‹ Mémoires du comte de Modéne sur la révolution de Naples de 1647 [microform]Chapitre 91 sur 100 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

Mauvais état où le duc de Guise se trouve. — Murmures et plaintes du Peuple, que le duc tâche de satisfaire par de nouvelles espérances. Entreprise sur le quartier de Donna-Elvira. — Découverte. — Nouveaux mouveraens dans Naples. — Départ d'Agostino di Liéto pour Home. Succès de sa commission.

Pendant que le comte d'Ognatte travaillait de tout son possible pour lâcher de réduire Naples dans robéissance , la fortune du duc de Guise semblait se lasser de veiller pour lui. La dissipation des troupes d'Averse avait obligé ce Prince d'y envoyer Pèpé Palombo, pour garder cette place avec mille hommes, que Ion avait tirés des postes du Peuple, ce qui les avait affaiblis, et facilita , peu après, le succès de Tattaque des Espagnols quand ils reprirent la ville de Naples. La campagne était exposée à la merci de la cavalerie ennemie, qui la ravageait de tous côtés, et qui, par cette voie, fermait les passages aux grains qui pouvaient venir dans la ville. Le pain y diminuait tous les jours, et les souffrances au contraire s'augmentaient à toute heure. Ceux qui devaient le plus songer aux intérêts du duc de

Guise , ne s'attachaient qu'aux leurs. Le Mollo pensait à affaiblir en toutes sortes ce Prince, et à l'obliger à quitter Naples, pour donner plus de moyen aux Espagnols d'y pouvoir retourner. Le Portio ne songeait qu'à sacrifier des victimes aux Espagnols, par les sentences qu'il donnait contre ceux qui tombaient entre ses mains, et dont tout le crime n'était que d'être fidèles au Peuple. Le Liéto ne s'appliquait qu'à la recherche des paaisons où il y avait quelque chose à prendre ; le Fabrani ne butait qu'à mettre les expéditions de la secrétairerie au plus haut prix, et à exiger des ofliciers de justice, de police et de guerre, de grandes sommes de deniers; Gennaro Annésé avait son esprit en balance, et penchant tantôt vers la France et tantôt vers l'Espagne; mais retournait toujours dans le premier dessein qu'il avait eu de se passer des uns et des autres, et de ne subsister que par lui-même. Vincenzo d'Andréa , privé de l'espérance de voir jamais sa République établie dans le royaume, prêtait l'oreille aux avantages que les Espagnols lui offraient, sans pourtant se déterminer. Le duc de Guise aspirait toujours à la Couronne, que le Mollo lui fesait espérer; mais il ne la trouvait que dans les paroles de ce traître, et tous les autres objets qui se présentaient à ses ieux ne lui montraient que des abîmes.

Les cappes noires, qui n'avaient pas pour le comte d'Ognatte l'aversion qu'ils avaient eue pour le duc d'Arcos, travaillaient avec plus d'ardeur

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que Jamais, à radoucir les esprits de leurs amis mal satisfaits des Espagnols. Les populaires qui étaient secrètement de leur cabale, joints avec ceux de la faction de Gennaro Annésé et de Vincenzo d^Andréa , criaient plus haut qu'ils n'avaient fait encore, et murmuraient sur le sujet des misères publiques, et sur le peu d'espérance qu'il y avait d'en voir la fin ; et ceux qui suivaient volontiers le duc de Guise, ne laissaient pas de soupirer et de gémir, quoiqu'un peu plus bas dans l'exagération de leurs travaux. Parmi tant d'agitations aussi diverses que fâcheuses , il ne restait plus d'autres liaisons entre ce Prince et le Peuple de Naples, que cet amour et ce respect que l'on avait conçu pour sa personne dès le premier jour de son arrivée, et lesquels le conservèrent durant quelque tems, au point même que les forces et l'espérance lui manquaient. Son aspect seul le fesait régner dans Naples; sa douceur lui conservait les esprits de ceux qui l'aimaient, et son intrépidité dissipait les mauvais desseins et les séditions des plus mal intentionnés.

Dans cette assiette si flottante et si périlleuse , le duc ne laissait pas d'embrasser les occasions qui lui pouvaient procurer quelque gloire, et quelque avantage sur les Espagnols. Quelques populaires lui ayant proposé une entreprise sur le poste de Donna-Elvira, il traita avec quelques soldats espagnols de ceux qui le défendaient, lesquels, moyennant deux cens écus payés comptant, et trois cens après le service , lui promirent

de lui donner l'entrée de ce poste, à la faveur d'une porte qu'ils gardaient. Le jour et l'heure pour l'exécution de ce dessein furent arrêtés; mais un de ces soldats touché du remords de sa trahison , ou de l'espérance d'un grand gain , s'adressa à don Alvaro délia Torre, commandant de ce poste, et après avoir exigé de lui par serment qu'il obtiendrait sa grâce du Vice-Roi, il lui découvrit toute cette entreprise ; ses compagnons saisis aussitôt que le baron de Batteville eut obtenu de don Juan la grâce de celui-là, furent fouillés et trouvés chargés de l'argent qu'ils avaient reçu , et qu'ils confessèrent ingénument avoir pris par l'extrême nécessité où ils étaient réduits. Les Espagnols, voulant profiter de cette occasion, se mirent en état de recevoir de bonne sorte le duc de Guise dans ce poste ; mais la chose ayant été éventée, ce Prince n'envoya personne à l'heure assignée, de sorte que ce dessein avorta, et ne servit qu'à faire perdre ce peu d'espérance que cette entreprise lui avait donnée.

Pendant que le duc songeait ainsi à rétablir quelque espérance dans l'esprit d'un Peuple lassé et découragé par l'effort de tant de souffrances, ses ennemis pensaient à tout ce qui le pouvait perdre parmi ces esprits malcontens, et qui semblait donner lieu à quelque grand événement.

Gennaro Annésé se fondant sur ces apptirences, en voulut faire une tentative, à la persuasion de Vincenzo d'Andréa et d'Antonio Mazzélo . élu du Peuple ; il monta un jour à cheval dans la pensée

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d aller attaquer Je duc , à la tête d'un grand nombre de populaires du marché et du Lavinaro, tumultuairement ramassés. Le secrétaire Fabrani, averti de cette marche, en alla incontinent donner, avec beaucoup de frayeur, la nouvelle au duc, qui était alors dans son cabinet, occupé à lexpédition de quelques dépêches. Ce Prince donna, en ce moment, une nouvelle marque de sa fermeté; car, sans s'émouvoir et sans quitter sa plume, il répondit à ce secrétaire, et peu après il son capitaine des gardes, qu'il ne redoutait point Gennaro à cheval, ni au Torrion; et montant à cheval, après avoir fini ses lettres, il marcha vers les quartiers où Gennaro fesait tant de bruit; mais au lieu de pousser son entreprise , il prit la fuite dès qu'il vit ce Prince, et se retira à toute bride en son Torrion , laissant le duc parmi cette populace, laquelle mit aussitôt bas les armes, et se dissipa dans un instant.

Cette vaine tentative ayant fait juger aux chefs de la sédition, que le Peuple, tout mal satisfait qu'il était, ne perdrait pas facilement la vénéralion qu'il avait pour le duc , cela leur donna beaucoup de terreur. Gennaro Annésé n'osa plus sortir du Torrion des Carmes, Vincenzo d'Andréa se cacha; mais l'élu du Peuple, croyant être à couvert à la faveur de son caractère, ne laissa pas, peu après, de souffrir la peine de son attentat; * car sur le bruit que les amis du duc firent courir que Mazzélo était la cause de la famine qui semblait s'augmenter de jour on jour, les Lazares,

DE LA VILLE tT DU ROYAUME DE NAPLES. /pg

suscités par eux, se jetèrent sur cet élu, et après lui avoir coupé la tête, ils traînèrent inhumainement son cadavre parmi les rues.

Le duc témoigna pubhquement d'être marri de cet excès; mais ayant sujet de craindre h toute heure quelque nouveau soulèvement par les misères que le Peuple souffrait continuellement , il se résolut d'envoyer Agostino di Liéto à Rome, pour lui trouver de l'argent, et pour obtenir quelque secours des ministres de France, qui étaient en cette Cour, et en cas qu'ils le refusassent, il avait ordre de leur déclarer de sa part et de celle du Peuple de Naples, que si ce parti succombait sous la farce des Espagnols , ce ne serait que par l'effet de leur lenteur et de leur négligence. Il devait même protester contre eux de l'événement de leur refus.

Le Liéto arrivé à Rome, alla voir le marquis de Fontenay, auquel il exagéra, suivant sa portée , les nécessités urgentes qui affligeaient les Napolitains, le peu d'effet des espérances que la France leur avait données d'un promt^t solide secours, et d'une protection continuelle, le tort que ce manquement de parole ferait à cette Couronne, non-seulement parmi les Napolitains, mais encore panni toutes les autres nations qui pourraient avoir besoin quelque jour de son assistance; les avantages signalés que Sa Majesté Très-Chrétienne pourrait recevoir en ôtant ce beau royaume aux Espagnols, sans péril et à peu de frais, et enfin les dangers extrêmes que le duc de Guise

courait a tous momens, pour s être engagé dans cette entreprise, sans autre but que le service, la gloire et l'avantage de son Roi.

L'ambassadeur lui répondit qu'il n'avait point d'argent, ni d'autres moyens pour secourir le duc de Guise, et qu'il fallait faire une assemblée avec les autres ministres français, afin de concerter ensemble ce qui se pouvait faire en cette occasion. Les cardinaux Ursini, Barberini, Theodoli et Grimaldi, et l'abbé de Saint -Nicolas s'étant peu après rendus en son palais, le Liéto leur représenta de nouveau les mêmes choses, et ajouta que si la France concourait tant soit peu , dans ces conjonctures, au besoin de la populace, les Espagnols étaient sur le point de consentir que le royaume prît le titre de République, pourvu que, pour mettre à couvert en quelque sorte leur honneur, le Peuple voulût consentir que le Roi Catholique e« prît la qualité de Protecteur.

Le marquis de Fontenay eut peine d'ajouter foi à ce discours; il était persuadé du contraire, par les%vis que les mécontens du duc de Guise lui donnaient à toute heure, comme nous avons dit, et particulièrement Gennaro Annésé, lequel avait encore mandé récemment toutes les choses qu'il avait écrites déjà contre ce Prince à l'ambassadeur par un Napolitain nommé Fabritio Pisano, auquel il avait donné charge expresse de revenir dans peu de jours , et de lui rapporter ou un ordre ou un refus de l'ambassadeur.

Ce marquis, ayant l'esprit rempli de ces pensées,

bien différentes des propositions du Liéto, lui répondit qu'il n'y avait pas grande apparence que les Espagnols consentissent si tôt, ni si facilement, à un changement si étrange, puisque leurs affaires n'étaient pas encore dans un état assez déplorable pour les forcer à consentir que ce Royaume sortît si aisément de leurs mains, et que le Peuple avait trop de sujet de les craindre, et de se défier de leur foi, pour se laisser endormir par leurs propositions, quelques spécieuses qu'elles parussent. Le Liéto répartit que les misères que le Peuple souffrait alors étaient capables de l'obliger à retourner sous l'obéissance d^ l'Espagne , s'ils se voyaient abandonnés, et que l'espérance d'avoir du pain aujourd'hui serait plus forte que la crainte des supplices que les Espagnols leur pourraient faire sentir un jour. Enfin on parla fort long- tems dans cette assemblée sans rien conclure, ce qui obligea le Liéto de tirer de sa poche la protestation qu'il avait eu ordre de faire. Il l'avait toute dressée et signée du duc, et il la jeta sur la table pour satisfarre à sa commission. Voilà le succès de la négociation du Liéto, lequel fut assez fortuné dans ce voyage, puisqu'il fut cause qu'il ne se trouva point à Naples au tems de la réduction de cette ville, où apparemment il eût couru fortune de perdre la vie.

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