le baron l'accompagna, et l'ayant ensuite reconduit jusqu'à son palais, alla dîner avec le père Capécé, confesseur de ce Prince, dans son appartement. Aii sortir de table, ils allèrent passer l'après-dinée ensemble à la promenade, et retournèrent vers la nuit chez le duc. Ce Prince , apercevant le baron , l'appela pour lui dire qu'il désirait l'entretenir le soir même , touchant l'affaire de Capoue. Le baron, accompagné du sieur des Isnards, son cousin , et du chevalier Michelini , fut fort longtems dans la chambre et dans le cabinet, pendant que le duc, sans lui rien dire, parlait tantôt à Agostino Mollo , et tantôt à Agostino di Liéto , qui sortit et rentra en moins de deux heures plus de vingt fois, avec beaucoup d'empressement; cela donna quelque pensée au baron qu'on tramait quelque chose contre lui, et dès-lors il com-

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mença à croire les avis qu'on lui avait donnés depuis quelques jours , et particulièrement le payeur-général Nicolo Maria Mannara, lequel, Tétant venu visiter, Tavait assuré que la cabale des Espagnols, dont le Mollo était le chef, avait conjuré sa ruine , et qu'il en verrait bientôt Teffet. Tino Piccino, major du régiment du Zappulo, lui avait parlé plus clairement le jour même, et Tavait assuré qu'une femme qu'entretenait le Liéto , lui avait dit qu'elle avait appris de ce capitaine des Gardes du duc, que l'on verrait dans peu des choses bien tragiques, dont le baron de Modène serait de la partie. Tous ces avis n'avaient fait aucune impression dans l'esprit d'un homme qui se fondait sur l'innocence de sa conduite, et sur l'affection du duc, dont il ne pensait pas que 1 ame fût capable de se résoudre à perdre un des plus fidèles et des plus zélés amis et serviteurs qu'il eût jamais eus près de lui. Il croyait bien que ce Prince, prévenu par les ombrages qu'on lui donnait, pouvait l'éloigner de sa personne, et le bannir de son cœur ; mais il lui était impossible de se persuader qu'il passât, sans cause, d'une extrémité en une autre, et d'une amitié extrême à une haine prodigieuse, ni que ce Prince, qui lui avait toujours paru si bon et si indulgent, se pût résoudre à le perdre sans aucun sujet. Le baron fut toutefois trompé en cette rencontre, et il reconnut, à son désavantage, que la facilité de croire les rapports, et la jalousie sont deux écueils inévitables, et qui causent mille malheurs dans les

Cours des Grands, qui en sont en quelque sorte susceptibles.

Le baron, voyant qu'il était fort tard, et que le duc se promenait dans son cabinet , avec des ieux et un visage qui montraient qu'il était agité de quelque passion violente, s'approcha de lui pour lui demander s'il désirait l'expédier ce soir là sur l'affaire de Capoue. Le duc, le regardant avec une mine menaçante, lui dit qu'il voyait bien qu'on le voulait pousser jusque dans la dernière fureur, mais qu'il y donnerait bon ordre; et ensuite il lui apprit qu'il venait de faire arrêter Paolo di Napoli, et son beau-frère, et qu'il les avait envoyés à la Vicarie, pour leur faire faire leurs procès, et les faire étrangler sur-le-champ. Le baron lui répondit qu'il le priait de l'excuser s'il lui disait avec sa liberté accoutumée, que ce procédé paraîtrait un peu étrange , et que cette façon d'agir n'aurait d'approbateurs qu'à Constantinople. Le duc, sans l'écouter, lui répliqua qu'il voyait bien qu'il était trop tard pour finir les affaires qu'ils avaient ensemble, et qu'il s'allait retirer, remettant au lendemain la conversation de l'affaire de Capoue : à ces mots , le baron lui donna le bon soir, pour s'en retourner chez lui; mais en passant à travers de la salle des Gardes, il fut abordé par Gioseppé Gaetano, fourrier général de la cavalerie, et de la compagnie des Gardes du duc, lequel lui dit, avec un visage assez triste , que ce Prince lui avait commandé de s'assurer de sa personne. Le baron, sans paraître

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étonné dun discours si surprenant, lui répartit qu'il n eût pas cru que le crédit des Espagnols, ni de ses ennemis eût été capable de lui causer une telle disgrâce, et quil était si accoutumé d obéir au duc de Guise, qu'il se serait allé luimême mettre en prison, s'il eût voulu le lui commander de sa bouche. Ensuite il donna son épée à cet officier, qui, après l'avoir reçue, lui dit que son ordre portait encore de faire arrêter le sieur des Isnards son cousin , le chevalier Michelini , et le père Capècé , confesseur de ce Prince.

Le baron , arrêté de cette façon , fut conduit par le Gaetano dans une prison qui était autrefois un couvent de religieuses. Ce lieu n'avait pour toute garde que le geôlier et sa femme , à la fidélité desquels cet officier consigna le baron et son parent j qui eussent pu se sauver fort aisément s'ils l'eussent voulu ; car la prison étant sans autres cardes , il ne leur était pas malaisé de se saisir du «reolier, dans le tems qu'il était avec eux, et de le contraindre de leur ouvrir les portes. Ils en eurent encore plus de moyen le lendemain au matin , que le geôlier , fort zélé pour la cause du Peuple, dit au baron que s'il voulait sortir de cette prison , il lui en offrait les clés , pourvu qu'il agréât qu'il le suivît partout où il voudrait * aller. Quoique cette sortie lui fût facile, il n'en voulut point entendre parler, et se résolut de ne point partir de la prison , que par l'ordre de celui qui 1 y avait fait mettre. Mais ses ennemis songèrent bientôt après à l'ôter de là. Le lendemain, vers

l'entrée de la nuit, il fut traduit de celte prison dans celle de la Vicarie, en laquelle, le soir d'auparavant , Paolo di Napoli et son beau-frère avaient été conduits, ouïs, condamnés et étranglés en moins de deux heures. Quoique la mort de ces deux chefs, surtout celle du premier, semblât devoir produire quelque soulèvement parmi les troupes qu'ils avaient amenées à Naples , elle n'y causa pourtant aucune altération ; car dès que le duc les eut fait arrêter dans son palais , au sortir de sa secrétairerie , où ils étaient allés pour prendre des expéditions qu'il leur avait promises, ce Prince parut dans sa salle , où il y avait beaucoup de soldats, auxquels il dit, avec un visage sévère, qu'il avait fait arrêter et mourir Paiolo di Napoli, leur chef, pour le châtier de son insolence et de sa désobéissance ; qu'il en ferait autant à ceux qui s'écarteraient du service, leur commandant de sortir de la ville, et de s'en retourner chez eux. Ces gens, surpris de ces paroles, se retirèrent promptement; et si cet exemple servit beaucoup alors pour faire voir ce que le duc pouvait dans Naples, il ne servit pas peu quelques jours après pour réduire à l'obéissance des Espagnols toutes les places que Paolo di Napoli tenait à sa dévotion, et dans lesquelles ses parens et ses créatures se déclarèrent pour l'Espagne , pour venger la mort de leur chef.

L'emprisonnement du baron de Modène fut suivi de près de celui de Marco Pisano , lieutenant-colonel de son régiment de dragons, du

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ineslre-de-camp Antonio Calco, et du capitaine Andréa Rama, qui d'abord ne furent arrêtés que pour avoir parlé un peu haut de lemprisonnement du baron. Ils furent menés dans la Vicarie, d'où, quelque tems après , la barbarie d'Agostino di Liéto et l'injustice d'Aniello Portio, les envoyèrent tous sur un échafaud.

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