‹ Mémoires du comte de MoréChapitre 14 sur 63 · De Boston, le 23 décembre 1781, sur VAlliance · texte numérisé non relu

De Boston, le 23 décembre 1781, sur VAlliance

pour mémoire et comme souvenirs, je profitai, dans l'automne de 1781, du départ de mon ami le chevalier de Gapellis *, commandant la frégate VAriel; il me prit à son Lord. h'Ariel était une prise faite par l'escadre du comte d'Estaing ; elle était fort bonne voilière, mais n'avait que dix-huit canons de neuf livres de balles.

Nous partîmes par un vent favorable : nous fûmes, peu de jours après, accueillis d'une tempête ; elles sont fréquentes dans ces parages-là. Mon ami me jura, comme font tous les marins, que ce serait son dernier voyage ; qu'il était riche, et que très certainement il ne s'exposerait plus aux dangers de ce maudit métier : je n'en crus pas un mot, et j'eus raison. Il me raconta l'histoire de son frère, qui avait péri en pleine mer ; ce souvenir-là lui revenait toujours dans les gros temps. Cependant cette tempête-là n'était pas comparable à celle que j'avais éprouvée sur la frégate l'Alliance à mon premier retour.

Après cinquante-cinq jours de traversée, nous aperçûmes les côtes d'Espagne. Je ne dois pas oublier qu'à environ cinquante lieues de la terre nous eûmes le plaisir de rencontrer le vaisseau le Dublin, armé de douze pièces de canon de neuf livres de balles. Il nous jugea, avec raison, anglais par notre construction ; mais il ne tarda pas à revenir de son erreur, à notre satisfaction et non pas à la sienne. Ayant, de part et d'autre, assuré notre pavillon, il s'engagea une canonnade : par l'effet de la nôtre, le Dublin amena au bout de trois quarts d'heure; notre équipage était double du sien. Ce bâtiment était encombré de marchandises.

1. Louis-Antoine, comte de Capellis (1744-1813). Garde de la marine (i;58); chevalier de Saint-Louis (1779) : capitaine de vaisseau (1586); émigxa en 179a. Passé au service de la Russie (1796-1800). Contre-amiral et décoré de Sainte-Anne (1799). 11 avait épousé, en 1784, Félicité de Flahaut.

Le vaisseau et la cargaison appartenaient donc à YAriel; aussi y eut-il de quoi rire de la comédie que me donna mon ami Gapellis : pendant le combat, il se trouvait partout, animant ses canonniers, jurant, criant que les pièces ne tiraient pas assez souvent ni assez vite : lorsque le Dublin eut amené, les canonniers dans l'entrepont, occupés à servir les batteries au milieu de la fumée et d'un bruit infernal, tiraient toujours ; Gapellis, dont le vaisseau ennemi devenait la propriété, et pour qui chaque boulet qui portait était alors un crève-cœur, avait beau s'égosiller sur un autre ton et crier : « Cessez le feu, cessez donc le feu! » on ne l'entendait pas. Il vit un canonnier qui, dans son enthousiasme, ne voulant pas perdre un coup bien chargé, fit feu en criant : « Oh! ma foi, encore celui-là. » Je crois que, dans sa colère vraiment comique, le bon Gapellis aurait tué le naïf et brave artilleur, s'il l'avait tenu.

Nous entrâmes triomphalement avec notre prise dans le port de la Gorogne I, où nous mouillâmes auprès de Y Argonaute, vaisseau français de j4» commandé par M. de Caqueray 2. Il donnait justement ce jour-là une belle fête à son bord, et nous reçûmes une invitation.

Avant même de toucher terre, je jouissais d'avance de l'honneur et du plaisir de voir tout le beau sexe espagnol de la Gorogne et les dames nobles du pays invitées, pour ainsi dire, exprès pour nous; mais bien avant le bal, nous fûmes régalés d'un spectacle tout à fait imprévu, et qui commença par nous étonner étrangement.

Pendant que nous étions occupés à jeter l'ancre, parut une multitude de petits bateaux chargés de femmes por-

1. Port important d'Espagne, dans la Galice. A la fin du siècle dernier, il avait 4,000 habitants.

2. De Caqueray-Valmenier, né en 1724. Enseigne (i"5i); chevalier de Saint-Louis (i;63); capitaine de vaisseau (ijja); chef d'escadre (i;84).

Io8 MÉMOIRES DU COMTE DE MORE.

tant des fruits et grimpant comme des mousses ; beaucoup d'entre elles, qui étaient jeunes et jolies, ne portaient que leurs gentils corps; malgré les ordres, elles prirent notre vaisseau à l'abordage : comme les matelots les favorisaient, nous en fûmes bientôt assaillis; excepté dans la sainte-barbe, je crois qu'il y avait des femmes partout, de sorte que nous finîmes par en rire nous-mêmes.

La fête de M. de Caqueray fut fort belle : les femmes me parurent charmantes ; il y avait si longtemps que j'en avais les yeux déshabitués!

Je ne fus pas tout à fait aussi enthousiasmé de la ville de la Corogne que des belles dames ou demoiselles qui l'habitaient. Je quittais les États-Unis, pays tout neuf, villes toutes neuves, où la plus grande propreté vivifie l'habitation du plus mince propriétaire, où rien de dégoûtant ne s'offre à la vue ; on ne voit ni haillons ni mendiants. A la Corogne, je trouvais de vieilles maisons, la mendicité à chaque borne, une atmosphère infectée par la fumée, par l'odeur de la cuisine à l'huile, enfin par la saleté baptismale des habitants, qui vivent dans la malpropreté comme dans leur élément. Joignez-y le bruit fatigant des voitures, dont les roues, n'étant pas ferrées, résonnent sur le pavé le plus inégal de la terre. Jean-Jacques serait sorti de la Corogne au bout d'une heure de séjour, lui qui prétend avoir quitté son logement à Paris uniquement parce qu'ayant vue sur la rue, il entendait son porteur d'eau crier : à l'eau ! d'un ton faux.

Arrivant d'Amérique, je vous laisse à penser si j'ai eu à répondre à mille questions. Le duc de Medina-Celi ',

i. A cette époque, le duc de Medina-Celi était Pedro Fernandez de Cardoba (1^30-1789), grand majordome de Charles III. — M. de More parle probablement de son fils Luis Maria, xm* duc de Medina-Celi, qui avait alors une trentaine d'années. Plus tard grand écuyer de Charles IV et colonel du régiment de Jaen, levé à ses frais (ijg'3).

colonel d'un régiment alors à la Gorogne, m'en accabla comme l'interrogeant bailli de Y Ingénu i : c'était d'ailleurs un très aimable jeune homme. Espagnols et Français, nous vivions fraternellement ensemble : les deux cours, étant alliées, avaient uni leurs forces contre l'Angleterre; les deux armées portaient la cocarde blanche mi-partie des couleurs espagnoles rouge et noir 2.

Nous fûmes retenus par un vent contraire, et nous profitâmes de ce contretemps pour aller voir le port et l'arsenal maritime du Ferrol 3.

On nous disait que c'était Brest en petit : j'ai vu qu'on y entrait par un goulet comme dans ce premier de nos établissements militaires maritimes; mon projet n'est pas de les comparer. Je ne puis que dire : j'ai vu Brest, et j'ai vu le Ferrol.

A notre retour à la Gorogne, nous profitâmes des invitations de bal qui nous avaient été faites à la fête de M. de Caqueray. L'intendante, Mme Tenorio, avait un pharaon chez elle tous les soirs. Je me souviens que je m'avisai d'y jouer et d'y perdre une centaine de louis, à peu près tout ce que je rapportais de plus clair de ma campagne d'outre-mer. Je voyais défiler mes pièces d'or, sans proférer une seule parole d'impatience ; mais le diable n'y perdait rien. J'étais outré de dépit en dedans : mon front était serein, et je n'en étais pas moins au moment de renverser cette maudite table de jeu, lorsque je fus retenu magiquement par la galerie ; j'entendis très distinctement dire autour de moi : « Gomme ce jeune officier est beau

1. Conte grivois que Voltaire publia prudemment sous le voile de l'anonyme, en ij6;.

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