‹ Mémoires du comte de MoréChapitre 22 sur 63 · Pièce de Voltaire, représentée en · texte numérisé non relu

Pièce de Voltaire, représentée en

l8o MÉMOIRES DU COMTE DE MORE.

Et cependant le Directoire demeurait au Luxembourg ! et, sur les murs, sur les monnaies, en tête des décrets, on lisait : République française, on voyait des faisceaux et le bonnet de la liberté ! Tout cela, que je ne connaissais que par récits, dont je ne croyais que la moitié, me paraissait mériter d'être vu, et je trouvais que cela valait bien la peine de risquer quelque chose. J'eus donc l'idée de rentrer en France; la cause en fut l'occasion,

.... et je pense Quelque diable aussi me poussant.

Un matin, je reçois à Hambourg une lettre à mon adresse, venant des départements réunis à la France, et contenant, sans autres explications, la radiation de mon ami le chevalier de la Colombe. Je tourne et retourne cette pièce, et je me dis : « Mais ceci est un billet au por- « teur. Mon ami la Colombe ne peut pas manquer, un « peu plus tôt, un peu plus tard, d'apprendre aux Etats- « Unis sa radiation par les journaux; je m'en vais de- « mander aux autorités françaises un passeport à Altona, « sous son nom, comme émigré rayé ; on ne me le refu- « sera pas; je le demanderai pour Paris. »

Je me présente chez le résident de la république une et indivisible, M. Diétrick I. J'arrivai chez lui assez à temps et assez à propos, pour lui voir expédier le passeport d'un garde du corps gascon et qui se donnait pour Suisse. Le brave émigré n'avait contre lui que son accent : « Oui, monsou le résident, dit le solliciteur méridional, c'est un passeport pour France que je démande. — Et vous êtes

i. Agent du gouvernement français à Altona, en 1801. Ce fonctionnaire n'est pas le maire de Strasbourg.

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Suisse? dit le résident. — Suisse de Neuchâtel, monsou le résident, » reprit le Gascon. Monsou le résident ne put s'empêcher de lui dire en souriant : « Depuis quand la Garonne passe-t-elle à Neuchâtel ? » L'imperturbable Gascon ne se démonta pas et répondit sur-le-champ : « Monsou le résident, c'est dépuis la Révolution. » Il n'y avait pas le plus petit mot à dire, et le passeport fut délivré. Le mien était une conséquence naturelle de la radiation officielle dont j'étais porteur, et il ne souffrit pas la moindre difficulté. Si le nom était d'emprunt, le signalement était bien le mien, et je me mis en route dans une sécurité parfaite.

Au moment de partir, je considérai l'état de mes finances; et comme je savais que ce qui n'augmente pas diminue, je changeai une quantité raisonnable de ducats contre une bonne provision de marchandises anglaises qui me promettaient un notable bénéfice si je parvenais à les introduire sur le territoire français ; et en temps et lieu je me réservais de voir comment, plus décidé à saisir l'à-propos qu'à le prévoir. Les circonstances font tout, on se prépare au moment, il ne faut que vouloir : audentes fortuna juvat. J'arrivai aux portes d'Anvers ; j'avais dans ma voiture, ou plutôt il y avait dans notre voiture, car elle était à lui comme à moi, ou plutôt elle n'était ni à l'un ni à l'autre ; elle appartenait au conducteur : il y avait avec moi dans la voiture, ou bien encore j'avais pour compagnon de voyage, un émigré rayé, rentrant, vraiment en règle, lui : c'était le bon M. de Pr...., homme de tête, homme de bien, véritable prud'homme, et bien mieux encore, aux yeux de ceux qui ont connu et qui connaissent sa fille : c'était le père de la bonne, de la belle Mme de M...., de cette jolie femme, si jolie à vingt ans, et à qui Abdeker a donné son secret de conserver la beauté ;

car, foi d'amateur, foi d'homme d'honneur, vingt ans après elle n'en est encore que plus belle. M. de Pr...., le père de Mme de M. ! Oh ! j'étais capitaine des gardes de mon compagnon; je ne lui aurais pas laissé ôter un cheveu de dessus la tête ; et il en avait des cheveux, car c'était un homme entre deux âges, parfaitement bien conservé : c'est dans le sang. Mais M. de Pr.... n'avait rien à craindre, lui : mais je n'était pas tout à fait aussi tranquille à la barrière d'Anvers.

Mes marchandises, mes papiers, mon nom, ma personne, tout était de contrebande : la voiture s'arrête, la portière s'ouvre devant le poste des douaniers; c'était le soir : un employé se présente seul et nous fait la question d'usage ; il tenait à la main une chandelle qui allait éclairer cette scène de nuit. Je saisis le bras de mon compagnon de voyage et je lui dis : « Laissez-moi faire, ne dites rien, et ne riez pas; » et sur-le-champ j'improvise une reconnaissance de comédie, et j'entre en scène.

— « Eh ! bonjour, mon cher Durand, m'écriai-je en tendant la main la plus amicale à l'employé que je n'avais jamais vu, te voilà donc ici à présent? »

Le douanier me répond comme je m'y attendais : « Citoyen, je ne vous connais pas. »

Aussitôt, je descends rapidement de la voiture, je jette mes bras au cou de mon ami de hasard, la chandelle tombe, le douanier jure et me repousse; le chef du poste sort et demande ce que c'est.

— « Mon lieutenant, lui dis-je, je vous en fais juge : c'est Durand, mon ancien, qui ne veut pas reconnaître son ami Bernard, lui qui m'a fait entrer dans la partie ! »

Pendant que je parle, que le chef m'écoute, le poste sort avec des flambeaux ; le théâtre s'éclaire, et le malentendu s'éclaircit avec tout l'agrément possible pour moi.

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Le chef du poste, que j'avais eu soin d'appeler mon lieutenant, tandis qu'il n'était que brigadier, se trouvait déjà disposé en ma laveur.

Il fut reconnu que le douanier n'était pas mon ami Durand, et le premier je déclarai qu'il n'en avait qu'un faux air ; mais le chef et ses préposés, celui même que j'avais baptisé Durand, me remercièrent, en attribuant la méprise à la préoccupation de l'amitié et de la reconnaissance. La conversation devint générale, chacun dit son mot; la ligne des douanes était immense, un mouvement perpétuel, des déplacements journaliers, et à des distances ! On ne se connaissait plus entre soi ; il fut surtout bien reconnu que l'administration avait tort.

— « Mais, citoyens, leur dis-je alors avec solennité, il n'en faut pas moins que le service se fasse ; ce n'est pas un douanier qui refuse d'obéir aux lois de la république : mon lieutenant, voulez-vous bien faire visiter ma malle, voilà la clef. »

Mon lieutenant sourit, le poste se récria universellement : « Allons donc, un confrère ! » Je pris congé, je remis la clef dans ma poche, je remontai dans ma voiture, on me souhaita un bon voyage et un court séjour dans ma nouvelle destination; car je crois que j'avais indiqué Soubise l ou Marennes 2, pour mieux disposer à la compassion.

Le bon M. de Pr...., resté dans la voiture, tremblait encore pour moi. Quand la barrière fut passée, je lui dis en riant - « Voilà comme on fait la contrebande! Ma foi, je ne pouvais pas m'en tirer comne le maréchal de Saxe, mais convenez que c'est aussi bien. » Et là-dessus, je lui

i. Bourg de la Charente-Inférieure.

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