Rivière de la Pensylvanie et du Maryland
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à loger convenablement tous les grands personnages qu'ils attendaient sur la foi d'Edmond Burke : le Pape, le sacré collège, même les souverains détrônés, encore étourdis du bateau à leur arrivée, devaient y occuper des appartements et acheter le territoire américain.
Ces premières dispositions établies, il est littéralement vrai d'affirmer que cette société de commerce rural avait des agents placés en vigies qui attendaient comme à l'affût les passagers venant d'Europe. Le factionnaire factotum de ces messieurs tendait, aux naufragés qui avaient l'air d'avoir sauvé quelques bagages, une main protectrice, et leur offrait, avec l'empressement de la compassion, les moyens de réparer leurs pertes, en achetant, sur une terre hospitalière, une seconde patrie d'une dimension proportionnée aux moyens de chaque nouveau venu. Six francs l'acre, c'était pour rien ; mais on ne disait pas que l'acre revenait à quinze sous à la compagnie spéculatrice.
Je sais bien que j'ai vu une marchande de modes qui, avec le prix de ses marchandises, avait acquis des terres à Asylum, soi-disant capitale de cette colonie imaginaire ; la pauvre dupe fut obligée d'abandonner sa propriété, après avoir contemplé la place où on lui avait vendu le droit de bâtir, de cultiver, et de vivre. La malheureuse iut réduite à revenir à Philadelphie pour y gagner sa vie avec ses dix doigts, comme devant.
Un de ces agents, qui n'avait pas plus d'esprit que le diable de Papefiguière l, s'avisa, pour son malheur, de venir chez moi, trompé par ma qualité d'émigré français, mais plus encore par des notions trop vagues : il avait peut-être appris que je possédais quelque argent ; et là-
i. Rabelais, Pantagruel, livre IV, chap. xlv.
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dessus, sans s'informer d'où il me venait et à quel titre, cet entremetteur, après un long préambule sur les principes d'humanité qui animaient sa philanthropique entreprise, me vanta la beauté des sites, la fertilité du terroir, et la richesse des prairies qu'on ne suffirait pas à faucher. « Il y a, disait-il, tous les matériaux possibles, et un maître maçon payé par la compagnie ; tout est prévu : nous avons même un restaurateur, pour épargner jusqu'aux premiers embarras d'un établissement aux colons. » Enfin il m'engagea fortement à acquérir cinq cents acres de cette nouvelle terre promise ; le tout, pour la modique somme de mille écus.
Me gardant bien de l'interrompre, je le laissai se persuader qu'il m'avait convaincu et que je le croyais sur parole ; mais quand il eut fini, je lui répondis qu'il n'y avait pas de pierres dans le pays ; que deux cents acres ne pourraient pas y suffire à nourrir une vache ; que pour manger de la viande il fallait tuer un cerf; qu'ayant fait toute la guerre de l'Indépendance, je connaissais dans tous les sens le pays dont il avait la bonté de me parler ; et que, pour tout dire en peu de mots, la spéculation philanthropique qu'il venait me vanter n'était qu'une déception, une perfidie. Je terminai en lui disant que c'était le dernier coup porté par leurs propres compatriotes aux malheureux émigrés français, assez crédules pour acheter des terrains de sable couverts de sapins, qu'on avait la barbarie de leur présenter comme un nouvel Eldorado . Je n'ai jamais vu un homme plus déconcerté que ce négociateur ; mais j'aurais voulu être témoin de l'accueil que le triumvirat spéculateur, dont j'avais l'honneur d'être connu, dut faire à cet agent maladroit quand il lui rendit compte de la visite.
Au reste, la Providence a permis qu'une pareille entre-
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prise ne réussît pas. Les trois spéculateurs ont même fait une mauvaise fin. Le sénateur Morris, criblé de dettes, est mort en prison ; M. Talon est mort fou; le vicomte de Noailles, après avoir gagné quatre ou cinq cent mille francs à la bourse de Philadelphie l, se rendait à Saint- Domingue, quand il fut tué à bord d'un corsaire. Celui-ci, du moins, mourut en brave, comme il avait vécu : c'est un éloge qu'on ne peut refuser à sa mémoire ; ce qui ne m'empêche pas d'avoir, à son sujet, une réminiscence que je consigne comme une preuve de plus des inconséquences de l'esprit humain chez nos plus illustres faiseurs pendant la Révolution. La chose s'est passée sous mes yeux : j'en ai ri avec tout le public.
Ce ci-devant vicomte fit faire à Philadelphie un acte chez un notaire de la ville, et s'aperce vant à la lecture qu'on ne le désignait que sous le nom de M. de Noailles, il se récria, se fâcha, exigea que l'acte fût refait, et qu'aucun de ses titres ne fût oublié : Vicomte, chevalier de Saint-Louis, chevalier de Malte, etc. Dès le lendemain les papiers publics, qui ont l'impertinence de répéter tout haut ce qu'on a dit tout bas, con licenza superiori, apprirent à tout Philadelphie le débat de M. le vicomte avec son notaire, le tout accompagné de cette réflexion : « Il « est singulier qu'un membre de V Assemblée constituante « qui a inventé la législation des ci-devant , qu'un « grand seigneur français qui, dans la fameuse nuit du « quatre août, a fait un holocauste des titres, des qua- « lités et des armoiries de la noblesse, en commençant « par les siens, vienne ici exiger qu'on les lui restitue « par un acte public, dans un pays d'égalité politique « où toutes les distinctions sont inconnues. »
i. Dans les opérations commerciales de la maison Bingham.
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Il parait que c'était ce qu'on appelle une idée fixe chez M. le vicomte. « Vous allez nous rendre nos titres, nos « armes, vous autres ! » disait-il en 1792 à J.... de J.... *, membre de l'Assemblée législative, qui me l'a raconté. « Gomment! lui dit le député de l'ancienne Austrasie, je « n'ai pas d'avis à émettre à cet égard : il n'en est pas « question ; mais comment tenez-vous ce langage, vous « qui avez fait la nuit du 4 août ? — Vous n'êtes pas au « fait, reprit M. le vicomte ; la nuit du 4 août, nous « avions une arrière-pensée : c'est à vous de l'achever ; « nous n'en avons pas eu le temps. Nous voulions avoir « deux Chambres : il y a un tas de nobles aujourd'hui; « on ne s'y reconnaît plus depuis longtemps. Nous nous « serions mis dans la Chambre haute; la petite noblesse, « la noblesse de province, aurait occupé la Chambre « basse : elle aurait formé le bas-chœur. — Je comprends
« à présent, monsieur le vicomte, dit le bon J de J....
« en souriant ; il n'y a point d'inconséquence de votre « part : c'est moi qui ai tort, et je vous remercie très « humblement de vos intentions au nom de la petite no- « blesse de province, la seule dont j'aie l'honneur de faire « partie. »
Passons à un autre. M. l'évêque d'Autun, qu'on avait prié en Angleterre d'entrer dehors, était établi en Amérique, déclarée terre française 2. Monseigneur avait une queue, et aurait volontiers dit comme l'abbé Raynal : « Quand j'étais prêtre. » Nullement embarrassé du présent, de l'avenir encore moins, il agiotait, en se moquant
1. Nous n'avons pas su identifier l'homme politique dont M. de More ne donne que les initiales. Dans la liste des membres de l'Assemblée législative, le nom de M. de Jaucourt paraît offrir le plus de vraisemblance, mais nous ne le proposons qu'avec réserve.
a. Talleyrand, expulsé d'Angleterre par l'application de la loi sur les étrangers (A lien Bill), en janvier 1794, arriva en Amérique au mois de mai.
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de tout et de tout le monde : il n'en était pas moins recherché, grâce à l'amusement qu'il procurait à tous ; car on ne lui a jamais refusé plus d'esprit qu'à qui que ce soit ; on lui a même souvent prêté l'esprit des autres.
Malgré toute son amabilité, monseigneur n'obtint pas dans la société de Philadelphie autant de succès qu'en méritait la légèreté de son ton et de ses manières. En effet, les Anglo-Américains ont des mœurs simples et positives, et le mépris cynique de leur hôte pour le respect humain d'Amérique les scandalisa très fortement. M. de Talleyrand devait déjà beaucoup d'égards au souvenir de l'habit qu'il eut alors le droit de jeter aux orties ; mais à cette époque il en devait encore plus à sa position d'émigré français ; car, en abdiquant pour lui les droits acquis partout au malheur, il diminuait indirectement ceux des autres. Les Américains avaient-ils raison de se fâcher? Chacun va pouvoir en juger 1.
Si le cardinal de Richelieu n'a pas échappé au ridicule, bien qu'il eût le soin de n'aller qu'à la nuit chez Marion de Lorme, vêtu en cavalier et chaussé en bottines à éperons a, que pensera-t-on de la singulière interprétation que l'évêque d'Autun donnait aux droits de l'homme et à la liberté illimitée du Nouveau Monde ? Chacun, à Philadelphie, pouvait le voir, ayant à son bras, dans les rues et en plein jour, une femme de couleur!.... Injure gratuite faite aux convenances, aux habitudes, et aux usages reçus, à tort ou à raison, dans un pays où les préjugés à cet égard ont un tel empire qu'un sous-lieutenant de hussards i .'oserait s'y soustraire.
I. Voir sur son séjour en Amérique les Mémoires de Talleyrand, t. I" 3« partie.
a. Cette affirmation ne se trouve que dans les pamphlets des ennemis de Richelieu; elle est donc plus que sujette à caution.
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Les Américains étaient certes accoutumés à voir des quakers qui n'ôtent jamais leurs chapeaux, des sauvages sans chemise ; mais depuis le membre du Congrès jusqu'à l'artisan, tous lisaient un journal parmi les milliers qui paraissaient ; et aucun d'eux n'ignorait la responsabilité d'honneur et d'illustration dont était chargé M. de Talleyrand; tous connaissaient même sa vie, dont le premier acte sacerdotal commença par l'évêché d'Autun, et le dernier fut commis sur l'autel de la patrie, dans le milieu du Champ de Mars, au jour fameux de la fédération de 1790. Un émigré aussi célèbre ne pouvait donc pas tout se permettre dans sa vie privée.
Mais ce n'est pas tout dans cette anecdote ecclésiastique dont la scène était hors du giron de l'Europe catholique, apostolique et romaine : M. de Talleyrand avait avec lui un chien sauvage qui tenait de son éducation ou de son instinct un esprit de conduite très remarquable. Avant d'entrer chez monseigneur il avait soin de sonner ; et quand on ne lui ouvrait pas, par un raisonnement d'homme, il allait chez la maîtresse et se couchait sur le lit jusqu'au retour des deux amants, au lieu d'attendre : c'était un chien vraiment diplomate.
Mais au lieu de me souvenir d'une partie de ce que M. l'évêque faisait, je préférerais, sans comparaison, pouvoir me rappeler tout ce qu'il nous disait.
Il nous raconta entre autres choses, mais d'une manière qui n'appartient qu'à lui, son aventure ou sa conversation à Londres avec un émigré gascon. De grand matin il entend frapper à sa porte et demande : « Qui est là ?
— C'est le chevalier de...., » dit une voix insinuante accusant le sol natal de la Garonne.
M. l'évêque d'Autun ouvrit, et le chevalier gascon reprit après force révérences : « Monsieur de Talleyrand,
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on m'a toujours dit que vous étiez l'homme qui avait le plus d'esprit de tout le monde connu ; » et M. de Talleyrand de croire que le quidam venait lui emprunter de l'argent; et lui de se tenir prêt à lui répondre : J'allais vous en demander.
Point du tout; l'objet de la visite était une consultation, et le Gascon ne venait chercher qu'un bon avis. — « Au fait, Monsieur, dit alors l'évêque d'Autun.
— Le fait est, monsieur de Talleyrand, que tel que vous me voyez j'ai quitté le manoir pour aller à Coblentz, que je suis donc ce qu'on appelle un émigré, et maintenant je voudrais savoir le meilleur moyen de rentrer : vous qui avez tant d'esprit, ayez la complaisance de me donner un bon conseil,
— Quelle figure faisiez-vous dans votre province?
— Petite figure.
— Quelle existence, quelle fortune avait votre famille ?
— Nous sommes quatre frères, et il y a dans la maison cinq mille livres de rente qui sont au papa.
— Allons, cela n'offusque personne.... Il vous reste sûrement quelques écus ; allez jusqu'à Huningue, Neufchâtel ou Saint-Claude ; vous trouverez quelque guide, quelque bonne âme, qui vous fera passer la frontière : vous éviterez les villages, vous n'irez que de nuit; et ignoré comme vous avez le bonheur de l'être, vous arriverez inaperçu jusque chez le papa. Là, vous vous tiendrez coi, sage, discret ; vous ne parlerez ni d'émigration ni de Coblentz, et vous attendrez les événements.
— Oui, monsieur de Talleyrand ; que de reconnaissance ! On m'avait bien dit que vous aviez plus d'esprit que tout le monde ensemble. Je m'en vais retourner chez le papa ; mais s'il arrive une seconde révolution, je vous réponds que je prendrai le parti du peuple.
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— Gardez-vous-en bien! s'écria monseigneur. Gardezvous-en bien, Monsieur ! cette fois-là vous pourriez manquer votre coup. »
Ce dernier mot contient le trait caractéristique et tout le piquant de l'anecdote.
En effet, ce diable d'homme, je parle de l'évêque d'Autun, sourit en voyant arriver le Directoire à la puissance : un Génie diaboliquement incarné dans sa personne l'avertit de retourner en France.
Il nous en manifesta le dessein, et alors le colonel Hamilton lui fit observer que le pays était très agité, tandis qu'aux États-Unis monseigneur vivait bien tranquille. « Oui, dit-il, mais je sais que penser de la France et des « Français : n'êtes-vous jamais entré dans une écurie « quand les cochers ont négligé de donner l'avoine aux « chevaux : les chevaux hennissent et frappent du pied. »
Pour nous, nous lui représentâmes les dangers qu'il courrait à son arrivée comme prêtre, comme émigré, enfin comme étant lui ; et il y avait bien assez d'une seule de ces conditions pour arrêter l'homme le moins timide : « Non, nous dit-il en riant, quand il mit le pied sur le « vaisseau qui devait le ramener, je n'ai rien à craindre « là-bas; je connais tous les jeux des révolutions. »
Enfin ce ne fut pas même sans peine qu'il trouva le vaisseau à bord duquel il montait. Aucun capitaine américain ne voulut lui accorder passage, soit à cause de son importance politique, soit à cause de la haine que l'on conçut pour lui.
En effet, outre les causes que j'ai déjà signalées, le bruit avait couru que dans une conversation relative à la perte de Saint-Domingue, et au milieu de laquelle on vint à parler et de la difficulté de la reconquérir et de celle de se procurer des noirs, il aurait dit : « Pourquoi ne pas
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« faire la traite ici? Ces bonnes gens-là sont plus près « des îles que l'Afrique. »
Ce mot et la dame de couleur ne devaient pas le mettre en odeur de sainteté à Philadelphie. Une tempête avait jeté dans la Delaware un vaisseau portant pavillon prussien x ; le capitaine alors consentit à se charger de notre ex-évêque, mais l'équipage ne nous parut pas très enchanté de cette cargaison ; et à la place du passager j'aurais furieusement appréhendé qu'une tempête arrivant, les matelots ne se souvinssent de ce joli conte de Bacon, où il dépeint la joie des matelots anglais, qui croient apaiser le ciel en courroux en jetant à la mer un capucin qui les avait tous confessés.
Nous vîmes ainsi partir le diable boiteux, qui depuis.... qui depuis, sous le nom de prince de Bénévent, décida au congrès de Vienne les rois de l'Europe à marcher de nouveau contre Bonaparte, à remettre une seconde fois les Bourbons sur le trône de France. Suum cuique.
Tant il y a que, parmi les pentarques qui demeuraient au Luxembourg à cette époque, figurait le citoyen Reubell a, ami du citoyen Talleyrand : et à son débotté, notre ex-constituant reçut par les soins du conventionnel jacobin, son ami, sa radiation dans un portefeuille : c'était celui des relations extérieures.
Les bons Anglo- Américains n'eurent pas plus tôt appris que leur hôte était devenu ministre qu'ils eurent la simplicité de croire l'occasion et le moment favorables pour
i. Talleyrand (Mémoires, I, p. 246) dit un vaisseau danois en partance pour Hambourg. C'était dans l'été de 1796.
1. Jean-François Reubell (1346-1807). Avocat alsacien. Député aux États généraux. Se signala, protestant, contre le clergé catholique. Président de l'Assemblée (1791). Membre de la Convention (1592). Régicide. Agiota dans les fournitures militaires. Membre du Comité de salut public; du Conseil des Cinq-Cents. Un des cinq directeurs (1795-1797). Membre du Conseil des Anciens (1393). Méprisé de tous, il disparut après le 18 brumaire.
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réclamer et obtenir justice. Oubliant la dame de couleur et le projet de faire chez eux la traite, ils députèrent trois membres du Congrès que j'ai vus partir et revenir : il s'agissait dune indemnité au profit des Etats-Unis pour deux cents vaisseaux marchands à pavillon américain que la république française avait pris per fas et ne/as, pendant les trois années que le bonnet rouge orna sa tête.
Il fallait voir au retour le désappointement et la surprise de ces hommes simples lorsqu'ils racontèrent la marche que suivirent leurs négociations, l'espèce de diplomate qui vint l'entamer avec eux, et ce qu'ils eurent la bonhomie d'appeler par le vrai nom, c'est-à-dire l'impudence des propositions qu'on ne craignit pas de leur faire,
Le premier ambassadeur était du sexe féminin : une madame de.... se présenta chez les envoyés du Congrès à titre d'amie de la cause de l'indépendance des Etats- Unis, et de tous les Anglo-Américains, qu'elle avait toujours portés dans son coeur : les premières voies préparées, elle annonça la visite du très fameux M. R.... de
S.. ..-F 1, qui viendrait traiter l'affaire à fond. Ce second
envoyé laissa entendre qu'il serait indispensable, pour le succès de la réclamation, qu'on fit un sacrifice d'argent. L'ambassadrice alors reparut, et finit par articuler que l'affaire pourrait s'arranger, moyennant cinquante mille livres sterling, dont elle donna le bordereau en ces termes : tant à Son Excellence, sous le titre de douceurs, sweltness (c'est le mot propre dont les envoyés se servirent dans leur rapport public au Congrès); tant pour le négociateur M. R. de Sainte-Foy, et tant pour les faux frais ; là, probablement, se trouvait la part de madame l'ambassadrice.
i. R. de Sainte-Foy, ancien secrétaire du comte d'Artois. Dans les < affaires » avec les États-Unis, il fut l'un des trois entremetteurs de Talley. rand, avec Montrond et André d'Arbelles.
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Bref, les députés revinrent avec tous leurs états, des volumes d'écritures et point d'argent : j'étais à la séance mémorable où l'un d'eux lut leur rapport : il eut un mouvement oratoire superbe, et qui fut mentionné dans tous les journaux américains, où le citoyen Talleyrand a pu le lire lui-même dans le temps.
« Cet homme, dit l'orateur, envers qui nous avons exercé la plus bienveillante hospitalité, est le même ministre du gouvernement français devant qui nous ne nous présentions que pour demander justice. Et cet hôte sans reconnaissance, cet évêque qui a renié son Dieu, n'a pas craint de nous taxer à cinquante mille livres sterling" de douceurs, sweltness.... cinquante mille livres sterling! pour alimenter ses vices!!! 1 »
Et moi je disais : Les braves gens ! ils sont bien de leur pays ! un Anglais qui aurait eu la même affaire à traiter à Paris aurait trouvé cela tout simple.
Mais quels sont ceux de nos illustres que je n'ai pas vus à Philadelphie dans ce troisième voyage d'Amérique, si différent de ceux que j'y fis précédemment ! Voici une parade d'un autre genre sur le même théâtre, c'est-à-dire dans la même ville.
Marino, l'ancien cuisinier de mon ancien ami le chevalier de Gapellis, par suite des événements publics et privés, se trouvait établi traiteur dans la ville, et avait la réputation d'excellent pâtissier. Nous nous connaissions de vieille date. J'étais donc chez Marino, occupé à lui commander quelque article de son métier (c'était, outre son habileté, un très honnête et brave homme), lorsque je vis entrer un particulier que je ne connaissais pas plus
i. Je ne doute pas que tous ces intrigants des deux sexes, qui avaient abusé ainsi du nom de M. de Talleyrand à son insu, n'aient été recherchés et punis sévèrement. (Noie de M. de More.)
que lui, et c'était cependant un Français très connu, vous allez en juger. Ce monsieur commande un pâté bien soigné et composé de ce qu'il y a de plus recherché et de plus délicat : il a prié, dit-il, vingt personnes à dîner ; je crois même que le duc d'O.... I et ses frères étaient invités : le pâté, le prix du pâté, tout est convenu, il ne s'agit plus que de savoir le nom de l'inconnu et son adresse.... « Volney, dit l'autre. — Volney ! s'écria avec une sainte colère l'ex-cuisinier de Capellis, demeuré aussi royaliste que son ancien maître, Volney ! . . . . Volney ! »
Il était superbe à voir, on aurait pu le peindre : son bonnet de coton sur la tête, son tablier blanc retroussé et le grand couteau de l'état à la ceinture. Quittant tout à coup sa casserole et ses fourneaux en activité, il se mit à crier d'une voix de tonnerre, que l'indignation rendait tremblante : « Sors d'ici, misérable, sors de ma cuisine, maudit athée!.... Révolutionnaire maudit, tu m'as fait banqueroute des deux tiers de ma rente sur l'État ! . . . . Je ne travaille pas pour des gens (je pallie l'expression) de ton espèce, et ce n'est pas pour toi que mon four chauffe. »
C'est ainsi que je vis entrer et sortir de chez le pâtissier le plus fameux de Philadelphie, le très fameux et trop fameux monsieur Ghassebœuf de Volney.
J'ai dit que les princes d Orléans devaient être du dîner où ne figura pas le pâté de l'ami Marino; ils étaient venus en effet depuis quelque temps dans le pays; ils y passèrent six mois. Il arriva même qu'allant tous trois chez un colon à une certaine distance de la ville, les princes per-
i. Le duc d'Orléans (le futur Louis-Philippe), que ses deux frères, le duc de Montpensier et le comte de Beaujolais, avaient rejoint, était parti d'Europe le 24 septembre 1-96, pour aborder à Philadelphie le 21 octobre. Ils quittèrent l'Amérique en janvier 1800.
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dirent un de leurs frères en traversant une forêt; ce fut un sauvage qui le retrouva, en le quêtant comme un chien de chasse. Au bout d'un certain temps, les princes d'Orléans prirent la route du sud, et se rendirent dans la Louisiane, alors encore sous la domination du roi d'Espagne. Le chevalier de Carondelet, qui commandait au nom du roi l, les reçut à la Nouvelle-Orléans avec tous les honneurs dus à leur rang; mais pendant leur séjour aux Etats-Unis, excepté tous les Français, qui, quelles que fussent leurs opinions, ne pouvaient pas prendre des princes du sang de France pour des hommes comme d'autres, tout le monde ne les connaissait, ne les saluait ou ne les désignait que sous le nom d'Egalité ; cela paraissait aux Américains la chose du monde la plus simple. On lisait dans la feuille du jour : Hier, les frères Egalité ont couché à tel endroit; ou : L'on mande de telle ville que les frères Egalité viennent d'y arriver.
Les trois princes rendant un jour visite au général Washington à Mont-Vernon, un nègre accourut lui dire : « Excellence, Excellence, il y a trois Egalité à la porte. » Telle est la différence des pays et des habitudes.
Le général Washington reçut les princes d'Orléans ; mais il ferma constamment sa porte au vicomte de Noailles, à l'évêque d'Autun et même à mon ami Duportail 2. L'homme si justement célébré comme le libérateur de son
i. Charles IV. — M. de Carondelet était naturalisé Espagnol depuis de longues années.
2. Ce pauvre Duportail était primitivement un officier du génie très distingué. Aussi, M. de Gribeauval l'envoya-t-il à Naples, d'où l'on avait demandé à Louis XVI des officiers pour instruire l'armée napolitaine. Duportail revint et l'ut ministre de la guerre en 1790. Je voudrais ne pas me souvenir qu'il compléta la révolution dans l'armée en permettant aux soldats de hanter les clubs. Poursuivi, proscrit, il revint en Amérique chercher son refuge, comme on l'a vu ; il avait obtenu son rappel en France sous Bonaparte, mais il mourut dans la traversée en 1802. (Note de M. de More.)
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pays portait Louis XVI dans son cœur : il avait dans son salon le portrait du roi, il le regardait souvent, et toujours les larmes aux yeux.
A ce sujet-là, je me rappelle que pendant mon séjour à Philadelphie, un chef de sauvages se trouvant dans une maison où était le tableau du roi Louis XVI, d'après Muller de Stuttgard I, et assistant à un repas où l'on portait des toasts, se leva, et, se mettant debout devant le tableau, dit, au grand étonnement de tous les convives : « Je bois « à la mémoire de ce monarque infortuné, égorgé par ses « sujets. »
Un grand nombre de Français de tout sexe, de tout rang, de toutes opinions, se trouvaient ainsi rassemblés depuis Philadelphie jusqu'à New- York. Hors de ces deux villes, et dans un intervalle de trente lieues, beaucoup de colons échappés aux massacres de Saint-Domingue étaient venus chercher un asile. Suivis de quelques nègres qui leur étaient restés fidèles, ils avaient loué des fermes entre New- York et Philadelphie, et après avoir ainsi sauvé leurs têtes, chacun d'eux s'ingéniait pour trouver des moyens d'existence, dans ce pays où la vie est très chère. Mme la comtesse de La Tour du Pin a avait été jusqu'à Albany
i. Maller, graveur et professeur de dessin, dont le fils (1382-1816), graveur également, eut une certaine célébrité.
2. La comtesse de La Tour du Pin Gouvernet, réfugiée pendant l'émigration à Albany, où elle vivait avec son mari du travail de ses mains, est celle dont il est question à ce moment dans les Mémoires de Talleyrand et dans ceux de la duchesse d'Abrantès. Elle était fille du général Arthur-Richard Dillon et s'appelait Henriette-Lucy. Elle avait épousé, en 1387, le comte de Gouvernet, fils de celui qui fut le premier ministre constitutionnel de la guerre, en revendiqua la responsabilité au procès de la Reine et périt ainsi sur l'échafaud. Son mari, colonel de Royal-vaisseaux, aide de camp du ministre son père, puis chef d'état-major des gardes nationales sous La Fayette, dont il avait été aide de camp en Amérique, resta longtemps proscrit; fut, sous l'Empire, préfet de Bruxelles et d'Amiens; en 1814, ambassadeur au Congrès de Vienne et créé pair de France, sous le titre de marquis de La Tour du Pin et « d'allié
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s'établir dans une petite ferme ; elle allait elle-même vendre son lait, son beurre et ses volailles au marché ; et tous les gens du pays avaient beaucoup de considération pour elle.
Je me souviens que je rencontrai un ancien garde du corps, échappé aux journées des 5 et 6 octobre; il avait vendu une petite ferme dans le pays, pour avoir les moyens d'acheter, avec le prix, un éléphant, qu'il eut la précaution de faire assurer; car aux Etats-Unis, il y a des compagnies d'assurances pour tout. Je m'amusai beaucoup en voyant ce nouveau genre d'industrie. Ce garde du roi, parti de Versailles pour devenir cornac dans l'Amérique du Nord, avait déjà eu l'esprit de gagner quatorze mille francs à montrer son noble animal, qui descendait peutêtre de l'éléphant du roi Porus.
Me trouvant ainsi à trente lieues seulement de New- York, j'eus la curiosité d'aller revoir ce théâtre de nos combats, et de connaître cette ville que je n'avais vue qu'en dehors, pendant que notre armée la bloquait. C'est avec intérêt et émotion que je me retrouvai sur les bords de la rivière d'Akensie, à Topanah, lieu de l'exécution du malheureux major André; enfin je reconnus avec plus ou moins de plaisir, selon nos succès ou nos revers passés, les différentes positions que notre armée avait successivement occupées.
J'entrai dans New- York avec une surprise qui égala ma curiosité. J'admirai, en dedans cette fois, et cette jolie ville où il n'y avait encore que 25,ooo habitants (elle en compte aujourd'hui 120,000), et cette délicieuse île de Long-Island qui l'avoisine. J'étais enchanté de tout ce que
du Roi. » Il fut de nouveau proscrit en i83a et mourut à Lausanne en 1837. Sa femme mourut à Pise en i853, âgée de quatre-vingt-quatre ans, très pauvre, mais très honorée.
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je voyais : l'élégance et la propreté des habitations sont jointes dans tout ce pays aux beautés d'une nature encore vierge : puis, la largeur et la masse des cours d'eau, qui ne sont presque tous que des fleuves ; les colosses végétaux qui forment les forêts primitives du nouveau monde ; enfin tout ce qu'on n'admire pas comme ouvrage des hommes étonne tellement, par des proportions imposantes et gigantesques, qu'en revoyant l'Europe, il me sembla voir un autre monde, un immense tableau réduit au pantographe ; à mon retour, le continent ne me parut plus qu'une jolie miniature.
Je retrouvai avec autant de plaisir que d'intérêt d'anciens frères d'armes, américains et français; entre autres le brave et sage colonel Hamilton, l'ami de Washington, et qui depuis fut si malheureusement tué en duel par le colonel Burgh *. Hamilton, rentré alors dans la vie civile, exerçait la profession d'avocat, il plaidait et donnait des consultations. Je me souviens que nous causâmes beaucoup ensemble, et avec profit pour moi, des causes de la guerre, de l'état actuel des Etats-Unis et de leur destinée probable. Qui nous eût entendus causer ainsi, sur des événements alors devenus l'histoire du pays, nous aurait pris pour deux interlocuteurs des dialogues des morts de Lucien a ou de Fénelon 3.
« La guerre d'Amérique, lui disais-je, a singulièrement
i. Burgh ou Burr. Fut vice-président de l'Union.
2. Lucien, philosophe sceptique qui vécut en Grèce sous les Antonins. Moraliste et satirique, il a laissé un grand nombre d'ouvrages : Dialogues des dieux, Dialogues des morts, le Songe, De la manière d'écrire l'histoire, etc.
3. François de Salignac de Lamothe-Fcnelon (i65i-i;i5). Précepteur du duc de Bourgogne, archevêque de Cambrai (1694). Très mêlé aux querelles théologiques de son temps, principalement le mysticisme de M™ Guyon, où Bossuet l'ut son adversaire redoutable. Son mérite littéraire est trop connu et ses ouvrages sont trop célèbres pour avoir besoin d'y insister.
« commencé, et a été menée, dans le principe, plus singu- « lièrement encore : il me semble, en résumant toutes « mes observations, que les Anglais ont fait une faute en « envoyant des troupes contre vous, au lieu de retirer « celles qui étaient dans le pays. N'étant pas soumis surce le-champ, vous deviez finir par les vaincre au bout de <i plus ou moins de temps. Vous ne pouviez manquer de « vous aguerrir par des combats partiels qui ne décidaient « rien, et les écoliers devaient finir par en savoir autant « que leurs maîtres. Voyez les Suédois de Charles XII x, « et les Russes de Pierre Ier 2.
— « Sans doute, me répondit-il, mais leur seconde faute a << été de donner le commandement aux deux frères Howe : c le général n'agissait que faiblement sur terre, pourdon- <: ner le temps à son frère l'amiral de faire sa fortune par « des prises en mer. Il fallait que les Anglais se bornassent « à bloquer nos ports avec vingt-cinq frégates et dix vais- « seaux de ligne. Dieu soit loué, ils n'en ont rien fait!....
— « Dieu soit loué, lui répliquais-je, je crois que l'Amé- « rique aurait transigé avec la mère patrie, d'autant plus « que j'ai pu remarquer un très grand nombre de torys « dans votre pays ; et je vois les familles les plus riches « tenir encore au gouvernement du Roi.
— « C'est là ce qui fait, me dit-il en souriant, que, tout
1. Charles XII (1682-1718), roi de Suède (169:). Politique médiocre, mais général fameux. Vainqueur des Russes à Narva. Ayant chassé de son royaume le roi Auguste de Pologne, il l'ut défait à son tour à Pultawa (1709) en marchant sur Moscou. Réfugié pendant plusieurs années chez les Turcs, il reparut en Suède, mais fut tué dans un combat contre les Danois, les Russes, les Saxons et les Prussiens.
2. Pierre I", dit le Grand (1672-1725). Empereur et réformateur de la Russie. D'une haute intelligence, d'une activité prodigieuse, au reste féroce et barbare et souillé de tous les crimes. Il battit Charles XII, conquit la Finlande, des provinces suédoises et des territoires persans. Il fonda Saint-Pétersbourg, créa la marine russe et donna des lois à son empire.
l68 MÉMOIRES DU COMTE DE MORE.
« en comptant dix années d'existence, notre république « a deux tendances assez distinctes, l'une démocratique, « l'autre aristocratique. On dit toujours en Europe la « révolution d'Amérique ; mais notre séparation de la « mère patrie ne peut pas s'appeler une révolution : nous « n'avons pas eu de changements dans nos lois, aucun inté- « rêt n'a été froissé, chacun est resté à sa place ici, et il « n'y a que le siège du gouvernement qui ait été changé. « La véritable égalité subsiste chez nous jusqu'à présent ; « mais il y a une différence remarquable de mœurs entre « les habitants du nord et les provinces du sud : le nègre, « libre à Philadelphie, est esclave dans la Virginie e1 « dans la Caroline. Dans les provinces du sud, il se fait « de grandes fortunes, parce qu'il y existe de riches pro- « ductions ; et il n'en est pas de même dans les provinces « du nord.
— « Oui, lui dis-je, pour ceux qui voient de très loin, « votre nation a, comme vous le dites, deux tendances « divergentes, l'une marche à la démocratie, l'autre à « l'aristocratie; mais dût un jour la séparation se faire « sans secousse, comment vos peuples pourraient-ils être « plus heureux? Sans doute, dans votre pays, on ne tient « pas à la propriété foncière, cela vient d'abord de ce « qu'Anglais ou Anglo- Américains aujourd'hui, Penn l « et sa colonie ne datent que d'un siècle. Une propriété « reste rarement dix ou douze ans dans les mêmes « mains.
— « Gela tient aussi, me répondit-il, à la facilité de « changer de place, au prix des terres assez chères près
i. Guillaume Penn (i644-i?i8). Anglais qui adopta les étranges pratiques de la religion des Quakers et passa en Amérique pour s'y livrer en liberté. Il donna des lois aux Indiens, créa la Pensylvanie, fonda Philadelphie et mourut à la fois vénéré et ridicule.
« des grandes villes, à bas prix plus loin : nous sommes « essentiellement commerçants ; chez nous l'agriculture « est peu, le commerce est tout.
— « Oui, repris-je, une foule de gens croient qu'il suffit « d'aborder aux États-Unis pour y faire fortune ; et la « première question qu'on vous fait à votre arrivée, c'est : c< Venez-vous vendre ou acheter ? »
Tel fut à peu près cet entretien, entre le colonel-avocat et moi ; mais je ne puis oublier la singulière et sage réflexion qu'il me fit un jour, au sujet de la puissante intervention de la France dans la guerre d'Amérique.
— « A considérer la chose en elle-même, lui disais-je, « on reprocherait au cabinet de Versailles, comme faute « politique, d'avoir soutenu ouvertement les Américains « dans la guerre de l'Indépendance, et surtout d'avoir « envoyé toute cette jeune noblesse de la cour, qui nous « est revenue imbue des principes républicains. On a « soutenu que l'intérêt bien entendu de la France était de « rester neutre et de profiter de l'embarras de l'Angleterre « pour se faire restituer ou reprendre le Canada, qui, plein « de souvenirs français, nous appelait de tous ses vœux. « Enfin, cette double chance de guerre ou de réoccupa- « tion aurait fourni un débouché à notre population sura- « bondante, qui a débordé révolutionnairement sur la « monarchie et va inonder l'Europe même. »
En pensant alors à cette jeunesse de la cour, qui avait afflué en Amérique comme les moutons de Panurge, sans débarrasser le sol français de son trop-plein, le colonel Hamilton ne put s'empêcher de me répondre en riant : « Vous avez raison, je parle contre nous-mêmes, puisque « c'est aux armes françaises que nous devons notre indé- « pendance ; votre gouvernement a peut-être fait la faute « d'évacuer par en haut au lieu d'évacuer par en bas. »
Je retrouvai à Philadelphie mon ami de la Colombe ', comme moi ancien aide de camp de M. de la Fayette, dans la guerre d'Amérique, avec cette différence, qu'à l'époque de nos troubles civils, il était toujours resté auprès de lui. « Mon ami, me dit-il, vous avez eu tort, « non pas de vous réunir à nous, mais de vous éloi- « gner de nous tous, dès le principe : j'aurais pu vous « ôter quelques illusions qui vous auraient donné à « penser : vous auriez fait ensuite ce que vous auriez « voulu. »
Entre autres choses qui m'étonnèrent, même après tant d'événements, c'est qu'il m'apprit et m'affirma qu'à l'époque où nous croyions que toute l'Europe, jusqu'à la Russie, se préparait à venger la querelle des rois par un armement général, la Prusse avait fait proposer une alliance offensive et défensive avec la France, par le juif Ephraïm de Berlin, sous la seule condition que le roi Louis XVI renverrait la reine à Vienne : je ne me suis pas refusé à croire que la proposition en ait été faite ! Mais, sans s'en douter, ou en s'en doutant, les ennemis de cette auguste et malheureuse princesse lui auraient épargné l'échafaud !
Mon ancien camarade de la guerre de l'Indépendance, qui s'était jeté avec notre général dans la tourmente révolutionnaire, était alors retiré aux États-Unis, où, comme le sage, il consultait l'écho, loin des troubles.
Nous portions au malheureux M. de la Fayette les sentiments que nous lui devions; M. de la Colombe, pour l'avoir toujours suivi; moi, par reconnaissance des temps passés, et c'était bien le moins; aussi, nous parlâmes assez
i. Louis- Ange de la Colombe, né au Puy-en-Velay en ij55. Aide de camp de La Fayette dès 1757.
souvent de notre général, à l'aspect du théâtre où nous avions été acteurs sous ses ordres. Au milieu d'une conversation, M. de la Colombe me raconta, au sujet de notre général, une aventure que mon troisième départ pour l'Amérique m'avait sans doute empêché d'apprendre.
« Vous avez su, me dit-il. comment M. de la Fayette « quitta l'armée qu'il commandait en 1792, et vint à « Paris ; comment, après avoir échoué dans ses bonnes « intentions, il retourna au camp de Maubeuge, avec la « triste certitude de ne pouvoir ni faire le bien, ni même « empêcher le mal, soit à Paris, soit à l'armée. Vous « savez que, dans cette perplexité, il abandonna la partie « et se présenta avec quelques officiers aux avant-postes « autrichiens, en demandant passage. On pouvait le re- « fuser; mais vous conviendrez qu'il était contre le droit « des gens de l'arrêter lui et les siens, qui ne voulaient « que gagner Ostende et s'embarquer pour venir ici. Ce « fut donc à la honte du prince de Cobourg I, ou plutôt « de la cour de Vienne, que M. de la Fayette et les offi- « ciers qui l'accompagnaient furent retenus prisonniers « et étroitement renfermés dans la citadelle d'Olmùtz. « Vous savez que j'étais un de ses compagnons d'infor- « tune; mais ce que vous ignorez et ce qu'on ignore en « Europe, c'est le plan, les préparatifs et l'exécution de « l'évasion, qui n'a été manquée que par sa faute ; car il « fut sauvé et fit naufrage au port. Ecoutez, voici le « fait :
« Le général Washington, étant encore alors président
1. Frédéric, prince de Saxe-Cobourg (1737-1815). Feld-maréchal au service de l'Autriche; commanda ses troupes contre la France, en 179a. Vainqueur à Nerwinde (1793); vaincu à Wattignies (1793) et à Fleurus (1794). Il mourut dans l'obscurité.
« du Congrès, fit toutes les démarches possibles auprès « du cabinet de Vienne pour obtenir la liberté de son « ami; il éprouva un refus formel. On combina alors ici « un plan d'évasion, à l'exécution duquel le Congrès con- « sacra quatre cent mille francs. On imagina d'en « charger un homme que vous voyez tous les jours à « Philadelphie : c'est un médecin allemand, le docteur « Bollmann l, homme à caractère, ayant assez d'esprit « pour n'avoir pas besoin qu'on lui fit sa leçon. Il fallait « du temps et cacher beaucoup d'audace sous beaucoup « d'adresse et de prudence.
« Muni de force lettres de crédit, le docteur arriva à « Hambourg comme pour exercer sa profession en Alle- « magne. Il vivait honorablement, avec une voiture, visi- « tait les malades gratis, faisait beaucoup de charités et « sans affectation; il marchait sur les traces de Caglios- « tro 2 et du fameux comte de Saint-Germain 3. Ce fut à « pas de tortue qu'il se dirigea vers son but : il s'arrêta « dans les principales villes d'Allemagne, avançant toute jours mais lentement; c'est ainsi qu'il arriva jusqu'à « Olmùtz 4, précédé d'une réputation toute faite de
1. C'est avec Francis Huger, fils d'un officier américain, chez qui La Fayette avait logé dans la Caroline, que le docteur hanovrien Justus-Erich Bollmann (1769-1821) tenta sa courageuse entreprise. La Biographie des contemporains dramatise un peu plus cette tentative d'évasion que M. de la Colombe, mais ce dernier semble davantage dans la vérité. La fuite eut lieu le 8 novembre 1794; La Fayette, arrêté à Sternberg, à huit lieues d'Olmiitz, fut réintégré le lendemain dans son cachot. On le mit en liberté le 19 septembre 1797.
a. Cagliostro (i;45-i;95). Imposteur célèbre à la fin du xvm* siècle, dont le vrai nom était Joseph Balsamo. Mêlé atout le mouvement de la maçonnerie cabalistique, à l'affaire du collier, aux jongleries du magnétisme. Il finit par être arrêté à Rome et enfermé.
3. Saint-Germain. Aventurier qui, sous ce nom d'emprunt, fit des dupes en France, à la cour de Louis XV et dans la plus haute société.
4- Ville importante de Moravie, dont la forteresse était une prison d'État.
MÉMOIRES DU COMTE DE MORE. Ij3
«. science, de bienfaisance et de philanthropie. Il ne « tarda pas à avoir la visite du commandant de la forte- « resse, et fit bientôt connaissance avec ce bon Alle- « mand, qui vint le voir souvent et qu'il eut soin d'inviter « à dîner. Le vin de Champagne n'était pas ménagé : un « jour enfin, dans un de ces épanchements que le bon « vin provoque, le docteur insinua au commandant qu'il « avait appris par la ville qu'un prisonnier de grande « importance, commis à sa garde, était dans un très « fâcheux état de santé : il lui fit observer, par intérêt « pour lui-même, que si, par malheur, ce prisonnier « venait à mourir, on ne manquerait pas de l'attribuer à « de mauvais traitements, et que le déshonneur en rejail- « lirait jusque sur le souverain. Le brave commandant « fut amené à concevoir des craintes et à implorer l'art « du docteur, qui protesta de son dévouement, ne dece manda pas mieux, et désira même, comme ayant l'hon- « neur d'être Allemand, d'administrer à ce prisonnier « tous les remèdes nécessaires. Le bon commandant, « abondant tout à fait dans le sens du docteur Bollmann, « le conduisit lui-même dans la forteresse et dans la « chambre du prisonnier. Le médecin saisit l'occasion, et « tout en tâtant le pouls à M. de la Fayette, il lui glissa « adroitement dans la main un billet qui, l'instruisant du « complot, dut le remplir d'espérance. Bollmann affirma « au commandant, avec beaucoup de gravité, que le pri- « sonnier mourrait infailliblement, et même eu très peu « de temps, si on ne lui laissait pas respirer l'air exté- « rieur, enfin l'air de la campagne ; que, dans l'état de « faiblesse où était le malade, on devait le lui confier « sans le plus petit inconvénient; il le promènerait lui- « même dans son carrosse qu'on escorterait aux por- « tières et qui marcherait toujours au pas. Le comman-
« dant y consentit, ne pouvant pas se défier d'un docteur « qui lui donnait de si bon vin de Champagne. De son « côté, M. de la Fayette, affectant une grande faiblesse, « déclarant même être dans l'impossibilité de marcher, « était porté dans le carrosse, qui ne s'éloignait jamais à « plus d'une lieue d'Olmùtz : on le ramenait à point « nommé après la promenade. Ce manège dura le temps « convenable ; le commandant, acquérant une pleine sert curité, diminua de lui-même l'escorte et finit par la « réduire à un seul soldat. Pendant ce temps, l'adroit « médecin fit acheter deux excellents chevaux de selle, « qui les attendirent, M. de la Fayette et lui, à un jour « et une heure convenus, dans un endroit indiqué. Tous « deux étaient armés de bons pistolets, et pourvus, par « les soins de Bollmann, de tout l'argent nécessaire. « Arrivés au rendez-vous, ils descendent de voiture, pré- « sentent au soldat ébahi d'une main un pistolet, de « l'autre une bourse ; les chevaux paraissent, les fugitifs « sautent en selle, laissent là la voiture et se sauvent. Ils « se séparèrent à quelque distance : M. de la Fayette fit « quinze lieues d'une traite avec le même cheval, qui finit « par tomber mort de fatigue; mais il eut l'imprudence « de s'arrêter pour en acheter un autre : l'usage en Alle- « magne étant de tirer le canon quand il y a une déser- « tion, les paysans, ainsi avertis, arrêtent tous ceux qui « leur paraissent suspects, pour gagner la récompense. « M. de la Fayette fut donc repris et reconduit à Olmûtz : « le docteur, qui ne s'était pas trompé, revint en Amé- « rique tout seul. »
Tel est le récit de mon ami la Colombe. Quand je revis depuis à Paris M. de la Fayette, il me dit en riant : « Eh « bien ! et moi aussi j'ai été mis dans un château fort, et « j'ai essayé de me sauver.
— « Je le sais bien, lui répondis-je, mais je m'en suis « tiré mieux que vous, général. »
Peu de temps après, je quittai les Etat-Unis, et cette fois, je pense, pour toujours; je débarquai à Hambourg *.
i. Probablement en 1799.