CHAPITRE VII
Arrivée à Hambourg. — Départ pour la France. — Scène de contrebandier à Anvers. — État de la France. — Mon séjour en France. — Départ pour Trieste. — Le banquier Joseph Labrosse. — Des gouverneurs Junot, Bertrand, Fouché, duc d'Otrante. - Du roi de Suède Gustawson. - Jérôme Bonaparte.
Je ne crois pas exagérer en disant que cette ville et celle d'Altona I, qui n'en est séparée que par une belle allée d' arbres, contenaient alors sept à huit mille émigrés français.
Hambourg 2, ville neutre, faisait un commerce immense : elle offrait encore plus de ressources que les États-Unis à l'activité industrieuse de nos émigrés français stimulés par la nécessité de vivre. Les uns y faisaient des livres; les autres en vendaient.
J'ai vu un M. de Pradt, parent de l'aumônier du Dieu Mars, qui faisait travailler une petite somme de cent louis ; c'était tout son capital. Il spéculait sur le change des monnaies ; il demeurait à l'enseigne du Gagne-Petit ; et à force de trotter à pied comme un messager, et de convertir plusieurs fois dans la journée, selon les besoins de ceux qu'il rencontrait, les ducats, les piastres, les sequins et les écus, il avait le talent de gagner dix francs tous les jours.
i. Port du Holstein, à une lieue de Hambourg.
a. La première des villes libres d'Allemagne, longtemps à la tête de la Ligue Hanséatique.
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J'ai vu un jeune Français qui ne savait pas les mathématiques imaginer de les enseigner à un Allemand : parlant parfaitement cette langue, il allait tous les matins prendre sa leçon chez un officier de marine, son ami, et allait la répéter aux bons Allemands pour un marc ou trente-deux sous. Si l'écolier faisait ou demandait quelque observation, il se refusait à toute explication, le tout, disait-il, pour ne pas brouiller ses idées ; le cours de mathématiques allait ainsi, et il faisait remise de dix sous à l'officier de marine.
Enfin l'industrie des émigrés s'étendait si généralement à tout, que les juifs furent au moment de déserter et de leur abandonner le champ de bataille. Pour se venger, un juif, qui était peintre, saisit un jour au spectacle la ressemblance exacte du Français auquel ils en voulaient le plus, je crois que c'était un La Rochefoucauld. Il le représenta tout seul dans le bassin d'une balance, tandis que vingt juifs assis dans l'autre ne pouvaient pas le soulever : cette caricature fut exposée chez les marchands d'estampes.
J 'avais laissé mon frère et sa famille établis à Lausanne et fondant une maison de commerce qui promettait de s'étendre et de prospérer. J'appris singulièrement que le succès avait surpassé toutes leurs espérances. J'entendis parler à Hambourg d'un banquier, d'un second philosophe sans le savoir, d'un autre M. Vanderk x enfin, qui, sous le nom de Joseph Labrosse, avait à Trieste la maison la plus brillante et la plus solide. Cent mille florins tirés sur lui étaient acquittés par lui à la minute. Je ne tardai pas à reconnaître que ce millionnaire était mon frère. L'invasion de la Suisse par les Français lui ayant
i. Le héros de la pièce de Sedaine, jouée en ij65.
fait quitter Lausanne, il avait transporté ses pénates à Trieste. Depuis quelques années, cette ville était devenue le point central, le siège de ses opérations commerciales, montées dès lors sur une bien plus grande échelle, et obtenant toujours le plus heureux succès. Je projetai de mettre le cap sur Trieste *.... Mais la folle de la maison, qui va trop vite chez moi, me ferait taire, dans son esprit primes autier, comme dit Montaigne, l'impasse de deux ans de ma vie; car le désir que j'eus alors d'aller à Trieste, et que je réalisai plus tard, ainsi qu'on va le voir, s'éteignit en moi par la facilité que m'offrit le hasard de faire un voyage à Paris. Je ne réparerais même pas cette omission de ma mémoire, si ma rentrée n'était caractérisée par des circonstances qui me paraissent, je ne dirai que gaies : à Dieu ne plaise que je veuille ajouter instructives, car il n'est pas probable que l'émigration se renouvelle jamais en France : et puis, si elle se renouvelait, ce seraient les citoyens qui n'ont rien qui prendraient aux citoyens qui ont quelque chose, c'est de principe. Nous ne serions plus les patients; car Dieu sait si les beaux châteaux, les beaux hôtels, les belles fortunes sont, à quelques exceptions près, à leurs cidevant maîtres : mais à tout événement, si le soi-disant libéralisme, bien différent du vieux jacobinisme, puisqu'il a le bonnet rouge dans la poche au lieu de l'avoir sur la tête, si le libéralisme force les riches du jour à sortir en masse de France, il est toujours bon que je leur apprenne comment on rentre. Ce n'était pas que je me promisse beaucoup d'agrément de mon séjour en France : du côté des affections, la moitié de ma famille était déci-
i. Ville forte et port franc des États autrichiens (Illyrie), sur l'Adriatique qui fait un grand commerce avec tout le Levant. Son importance date de Marie-Thérèse.
mée ou absente ; mais d'abord il y avait du danger à rentrer.
Nitimur in vetitum semper cupimusque negata ».
Je comptais bien garder l'incognito, et que mes amis, si j'en retrouvais, me le garderaient de leur côté. Cette vie mystérieuse, pleine d'alertes, me promettait des jours sans monotonie qui mettraient du piquant dans mon existence; et puis.... la curiosité ! Je voulais voir la France en dedans : je me figurais que c'était le Carnaval en action. Les mœurs du jour devaient s'y ressentir de la métamorphose de l'almanach : les décades, les sans-culottides, les légumes et les instruments aratoires avaient remplacé les saints et les saintes du calendrier. Je voyais déjà en idée les carmagnoles qui finissaient, mêlées aux habits qui recommençaient; les cavaliers, les roundheads, les femmes à la grecque, les bals des victimes, et les spectacles où l'on applaudissait, comme je l'entendis, ces vers de Rhadamiste a :
L'Arménie, occupée à pleurer sa misère, Ne demande qu'un roi qui lui serve de père,
et encore ceux-ci, d'Adélaïde Duguesclin 3 :
Je vois que de l'Anglais la race est peu chérie,
Que son joug est pesant, qu'on aime la patrie;
Que le sang de Glovis est toujours adoré :
Tôt ou tard il faudra que de ce tronc sacré
Les rameaux divisés et courbés par l'orage,
Plus unis et plus beaux, soient notre unique ombrage.
i. Ovide, les Amours, livre III, élégie iv, 17.
q. Tragédie de Crébillon le père, représentée en ijn.