‹ Mémoires du comte de Modéne sur la révolution de Naples de 1647 [microform]Chapitre 90 sur 100 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

Le duc de Guise fait battre monnaie à Naples au nom de la République. — Patente de la Vice-Royauté de Naples envoyée d'Espagne au comte d'Ognalte. — Son passage et son arrivée en cette ville. — Sa conduite pour fomenter les divisions d'entre le duc de Guise, Gcnnaro Annésé et Vincenzo d*Andréa.

VuoiQUE Vincenzo d* Andréa n*aimât point Gennaro Annésé, et que le but de Tun et de l'autre fussent bien différens, leur haine pour le duc de Guise, et la peur qu'ils avaient qu'il ne les fît périr, les réunirent et les firent marcher de concert en plusieurs des choses qui pouvaient contribuer à sa ruine. Ce n'était pourtant pas en toutes; car Vincenzo d'Andréa n'avait aucune part dans les négociations que Gennaro avait à Rome, avec les ministres de France, lesquels il importunait sans cesse, dans la pensée de perdre le duc de Guise par leur moyen. Etant donc réuni avec Vincenzo d'Andréa, ils donnèrent lieu aux partisans d'Espagne qui étaient dans les quartiers populaires, de faire entendre sourdement à la populace que l'on ne devait point avoir d'attachement pour

un Prince étranger qui, sous prétexte de mettre le Peuple en Hberlé, le soumettait à une servitude pire mille fois que celle de la domination espagnole; que son but était d'élever un trône, non pasdans Naples, mais au milieu de ses ruines;' qu'il n'y avait point d'apparence qu'un Prince vassal, et dont la maison était suspecte à son propre Roi, fût capable de s'établir dans leur royaume, malgré toutes les forces du Roi Catholique; qu'il faudrait être aveuglé entièrement pour le suivre dans une route qui les conduirait enfin à un profond et inévitable précipice, et que si le Peuple s'obstinait davantage à soutenir ses intérêts, on verrait dans peu que cette ville et son royaume deviendraient le funeste et sanglant théâtre des passions qui animaient les Français et les Espagnols.

Ces discours fesaient quelque impression dans les esprits populaires; mais aussitôt que le duc se montrait en public, son visage et ses caresses dissipaient toutes les vapeurs, avec autant de faciiité que les rayons d'un soleil ardent dissipent celles de la terre : ce Prince paraissait toujours dans son intrépidité naturelle; et pour amuser la populace par quelque nouveauté qui la pût flatter, dans le désir qu'elle avait de voir établir la République, il fit battre de la monnaie en son nom, sur le revers de laquelle étaient ces lettres S. P.' Q. N., pour signifier qu'elle était fabriquée au nom du Sénat et du Peuple napolitain.

Mais il est tems de reprendre la suite des nérro-

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dations des minisires d*Espagne à Rome, avec ceux du Conseil du Roi Catholique à Madrid. Nous avons déjà remarqué les soins que les premiers avaient pris dès les commencemens des troubles de Naples, d'informer ceux-ci du mauvais état où était le royaume, et des fautes que le duc d'Arcos avait faites dans les commencemens d un incendie qu'il pouvait apparemment prévenir. Le comte d'Ognatte n'avait pas oublié de faire valoir son zèle et son crédit en cette occasion. Ces nouvelles furent sensibles à Sa Majesté Catholique et à son Conseil; et l'arrivée de don Alphonse de Cardona, comte d'Éril, Maggior- Dome-Maggior de don Juan d'Autriche, envoyé par ce jeune Prince pour rendre compte au Roi son père du funeste succès de ses armes, accrut de beaucoup l'affliction que cette première nouvelle avait causée dans la Cour; quelque estime qu'on eût pour le duc d'Arcos, et quelque appui qu'il, eût dans le Conseil, par la faveur de don Louis de Haro son parent ; cela n'empêcha pa^ que tout le monde ne criât contre lui, et qu'après avoir examiné tous les remèdes qu'on pouvait apporter à ces maux, le Conseil ne conclût tout d'une voix que le duc d'Arcos serait promtement rappelé; que le comte d'Ognatte serait envoyé à sa place, et que don Juan demeurerait en Italie, en qualité de plénipotentiaire du Roi d'Espagne. Ces ordres, expédiés le plus promtement que la lenteur de la nation et du Conseil le pût permettre, les dépèches en arrivèrent à Rome au

comte d'Ognatte qui, brûlant d'impatience de passer à Naples, les attendait de jour en jour. Aussitôt qu'il en eut reçu la nouvelle, il la fit savoir à don Juan , qui lui témoigna par sa réponse la joie qu'il avait du juste choix que h; Roi son père avait fait de sa personne, et l'impatience qu'il avait de le voir au plus tôt à Naples, pour lui aider à soutenir le fardeau de tant de peines et de travaux.

Le comte d'Ognatte, pour donner des marques de son affection et de son crédit dès son entrée en cet emploi, ne voulut point partir de Rome qu'après avoir fait plusieurs traités avec des marchands, pour faire porter des grains à Naples , et avec des officiers de guerre pour faire de nouvelles levées, pour les employer dans ce royaume. Ces apprêts quoique lents, firent quelque effet dans la Cour de Rome, où le moindre bruit ne laisse pas de frapper l'esprit de la plupart des gens; quelques jours après, et environ la fin du mois de février, le comte s'embarqua à Civita-Vecchia sur deux galères, emportant tout l'argent qu'il put recouvrer, et quelques provisions de bouche. Etant arrivé à Gaïette , il en donna avis à don Juan, et continua ensuite sa route à Naples. Son arrivée fut précédée par celle de la gaïère Bougnole de l'escadre de Gênes, laquelle portait l'argent et les munitions. Cela fit espérer au parti d'Espagne que le gouvernement de ce comte serait plus heureux que celui de son prédécesseur, puisque, par un fortuné présage, l'argent et les

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îilunilions semblaient faire son avant-garde. Le premier jour de mars le comte débarqua à INaples, où il fut reçu de tout le monde avec beaucoup de joie, et principalement de don Juan, qui lui remit agréablement le poste qu*il occupait depuis le départ du duc d'Arcos , quoique le comte témoignât de ne le vouloir pas accepter, et que même il fît paraître au collatéral qu'il était prêt de se retirer en Espagne, plutôt que d entreprendre de régir un État dont le timon était entre les mains d'un si grand Prince, ûls de son maître; mais la générosité de don Juan surmonta tous ces obstacles, et le comte fut mis en possession de la dignité de Vice-Roi, suivant les formes ordinaires.

Les premiers soins qu'il prit après son arrivée, furent de renouveler les cabales qu'il avait parmi les populaires. Le régent Zuffia lui rendit compte du bon succès des artifices par le moyen desquels Agostino Mollo s'était rendu maître absolu de l'esprit du duc de Guise ; cela le satisfit extrêmement, et il conjura ce ministre de redoubler tous ses travaux pour achever ce grand dessein, si heureusement commencé II fit promettre au Mollo une charge de commissaire de campagne, et au Portio celle de juge criminel dan^ la Vicarie , dont, par avance, ce barbare s'acquittait dignement , en satisfesant aux vengeances des Espagnols, par la mort d'une infinité de malheureux populaires, qu'il fesait exécuter tous les jours. Le comte, en même tems, pressa les partisans qu'il

avait auprès de Vincenzo d'Andréa et de Gennaro Annésé de leur faire connaître le mauvais pas où ils étaient, et qu'il les menaçait d'une funeste chute, s'ils ne réunissaient leurs amis tous ensemble pour détruire le duc de Guise, et pour obliger la populace à retourner dans son devoir. Enfin il n'oublia rien pour fomenter les divisions qui troublaient le parti du Peuple, et qui, insensiblement le poussaient, sans qu'il le connût dans la route qu'il prit peu de jours après.

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