Petite ville de la Charente-Inférieure
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contai lhistoire arrivée, dans le temps, au vainqueur de Fontenoy, à la barrière de Flandre l.
Un succès donne de la confiance, et la confiance ajoute des succès aux succès. C'est ainsi qu'on arrive aux places, aux honneurs, à la fortune; moi je ne voulais qu'arriver à Paris. Je n'avais plus qu'une formalité à remplir, celle de faire viser mon passeport d'Hambourg par l'autorité supérieure à Anvers. Depuis quelques mois cette autorité s'appelait un préfet 2 : c'était une institution de fraîche date créée de la volonté du nouveau pouvoir qui, sous le nom de premier consul, n'était déjà plus qu'un seul maître, soi-disant en trois personnes, dans la soi-disant république d'alors; car la France en avait encore le nom, et les particuliers qui devaient bientôt se faire appeler sire, monseigneur, monsieur le duc, monsieur le baron, excellence, s'intitulaient encore citoyens. Je me rendis donc à l'hôtel de la préfecture d'Anvers, et je me présentai à l'audience du premier magistrat de ce département. On m'annonça sous le nom de M. de la Colombe. — Oui, citoyen préfet, c'est M. de la Colombe, émigré rayé, arrivant d'Hambourg, qui vous prie de vouloir bien viser son passeport pour rentrer en France. — Monsieur de la Colombe, dit le préfet d'Anvers en me regardant d'un air équivoque,
i. Le maréchal de Saxe rentrait en France après la campagne de ij45- A la barrière de la ville, de...., un préposé ouvre la portière et lui dit : « Monsieur le maréchal n'a rien contre les ordres du Roi?— Non, monsieur. — Mais cela, dit le douanier en montrant un énorme baril de tabac qui était sur le devant de la voiture, sous les pieds du maréchal. — Celaj monsieur, c'est ma tabatière. — Ah ! dit le commis, il est bien juste qu'un aussi grand général ait une aussi grande tabatière. » Et il referma la portière respectueusement. (Note de M. de More.)
2. Le préfet était Charles-Joseph-Fortuné d' 'Herbouville (1755-1829). Colonel et maréchal de camp avant la Révolution. Président de l'administration de la Seine-Inférieure en 1790. Préfet des Deux-Nèthes (1800-1806), de Lyon (1806-1810). Lieutenant général (1814). Pair de France (i8i5). Directeur général des postes (i8i5-i8i6). Créé marquis par Louis XVIII.
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et me parlant d'un ton que j'aurais dû trouver significatif, monsieur de la Colombe, donnez-vous la peine de vous asseoir. — C'est à M. de la Colombe que j'ai l'honneur de parler? — Il n'y a pas longtemps que M. de la Colombe est à Hambourg ? — Il n'y a pas longtemps que vous avez reçu votre radiation, monsieur de la Colombe? — Nous sommes enchantés, monsieur de la Colombe, de fournir aux Français émigrés les occasions de rentrer dans le giron de leur mère patrie. — M. de la Colombe désire que son passeport soit visé pour Paris? — Je souhaite que M. de la Colombe n'éprouve aucun désagrément de son séjour dans la capitale. — Monsieur de la Colombe, je suis charmé d'avoir eu l'honneur de faire connaissance avec vous. — J'ai l'honneur de vous souhaiter un bon et heureux voyage, monsieur de la Colombe. Et toujours M. de la Colombe ! ! ! je ne pouvais pas m'empêcher de dire : voilà un préfet qui est singulièrement poli ; mais est-ce qu'il a peur que les gens oublient leur nom? Mes réflexions n'allèrent pas plus loin dans le moment; mais quelque temps après, j'appris que le préfet d'Anvers était l'inconnu qui m'avait adressé à Hambourg par un tiers la radiation de la Colombe, avec lequel il avait été très lié autrefois. Alors j'eus le mot de l'énigme, et je m'expliquai la généreuse discrétion, l'innocent persiflage et l'obligeance réelle à mon égard de M. le préfet, qui, au lieu de me signer mon visa, aurait pu me dire mon fait sans que j'eusse aucun droit de me plaindre.
Je dois dire, par probité historique, que depuis le temps, je ne me souviens pas si c'est au préfet d'Anvers ou au secrétaire général l que j'ai eu affaire; mais il est certain qu'à cette époque bien d'autres exemples que le mien sont là pour attester que plus d'un fonctionnaire adoucit les
i. Le secrétaire général des Deux-Nèthes, de 1801 à i8o3, fut M. Malle.
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rigueurs du code Osselin *. Un grand personnage, que je ne veux pas nommer, peut se le rappeler en honorable souvenir : un émigré se présente à lui sous le nom de Bouchard à Amsterdam. Je ne puis rien, lui dit-il, pour le citoyen Bouchard; mais je ferai tout pour M. de Montmorency.
Quoi qu'il en soit, me voilà en France, et débarquant à Paris, où je me trouvai aussi légalement abrité que tel régnicole qui n'en fût jamais sorti et qui ne se fut jamais mêlé de rien.
A tous les cœurs bien nés que la patrie est chère ! Qu'avec ravissement je revois ce séjour a !
C'est à peu près là ce que chacun sent, ce que chacun dit en rentrant au pays, depuis Tancrède jusqu'à Potavéri, depuis le Français jusqu'au Hottentot : moi, je n'ai pas dit un mot de tout cela.
L'impression dominante chez moi, mon péché mignon depuis l'âge de vingt ans, toujours et partout, est une tendance à l'hilarité contemplative qui fait que j'admire peu, que je ne blâme guère, que je ne ris jamais aux éclats, mais souvent dans ma barbe, parce que j'ai tant vu de choses que je les estime à leur valeur, et tant vu de personnes, que pour louer les célébrités j'attends leur mort : j'ai éprouvé trop de mécomptes en leur payant mon tribut d'admiration de leur vivant. Croyez donc qu'avec cette disposition de mon esprit, la France nouvelle me
i. Charles-Nicolas Osselin (i~5$-i-q5). Avocat, membre de la municipalité de Paris (i"89). Député à la Convention (1792). Régicide. Membre du Comité de sûreté générale (i"93). Chargé de rédiger les projets de loi contre les émigrés. Arrêté à son tour (1794)1 tenta de se suicider, et fut conduit à l'échafaud.
a. Voltaire, Tancrède.
parut à son aurore une ridicule lanterne magique : au bout de quarante-huit heures de séjour à Paris, parmi les figures que j'ai reconnues, j'ai trouvé presque toutes les jolies femmes vieillies et les hommes changés. Moi qui ai toujours fait belle jambe et qui n'ai jamais entendu raillerie sur les bas et les culottes courtes, en voyant tous les élégants en pantalons, je me disais : « Est-ce que la révolution a rendu les jeunes gens cagneux ? » Ce fut bien autre chose quand je vis des conserves sur des nez de vingt ans, ou de jeunes yeux lorgnant avec un monocule (sic) ; je me dis : « Cette malheureuse révolution les a rendus myopes! » Je savais bien qu'en général le public ne voyait pas plus loin que son nez; mais quand j'eus observé que c'était un ton, une mode, une grâce, et que toutes ces jeunes têtes étaient coiffées à l'Antinous, je ne doutai pas un seul instant que ce ne fût pour mieux ressembler au favori d'Adrien, et je m'en pris à l'histoire qui m'avait donné les lunettes pour une découverte moderne.
Je vois passer sur les boulevards deux jeunes gens sur des chevaux charmants, équipés avec la dernière élégance, ils allaient au pas pour se faire voir. Un homme d'un certain âge, appuyé sur sa canne, s'était arrêté aussi pour regarder; et quand ils furent à sa hauteur, il leur cria du ton d'un père ou d'un oncle : « C'est joli ; mais les dettes ! ! » Ils se mirent à rire et moi aussi. Je les connaissais, et le donneur de leçons avait raison, du moins pour un, c'était Aug.... de L. P. et le général Ch....
Une autre fois, je vis dans une belle voiture, et il y en avait encore très peu à Paris, une figure que je reconnus à sa niaiserie. C'était un virtuose que j'avais vu débuter imberbe au concert spirituel avec le plus grand succès. Je n'ai jamais oublié qu'il me dit en sortant : « N'est-ce
pas que j'ai joué comme un ange? » Je conviens qu'il avait tout son esprit au bout de ses doigts ; car je ne tardai pas à apprendre que ce sot-là était devenu en six mois millionnaire, et il l'est toujours resté depuis; aussi sot que lui n'est pas bête : mais ce n'est pas la peine de dire son nom.
Quant à moi, aux innocents les mains pleines : j'avais d'abord, par mesure de précaution, choisi le quartier le plus paisible et le moins orageux pour me loger : c'est dire que je m'étais établi près de la rue Saint-Louis, au Marais. Il n'y avait pas huit jours que je marchais dans Paris, posant un pied l'un après l'autre pour m' assurer de la solidité du terrain, lorsque je fis la rencontre la plus inattendue, d'abord la plus inquiétante en apparence, mais, dès les premiers mots, la plus heureuse et la plus utile pour moi. Je m'en souviens avec d'autant plus de reconnaissance et de plaisir, que mon premier sentiment dans cette rencontre fut la peur. C'est exactement, pour les détails historiques, la scène d'Almaviva et du Barbier de Séville. Ce brave homme, que je prenais pour tout autre chose, me mit dans le cas en me rangeant, et le voyant me toiser, de me dire : J'ai vu cette figure-là quelque part. « Je ne me trompe pas, dit-il, c'est vous, monsieur le Chevalier. — C'est vous, d'O — , lui dis-je avec un peu plus de confiance, et que faites-vous à Paris? Je vous avais laissé en 91 maître d'un café au Petit-Carreau? »
D'O.... 1 avait été élevé chez ma grand'mère et chez mon oncle le président. C'était un grand et bel homme, d'une figure ouverte, que j'avais connu très leste, très
1. Baptiste Dossonville (ij57-i833). Agent de police secrète au service de Louis XVI, du Comité de salut public et du Directoire, de Napoléon, de Louis XVIII et de Charles X. — Voir sur lui les Mémoires du comte Dufort de Cheverny, tome II, et ceux de Sénart, chap. xvn.
fort, et d'une hardiesse vraiment rare : il avait pour arme offensive et défensive une petite baguette d'un pied et demi, grosse comme une houssine. Je le retrouvais plus âgé ; mais à l'extérieur, à peu près tel que je l'avais jamais connu. Cependant, d'après son caractère, il n'avait pas dû rester neutre dans la tourmente révolutionnaire ; et je ne savais que penser au premier abord d'un homme que j'avais perdu de vue depuis dix ans. Toute la différence qui existait entre nous et les personnages de Beaumarchais, c'est que je n'étais pas un grand d'Espagne, que nous étions sur le pavé de Paris, que le brave d'Ossonville était, a toujours été et est encore le plus honnête et le meilleur des hommes ; car, du reste, son récit ressemblait fort à celui de Figaro.
« Oui, me dit-il, j'étais, quand vous avez quitté la France, à la tête d'un café. Je devins ce qu'ils appelaient officier de paix; j'avais la surveillance des Tuileries. Vous pouvez penser qu'il n'y a pas de marques de dévouement que je n'aie données à notre malheureux roi et à son auguste famille, pas d'avis utile que je ne leur aie fait transmettre au château pour leur repos, leur sûreté, leur salut. On me faisait l'honneur de me recevoir et de m'écouter comme un serviteur sur lequel on pouvait compter. Après la fameuse journée du 10 août, je fus arrêté et mis en jugement. Je plaidai ma cause moi-même, je défendis ma tête avec courage et éloquence ; comme j'avais l'avantage de n'être pas noble et d'appartenir au peuple, on fut forcé de me pardonner d'avoir fait mon devoir, et je fus acquitté. Je pris la livrée révolutionnaire et je n'en portais pas moins dans mon cœur les Bourbons et tous les honnêtes gens. J'en ai sauvé tant que j'ai pu ; beaucoup qui le savent, bien plus encore qui ne s'en doutent pas, parce que je ne le leur ai jamais dit, de peur que leur indiscrète reconnais-
sance ne me compromît et ne m'empêchât d'en servir d'autres. Adroit, ne craignant rien, jamais d'autre arme que le petit bâton de Jacob, que vous voyez; tout au plus, de fois à autre, une paire de pistolets dans mes poches, dont je n'ai jamais été dans le cas de faire usage; probe, quoique ayant carte blanche pour mes dépenses, qui étaient toujours payées sans examen. Le Comité de sûreté générale m'a souvent envoyé en mission avec des pouvoirs supérieurs aux Représentants du peuple eux-mêmes. C'est ainsi que j'ai pu rendre de grands services en faisant disparaître les pièces qui pouvaient perdre des familles entières. J'emportais les dossiers quand je m'étais" assuré qu'on ne s'était pas encore occupé de l'affaire aux comités. C'est ainsi que M. le comte et madame la comtesse de T.... r, les parents de vos parents, me doivent leur salut. Ah! que n'ai-je pu sauver votre malheureux oncle! mais je n'ai pas su ses dangers ; les scélérats ont été si vite! Enfin j'ai été mis en prison moi-même, j'en suis ressorti, j'y suis rentré selon que les partis de la même faction qui se disputaient le pouvoir, le perdaient ou le regagnaient de trois mois en trois mois : enfin le 9 thermidor est arrivé. Les complices de Robespierre se sont donné les gants de la vengeance du ciel, dont ils n'ont été que les instruments. Ainsi accueilli dans un temps, emprisonné dans l'autre, et partout supérieur aux événements, loué par ceux-ci, blâmé par ceux-là, aidant au bon temps, supportant le mauvais, bravant les méchants, vous voyez enfin un homme de mon activité et de mon caractère, commissaire dans un quartier où l'on se couche à
1. Comte Alexandre de Toulongeon (1741-1823). Chevalier de Malte ; maréchal de camp (1792); marié, en 1738, à Antoinette-Marie de Dufort, fille du comte de Cheverny. — En effet, Dossonville empêcha leur incarcération, au Havre.
neuf heures du soir, mais prêt à vous servir en tout ce qu'il vous plaira de m'ordonner.
« J'ai fini par être déporté dans la meilleure compagnie du monde. Cet épisode-là est une espièglerie de Fouché qui me la revaudra, ou je ne pourrai. Tant il y a que j'ai fait le voyage avec... et Pichegru l donc? C'est qu'ils avaient perdu la carte ! Ce que c'est que de grands personnages, des hommes d'État, des guerriers fameux, quand ils ne sont plus sur le terrain de leurs habitudes !....
« C'est moi qui là-bas ai trouvé un bateau, préparé notre fuite, et qui les ai fait arriver six avec moi sains et saufs à Surinam a. J'ai bien pensé à vous, monsieur le chevalier; savez-vous qu'il n'est pas plus aisé de se sauver de Cayenne que de Pierre-en-Cize, quoique ce soit de plainpied; il y a des difficultés partout. Enfin je suis revenu de Cayenne comme le beau Léandre, j'ai eu pendant un temps le vent debout; de nouveau, je l'ai en poupe, et prêt à cous servir en tout ce qu'il vous plaira de m'ordonner, comme dit le héros de Beaumarchais 3, qui n'en a pas tant vu que moi. Je suis connu comme Barabbas à la Passion; ici, je les connais tous, bons ou mauvais. Parlez, vous n'avez qu'à dire. »
La rencontre fut aussi bouffonne pour moi que salutaire. Par les soins de mon ami d'Ossonville, j'acquis d'abord la certitude que je n'étais pas sur la liste des émigrés. On avait bien eu l'intention de m'y mettre ; mais les prénoms
1. Charles Pichegru (1761-1804). Soldat avant 1789, général en 1393. Joua un rôle important aux armées de la Moselle et du Rhin; conquit la Hollande (1394). Député aux Cinq-Cents (i"9j). Président de l'Assemblée, chef des modérés; déporté à la Guyane au coup d'État du 18 fructidor; s'évada, se rallia à la cause royaliste. Arrêté à Paris lors de la conspiration de Georges, mourut tout à coup au Temple, probablement étranglé.