CHAPITRE XVII
Dissipation de l'armée du Peuple à Averse. — Cabales des diverses factions qui divisent les populaires.
L'EMPRisoNNEMENTdu barou de Modène, du mestrede-camp Galco, du capitaine Rau^a et du lieutenantcolonel des dragons Pisacano , causa un extrême déplaisir,nonseulementdans les troupes qui étaient dans la ville d'Averse ; mais encore parmi toutes celles qui étaient aux terres et aux bourgs circonvoisins. Le regret qu'elles en conçurent les fit d'abord murmurer, et leur mécontentement devint bientôt après si grand que, joint au défaut de paiement, le duc n'ayant pas pris soin de leur envoyer quelques payes sur celles qui leur étaient dues, cette armée se dissipa d'elle-même; de sorte que de plus de six mille hommes efTeclifs que le baron y avait laissés , tous braves et tous zélés pour le service du Peuple , il ne s'en trouva pas la quatrième partie trois semaines après sa disgrâce. Naples connut bientôt que la chute du baron lui était préjudiciable, et par le débandement d'une armée qui maintenait à sa dévotion sa campagne et son voisinage, et par les fréquentes
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courses des Espagnols qui, renfermés auparavant dans Capoue, commencèrent à se faire voir dès qu'ils surent que le baron ne pouvait plus leur faire de mal. Mais ce qui fit le plus remarquer au Peuple de Naples la perte qu'il avait faite par cet accident, fut le manquement de pain dont on ne trouva plus dans la ville cette abondance que Ion y voyait pendant que le baron tenait la campagne. La famine recommençait à la menacer, et la simple pensée de l'horrible aspect de ce monstre , fesait trembler le Peuple et l'obligeait à renouveler ses premiers murmures. Le duc se trouvait bien empêché au milieu de tant de souffrances, de tant d'envieux et de tant d'ennemis : ceux-ci se servaient du prétexte des misères publiques pour décrier sa conduite et pour le rendre odieux à la populace, et publiaient dans leurs quartiers que son ambition était la source de tous les malheurs que l'on souffrait; qu'en le détachant de la France, elle avait été causedu relourde l'armée navale, etdu peud'effet qu elle avait produit pour le service du Peuple; qu'il se laissait gouverner par des ministres suspects, et qui avaient intelligence secrète avec les Espagnols ; et que sa conduite semblait fuir toutes les occasions avantageuses pour le Peuple, et embrasser toutes celles qui pouvaient tendre à sa ruine.
Ces murmures étaient suscités et fomentés par Gennaro Annésé et par Vincenzo d'Andréa; mais particulièrement par le premier , lequel s'étant fortifié dans le torrion des Carmes, où il s'était
renfermé avec un petit nombre de gens dévoués à ses intérêts, parlait plus haut que tous les autres, et ne craignait pas que le duc le put punir des calomnies qu'il semait partout contre lui. Ce fusilier fesait à tous momens des dépêches à Rome, et écrivait aux ministres de France tout ce qu'il pouvait s'imaginer pour blâmer la conduite de ce Prince; il leur fesait entendre que bien loin de servir le Peuple, et de le maintenir dans l'union , si nécessaire au bien public, il fesait naître cent divisions , par les caresses qu'il fesait aux cappes noires , ou plutôt à ces Espagnols déguisés , qui possédaient sa confiance , et qui ne s'approchaient de lui que pour le perdre, et pour envelopper tout le Peuple dans sa ruine ; qu'il n'avait point d'autre pensée que de se faire Roi, et de sacrifier l'intérêt public au sien propre; qu'il n'appelait dans les emplois que des partisans de la Noblesse, ou de l'Espagne; et qu'il éloignait de sa personne, ou des affaires, ceux qui étaient les plus zélés pour le parti populaire; et par toutes ses lettres, il conjurait toujours les ministres de Sa Majesté Très-Chrétienne d'avoir pitié des fidèles Napolitains, et de ne pas abandonner un Peuple qui avait eu recours à sa protection, et qui n'avait reçu chez lui le duc de Guise que comme un Prince français , envoyé par le Roi pour la gloire de sa Couronne et pour l'avantage du Peuple; que chacun était résolu de le démettre du commandement souverain , et de l'éloigner du Royaume ; mais que l'on avait tant de respect pour la France,
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qu'on n'osait pas lenlreprendre sans leur participation, et sans ordre exprès.
Sur toutes ces choses, Gennaro n avait que des réponses générales ; les plus positives étaient , qu on ne pouvait rien conclure à Rome, et qu'on en donnerait avis à la Cour de France. Cependant le duc de Guise était averti de tout ce qui se passait dans le torrion des Carmes, par un confident de TAnnésé , qui avait une particulière correspondance avec le Liéto, par lequel il était informé de ses mauvaises intentions, et même qu'il conspirait contre sa vie, de sorte qu'il ne songea depuis qu'à trouver les moyens de lavoir entre ses mains, ou de le perdre en quelque façon que ce fût.
Je ne puis déplorer assez le malheur des Napolitains, ni admirer assez la fortune des Espagnols, quand je pense que la mauvaise intelligence de ces deux personnes fut le principal motif de la chute des uns et du rétablissement des autres, puisqu alors qu'il n'y avait presque plus rien à faire pour mettre l'État dans son entière liberté: cette division fut cause qu'au lieu de marcher de concert ensemble pour achever ce grand projet , ils ne pensèrent qu'à cabaler et à se détruire l'un l'autre.
Les choses étaient arrivées à une telle animosité, que toute l'application de Gennaro était de chercher les moyens de ruiner le duc, et qu'une partie de celle de ce Prince était de trouver les occasions de perdre cet arquebusier. Le duc fit tout ce qu'il put pour l'attirer hors du Torrion ; mais sa défiance
était si grande, que lorsque le duc allait au couvent des Carmes, Gennaro ne l'accompagnait jamais jusqu'au dehors, et l'on assure que ce Prince ayant un jour donné ordre à ceux de sa suite de se saisir de lui, quand ils le verraient près de la porte, il allait donner dans le piège, si un gentilhomme qui était depuis peu auprès du duc, et qui savait cet ordre, n'eût retenu Gennaro en lui marchant sur le pied, et l'obligeant par ce signal à feindre sur le champ qu'il se trouvait mal, et à se retirer sans passer plus avant. On dit aussi que l'on tenta deux fois de 1 empoisonner; mais que cet homme, qui était d'une complexion robuste et vigoureuse, vomit chaque fois le poison, sans qu'il en reçût aucun mal.
Les Espagnols, qui savent si bien ménager le tems, et se servir des avantages qu'il leur procure, ne dormaient pas parmi tant de confusions. Pendant que les amis qu'ils avaient auprès du duc de Guise entretenaient sa défiance naturelle, en lui fesant entendre que cet arquebusier cherchait à vendre le Torrion des Carmes aux Français ou aux Espagnols; qu'il conspirait contre sa vie, et qu'il fesait son possible pour faire soulever la populice contre lui. Les partisans qu'ils avaient auprès de Gennaro lui disaient qu'il n'y avait point de ressource ni de salut pour lui, que par la voie d'un bon accord avec l'Espaghe; que la France l'avait abandonné, et que le duc de Guise le voulait perdre; qu'il fallait qu'il songeât à retourner sous l'obéissance de son Roi, plutôt que de vivre dans
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de continuelles alaraies, et de se renfermer dans une prison volontaire, d'où peut-être le poison ou le poignard le feraient sortir dans peu de jours.
Les ministres d'Espagne se servaient des mômes artifices pour gagner l'esprit de Vincenzo d'Andréa, lequel était au désespoir de ce que le duc ne lui donnait aucune part dans l'administration des affaires; mais encore plus de ce qu'il ne voulait point établir cette République si souhaitée de tout le parti de ce Napolitain. Son mécontentement donnait lieu aux partisans des Espagnols de lui représenter secrètement que le dessein du duc était de posséder lui seul l'autorité souveraine, et non de la partager; qu*il voulait être Roi de Naples, et non pas chef d'une République; que les sages Napolitains passeraient pour fous de souffrir tous les travaux de la guerre , et les misères de la famine, pour mettre sur le trône un Prince étranger, faible et dénué de toutes sortes "de moyens pour y arriver et pour s'y maintenir; et qui de plus était abandonné de la France et de tous les siens; que puisqu'il fallait que la forme du gouvernement demeurât dans son premier état, il lui serait plus honorable et plus utile de retourner sous le joug antique et légitime, que de demeurer davantage sous une domination nouvelle et usurpée, qui serait cent fois plus rude et plus insupportable que Tautre.
Ces discours étaient rejetés ou écoutés selon les différens états où son esprit se trouvait; mais le désespoir et l'ardeur de la vengeance le por-
tèrent enfin à s'unir avec Gennaro Anni'sé pour travailler à détruire le duc de Guise, ou pour faire leur accommodement particulier avec, les ministres d'Espagne.
HISTOIRE DU SOl'LKVEMENT
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