CHAPITRE VI
Troisième voyage aux États-Unis.— Philadelphie transformée en nouvelle Salente. — Même simplicité de mœurs. — M. Mac-Henri, ministre de la guerre. — Je revois mes anciens amis. — M. Duportail. — Moreau de Saint-Méry. — Triple alliance, sous la raison : Sénateur Morris. — Prophétie de Burke. — Propositions qui me sont faites. — Vicomte de Noailles. — Évêque d'Autun. — Députation au Directoire en réclamation d'indemnités. — Le pâtissier Marino et M. de Volney. — Les princes d'Orléans. — Rencontre d'un éléphant et du Français son cornac. — Course à New-York. — Le colonel Hamilton. — Passé, présent et avenir des États-Unis. — Rencontre du chevalier de la Colombe. — Nos souvenirs sur M. de La Fayette. — Son évasion de la citadelle d'Olmutz. — Le docteur Bollmann. — Mon retour en Europe et mon arrivée à Hambourg.
Je supposais bien que six ' années de paix et de stabilité avaient réparé les ravages d'une longue guerre et relevé les maisons qui menaçaient de tomber en ruine ; car, pendant la guerre, le défaut de ressources empêcha l'Etat de rien entretenir, puisque les besoins de l'armée absorbèrent tout l'argent; mais j'étais loin de m'attendre au spectacle magique que les premiers rayons du soleil développèrent à mes regards dans toute sa magnificence.
Ce n'était pas Philadelphie recrépie, relevée, restaurée, que je vis ; c'était à la fois une nouvelle Thèbes, une nouvelle Sidon. Dans le port je n'aperçus que bâtiments de guerre et de commerce tout équipés ou en construction ; partout une activité prodigieuse ; sur les quais, mille habitations nouvelles ; enfin des monuments publics qui ressemblaient à
i. Il faut sans doute lire dix ans, i?83 à 1793, dates qui coïncident mieux avec la présence des Français que M. de More rencontra en Amérique.
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des palais : c'était une Bourse toute en marbre, la Banque des Etats-Unis, la salle du Congrès : tout m'annonçait que Philadelphie était devenue en six ans aussi populeuse, aussi commerçante, aussi industrieuse que riche et puissante.
Si je ne reconnaissais plus la ville, je reconnus les habitants, ceux du pays, je m'entends. Quant aux étrangers, population flottante, je ne manquai pas de sourire à certaines figures que j'avais vues autre part : je parlerai d'elles plus tard : je leur dois un chapitre tout entier.
Mon premier soin fut de m'occuper de l'objet essentiel de mon voyage, le recouvrement de mes appointements et des intérêts arriérés; car l'admiration ne pouvait me faire perdre de vue mon affaire. Tous comptes faits, il me revenait environ cinquante mille francs; mais j'avais laissé à Paris le titre qui établissait mon droit à réclamer : au défaut de ce titre il me fallait deux propriétaires pour témoins; je retrouvai bien d'anciens oiliciers, mais ils ne possédaient pas de propriétés suffisantes pour me servir de cautions politiques. Le président des Etats- Unis, le général Washington lui-même, eut l'extrême bonté de me reconnaître et de me tirer d'embarras; mes cinquante mille francs me furent comptés et remis de suite d'après ses ordres.
De ce moment, mon objet rempli, le séjour que je fis à Philadelphie jusqu'à mon retour en Europe fut employé à des observations de voyageur oisif, et que je fis en amateur avec la plus grande liberté d'esprit et un très philosophique amusement.
Les membres du gouvernement n'avaient rien changé à la simplicité de leurs moeurs. J'eus occasion de visiter M. Mac-Henri, ministre de la guerre I. J'y allai à onze
i. Avait été aide de camp de La Fayette et le compagnon du chevalier de Pontgibaud pendant la guerre d'Amérique.
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heures du matin; je ne vis pas de sentinelle à sa porte, tous les appartements étaient ouverts, et les murs tapissés de cartes de géographie : au milieu de cette solitude, deux commis, chacun à leur table, étaient occupés à écrire. Enfin je rencontrai un domestique, le seul qu'il eût à son service, et, lui ayant demandé le ministre, il me répondit que son maître était absent pour le moment, parce qu'il se faisait raser chez le barbier. M. Mac-Henri était compris sur le budget de l'Etat pour deux mille piastres (dix mille cinq cents francs), traitement suffisant dans un pays où un ministre de la guerre va le matin se faire faire la barbe chez son voisin, le perruquier du coin.
Je ne fus pas plus surpris de voir les bureaux du ministère de la guerre menés par deux commis, que de savoir le ministre aller chez son barbier; et le bureau de la guerre et le ministre étaient en harmonie avec cette nation, qui savait payer ses dettes. Cette scène me rappela la singulière récompense que le Congrès américain décerna au général Starck, le vainqueur de Burgoyne.
Le brillant général anglais, doré comme un calice, vêtu d'un magnifique uniforme, portant un chapeau à plumes, avait remis son épée au général Starck, qui, de son côté, enveloppé d'une mauvaise couverture, ayant un bonnet de coton sur l'oreille, de gros souliers aux pieds, m'avait bien représenté alors un peuple pauvre et opprimé triomphant d'une insolente et riche monarchie ; le Congrès, dans un accès de munificence, ordonna qu'il serait fait présent au vainqueur de deux aunes de bleu et d'un tiers de drap jaune pour un habit, et de six chemises de toile de Hollande.
Je me souviens très bien d'avoir entendu le général Starck se plaindre vivement devant moi, à l'occasion de cette récompense nationale, de ce que le Congrès avait oublié de lui donner de la batiste pour les manchettes.
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Ce fait, qui aujourd'hui semblerait incroyable, devint la matière d'intarissables plaisanteries que les journaux anglais du temps se permirent sur leurs vainqueurs.
Quelles réflexions cette simplicité vraiment antique ne suggère-t-elle pas? surtout si l'on vient à penser qu'aujourd'hui même, trente-cinq ans après, ce gouvernementlà ne s'est pas démenti. Que deviendra la vieille Europe avec ses budgets d'un milliard, en présence de ces républiques, gouvernées à si bon marché qu'il semble que l'administration s'y fasse à l'entreprise, où enfin le président ne reçoit que cent vingt-cinq mille francs de traitement, avec lequel il est obligé de représenter son pays; et où il est le seul à la porte duquel il y ait un factionnaire.
M. Mac-Henri, le ministre de la guerre américain, me rappelle tout naturellement le nom d'un ex-ministre de la guerre français, notre ancien camarade, M. Duportail. J'appris, en causant, que mon vieil ami était aux États- Unis, et qu'il avait aeheté une petite ferme près de la ville; je courus le voir et l'embrasser. Je le rencontrai à peu de distance de sa maison : quel fut mon étonnement, ou plutôt quelle ne fut pas mon envie de rire en le voyant bien coiffé, le chapeau sous le bras, en habit habillé à la française, à dix-huit cents lieues de Paris! Quoique la révolution eût dix années de date, il avait l'air d'attendre sous les armes la nouvelle que le portefeuille de la guerre lui était rendu. C'était pour lui tellement l'idée journalière, le dada de mon oncle Tobie *, qu'après les premiers compliments sur le plaisir de nous revoir, il me parla et me reparla uniquement de l'ingratitude de la nation française, et des admirables projets qu'il voulait faire exécuter pour l'armée.
i. Xavier de Maistre. Voyage autour de ma chambre.
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«Ah! me dit-il, que de peines me fait votre émigration ! Quelles belles chances d'avancement vous aviez en restant avec nous. Vous aviez fait la guerre d'Amérique! Quand j'étais ministre, je vous aurais donné tout ce que vous auriez voulu. » Il est certain que cela lui eût été facile; mais, toute autre considération à part, son exemple n'était pas fait pour me donner le plus petit regret ; car il me semble que de toutes ses grandeurs il ne restait à son Excellence, dont le règne avait duré six mois *, qu'une petite ferme dans le Nouveau Monde, à deux lieues des forêts antédiluviennes, et à trois journées de ce qu'on appelle les sauvages.
Mais cette chute qui lui paraissait si impossible, ce mécompte politique, que mon ami Duportail trouvait si inconcevable quant à lui, n'était qu'une circonstance, un accident de fortune qui tenait à son élévation même, à laquelle il n'aurait jamais dû s'attendre.
Hélas! mon Dieu! je ne rencontrai dans les rues de Philadelphie que des grands devenus petits, des ambitieux trompés, des niais punis et des hommes d'hier qui n'étaient plus rien aujourd'hui; que des parvenus étonnés de ce que la roue de fortune ne fût pas restée stationnaire pour eux, quand leur étoile était montée jusqu'à son zénith.
Mon ami Duportail me nomma, pour mon instruction particulière, les réfugiés français marquants que Philadelphie renfermait, comme l'arche de Noé. Le vaisseau de la monarchie française ayant sauté par suite de leurs faux systèmes et de leurs folies, l'explosion avait jeté un bon nombre d'entre eux jusqu'aux États-Unis. Aucun d'eux n'était corrigé, désabusé, n'était revenu à des idées
i. Duportail fut ministre de la guerre treize mois : novembre 1790décembre 1391.
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plus saines; ainsi, constituants, conventionnels, thermidoriens, fructidoriseurs, tous ne voyaient dans leur défaite politique qu'une opération à laquelle il n'avait manqué presque rien pour réussir. Ils jetaient toujours les yeux sur la France, comme sur une terre d'expériences, qu'ils regagneraient tôt ou tard, pour y recommencer ce que chacun d'eux appelait le grand œuvre : car il existait autant de plans et de systèmes politiques qu'il y avait parmi eux de fugitifs notables. Aux Etats-Unis, on pouvait se croire aux Champs-Elysées décrits au sixième livre de l'Enéide, où chaque défunt se nourrissait dans l'autre monde de l'idée qu'il avait caressée de son vivant.
Mais comme avant tout il fallait vivre, chaque Français déchu de sa grandeur exerçait une industrie : c'était là le curieux du spectacle.
J'entrai un jour dans une boutique pour acheter du papier et des plumes; j'y aperçus Moreau de Saint-Méry, un des fameux électeurs de 1789 à l'Hôtel de ville de Paris *. Quand j'eus fait mon emplette : — « Vous ne soupçonnez pas, me dit-il avec emphase, qui je suis, et ce que j'ai été? — Ma foi, non, lui répondis-je. — Eh ! bien, me dit-il, tel que vous me voyez, j'ai été roi de Paris pendant trois jours, et aujourd'hui pour vivre je suis obligé de vendre de l'encre, des plumes et du papier à Philadelphie. » Je ne fus pas si surpris de ce grand exemple de l'instabilité des choses humaines que de voir ce petit bourgeois croire réellement devoir étonner la postérité. Je ne fus même pas plus étonné d'apprendre quelques mois après
1. Médéric-Louis-Hélie Moreau de Saint-Méry, né à la Martinique (ij5o), mort à Paris en 1819. Membre du Conseil supérieur de Saint-Domingue (1780). Président des électeurs de Paris (1789). Député de la Martinique. Arrêté après le 10 août, émigré aux États-Unis. Conseiller d'État (1800). Administrateur de Parme, Plaisance et Guastalla (i8oa-i8o6).
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qu'il faisait faillite : tout ce que je remarquai, c'est qu'elle fut de vingt-cinq mille francs, et je n'aurais pas donné mille écus du fonds de boutique de M. Moreau de Saint- Méry, Chose remarquable! il n'y a pas de pays où les banqueroutes soient plus multipliées, on voit chaque matin des ventes publiques par autorité de justice dans toutes les rues.
Bien des personnages, autres que cet électeur de 1789, et qui avaient fait en France une tout autre figure, s'agitaient et allaient à pied dans les rues de Philadelphie.
Le vicomte de No.... l, le duc de L.... a, M. Ta.... 3, Volney 4, M. l'évêque d'A.... 5, e tutti quanti.
1. Louis-Marie, vicomte de Noailles (i?56-i8o4). Colonel des chasseurs d'Alsace et des dragons du Roi (1382-1788). Suivit en Amérique son beaufrère La Fayette. Membre de l'Assemblée des notables (1787) ; des États généraux. Président de l'Assemblée (1791). Émigra en Angleterre, passa aux États-Unis. Sous le Consulat, général de brigade, fut tué pendant l'expédition de Saint-Domingue.
2. François-Aiexandre-Frédéric de la Rochefoucauld, duc de Liancourt (1747-1827). Grand maître de la garde-robe (1763). Fit de nombreux voyages et fonda des œuvres de philanthropie Député aux États généraux et président de l'Assemblée (1789). Émigra après le 10 août. Passa en Angleterre, aux Etats-Unis. Rentra en France et vécut tout l'empire dans la retraite. Pair de France (1814), s'occupa avec beaucoup de zèle de sociétés charitables ou d'utilité publique. Ses obsèques sont célèbres pour avoir été l'occasion d'un scandale exploité par les adversaires du ministère de Villèle.
3. Antoine-Omer Talon (1760-181 1). Lieutenant civil au Châtelet (1789), démissionnaire après le procès de Favras. Aida Mirabeau à se rapprocher de la Cour. Passa en Amérique; revint avec une grosse fortune. Agent royaliste; emprisonné à l'île Sainte-Marguerite (1804-1807). Mourut fou. — Il fut le père du général Talon, colonel des lanciers de la garde sous la Restauration, et de la célèbre comtesse du Cayla
4. François Chassebœuf, dit Boisgirois, dit Volney (1757-1820). Après un voyage en Orient (1782-1787), s'occupa d'assyriologie. Député de l'Anjou aux États généraux (1789). Député aux Cinq-Cents. Membre de l'Institut (1795). Fit un voyage en Amérique et y fut mal accueilli. Après le 18 brumaire, vice-président du Sénat. Comte de l'empire (1808). Pair de France (1814). Il écrivit les Ruines (1791), où il professait l'athéisme et appuyait ses opinions sur des affirmations « scientifiques » que la science actuelle proclame erronées.
5. Charles-Maurice, prince de Talleyrand-Périgord (1754-1838,», est trop connu pour que sa biographie soit nécessaire. Voici les principales dates de sa vie :
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Les uns agiotaient, jouaient sur les fonds publics, et presque tous avec succès ; d'autres ne spéculaient pas toujours aussi heureusement; mais souvent leurs spéculations cachaient de grands dangers, dont ne se garantissaient pas toujours les nouveaux débarqués qui donnaient dans leurs panneaux.
Le sénateur Morris * avait conçu une vaste et aventureuse entreprise : le célèbre Burke 2 avait écrit que l'Europe continentale allant immanquablement tomber en lambeaux, l'Amérique du nord serait destinée à recevoir les naufragés, corps et biens; or le sénateur, auquel se réunirent M. Talon et le vicomte deNoailles, établit une spéculation sur cette prédiction-là. L'entreprise consista dans l'acquisition de plus d'un million d'acres de terres situées sur les bords de la Susquehannah 3 ; et ces territoires, divisés en lots plus ou moins considérables, figuraient dans les journaux, à l'article : Belles terres à cendre. On ne parlait pas d'habitation de maître; l'acquéreur devait la bâtir à son gré. Pour faciliter leur spéculation, ils construisirent dans la ville un immense bâtiment destiné
évêque d'Autun (1788). Député aux États généraux (1389). Quitte la France et se réfugie en Amérique (1394-1396). Ministre des relations extérieures (1397-180?). Prince de Bénévent (1806). Vice-grand électeur de l'empire (1803). Président du gouveraement provisoire (1814). Pair de France. Plénipotentiaire au Congrès de Vienne (1814). Grand chambellan (1816). Ambassadeur de Louis-Philippe en Angleterre (>83o-i834).
1. Gouverneur Morris (1302-1816). Homme d'État et financier américain très mêlé aux affaires diplomatiques de la guerre de l'Indépendance. Député de la Pensylvanie (1787). Ministre auprès de Louis XVI (139a), dont il essaya de protéger les jours. Après un long séjour en Europe, il revint dans son pays. Sénateur, il s'occupa de travaux politiques et historiques. Il a laissé des papiers qui furent publiés en i83a, sous le titre de The Life of Gouverneur Morris.
a. Edmond Burke (1330-1393). Avocat anglais qui acquit une grande renommée dans le procès d'Hastings. Membre de la Chambre des communes, il s'éleva avec véhémence contre les principes de 1389. Son livre : Réflexions sur la Révolution française (1390) eut une vogue européenne.