‹ Mémoires du comte de Modéne sur la révolution de Naples de 1647 [microform]Chapitre 88 sur 100 · M4DI · texte numérisé non relu

M4DI

ft

Si la nouvelle de remprisonnemenl du baron de Modène donna beaucoup de joie aux Espagnols et aux amis d'Agostino di Liéto, d'Agostîno MoUo, et de Girolamo Fabrani, elle causa tant de douleur parmi la populace de Naples, qu'elle ne put s'empêcher de la faire paraître par plusieurs murmures et par de secrètes menaces, qui firent craindre aux trois auteurs de cet accident que le Peuple ne se soulevât, et qu'il ne vengeât sur leurs personnes une si horrible injustice. On disait publiquement que c'était une chose inouie de voir emprisonner un homme qui , en moins de sept semaines , et avec des troupes sans discipline, sans paye et sans munitions, avait contraint l'armée de la Noblesse de quitter Averse , réduit cette importante ville à l'obéissance du Peuple, ravitaillé Naples , bloqué Capoue et soumis une partie de la Terre de Labour. La crainte que ces trois hommes eurent des sinistres effets que ces 2. 28

discours pouvaient produire contre eux, les obligea de chercher quelque couleur apparente pour rendre cette action moins noire, et pour cacher leur calomnie sous le masque du bien public : ils dressèrent un manifeste qu*ils firent signer au duc de Guise, et dont voici la copie conforme à l'original italien.

HENRI DE LORRAINE, (Jbuc dcy ÇuiéC^ , Comité d'ôiy, ^air dc^ ^rancc^^ eV défendeur dc^ (eu £ibertù, duc dcy icu âérénijâimiy eV Jtoyafcy âiéfiuhiicjuc^ dcy 9lah£s^, eV ÇénéraùGim^ dc^

« La mauvaise intention du baron de Modène, publiée par des paroles et par des effets contraires à son devoir, a contraint notre affection à ne s'opposer pas davantage au cours de la justice. Ayant été à cet effet emprisonné, et avec lui le chevalier Michélini , son lieutenant-général, et quelques autres complices, nous avons donné ordre au conseiller Aniello Portio de faire une plus ample information de leurs actions , et particulièrement sur ce que ledit baron a séduit, par divers et illicites artifices, tous les ofiiciers de guerre à s*enfuir avec lui , et à passer au service des ennemis de ce très -fidèle Peuple et de la

DE LA VILLE ET DU ROYAUME DE NAPLES. /jj^

sérénissime et royale République : sur ce qu'il est parti de son quartier sans notre congé , et sur ce qu'il a permis que tous les officiers et soldats fissent la même chose , abandonnant ainsi malicieusement la place , laquelle il avait saccagée dès son entrée, contre tout droit de bonne guerre et contre nos ordres réitérés plusieurs fois par lettres expresses et plusieurs mandemens par nous donnés sur des plaintes à nous faites, pour la restitution des choses prises, dont il n'a jamais été possible d'obtenir l'exécution. Il y a encore d'autres choses non moins punissables que les susdites , que pour certaines bonnes considérations nous taisons présentement, mais qui seront connues en leur tems par les suites do procès. C'est pourquoi tous ceux qui ont été pillés pourront comparaître devant nous, ou devant ledit conseiller Aniello Portio , afin de faïre leurs plaintes pour la restitution de ce qui leur a été pris, et pour le châtiment des coupables.

« Pour les mêmes causes nous avons fait couper la tête au capitaine Paolo de Napoli et à Gioseppe de Fusco, d'autant qu'ils ont pillé diverses places qui , de leur bon gré , s'étaient remises à leur obéissance , leur ayant ouvert leurs portes et leurs cœurs dans une allégresse extrême , et avec l'espérance, qui leur a été vaine, de se voir exemptes de la tirannie des ennemis. Quand nous lui avons envoyé nos ordres pour lui faire restituer ce qu'il avait pris , il a feint d'y satisfaire ; mais il ne l'a jamais fait, et jamais il n'a obéi : étjmt venu

ensuite ici, comme nous lui avons commandé, avec quatorze cens hommes bien armés , et en état de bien servir, il lui aurait été commandé, suivant les résolutions du conseil de guerre , de secourir le meslre-de-camp Pérez , avec deux cens hommes , la matinée de Tassant des postes , deux heures avant le jour, et d'assaillir lui-même, et à la même heure, d'autres postes. Mais ayant déjà une secrète intelligence avec ses ennemis, nonseulement il n'attaqua aucun poste , mais encore il ne secourut point ledit mestre-de-camp Pérez , nonobstant les ordres que nous lui en fîmes réitérer plusieurs fois, ce qui aurait été cause que ses gens n'ont pu faire les attaques des postes qui leur étaient ordonnées , avec des forces suffisantes, et que nous n'en avons tiré d'autre fruit que la blessure de ce mestre-de-camp. Même qu'au lieu d'assaillir les postes, il aurait saccagé le faubourg de Chiaia , qui déjà avait été soumis, et ayant été surpris dans le pillage , par des officieurs et par quelques-uns de nos gentilshommes, que nous lui avions envoyés , non -seulement il ne cessa point , mais répondit et souffrit que ses soldats répondissent avec des paroles insolentes et contraires au respect qu'il nous devait , et comme Prince , et comme son général. Nous avons aussi voulu nous opposer à la fuite d'une partie des chefs , ce qui enfin a forcé notre patience d'en venir à ces résolutions, exhortant un chacun de demeurer constamment dans le devoir, n'ayant d'autre but que la récompense des bons,

^SK>

et la punition des méchans , principalement en ce qui concerne le dessein que nous avons de retirer les Peuples de l'oppression. •

De Naples, le 17 février 1648.

Il Duca di Guisa.

FABRANI.

Imprimé ù Naples, par Lorenzo Gaffaro, Imprimeur de S. A. Sérénissime. 1648.

Voilà mot à mot la teneur de ce manifeste, qui devait bien faire connaître que les passions et le jugement ne sauraient subsister ensemble, et que si la calomnie est très-ingénieuse pour mettre des monstres au jour, elle ne lest pas assez pour empêcher qu'un œil clairvoyant et sans prévention n'en discerne les difformités. En effet, il n'était pas difficile à ceux qui virent ce manifeste, de juger que son premier fondement et celui qui devait le plus noircir le baron de Modène, paraissait si ridicule qu'il donnait sujet de douter de tout le reste. Le premier crime dont il charge cet infortuné gentilhomme est d'avoir séduit tous les officiers de son armée, par divers artifices pour les obliger à s'enfuir avec lui , et passer au service des ennemis. Si l'on considère que les troupes que le baron commandait étaient composées de gens révoltés depuis peu, et qui avaient conçu une si horrible aversion pour les

tN

hifi

/J38 HISTOIRE DU fiOCLÈVEMENT

Espagnols, qu'ils coupaient la tête à tous ceux qu'ils soupçonnaient d'être tant soit peu de leur intelligence , on verra que quand le baron eût été capable de parler d'une telle trahison , je ne dis pas à tous les officiers, mais seulement à quelquesuns, il ne l'eût osé faire, puisqu'au lieu de l'écouter, ils lui eussent sans doute fait sauter la tête. 11 y a donc bien de l'apparence que s'il eût proposé cette fuite à tous ses officiers, ils l'en eussent châtié sur l'heure, puisqu'ils punissaient eux-mêmes le moindre soupçon sur cette matière. D'ailleurs quelles raisons l'auraient pu porter à une si lâche trahison? Le poste qu'il tenait était au-dessus de tout ce qu'il eût pu prétendre des Espagnols , et il était à la veille d'acquérir , par son épée , plus de gloire et plus de biens dans le royaume qu'ils ne lui en eussent pu donner. Mais revenons à ce pauvre malheureux.

Il était dans la Yicarie, et dans le fond d'un cachot, où l'on ne logeait que des gens convaincus des plus énormes crimes, dans lequel Agostino di Liéto l'avait fait mettre, quand GrazzuUo de Rosis, capitaine et gouverneur de la Yicarie, lo vint trouver pour lui montrer ce manifeste. Après l'avoir lu d'un bout à l'autre, il se tourna vers cet officier , et lui dit, avec un visage assez serein , que cette peinture n'avait rien qui lui ressemblât , puisqu'elle ne représentait pas un homme de son génie et de son caractère, mais la rage de ses ennemis, qui l'avaient dépeint tel qu'ils désiraient qu'il fût , pour le rendre odieux au Peuple. Le

capitaine. Je voyant couché sur un lit, dont les piés s'étendaient dans une eau croupissante , sale et pleine d'animaux aussi vilains que venimeux , lui prit la main, lui tâta le pouls, et le laissa, après lui avoir dit quelques paroles de consolation auxquelles le baron répondit par des remercîmens et par des assurances, que, fondé sur son innocence , il ne craignait quoique ce fût. Mais le misérable état où le vit en ce moment GrazzuUo de Rosis (lequel jugeait que la détention du baron ne venait que des Espagnols), obligea ce capitaine, fort attaché au parti du Peuple , d'aller trouver le duc de Guise , et de lui dire assez brusquement, que conformément à l'ordre que son capitaine des gardes lui avait donné , il avait fait mettre le baron de Modène dans le plus horrible cachot de la Yicarie; qu'il venait de le voir, et qu'il lui avait trouvé le pouls si débile , qu'il ne croyait pas qu'il vécût plus de deux ou trois jours , s'il les passait dans cet effroyable lieu ; que s'il y mourait, tout le Peuple s'imaginerait qu'on l'aurait empoisonné, et que peut-être cette mort pourrait causer quelque accident , ce qui l'avait obligé de lui en aller donner avis.

Le duc lui répondit qu'il le tirât de ce cachot et qu'il le mît où il voudrait, pourvu qu'il fût soigneusement gardé , ce qui donna lieu à GrazzuUo de Rosis de retourner promptement à la Yicarie , et de le faire mener dans le quartier de l'infirmerie, où il lui fit donner une chambre fort spacieuse et fort commode.

44o HISTOIRE DU SOULÈVEMENT

Il est impossible de représenter la douleur que sentit ce malheureux, de se voir réduit dans un cachot, sa vie à la merci d'un juge barbare et partisan des Espagnols , son honneur noirci dans toute TEurope, et par la bouche d'un Prince dont ses veilles et son épée avaient cimenté le pouvoir ; ses amis persécutés et emprisonnés comme lui, et son équipage pillé par Agostino di Liéto , qui , d'abord , s'empara de son écurie , et ne lui laissa que l'habit qu'il portail lorsqu'il fut arrêté. C'étaient des matières capables de faire mourir de déplaisir, ou de troubler le jugement des philosophes les plus sages. Mais Dieu , protecteur des innocens, et qui se plaît à les secourir quand tout le monde les persécute, donna des forces à celuici pour résister à sa disgrâce^ comme nous verrons ci-après.

•«MOM^

ip

IVV\VVVVXI\VVVVVVlVVV%IVVWVVWWVVVVWVVVVVVWV%(VVVVV)IM^1tNV\IVV^VII

Page 1