Le Barbier de Séville, acte I", scène
n'étaient pas exacts, l'un d'eux étant oublié ; il n'y avait pas identité. Telle était la bizarre législation établie, la lettre tuait ou sauvait; mais, quand elle y était, quand les noms et prénoms étaient bien mis, vous étiez réputé émigré, eussiez-vous même présenté pour certificat de résidence, depuis 1792, les écrous de vos prisons sans interruption.
Quand je vis que je n'étais pas sur la liste, je ne restai pas en si beau chemin, je fus assez effronté pour demander mon compte et ma liquidation. Mais je suis resté en instance, parce qu'il arriva un moment où je jugeai à propos de prendre pour procureur un homme de bon conseil : Jacques Déloges. J'avais vu le 3 nivôse ' assez tranquillement : je n'avais entendu que le bruit de l'explosion de la rue Saint-Nicaise, et je n'étais pas dans le secret : mon ami d'Ossonville m'avait assuré que Fouché 2 tournait contre les bonnets rouges la colère du Jupiter, premier consul. Mais je vis, quelques jours après, mettre au Temple des personnages d'une couleur tout à fait blanche; je me persuadai que l'air de Paris ne valait rien pour ma santé, que je pouvais en aller respirer un plus pur. La maladie du pays me prit en sens inverse; j'éprouvai le besoin d'en sortir plus vivement encore que la curiosité d'y rentrer n'était venue me saisir à Hambourg. Je savais bien qu'à moins d'aller en Angleterre, hors de France je serais toujours sous la même domination, visible ou invisible; mais le Temple, mais Vincennes, mais la plaine de
1. 24 décembre 1800. C'est l'attentat de la machine infernale.
2. Joseph Fouché (1754-1820). Membre de la congrégation de l'Oratoire, défroqua à la Révolution. Député à la Convention (1792); régicide; organisa la Terreur à Lyon (1793). Ministre de la police sous le Directoire et le Consulat. Sénateur, créé duc d'Otrante (1809). Mêlé à toutes les intrigues contr et pour Napoléon, en 1814 et en i8i5. Ministre de Louis XVIII, malgré soi passé; ambassadeur à Dresde. Exilé (1816).
Grenelle, étaient pour moi tous les charmes du paysage le Paris : je voyais bien que le locataire des Tuileries ivait juré que le soleil ne se coucherait pas sur ses terres, ït on le laissait faire ; je devais penser et je pensai que les "ayons de l'astre malfaisant me brûleraient moins quand 'en serais plus loin. Je dis : Italiam! Italiam! Je pensai ju'au fond du golfe de Venise, dans la mer Adriatique, 'avais un second foyer domestique, une maison fraternelle 3Ù mon aîné, le chef de la famille, avait réassis nos dieux [ares. Je m'écriai donc : Italiam! Italiam!
D'Ossonville m'avait procuré, en cas d'événement, des passeports sous un nom faux et un signalement vrai : bien m'en prit d'en profiter en temps utile. Le jour de mon lépart, le pauvre d'Osson ville, mon baromètre politique, reçut, par une suite de la bienveillance de Fouché, L'invitation d'aller en exil à M.... ' jusqu'à nouvel ordre. Je ne m'en acheminai que plus vite vers Trieste et le plus directement que je pus. Je ne regardai derrière moi qu'après avoir passé la frontière de mon pays natal, où, sous Le bénin Bonaparte, personne n'était ce qui s'appelle assuré de coucher dans son lit.
Le mot de prison m'a toujours fait dresser les oreilles comme à un lièvre, et j'étais singulièrement ferré sur la topographie de la France, article châteaux forts. J'aurais voulu que des anges pussent emporter la diligence de Paris à Turin, comme ils ont fait de la maison de la sainte Vierge , de Gapharnaùm à Notre-Dame de Lorette 2 ; car j'ai vraiment eu le cauchemar et le frémissement de Blé-
i. A Melun. Il y resta dix ans, jusqu'en 1814.
2. Au lieu de Capharnaùm, il faut lire : Nazareth. La « Sainte Maison, » transportée miraculeusement (1291), de Palestine en Dalmatie, puis, trois ans et sept mois après (1294), de l'autre côté de l'Adriatique, et en 1295, en un lieu appelé depuis Lorette, est l'objet d'un pèlerinage célèbre.
MÉMOIRES DU COMTE DE MORE. l3
ig4 MÉMOIRES DU COMTE DE MORE.
ton, quand il sentait un cours d'eau souterrain, dès que je me suis trouvé au degré de latitude où je laissais sur ma gauche le château de Joux l où était M. de Suzannet 2, quand j'ai vu, en longeant le Doubs, la citadelle de Besançon au-dessus de ma tête à gauche; j'ai respiré plus librement en entrant à Lyon par le faubourg de Vaise, et en reconnaissant, sur ma droite, que Pierre-en-Cize était par terre, et qu'on n'y mettrait plus personne, à moins de le rebâtir, et je me dis : « Ah! me voilà sûr que ce pauvre M. de L...., qui voulait si bien en sortir, n'y est plus à présent. »
Non ignarus mali miseris succurrere disco 3.
C'est ainsi que, le cœur plein de si charitables pensées, je passai le jour même ou le lendemain le Pont-Beau voisin 4; et de clochers en clochers, de messes en messes, de bons catholiques en bons catholiques, je traversai le royaume d'Italie, la ci-devant république de Venise, où je ne vis plus le lion de Saint-Marc, puisque je l'avais laissé à Paris devant les Invalides ; je ne cherchai pas le Bucentaure 5, mais une petite felouque que je trouvai, par une suite de mon bonheur accoutumé, toute prête à appareiller
i. Prison d'État sur la vallée du Doubs, qui commande, près de Pontarlier, l'entrée de la Suisse.
2. Comte de Suzannet (i?j2-i8i5). Général vendéen. Échappa au massacre de Quiberon, servit sous Charette, commanda pour le Roi la rive gauche de la Loire. Arrêté en 1800, captif au fort de Joux (1801-1802). Exilé en 1804. Fait maréchal de camp par Louis XVIII, en 1814- Tué au soulèvement de la Vendée pendant les Cent-Jours.
3. Enéide, I, 63o. Le texte porte ignara (c'est Didon qui parle).
4. Nom de deux petites villes séparées par un pont et situées, l'une er Savoie, l'autre en France (Isère).
5. Galère de parade dont la proue porte la double image d'un boeuf et d'un centaure, et du haut de laquelle le doge de Venise jetait son anneau d'or dans l'Adriatique.
pour Trieste. La felouque me reçut mon bagage et moi; la mer, qui se laissait tous les ans épouser par le doge de Venise, ne me parut pas s'apercevoir du poids léger dont je vins charger son dos, et je débarquai à bon port dans la capitale de ce qu'on devait appeler quelque temps les provinces Illyriennes; et sans prévention, je trouvai l'air meilleur.
Je vis tout de suite que je ne m'étais pas trompé dans mes espérances de sécurité : c'étaient 'des pays fraîchement acquis, un peuple nouvellement soumis ; le bât était marqué à une autre lettre, les mulets à deux pieds n'en portaient toujours qu'un, cela ne pouvait donc faire qu'au sentiment, vu surtout que la politique conseillait de ne pas rendre le nouveau plus lourd que l'ancien. Je me voyais là au dernier poste avancé de l'extrême frontière de la république française ; il était difficile de s'y croire assis de confiance et à long bail. L'aventurier qui commandait en France jouait tous les ans à la bataille, et risquait à chaque coup le tout pour le tout. Placé ainsi au fond du golfe, j'avais en face la mer Adriatique qui s'étendait comme une longue rue entre la ci-devant république de Venise, les ci-devant Etats du Pape, et le ci-devant royaume des Deux-Siciles, pour le moment. Derrière moi, au nord, j'avais le pays des Pandours de Trenck *, les Croates du fameux comte de Serin 2 de la forteresse de Zigeth, demi-sauvages, n'appartenant à la civilisation que par la fidélité à leur Rômische Kaiser, et à la paternelle maison d'Autriche leur souveraine; tous voisins dont l'at-
i. François de Trenck (ijii-ij49). Célèbre chef de bandes au service de l'Autriche, fameux par son courage, ses brutalités, ses pillages et ses folies.
2. Nicolas, comte de Serin. Officier hongrois qui, sous Ferdinand d'Autriche, combattit les Turcs avec succès. Il défendit avec héroïsme le château de Sigeth contre le sultan Soliman et fut tué dans une sortie (1066). — Sigeth ou Shigeth, ville de Hongrie .
titude de paix tenait aux circonstances. Sur la gauche, l'Épire et l'Albanie n'offraient que des sujets équivoques jusqu'à Raguse inclusivement, et derrière ces étranges citoyens français, les pachas de Trawnik, de Nicopolis, de Widdin, de Janina, dont l'habitude est d'avoir tout leur mobilier, depuis leurs pelisses jusqu'à leurs sequins, dans des coffres de cyprès qui ne sont jamais scellés à la muraille. Cette incertitude du lendemain, condition de ces puissants de Turquie, qui fumaient aussi près de nous au jour le jour, m'offrait un objet de comparaison, avec l'existence précaire de la France sur le sol où j'étais venu chercher une pierre pour reposer ma tête.
Je voyais des drapeaux français, les trois couleurs de la république une et indivisible, au lieu des couleurs jaunes et noires, et de l'aigle autrichienne ; mais l'emménagement était de bien fraîche date ; notre puissance me paraissait là un château de cartes que je ne sais quel mauvais vent suffirait pour renverser ; soufflerait-il du nord ou du midi, c'est ce que je ne devinais point.
Trieste, situé au fond du golfe qui porte son nom, s'élève en amphithéâtre sur la croupe d'une montagne dont le pied est mouillé par la mer. Une citadelle a été construite au sommet de cette montagne, et par sa position commande ainsi toute la cité, divisée en haute et basse ville. La maison de mon frère était dans cette dernière partie de Trieste, auprès du port. L'impératrice Marie- Thérèse • fit de Trieste, autrefois une simple rade, un
1. Marie-Thérèse de Habsbourg (1717-1780). Reine de Hongrie et de Bohême, duchesse d'Autriche, puis impératrice d'Allemagne par l'élection de son mari François de Lorraine. Défendit avec un mâle courage le trône que lui avait laissé son père Charles VI, contre la Prusse, la Bavière et la France; contre la Prusse encore, mais avec la France pour alliée, elle soutint la guerre de Sept ans (1756-1763). Elle participa au premier partage de la Pologne (1772). Son administration fut très remarquable. Elle était la mère de Marie- Antoinette.
port commercial, le premier, le seul établissement maritime de la puissance autrichienne.
Depuis 1750, Trieste s'accrut d'année en année jusqu'en 1767, qu'il s'y forma une compagnie d'assurance riche de plus de trois cent mille florins; en 1770, on y comptait déjà plus de trente maisons capitales de haut commerce; et à l'époque dont je parle, la prospérité de Trieste arrivait à son plus haut point de splendeur.
Là était donc la maison, je puis dire européenne, que mon frère avait établie, et qu'il conduisait avec autant d'honneur que de succès. Il avait appelé successivement auprès de lui des émigrés, anciens officiers de son régiment de Dauphiné, pour les associer à son entreprise l.
J'arrivai à temps pour être témoin d'un fait qui prouve la considération que mon frère s'était attirée et la loyauté de sa conduite.
Il n'y avait pas longtemps qu'une armée française s'était présentée devant Trieste qui, ne pouvant pas se défendre, se rendit.
Le général taxa la ville et par conséquent toute la classe des commerçants. Ils s'exécutèrent, et Joseph Labrosse se porta lui-même en tête pour une forte somme; mais l'existence de cet émigré français, le rétablissement de sa fortune, le noble usage qu'il en faisait, sa réputation, étaient connus d'avance des vainqueurs; aussi le général, voulant protéger et servir un compatriote qui avait si courageusement triomphé de l'adversité, déclara à Joseph Labrosse qu'il serait exempté de la taxe, et ne
1. Une note de Mme Joseph Labrosse nous permet de citer comme associés de sa maison : 1° M. de Mac-Mahon; 20 M. de Montamat; 3° M. F. et M. B. de Spinette ; 4° M. Antoine de More ; 5° M. Lévi ; 6° M. de Lavergne. Tous ne restèrent pas jusqu'en i8i5, mais reçurent, en se retirant, leur capital, plus une part de bénéfices dans les affaires de la maison Joseph Labrosse.
paierait rien. Mon frère ayant demandé si cette somme serait défalquée de la somme exigée, il lui répondit qu'il serait exempté personnellement, mais que la taxe resterait intégrale, et que sa part serait répartie sur les autres commerçants de Trieste. Mon frère eut la noblesse et le désintéressement de répondre qu'ayant reçu l'hospitalité à Trieste, tous les commerçants étaient ses confrères et ses amis, et qu'après avoir couru avec eux les chances de la bonne fortune, il devait faire cause commune dans un malheur commun.
« Mais, dit-il au général Ser. ... l, puisque vous avez tant de bonne volonté, voulez-vous faire quelque chose pour moi ? diminuez un peu le nombre des soldats qui sont logés dans nos magasins; j'ai remarqué que les ballots de marchandises paraissent se déplaire à la vue des sabres et des moustaches. » Le général se mit à rire, et lui ôta un bon nombre de soldats logés chez lui.
Mon frère se récupéra facilement de cette contribution dans 1 occupation de Trieste par la division de l'armée française : il proposa en effet, au général, qui l'accepta, de se charger utilement, pour les deux parties contractantes, de la fourniture générale de.... Il offrit de montrer les factures, sur lesquelles il ne se réservait qu'un droit de commission convenu, mais qu'on s'engagerait à payer exactement; ce traité fut exécuté de part et d'autre, à leur satisfaction réciproque.
Au demeurant, mon frère avait à Trieste pignon sur rue, ainsi maison de ville pour le banquier, le comnier-
1. Comte Sérurier (1742-1819). Prit part à tous les brillants combats de l'armée d'Italie. Général de division, il aida Bonaparte au 18 brumaire. Sénateur (1799); vice-président du Sénat (1802). Gouverneur des InvaUdes, grand-croix de la Légion d'honneur, maréchal de France (i8o4). Comte de l'Empire (1808). Pair de France (1814).
çant ; mais il avait aussi maison des champs, et sa propriété pouvait bien partout s'appeler une belle terre : l'habitation y répondait. Embrassant ainsi l'agriculture et le commerce, il était toujours occupé, et chaque heure de la journée avait son utile et louable emploi. La régence du gouvernement intérieur appartenait à ma belle-sœur ; elle n'était point étrangère pour cela aux relations extérieures, elle dirigeait la correspondance en l'absence de son mari, et donnait souvent dans le conseil de très bons avis sur les affaires à entreprendre par la maison Joseph Labrosse et compagnie.
Le blocus continental fut très utile aux spéculations de mon frère : les cotons du Levant ne pouvant plus être embarqués, il fallut les transporter par terre, et ce fut lui qui en eut le transit. Aussi, de ce moment-là, on peut dire qu'il jeta un joli coton en Europe. Il se trouva bientôt en rapport avec les premiers banquiers de Paris, ce qui me rendit témoin de la rencontre la plus comique par son contraste.
J'étais chez mon frère, arrivé momentanément dans la capitale pour sonder le terrain et s'assurer de sa solidité ; il venait voir enfin si les eaux du déluge politique étaient vraiment retirées en France, et s'il rapporterait, comme la colombe, un rameau vert à sa famille restée là-bas, dans l'arche de Trieste, terre de paix, port de salut. Un confrère, une des supériorités commerciales de Paris, M. B. de L., qui lui portait estime et amitié, et réciproquement, vint le féliciter sur son arrivée ; puis, tout plein de sa dignité industrielle, il lui dit, dans la conversation : « Convenez, Monsieur, que vous avez une bien autre existence depuis que vous avez embrassé notre état, depuis que votre signature vaut cent mille écus, d'un bout de l'Europe à l'autre, enfin depuis que vous vous appelez
Joseph Labrosse; allons, convenez-en, vous avez une autre existence que quand vous vous appeliez le comte de Pontgibaud; au bout du compte, vous étiez comme deux mille autres, au lieu qu'aujourd'hui!.... »
La porte s'ouvre, et l'archevêque de Rouen, M. de B.... >, arrive, embrasse mon frère et lui dit : « Enfin, mon cher Pontgibaud, vous voilà de retour : eh bien! vous allez nous rester, vous allez laisser là-bas votre comptoir et votre nom de Joseph Labrosse; et nous allons revoir enfin notre ami le comte de Pontgibaud. » Je vous demande s'il y avait de quoi rire à ce débat, et surtout pour mon frère, qui ne se prononça pas :
Non licet inter vos tantas componere lites 2.
Il n'en est pas moins vrai qu'à l'époque du blocus continental et années suivantes, mon frère, déjà millionnaire, jouissait d'une fortune plus grande que celle qu'il avait, ou même qu'il aurait jamais dû avoir en France. Il était négociant, banquier, et grand propriétaire : car il possédait, près de Trieste, ime belle habitation et beaucoup de terres, de champs et de prairies. L'habile commerçant de la ville était, à la campagne, un agriculteur fort entendu ; car, toute sa vie, il avait été agronome par goût et par caractère ; mais réunissant la théorie à la pratique, il ne
i. François de. Pierre de Bernis (i;52-i823), neveu du cardinal et son coadjuteur à Albi avec le titre d'archevêque de Damas (1781). Son successeur régulier (i~94). Donna sa démission (1802) après le Concordat. Retiré en Toscane, rentra en France (180g). Administrateur de Lyon (1817). Archevêque de Rouen (septembre 1819-4 février i8a3). Député aux États généraux (1389). Pair de France (1821). Comme on le voit, ce prélat n'était pas encore archevêque de Rouen lors de la scène racontée au texte : mais il ne paraît point douteux que ce soit de lui que M. de More veuille parler.
2. Virgile, Bucoliques. Kglogue III, vers 108, dont le texte exact est :
Non nostrum inter vos tantas componere lites.
donnait pas comme les agronomes de cabinet dans de vains systèmes ; il hasardait au contraire des essais qui lui réussissaient toujours.
Naturellement observateur, chacun de ses pas avait un but à toutes les heures et par tous les temps quand il était dans sa propriété. Pleuvait-il à verse, nous rentrions bien vite à la maison, tandis qu'il en sortait au plus fort de la pluie, pour étudier les pentes, les niveaux, et se régler d'après la direction que prenaient les eaux, soit pour ses irrigations, soit pour ses dessèchements projetés. Il fallait bien que, sous toutes les formes, la fortune vînt à celui qui allait si bien au-devant d'elle par tous les chemins.
Ainsi, les innombrables relations de mon frère comme notabilité commerciale, et surtout, depuis quelque temps, comme banquier, avaient rendu son nom européen. Moi personnellement, d'acteur je devins spectateur : mon bon frère, le plus sensé, le plus réfléchi comme un des plus vertueux des hommes, eût été heureux de faire pour moi ce qu'il faisait pour beaucoup d'autres, si j'eusse été dans le cas d'avoir recours à lui. Ce que j'appellerais volontiers son génie ne pouvait se comparer qu'à son caractère, l'un des plus nobles que j'aie connus. Pour tout dire enfin, son intelligence et sa sagesse étaient égales à sa bonté, à sa probité, à son humanité, à son obligeance; et c'était bien lui qui pouvait dire :
Homo sum, et nihil humani a me alienum puto *.
Mais il est vrai de dire aussi que les services qu'il a rendus lui ont entièrement profité, sans qu'il y eût le moindre calcul de sa part. Les accidents mêmes concou-
i . Térence. L'Hcautontimorumenos.
raient à augmenter, non seulement sa fortune et sa réputation, mais encore l'estime, la bienveillance et la reconnaissance générales. La justice qu'on lui a rendue, la confiance qu'on lui a offerte, la protection que beaucoup, comme on va le voir, sont venus lui demander, consoleront ceux qui croient que l'espèce humaine n'est divisée qu'en loups et en agneaux, en bourreaux et en victimes, en tyrans et en opprimés : l'exemple contraire s'est offert chaque jour à Trieste sous mes propres yeux, dans les vivants tableaux de cette lanterne magique, où sont venus figurer, l'un après l'autre, les personnages les plus dramatiques de l'Europe continentale.
Trieste devint l'hospice où tous les blessés politiques, de quelque rang qu'ils fussent, depuis les têtes découronnées jusqu'à leurs ministres, venaient chercher un asile, et où ils le trouvaient : mon frère les a tous reçus sous son toit hospitalier.
Cette succession de réfugiés historiques fut pendant plusieurs années presque journalière, et finit par offrir tous les contrastes. Mon frère fut tout à tous, et l'on reconnut véritablement en lui l'ami des hommes : son existence semblait avoir eu pour but la mission du capitaine Cook I, dont le vaisseau fut salué par deux flottes ennemies, prêtes à se combattre, quand il passa au milieu d'elles. La conduite de mon noble frère à Trieste me rappelait la vie de ce riche et pieux citoyen d'Agrigente qui, assis à la porte de la ville, attendait les voyageurs pour leur offrir le premier l'hospitalité. La recherche et la délicatesse des soins qu'il apportait à suivre, sans s'en dou-
i. Jacques Cook (1728-1379). Navigateur anglais célèbre par ses trois voyages autour du monde : Nouvelle-Zélande (1368); terres australes (1772-1774) et détroit de Behring (177Ô). Il fut tué aux îles Sandwich, dans cette dernière expédition.
MÉMOIRES DU COMTE DE MORE. 2û3
ter, l'exemple de Gellias, étaient tellement connues, que tous les étrangers de marque lui étaient adressés ou s'adressaient à lui. Enfin, Joseph Labrosse, de Trieste, ressemblait exactement à ce saint Christophe sculpté colossalement à la porte des églises, afin qu'on le vît de plus loin, et pour rendre hommage à cette croyance populaire exprimée par ce dicton latin : « Christophorum videas, posteà tutus eas. »
Nous vîmes bientôt venir le généralJ.... *, nommé capitaine général et gouverneur des provinces illyriennes. Il traita mon frère avec beaucoup de confiance, de considération et d'égards ; mais le soleil de Portugal avait donné sur la tète de ce sabre ur qui n'était ni sobre ni sage. Placé dans un poste aussi éminent, le général Junot se compromit par des preuves journalières d'une extravagance évidente. Conduisant un jour en grandes guides une calèche à quatre chevaux, il passa devant des soldats en bataille qu'il doubla avec son fouet, en leur criant : alignement. Il en fit tant, qu'une lettre du vice-roi 2 arriva à Trieste, ordonnant de s'emparer de sa personne. On fut, à la lettre, obligé de l'enlever. Il fallut lui jeter sur la tête un sac à blé, dans lequel on l'enveloppa; on l'y ficela comme une carotte de tabac, on le mit dans sa propre voiture, et ce gouverneur général des provinces illyriennes fut expédié pour Paris. Alors ses créanciers et ses fournisseurs assaillirent sa maison et
i. Jean-Andoche Junot (1J71-1813). Aide de camp de Bonaparte (1796), se distingua en Italie et en Egypte. Gouverneur de Paris après le 18 brumaire. Colonel général des hussards et grand aigle de la Légion d'honneur (i8o5). Commandant en chef de l'armée de Portugal (1803). Créé duc d'Abrantès (1809). Commandant le 8e corps dans la campagne de Russie (1812). Gouverneur des provinces illyriennes (i8i3). Mourut dans un accès de fièvre chaude.