Eugène de Beauharnais, vice-roi d'Italie
s'opposèrent à rembarquement de ses bagages. Mon frère, voyant sur le port un grand mouvement occasionné par les caisses pleines d'effets que ces gens ne voulaient pas laisser partir, s'informa de la cause de ce tumulte, et apprenant qu'on voulait retenir les bagages du général pour une somme de deux mille écus, il paya sur-le-champ la somme réclamée, sans même attendre d'autorisation, fit lever l'embargo, et les caisses arrivèrent à Paris. Elles contenaient une quantité d'effets précieux, et jusqu'aux ordres en diamants qui couvraient les habits du général. Mme la duchesse d'Abrantès ' écrivit à mon frère une lettre de remerciements, ajoutant que son premier soin serait de faire honneur à cette dette. En effet, la liquidation de la fortune de son mari était à peine achevée, que les deux mille écus arrivèrent à Trieste à l'adresse de celui qui les avait si galamment avancés.
Le général Bertrand 2 succéda au général Junot dans le gouvernement général de l'Illyrie et provinces adjacentes. C'était un homme loyal, juste et libéral autant que désintéressé. Il voulait faire aimer à des sujets nouveaux le gouvernement de son maître, auquel il était lui-même sincèrement attaché. Il rendait le joug impérial léger, ce qui était difficile en le comparant à celui de l'administration si paternelle de la maison d'Autriche ; mais enfin le général Bertrand était équitable et généreux. Pour ne pas se tromper
i. Laure Permon, duchesse d'Abrantès (i;84-i838), femme de Junot. Personne de beaucoup d'esprit qui a laissé des Mémoires intéressants et dont la vogue fut grande, mais qu'il faut lire avec de nombreuses réserves.
2. C'est, au contraire, Junot qui lui succéda. Bertrand (ijj3-i844). Fit 'es campagnes d'Egypte et fut blessé à Aboukir. Se distingua comme général de brigade à Austerlitz, puis à Friedland et à Essling. Gouverneur de la Dalmatie(i8n-i8i3). Général de division, comte de l'Empire. Aide de camp de Napoléon. Grand maréchal du palais. Accompagna l'empereur à l'île d'Elbe, plus tard à Sainte-Hélène, et lui ferma les yeux. Député de Châteauroux (i83o). Enterré aux Invalides auprès de Napoléon.
MÉMOIRES DU COMTE DE MORE. 2û5
dans sa bienfaisance, il chargea mon frère, sur sa réputation d'honnête homme, de la distribution des secours et de l'examen bienveillant de toutes les réclamations : ainsi Joseph Labrosse, émigré français, se trouvait par circonstance ministre de l'empereur au nom duquel on disait : « Notre maître veut qu'on tonde ses brebis, et non pas « qu'on les écorche I. »
Ce noble général, appelé sur un autre théâtre, eut pour successeur plus ou moins immédiat 2 un homme d'une trempe toute différente, le fameux Fouché, duc d'Otrante, autre personnage que Joseph Labrosse eut encore à sauver du naufrage.
Bonaparte reperdit tout le terrain qu'il avait gagné ; et, à la suite de ses armées refoulées vers la France, toutes ses chancelleries, bien ou mal emballées dans des fourgons, se repliaient sur Paris : les Autrichiens, revenant à leur tour sur leurs vainqueurs, les voyaient se retirer devant eux. Les Français occupaient encore Trieste, que le port était bloqué, toutes les hauteurs qui commandent la ville étaient couronnées par les drapeaux des troupes allemandes, et les bouches à feu en batterie, prêtes à la foudroyer si elle résistait. Le fameux duc d'Otrante, renfermé comme le loup dans la bergerie, était dans le plus grand embarras ; son nom l'effrayait.
Je le vis entrer dans la chambre de mon frère, et le conjurer de le sauver lui et ses enfants. On conviendra bien que Joseph Labrosse était alors le véritable refugium peccatorum ; car il ne voulut pas que Fouché luimême l'eût invoqué en vain. Il le calma, l'encouragea, se
i. Voir Appendice V.
2. Il faut établir ainsi la liste des gouverneurs généraux d'Illyrie : maréchal Marmont (décembre 1809-janvier 1811); général Bertrand (janvier 1811mai i8i3); Junot (mai-juillet i8i3) ; Fouché (juillet-septembre i8i3).
chargea de lui sauver et de lui faire parvenir tout ce qu'il ne songeait qu'à abandonner ; et il lui traça même un plan de sortie et son itinéraire ' . Le ci-devant Père oratorien fut transformé en un homme de guerre, comme le Père Canaye : on le mit à cheval, non pas sur le barbe de M. d'Hocquincourt 2, mais au milieu de cinquante gendarmes, et il passa intrépidement en longeant les postes autrichiens, qui ne l'aperçurent pas.
C'est ainsi que M. le duc d'Otrante fut transporté par les soins de Joseph Labrosse loin du danger, vie et bagues sauves : cette fois-là le dauphin octroya le salut, si ce n'est au singe de la fable, du moins à l'un des plus mauvais garnements de l'Histoire.
Mon frère, en ce moment de crise politique, allait de Trieste, encore occupé par les Français, au camp autrichien, et du camp autrichien à Trieste, comme un parlementaire chargé de la confiance des deux nations ; sa maison de campagne, ses propriétés furent respectées constamment et regardées comme un territoire neutre.
Fouché à peine parti, arriva le comte de Gottorp, Sa Majesté le roi de Suède 3, qui vint descendre ou plutôt
i. Trieste fut investi le 16 septembre i8i3. La veille, Fouché avait quitté la ville pour gagner Venise. Les troupes françaises évacuèrent Trieste le 16, laissant une petite garnison qui se défendit trente-trois jours.
2. La conversation du maréchal d'Hocquincourt avec le Père Canaye est un petit écrit satirique composé par M. de Charleval et inséré dans les œuvres de Saint-Évremond. L'auteur voulait tournerenridiculela doctrine des Jésuites sur la grâce, et il amis en scène à son gré, mais fort injustement, on peut le croire, le Père Canaye, qui avait montré beaucoup de dévouement à la tête des hôpitaux de l'armée de Flandre. Pour le maréchal d'Hocquincourt (1599-1O08), il avait une grande réputation de connaisseur en chevaux.
3. Gustave IV (1777-1837). Fils de Gustave III. Après l'assassinat de son père (1392), sous la tutelle de son oncle, le duc de Sudermanie. Roi de Suède (1797-1809). Adversaire de Napoléon, vit la Russie envahir la Finlande, pendant que son oncle fomentait contre lui une conspiration. Détrôné par la violence (1809), il quitta la Suède, parcourut l'Europe sans
monter chez Joseph Labrosse, car le prince demeurait au second dans notre maison.
On ne peut pas dire que celui-là n'avait pas d'aïeux et n'eût pas été élevé dans la pourpre de Tyr et dans l'hermine des rois ; ce n'était pas là un gentilhomme lithuanien devenu roi de Pologne par la grâce d'une grande-duchesse moscovite. J'avais vu face à face une espèce de souverain, un président des Etats-Unis; mais il fallait que chaque pays eût sa révolution pour me trouver ainsi côte à côte d'un oint légitime du Seigneur au foyer d'une cuisine bourgeoise. Que les trônes étaient donc glissants au commencement du xixe siècle ! Mais c'est qu'ils l'étaient pour les rois héréditaires comme pour les rois de hasard ; enfin il suffisait à cette époque de vivre pour voir.
Le royal descendant de Gustave-Adolphe et de Charles XII, le fils et le successeur de Gustave III 1, que nous avions vu en France demandant à conduire la croisade européenne contre le jacobinisme français, au moment où il fut traîtreusement assassiné par un de ses officiers, un de ses propres sujets ! le prince qui avait si noblement protesté contre l'assassinat du duc d'Enghien, ce jeune héros, son ami, et qui avait ainsi tant de droits au respect de tout serviteur des Bourbons, ce roi, qui venait d'être détrôné par le crime de ses généraux parjures, le comte de Gottorp enfin! était à Trieste notre hôte, notre convive, et demeurait au second sous le môme toit que nous.
trouver de secours. Sous les noms de comte de Gottorp et de colonel Gustawson, il habita en Allemagne, en Suisse, en Autriche, et mourut dans la plus grande obscurité.
1. Gustave 111 (1746-1392). Roi de Suède (1771). Délivra sa couronne du joug de la noblesse (177a). Montra du courage dans une guerre contre la Russie et le Danemark (1788-1790). Ses projets de secours à Louis XVI soulevèrent contre lui une conspiration dont son frère fut le chef. On l'assassina dans un bal masqué.
Il descendait fréquemment chez ses voisins, et venait causer sans cérémonie : il m'a toujours semblé s'entretenir avec plaisir avec mon frère et ma sœur, qui n'oublaient jamais ce qu'était le roi de Suède, précisément parce qu'il avait toujours l'air de l'oublier et de vouloir qu'on l'oubliât ; mon imperturbable belle-sœur, tout en se mêlant de la conversation avec beaucoup de bon sens et de réserve, ne s'en dérangeait en rien, n'en vaquait pas moins à heure et à point aux soins domestiques et aux affaires de commerce de la maison. Le prince parlait volontiers de toutes choses ; il montrait beaucoup d'instruction, beaucoup de demi-connaissances ; mais c'était un volcan dans un état calme.
Ses opinions offraient, sur les personnes, une différence absolue entre la croyance générale et ce qui devait être le fait, à en juger par lui : il disait de M. de Fersen * : Son zèle m'a nui beaucoup ; et du duc de Sudermanie 2, son oncle, devenu Charles XIII : Je lui ai les plus grandes obligations.
Parmi les singularités qui rendaient sa vie privée si bizarre j'ai remarqué celles-ci : il se faisait servir trois
i. Axel, comte de i7erse/i(ij55-i8io). D'une illustre famille suédoise. Aide de camp de Rochambeau en Amérique. Colonel du Royal-suédois. Très bien accueilli à la cour de France, professa pour Marie-Antoinette un dévouement cbevaleresque que la calomnie a voulu dénaturer. Prépara la fuite de Varennes (1791). Grand maréchal de la cour, il fut assassiné dans une émeute, à Stockholm. Il a laissé des papiers importants publiés en 1878; par malheur, la plus intéressante période de ces Mémoires (1580-1791) a été brûlée pendant la Révolution.
2. Duc de Sudermanie (1748-1818), prince suédois mêlé à tous les complots contre son frère Gustave III. Livra la Finlande aux Russes (1789). Régent du royaume après l'assassinat de son frère par ses amis (1792). Força son neveu Gustave IV à abdiquer (1809). Il prit le nom de Charles XJH. La peur de Napoléon lui fit accepter pour héritier Bernadotte. En 1814, les alliés lui donnèrent la Norwège pour reconnaître son concours contre la France. Toutes ses intrigues eurent pour complices les francs-maçons, dont il était un des grands maîtres.
plats à son dîner, mais il en renfermait toujours un dans son secrétaire pour son souper.
Les pauvres, d'après l'usage de Trieste, s'annoncent en frappant aux portes. Dès que le roi, qui avait une poche pleine de monnaie pour eux, entendait un mendiant frapper, il ne manquait jamais de descendre de son second étage pour lui porter son aumône. Enfin, il faisait faire l'exercice au peu de domestiques qu'il avait chez lui, dans sa chambre même, comme Charles XII à Bender l.
Cependant ses idées étaient, en général, positives et saines sur toutes les affaires^ors une. C'était son dada : quand malheureusement la conversation lui rappelait les violences dont ses généraux Klingsporr et Adelscreutz et son maréchal de la cour, Silvespare 2, avaient usé à son égard dans son propre palais, ou son emprisonnement avec sa famille dans la forteresse de Drottningholm, et son abdication forcée et sa déclaration arrachée en juin 1809, le dada se mettait en campagne et l'emportait.... mais c'est une tète.... une tête couronnée! Halte là: mes souvenirs ne vont pas jusqu'à l'oubli.
Je me rappelle qu'il voulut faire aussi son Itinéraire à Jérusalem. Le sachant à bord du bâtiment qu'il fréta pour aller en Terre Sainte, mon frère lui envoya par son fils, mon neveu, des caisses de liqueurs, de thé, de chocolat, comme adieux d'hospitalité, comme hommage : le prince fit au jeune homme l'honneur de le retenir à déjeuner; mais on leva l'ancre par ses ordres ; et l'on perdait déjà Trieste de vue, quand mon neveu, s'apercevantque le vaisseau marchait et que le roi de Suède trouvait plaisir