‹ Mémoires du comte de Modéne sur la révolution de Naples de 1647 [microform]Chapitre 93 sur 100 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

Poursuite du procès du baron de Modène; étrange traitement que lui font ses ennemis.— Mort de Marco Pisano, d*Andréa Rama et d'Antonio Calco.

Il y avait trop de gens intéressés à Ja perte da baron de Modène, pour le laisser dans la prison. Les Espagnols appréhendaient qu'il n'en sortît, et qu'il ne reprît le chemin de Capoue. Le Mollo et le Portio étaient ravis de faire valoir leur zèle auprès des ministres d'Espagne par sa mort. Le Liéto ne pouvait être assuré que par cette voie de l'entière possession de l'esprit du duc de Guise; les domestiques de ce Prince, mais surtout ceux ^u'il avait le plus obligés, montraient d'avoir son nom en horreur, suivant la bonne coutume de la Cour, où la disgrâce marche seule, et n'a plus cette grande suite d'amis que donne la fortune. Aniello Portio ayant donc eu la commission du duc de Guise pour lui faire son procès, ce juge commença cet emploi par la publication de plusieurs ordres imprimés et affichés par les carrefours de Naples et d'Averse, par lesquels il était enjoint à toutes personnes mal satisfaites du baron

de s'adresser à lui; comme aussi à tous ceux qui sauraient quelque chose de ses pernicieux desseins, de le venir révéler, avec promesse d'impunité et de grandes récompenses. Cela fit plus de bruit que d'effet, et l'on peut dire qu'encore que ce procédé assez étrange, pût convier quelques avares scélérats de supposer des crimes à ce prisonnier, il ne s'en trouva pourtant aucun«

Je ne prétends pas insérer ici son procès ni ses défenses, il suffira de dire que ce barbare commissaire l'étant allé interroger dans Ja Yicarie accompagné de Carlo Mancino et d'Onofrio délia Crucé, deux greffiers qui passaient dans Naples pour fort méchans et pour faussaires, le baron dit d'abord qu'il avait lieu de le récuser, tant à cause des différends qu'il avait eus avec Je MoJJo et lui, qui l'avaient forcé quelques fois de leur reprocher qu'iJs étaient l'un et J'autre pensionnaires des EspagnoJs, et qu'ils trahissaient leur patrie; que parce qu'il ne devait répondre qu'à la Consulte du Peuple, qui seule pouvait connaître des actions d'un mestre-de-camp-général et non pas à un commissaire du duc de Guise; que toutefois il se déportait de ce droit, et déclarait que sans s'embarrasser en tant de procédures il avouerait tous les crimes spécifiés dans le manifeste qu'avait publié ce Prince contre lui, s'il voulait jurer sur son âme qu'il le croyait seulement capable d'en avoir jamais eu la pensée.

Ayant témoigné par ce discours au Portio qu'il était disposé à lui répondre , ce commissaire tenant

Je manifeste en main, commença à Imterroger par rarticle qui l'accusait d^être retourné d'Averse à Naples sans congé; cela obligea le baron de lui dire que pour suivre l'ordre de l'accusation, il fallait vider le premier point de cet écrit, qui le chargeait d'avoir séduit tous les oC&ciers de l'armée à s'enfuir avec lui, pour passer au service des Espagnols. Le Portio lui répondit qu'il n'avait point d'ordre de lui en parler; sur quoi le baron s'emportant avec beaucoup de cbaleur, répliqua que c'était un cas inoui de l'accuser de trahison sans en avoir aucune preuve ; que c'était une chose étrange de le vouloir faire passer pour infidèle parmi le Peuple et dans toute l'Europe, et de ne lui en dire rien dans les cachots de la prison ; que cet article était le seul qui pouvait noircir son honneur, et qu'il voyait bien clairement que l'on «'avait pris ce prétexte qu'aûn d'avoir une couleur pour le rendre odieux au Peuple.

Le commissaire ne répondant rien à cela , insista qu'il eût à répondre sur le point dont il lui parlait, ce qui obligea le baron, après s'être remis un peu, de lui répartir qu'il fallait bien que le Fabrani, qui avait dressé le manifeste fut sans conscience ou sans mémoire, d'avoir sitôt mis en oubli la lettre que le duc lui avait écrite treize jours auparavant par Ignalio Spagnolo, directeur de la monnaie, par laquelle il lui donnait ordre de retourner à Naples, pour conférer avec lui, touchant l'assaut général des postes; que ce congé était confirmé par l'ordre envoyé depuis par le

duc à Ciccio Ferlinghieri. général de la cavalerie, pour commander dans Averse pendant l'absence du baron, et que si l'on voulait d'autres témoignages sur cela, il ne fallait qu'examiner Fra Toniaso, religieux augustin, et le chevalier Michelini, qui lui avaient dit, de la part du duc, de retourner à Naples; que quanta l'accusalion d'avoir laissé cette ville dépourvue, cela était faux, d'autant que le débandement des troupes n'était survenu que depuis sa prison, par la négligence du Ferlinghieri, ou plutôt par le peu de soin que les ministres du duc avaient eu de les contenter, en leur donnant quelques payes sur celles qui leur étaient dues. Quant au chef du sac d'Averse, il répondit qu'encore que cette place, rendue sans capitulation, et prise par l'abandonnement et par la fuite de l'armée de la Noblesse, pût être exposée au pillage, suivant les droits de la guerre, il l'avait pourtant empêché, autant qu'un général le pouvait faire en de semblables occasions; que tant de bans et tant d'ordres qu'il avait donnés et fait afficher de toutes parts en pourraient faire une ample foi; qu'ayant commandé à Bernardo Spirito, auditeur-général des troupes, d'informer contre les officiers et soldats dont les habitans se plaindraient, il lui semblait avoir satisfait entièrement à ce devoir, et qu'il croyait que le pillage n'avait pas été grand, puisqu'il ne lui était pas apparu qu'il y eût eu de plaintes contre les soldats de ses troupes; ayant même reconnu que s'il y avait eu quelque confusion à son entrée, elle était

470 HISTOIRE DU SOCliVEMENT

venue du menu Peuple de la ville, et de celui des environs.

Pour les autres chefs qui le chargeaient d*avoir méprisé les ordres du duc , et négligé de les exécuter , il répondit succinctement que ces impostures étaient de la nature des autres, et qu'on ne pourrait jamais prouver qu'il eût failli contre un Prince dont il établissait la puissance de jour en jour dans le royaume , avec tant de travaux et de périls.

Le commissaire, plus confus que satisfait de ces réponses , partit , quelques jours après , pour Averse , où ce méchant juge et sa cabale n'épargnèrent nî promesses, ni menaces pour pouvoir trouver des personnes qui se plaignissent du baron. Leur rage, secondant leur malice, n'oublia rien pour y parvenir; ils firent défendre, de la pari du duc, aux plus fameux avocats de Naples, d'entreprendre la défense de la cause de cet infortuné, qu'ils réduisirent à vivre d'aumônes, et à recourir à la charité de quelques amis que sa disgrâce n'avait pu lui ravir. Ils mirent beaucoup de gens en prison , pour les forcer à déposer contre cet accusé , en les menaçant de la mort s'ils ne disaient ce qu'ils voulaient : mais bien loin de trouver des matières de plaintes contre lui, ils ne rencontraient que des sujets d'éloges. Plusieurs ecclésiastiques, gentilshommes, artisans et populaires les allaient trouver en foule, pour témoigner qu'il n'y avait que les Espagnols et les traîtres de la patrie qui pussent parler contre lui; et le

Peuple de Naples, reconnaissant que la chute du baron était un coup de la main des Espagnols , et que tout le monde s'en ressentait, par les confusions qui régnaient dans la campagne , (^t par la famine qui affligeait de nouveau la ville , commença à murmurer plus que jamais, et à menacer sourdement ses persécuteurs; ce qui leur fesant appréhender quelque sinistre accident, ils firent courir le bruit que la dissipation des grains d'Averse procédait de ce que le baron en avait vendu aux ennemis à Pozzolo. Afin de donner quelque couleur à cette imposture, le Portio fit emprisonner tous les charretiers et voituriers de l'armée, pour tâcher de les obliger à le charger de ce crime, les menaçant de les mettre à la torture, et la fesant même donner à quelques-uns, lesquels répondirent courageusement qu'ils n'avaient jamais porté aucuns grains dans les quartiers ennemis, ni par ordre, ni à l'insçu de ce mestrede- camp -général; que ceux qui parlaient de la sorte paraissaient être bien mal informés de ce qui se passait à l'entour de la ville de Pozzolo, laquelle était tellement bloquée par les habitans des terres et des villages circonvoisins, qu'il n'y pouvait rien entrer sans passer au milieu d'eux ; que c'eût été une grande folie de porter des grains en ce lieu , et de s'exposer à la merci des passant, qui étaient autant de lions carnassiers et féroces, qui auraient mis en pièces les conducteurs et les entrepreneurs de ce commerce.

Pendant que le Portio travaillait, quoique vai-

al

' ft

nement, à inventer quelques matières pour la ruine du baron, il fit le procès à Marco Pisano, lieutenant-colonel de son régiment des dragons, à Antonio Calco, mestre-de-camp d'un régiment d'infanterie, et à Andréa Rama, capitaine de cavalerie, lesquels ce juge «célérat fit mourir, sans autre cause que d'avoir été de ses amis, et de s'être attachés à ce malheureux gentilhomme. En effet, le résultat de tout leur procès ne donnait pas lieu à la moindre punition; mais alors c'était un grand crime que d'avoir eu quelque amitié pour la personne 4u baron, ou pour le parti du Peuple ; et le Portio croyait mettre sa conscience à couvert quand il envoyait à l'échafaud ou à la potence des ennemis des Espagnols.

Quelques jours auparavant, il avait condamné à mort Antonio Basso et un autre bourgeois de Naples, accusés d'avoir conspiré contre le duc de Guise , mais dont le plus grand crime fut (suivant ce qui en a été publié depuis) que ces gens avaient quelque intelligence avec les ministres de France à Rome.

La mort du Pisano, du Calco et du Rama toucha sensiblement le baron , qui voyait sacrifier ces innocentes victimes à la jalousie de ses cruels persécuteurs. 11 jugea, par cette injustice, qu'ils ne le traiteraient pas mieux, et que ces pauvres malheureux lui frayaient le sanglant chemin par lequel on le conduirait bientôt. Je ne puis m'empôcher de dire, avant que de finir ce chapitre, que le Rama, ayant été mis à la torture (qui est

horrible en ces pays ) , après six heures de tourmens , la force de la douleur et la promesse de l'impunité et d'une grande récompense s'il parlait contre le baron, contrai rouirent ce misérable de déposer, en ce moment, des choses si ridicules et si peu vraisemblables, que cela fit bien voir que le juge avait eu plus de passion que de jugement, de souffrir qu'on les mît sur le papier. Mais sa malice fut inutile; car le lendemain, le Rama étant sur le point d'être livré entre les mains du bourreau, pour être conduit au supplice, il appela les pénitens (lesquels, suivant la coutume de ce royaume, prennent le soin de conforter et d'accompagner les condamnés à la mort), et déclara devant eux, au juge et au greflSer, que tout ce qu'il avait dit contre le baron était un effet de la force des cruels toormens qu'il avait soufferts, et de la persuasion et instigation du juge qui l'avait contraint à parler mal d'un homme qui était le plus fidèle de tous les officiers du Peuple; cela se peut trouver encore dans le livre de ces pénitens, lesquels tiennent un registre des dernières paroles de ceux qu'ils accompagnent à la mort.

Mais cette déclaration, ni l'innocence si connue du baron, n'empêchèrent pas que le Portio ne délibérât de le faire mourir, fondant son arrêt sur un ordre que le baron"^ avait donné pendant qu'il était dans Averse , de tirer du couvent des religieuses trois coffres remplis de vieux habits et de quelque peu de linge qui avaient appartenus à

fi

fi

don Carlo Tassis, à qui le Peuple de Naples avait coupé la tête dans la première révolution de Mazanielle. Le baron les avait envoyés prendre par son secrétaire et par le procureur fiscal , sur le bruit que fesaient les soldats , de vouloir mettre le feu en ce couvent, disant que ces religieuses recelaient des meubles d un homme qui avait été ennemi du Peuple ; ces coffres , portés à sa secr^tairerie et ouverts devant les officiers de la justice, et ensuite scellés par eux, furent, quelques jours après, renvoyés à Naples par un ordre exprès du duc et à la réquisition de donna Maria Délia Lana, jeune et belle dame , veuve de ce don Carlo de Tassis, à laquelle ces bardes furent restituées. Je laisse à ceux qui liront cette histoire de juger s'il y avait sujet de condamner à mort un général d'armée pour un cas de cette nature.

,^tVVVrVVVVV\IV\i>Mai\l\<\iV\X-VV>i\^l\iVW\tVV\iVVVVVVVVA^I\iVWIt\l\%VWIWV\

Page 1