‹ Mémoires du comte de MoréChapitre 9 sur 63 · août · texte numérisé non relu

août

5. Chevalier de Malte. Garde de l'étendard (1746); enseigne (1754): capitaine de vaisseau (1777). Se retira avec une pension en 17SO.

çaises destinées à protéger nos communications avec la terre ferme, m'écrivit pour savoir s'il ne pourrait pas obtenir des rafraîchissements pour ses matelots : je communiquai la lettre au marquis de la Fayette, et le général Sullivan m'autorisa à prendre un détachement de troupes et à faire un fourrage entre les deux camps.

Me voilà pour vingt-quatre heures chef de corps ; en cette qualité, je fais mes dispositions militaires et gastronomiques : l'intervalle du camp à la place était rempli par des jardins et des habitations que les propriétaires avaient abandonnés pour n'être pas entre deux feux. Ma mission devait s'exécuter à la barbe de l'ennemi ; je crus qu'il y aurait des coups de canon à recevoir, et je mis en réquisition tout ce que je trouvai de charrettes; elles furent remplies de fruits et de légumes ; et, tant le ciel protège les bonnes œuvres, on ne tira pas un coup de fusil sur nous. Les frégates, averties de mon heureux succès, mirent à la mer une foule d'embarcations ; je protégeai le convoi jusqu'aux chaloupes. Il fallait voir avec quelle ardeur tous ces matelots dévoraient les pommes et débarrassaient mes charrettes pleines de patates, de carottes et de légumes de toute espèce. Ils nous remerciaient tous avec une reconnaissance proportionnée à leurs privations. Je fus reçu à bord comme le père nourricier de l'escadre, et on me proclama tout dune voix le restaurateur de la marine.

Le gouvernement français se décida alors à reconnaître l'indépendance des États-Unis, et à envoyer M. Gérard pour ministre auprès du congrès 1. Il était temps, car on était très peu satisfait des secours que la France faisait

i. Conrad-Alexandre Gérard l'aîné, frère de Gérard de Rayneeal. Employé aux affaires étrangères sous le duc de Choiseul et le comte de Vergennes. Ministre de France aux États-Unis en 1338. Il était arrivé au Congrès de Philadelphie dès le îa juillet.

parvenir par l'intermédiaire du sieur Garon de Beaumarchais *. La correspondance de cet homme choquait universellement par son ton de légèreté qui ressemblait à l'insolence. J'ai conservé la copie d'une de ses lettres.

« Messieurs, je crois devoir vous annoncer que le vaisseau VAmphitrite, du port de 400 tonneaux, partira au premier bon vent pour le premier port des États-Unis qu'il pourra atteindre. La cargaison de ce vaisseau qui vous est destiné consiste en 4>°°° fusils, 80 barils de poudre, 8,000 paires de souliers, 3, 000 couvertures de laine ; plus quelques officiers de génie et d'artillerie ; item un baron allemand, jadis aide de camp du prince Henri de Prusse 2; je crois que vous pourrez en faire un général, et suis votre serviteur.

« G. de Beaumarchais. »

Le congrès fut indigné de cette manière d'écrire, et nous eûmes tous connaissance de cette impertinente lettre, moins impertinente encore que ne le fut toute la vie de l'homme qui l'écrivit.

L'officier allemand dont il parlait si cavalièrement était le baron de Steuben 3, grand tacticien, qui arriva accompa-

1. Pierre Caron de Beaumarchais (1732-1799). Intrigant de beaucoup d'esprit, auteur du Barbier de Séville (1775) et du Mariage de Figaro (1784)- Après des procès retentissants qui firent plus d'honneur à sa verve qu'à son caractère, il fut mêlé à de nombreuses affaires commerciales et financières où il ne paraît pas avoir déployé beaucoup de délicatesse : témoin ses agissements en Amérique. Il avait joué à Londres, dès 1775, un rôle occulte dans le monde diplomatique, envoyant des renseignements au cabinet de Versailles et poussant à une guerre que ses intérêts avec les fournisseurs américains lui faisaient espérer lucrative. Il amassa une grosse fortune qui lui fit prendre peur au moment du triomphe de cette révolution que ses écrits avaient préparée.

2. Prince Henri de Prusse (1736-1802). Frère de Frédéric II. Se distingua aux armées, à Prague et à Rosbach, à Freyberg (1762). Il s'entoura d'artistes et d'hommes de lettres.

3. Frédéric-Guillaume baron de Steuben (173?- 1794)1 lieutenant général prussien, inspecteur général en Amérique (1777). Après la guerre s'établit dans l'État de New-York, à Steubenville.

gné du chevalier de Ternan », officier très distingué; il y avait peu de Français encore à cette époque. J'ai nommé M. Duportail, M. Duplessis-Mauduit, M. delà Rouairie (sic). Ce dernier s étant présenté au congrès avec son domestique, un nommé Lefèvre, très bel homme et de plus fort brave, M. de la Rouairie reçut de suite un brevet de colonel, et telle était la simplicité de la commission gouvernante, qu'elle allait expédier un brevet pareil à celui du maître à son valet de chambre sur sa bonne mine, si celui-ci n'eût pas été le premier à remercier et à refuser Messieurs du congrès. Ces hommes, d'habitudes si différentes des nôtres, formaient une assemblée de treize personnes, nombre égal aux provinces de l'Union ; ils entraient en séance, au congrès, comme on entre à Paris dans un cabinet de lecture, et la sagesse de leurs magnanimes résolutions surpassait encore la simplicité de leurs mœurs.

Après la levée du siège de New-Port et notre retour au camp, le congrès et le général Washington décidèrent qu'on enverrait M. de la Fayette en France pour réclamer des secours, un corps de troupes françaises et de l'argent, le papier-monnaie étant dans un discrédit total.

On se hâta d'achever la construction de la frégate V Alliance, qui devait être une excellente voilière et être armée de trente-six pièces de douze. On en donna le commandement à un Français, le capitaine Landais, de Saint- Malo ; le bâtiment fut mis aux ordres de M. de la Fayette : le capitaine devait le débarquer où il lui conviendrait. Malheureusement, on prit, pour compléter l'équipage,

1. Probablement le même qui fut ministre de France aux États-Unis ('391-1792). H avait servi en Amérique et en Hollande.

70 matelots anglais prisonniers, d'ailleurs excellents marins ; on s'en crut assuré, parce qu'on leur fit faire un serment de fidélité.

L'hiver fut fort rude; l'armement ne fut prêt qu'à la fin de janvier; le port de Boston était gelé, et nous fûmes obligés de tracer une route au vaisseau, en brisant la glace pour son passage. Nous appareillâmes par un vent favorable, mais d'une violence extrême ï. Nous n'avions dehors que notre grande voile qui, à elle seule, nous faisait faire quatre lieues à l'heure. A bord étaient plusieurs officiers français, entre autres M. de Raimondis, le commandant du César, lequel avait perdu le bras droit dans le dernier combat.

Nous fûmes assaillis par une tempête terrible sur le banc de Terre-Neuve. Elle dura si longtemps et avec des circonstances tellement aggravantes, que l'inquiétude, l'alarme, enfin la consternation finirent par gagner graduellement tout le monde.

M. de la Fayette était habituellement malade en mer : il était couché sur son cadre, et m'envoyait fréquemment interroger notre vieux capitaine Raimondis, qui souffrait beaucoup de son amputation, état auquel le roulis continuel du vaisseau ajoutait encore. Le vieux marin ne me rassurait pas sur notre situation ; il me disait même que dans aucune de ses campagnes il n'avait essuyé une aussi affreuse tempête. J'allais rendre ces observations à M. de la Fayette, en lui disant pourtant, pour le consoler et moi aussi, que l'état du capitaine Raimondis devait nécessairement influer sur sa manière de juger notre position, lui faire voir les choses en noir, en un mot mettre tout au pire. M. de la Fayette, étendu en supin, réduisait alors

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