‹ Mémoires du comte de Modéne sur la révolution de Naples de 1647 [microform]Chapitre 94 sur 100 · CHAPITRE XXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXII

Sortie du duc de Guise de Naples, à la suscitation des partisans d'Espagne. — Résolution de don Juan et du Tice-Roi pour un assaut général. — Prise de la ville de Naples.

JLe comte d'Ognatte était arrivé à Naples au point que toutes choses se disposaient pour lui faire avoir la gloire de la réduction d*une ville dont dépendait celle de tout un royaume. Cet Espagnol , aussi prudent que fortuné , ne craignant rien que le retour de Tarmée navale de France , qu on disait être sur le point de partir bientôt de Toulon, se résolut de tenter la prise de Naples, tant par le moyen de ses intelligences que par le peu de forces qu'il y avait alors dans ses murs. Pour ce dessein , il fit dire aux partisans qu'il avait dans le parti populaire , qu'il était tems de témoigner le zèle qu'ils avaient pour l'Espagne et pour leur patrie ; que la gloire de l'une et le repos de l'autre dépendaient de leur union , et de la résolution qu'ils devaient prendre de chasser le duc de Guise de la ville , et de retourner dans leur ancienne obéissance.

Ce Vice-Roi n'eut pas beaucoup de peine à faire réussir son dessein. Agostino Mollo et Aniello Portio , principaux conseillers et confidens du duc de Guise, étaient gagnés depuis long-tenis. Domenico Melloné, alors mestre- de -camp -général, était aussi de leur cabale. Vincenzo d'Andréa s y joignit dès qu'il vit que Tespérance de la République était réduite en fumée. Il n'y avait que l'esprit chancelant et irrésolu de Gennaro Annésé , qui , ayant les yeux toujours tournés vers Toulon , avait peine à se déterminer à quitter ce Torrion, où il avait établi son asile. Toutefois, n'ayant aucunes nouvelles assurées d'une prompte application du côté des ministres français, et ne voyant point retourner Fabritio Pisano , qu'il avait envoyé à Rome , il se résolut d'écouter tout de bon les Espagnols, qui lui fesaient entendre que , pouvant avoir la ville sans lui , ils pourraient avoir après le Torrion malgré lui. Gennaro étant donc disposé de concourir avec les autres à la réduction de Naples, ils jugèrent qu'il fallait encore gagner Sébastiano Landi, prêtre et mestre-de-camp, qui avait le soin de la défense de Porta- Alba : on n'eut pas de peine à l'acquérir; et, comme l'espoir de la récompense est souvent le plus grand motif du service, il ne fut plus question que de demeurer d'accord de ce qu'ils recevraient pour leur salaire. Cela fut bientôt résolu; la charge de commissaire de campagne fut promise au Mollo; celle de juge criminel au Portio , qui savait si bien s'en acquitter; un régiment d'infanterie entretenu fui

promis au Melloné ; quatre mille écus avec une croix de l'ordre de Saint-Jacques au Landi. Vincenzo d'Andréa et Gennaro Annésé ne voulurent rien demander, et se remirent entièremecit à la volonté des ministres. Les choses étant ainsi arrêtées , il fut conclu qu'afin de donner plus de moyens au Vice-Roi d'entrer dans Naples et de s'en rendre maître, il fallait en faire sortir adroitement le duc de Guise, d'autant que son absence ferait perdre cœur à la Populace , laquelle se trouvant sans son chef, mettrait plutôt les armes bas, qu'elle ne songerait à se défendre ; qu'il fallait que le Vice-Roi envoyât des gens à INisida pour s'emparer de ce poste; que les conjurés feraient entendre au duc de Guise qu'il ne fallait pas permettre que les Espagnols occupassent ce lieu , si important et si nécessaire pour recevoir l'armée de France à son retour. Que ce Prince, persuadé par leurs artifices, sortirait sans doute; qu'ils le feraient accompagner de plusieurs populaires, ce qui affaiblirait Jes postes de la ville, que les Espagnols pourraient peu après emporter, avec d'autant plus de facilité, que le Landi leur en procurerait l'entrée par celui où il commandait.

Ces résolutions furent suivies de point en point, et le duc de Guise , enchanté par les artifices de ces traîtres conseillers , sortit de Naples le troisième jour d'avril, avec environ six mille hommes et huit pièces de canon, qu'il fit placer sur le cap de Posilippe pour battre Nisida. Cette sortie donna occasion aux Espagnols de ne pas différer davan-

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tage Tallaque générale des postes : elle fut fort débattue dans le conseil de guerre et fut enfin résolue d'un commun consentement, et les ordres en furent donnés pour la nuit du cinq avril. Leurs troupes, au nombre d'environ deux mille Espagnols , Italiens , Wallons ou Allemands , et de trente chevaux bourguignons, s'étant mises en bataille dans les places Dello Spirito-Santo , et Del Giésu-lNovo; Don Juan d'Autriche, environné de la Noblesse, conduite par le duc d'Andria , s y rendit et un peu après lui le Vice-Roi. L'heure de marcher arrivée, le baron de Batteville, qui fesait la charge de mestre-de-camp-général , fit marcher les troupes avec le meilleur ordre et avec autant de silence que l'on peut garder en pareilles occasions.

L'assaut général fut commencé par don Emmanuel Caraffa, assisté de ses deux frères, et par don Antonio di Génaro, qui, sans peine et sans péril, s'emparèrent d'abord des postes de San- Sébastiano, de Porta- Alba, où le Landi s'acquitta de sa promesse, et de Porta di Constanlinopoli. Arrivés à la place Dello Smérigliato, ils donnèrent moyen au mestre-de-camp don Diego di Portugallo de s'avancer avec ses gens et de pousser son attaque jusqu'au palais du duc de Guise , qu'ils prirent facilement, et qui fut pillé par les soldats. D'un autre côté , le lieutenant-général Nicolo de Vargas , et le capitaine Nicolo di Cordoiia , mar- ♦hèrentvers le palais où le duc de Tursi et le prince d'Avella, son neveu, étaient prisonniers, lesquels.

délivrés, allèrent joindre don Juan, qui, les ayant reçus avec joie , obligea le duc à s'aller reposer chez lui, et convia son neveu à le suivre. La Vicarie fut attaquée ensuite par don Diomède Caraffa , soutenu par le marquis de Torrécusa , et par le duc de Siano , auxquels le capitaine GrazuIIo de Rosis, qui y commandait, la rendit sans se défendre aucunement.

Ces heureux succès convièrent les Espagnols à profiter de la consternation du Peuple, et de leur bonne fortune; et comme le principal effet de leurs attaques dépendait de la réduction du quartier du Marché, qui était le dernier refuge et la citadelle du Peuple, ils résolurent d'y aller, dans l'espérance que Gennaro Annésé ne leur en défendrait pas l'entrée , non plus que celle du Torrion des Carmes. Cependant don Juan et le Vice-Roi s'avancèrent peu à peu dans la ville, où ils furent rencontrés par le cardinal Filomarino, lequel fut reçu de l'un et de l'autre avec toute la satisfaction apparente qu'il pouvait désirer. Les troupes arrivées au Marché y trouvèrent une grande foule de Peuple qui, s'y rencontrant sans chef, mit aussitôt les armes bas ; et voyant venir don Juan , chacun commença à lui témoigner, par des acclamations, la joie qu'on^avait de le voir. Gennaro Annésé, se jetant à ses genoux, lui rendit les clefs du Torrion , que ce Prince mit entre les mains de don Alvaro délia Torre , pour y commander jusqu'à nouvel ordre. Alors don Juan, se voyant ainsi maître de iXaples, partit du Marché pour

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faire une cavalcade par la ville , accompagné du cardinal et du Vice-Roi, et suivi de toute la j\oblesse , aussi bien que de Gennaro Annésé , qui fesait la principale partie de son triomphe.

C'est en cette conjoncture que Ton vit une éclatante marque de Tinstabilité des Peuples ; car ces mêmes esprits , qui un jour auparavant poussaient contre les Espagnols mille imprécations, les changèrent dans un instant en applaudissemens : on n'entendait de tous côtés que vive l'Espagne ! vive le Roi ! vive don Juan d'Autriche! Et les Lazares, quittant leurs bonnets et leurs crocs, retournèrent, dans un moment, chacun à son premier métier. Naples, qui le jour précédent semblait être un théâtre d'horreur et de carnage, reprit sa première et agréable assiette; et le Peuple, par ses caresses et par ses respects, témoigna de se ressouvenir aussi peu de ses emportemens passés , que s'il eût vécu toujours dans son devoir. Enûn cette grande ville revint sous le joug de l'Espagne aussi vite et aussi facilement qu'elle s'en était soustraite; les Espagnols l'avaient perdue en un jour, en un jour ils la recouvrèrent, et ce que toutes les forces qu'ils avaient dans le royaume et sur leur flotte n'avaient pu leur acquérir, deux mille hommes, ou environ, le leui: donnèrent sans travail. Cela paraît si surprenant, qu'il est certain que les Espagnols même ne s'attendaient pas de voir réussir si heureusement leur attaque. Quelque fondement qu'ils fissent sur les partisans qu'ils avaient dans le parti

populaire, ils appréhendaient cet hidre à tant de têtes qui s'était soulé si souvent de leur sang. Le tocsin des cloches de San Lorenzo les fesait frémir, et le duc d'Arcos en comparait le son à celui du cor d'Astolphe , qui , au dire de l'Arioste, fesait trembler et fuir tous ceux qui l'entendaient. Aussi l'on assure que dans la délibération faite dans le Conseil de guerre, touchant cet assaut, il avait été résolu de ne s'avancer dans la ville que suivant les dispositions qu'on y rencontrerait, et de s'arrêter et se retrancher aux endroits où ils trouveraient que le Peuple ferait tête opiniâtrement.

Cette victoire , si glorieuse et si profitable aux Espagnols, ne servit pas peu au baron de Modène, s'il est vrai , comme plusieurs assurent , qu'on lui devait couper la tête le lendemain. Le soir qui précéda cet assaut, Fra Savino Saccardo, mestrede-camp des Lazares, et autrefois compagnon de Masanielle , le vint trouver dans la Vicarie, pour lui dire qu'il savait de bonne part qu'il devait mourir le jour d'après; mais que le Peuple du marché et du Lavinaro était résolu d'aller briser les portes de cette prison, et le faire marcher à sa tête , sachant qu'il n'y avait personne dans la ville qui fût capable de le servir si utilement que lui. Mais le baron lui répondit que quand il verrait l'échafaud dressé pour sa mort, cela ne l'obligerait pas de vouloir sortir de ce lieu sans l'ordre exprès du duc de Guise, et qu'il ne consentirait jamais à un soulèvement qui pour-

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rait perdre ce Prince. Le Savino s étant retiré , le baron ne laissa pas de souper à son accoutumée, et s'entretint à son ordinaire avec le sieur des Isnards, son parent, jusqu'à l'heure de se coucher. Mais à peine fut-il au lit, que le son du tocsin l'obligea de se lever et de faire appeler Grajullo de Rosis, capitaine de la Yicarie , auquel il dit, que, par l'alarme qui sonnait de tous côtés, il jugeait que les Espagnols étaient entrés par quelques postes dans la ville ; qu'il y avait apparence que l'absence du duc de Guise , et le peu de forces qui y étaient alors, faciliteraient aux ennemis sa réduction, d'autant que le Peuple, lassé de tant de souffrances y et se trouvant sans chef, laisserait faire aux Espagnols, et se soumettrait à leur obéissance. Ce capitaine, tout troublé, répondit qu'il se l'imaginait ainsi , à quoi le baron répliqua, qu'encore qu'il ne vît guères de remèdes à ce malheur, il lui restait pourtant quelque espérance. Que sans doute , au bruit du tocsin , la plus grande partie du Peuple se ramasserait au marché ; que si quelque personne accréditée l'encourageait et se mettait à sa tête , on aurait moyen , non -seulement d'arrêter les Espagnols entrés dans la ville, mais encore de les repousser jusque dans leurs postes , et peut-être de s'en rendre maître. Que s'il voulait ouvrir les prisons de la Yicarie, où il y avait plus de deux cens prisonniers populaires , que le Mollo y avait fait mettre , il s'offrait de marcher avec eux et avec sa compagnie vers le marché , où sans doute la

populace le recevrait à bras ouverts, et lui donnerait le moyen de signaler, en cette rencontre, l'amour qu'il avait pour la gloire et pour la liberté du Peuple. Le Grazullo, en l'interrompant, lui répliqua qu'il craignait que le duc de Guise n'approuvât pas cette action; mais le baron lui répartit, qu'apparemment les Espagnols avaient fermé tous les passages au duc de Guise pour revenir dans cette ville, et que sans doute il n'était pas en état de s'y faire revoir si tôt. Le capitaine, irrésolu sur ce qu'il avait à faire, se retira, et peu après il fut attaqué comme j'ai déjà dit; et se repentant alors de n'avoir pas cru le baron de Modène , il ouvrit les portes de la Yicarie aux Espagnols , qui y laissèrent, pour commandant, le duc de Siano, lequel , ayant mis en liberté tous les prisonniers Napolitains, fit appeler le baron de Modène, et lui dit qu'il avait ordre de don Juan de l'arrêter en qualité de prisonnier de guerre , et que ce Prince ne le traiterait pas comme le duc de Goise, qui le voulait faire mourir; sur quoi le baron lui répondit, qu'il avait sujet de parler comme Zacharie, et de dire que son salut procédait de ses ennemis ; qu'il rendait grâce à don Juan, et qu'il lâcherait de reconnaître cette obligation en toutes les choses où il ne s'agirait point de son honneur, qui était le seul bien qu'il avait sauvé du grand débris de sa fortune. Le lendemain les Espagnols le firent conduire dans les prisons du Château Neuf, où il demeura jusqu'au sixième jour d'avril de l'an i65o, auquel tems le Yice-Roi le mit en liberté , moyen-

nant la rançon qu'il lui fit payer. Je me suis un peu étendu sur ce sujet , croyant que ceux qui liront cette histoire seront bien aises de savoir de quelle manière Dieu le préserva de la mort. On a lieu , dans celte aventure , d'admirer ses secrets jugemens , en songeant que ce bras céleste , qui protège les innocens, fit alors un coup de sa main, et voulut que les ennemis de ce malheureux le garantissent de la mort que lui préparait celui qui, par toutes sortes de raisons, devait être son meilleur ami. Quelques jours après la réduction de Naples , le gouverneur du Château ÎNeuf , l'étant venu visiter dans la prison où il était , lui confessa ingénuement que les Espagnols n'avaient pas cru rentrer dans la ville aussi facilement qu'ils avaient fait; sur quoi le baron, lui ayant appris ce qu'il avait dit au capitaine de la Vicarie , dans le moment de l'attaque , pour l'obliger à le laisser sortir pour s'aller mettre à la tête du Peuple, qui était alors au marché, ce gouverneur lui avoua que si cela fût arrivé , les Espagnols couraient hazard d'être repoussés et de perdre même leurs postes.

DE LA VILLE ET DU ROYAUME DE NAPLES. 485 t\)v\^lvv^rv\!^^(^lv\lvv\l\^^)\l^^^l vvv vvv vv\i vv\i vvvxivv vv« vv\i vw %ivv vw

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