Voltaire, Charles Xll, livre V
a. Ces noms s'écrivent aussi : Silverspare et Adlercreutz.
MÉMOIRES DU COMTE DE MORE. l4
de le faire pèlerin malgré lui, protesta contre ce rapt, et eut de la peine à obtenir d'être remis à terre. L'idée de l'emmener avait pris au roi, parce qu'il pensait apparemment que les voyages forment la jeunesse. Une circonstance peu importante fit, à je ne sais quelle hauteur, revenir le prince peu de temps après son départ.
11 était écrit que toutes les majestés de bon aloi ou de raccroc se rencontreraient chez Joseph Labrosse, et certes sans se donner le mot. Pendant que nous logions le roi de Suède, arriva Jérôme, dit le roi de Westphalie l. J'ai cru que le carnaval de Venise était transporté à Trieste, à l'apparition de ce second roi Théodore, plus Corse encore que son devancier.
L'extérieur de mon frère était si simple, sa figure calme et son maintien s'étaient si bien mis en harmonie avec les chiffres, avec les états à parties doubles, qu'en le voyant à son bureau, on aurait juré qu'il n'avait pas fait d'autre métier toute sa vie. Il travaillait ainsi modestement un matin, quand un jeune homme, en redingote boutonnée jusqu'au menton, entra demandant si cette maison était la demeure du banquier Joseph Labrosse : mon frère salua froidement de la tête l'inconnu en le regardant avec le flegme d'un Allemand. Le jeune homme sortit de son portefeuille une très forte traite à son ordre tirée sur Joseph Labrosse.
i. Jérôme Bonaparte (1384-1860)- Le dernier frère de Napoléon Ier. Officier de marine (1800). Roi de Westphalie (i8o;-i8i3). Marié à M"* Paterson sans l'aveu de son frère (i8o3), et à Catherine de Wurtemberg (3 août 180;). Après Waterloo, exilé jusqu'en i84~; il sollicita et obtint de Louis- Philippe son retour en France et une pension. Fait par son neveu, le prince-président, gouverneur des Invalides (1848) et maréchal de France (i85o). Président du Sénat (i8j2). — La chute de Napoléon 1" le conduisit à Trieste (août 1814-24 mars i8i5). Il y acheta une maison et y garda un train princier. — Une lettre de la princesse Catherine de Wurtemberg (3o avril i8i5) parle de M. Labrosse et des difficultés qu'il doit faire pour lui délivrer des fonds, par suite de la révolution des Cent-Jours.
Mon frère ne tarda pas à voir que l'inconnu avait des traites plein ses poches, car ce dernier, qui pour lui ne tenait pas à l'incognito, déboutonna son enveloppe, et, déclarant être le roi de Westphalie, manifesta sur un uniforme bleu une traînée de plaques, signes indubitables des prévenances forcées qu'avaient eues les monarques de l'Europe pour tous ceux qui portaient le nom de Bonaparte. Joseph Labrosse n'en alla ni plus ni moins vite, n'en dit pas une parole de plus, malgré l'aspect éclatant de cet assortiment complet d'étoiles, d'aigles, de lions, d'éléphants; mais il fit avertir Sa Majesté le roi de Suède que Sa Majesté le roi de Westphalie se trouvait dans la maison, lui demandant en même temps ses intentions. « Le roi du second étage, répondit le prince, ne se soucie « pas du tout d'envisager le roi du rez-de-chaussée, mais « la reine est ma cousine, et si elle habite Trieste, je serai « fort aise de la voir. »
Après des souvenirs aussi augustes (je veux parler du roi de Suède et de la princesse de Wurtemberg, reine de Westphalie 1), je ne puis plus me souvenir de personne, je ne veux plus me souvenir de rien....
L'année 1814 arriva : « Car il devait périr cet homme « fatal (Napoléon Bonaparte apparemment), il devait pé- « rir dès le premier jour de sa conduite par une telle en- « treprise ; mais Dieu voulut se servir de lui pour punir « le genre humain et tourmenter le monde. La justice de « Dieu voulait se venger, et avait choisi cet homme pour « être le ministre de ses vengeances. Cet homme a duré « pour travailler aux desseins de la Providence. Il pensait
1. Catherine de Wurtemberg (t^83-i835). Fille du duc Frédéric, créé Roi par Napoléon. Mariée par raison politique à Jérôme Bonaparte, elle montra la plus courageuse dignité à ne pas vouloir séparer son sort du sien dans l'adversité.
« exercer sa passion et il exécutait les arrêts du ciel. « Avant que de se perdre il a eu le loisir de perdre les « peuples et les États, de mettre le feu aux quatre coins « de la terre, de gâter le présent et l'avenir par les maux « qu'il a faits, par les exemples qu'il a laissés l. »
Balzac, mort en i655, pouvait-il écrire cela de Cromwell 2? Il a certes deviné Napoléon le Grand; et sans excepter Bonaparte lui-même, on peut dire qu'il a été le seul en Europe et en France qui ait eu cette clairvoyance intuitive : mais ma citation n'est là que pour faire observer une singularité historique peu connue, car pour le géant politique du xixe siècle : nec bénéficie*, nec injuria cognitus.
L'année 1814 arriva, et la restauration de la monarchie légitime avec elle. Je l'ai appelée, cette restauration miraculeuse, et je la bénis de tout mon coeur, de tout mon esprit et de toutes mes forces : mais, hélas! depuis 1814, sans un grand effort de mémoire, je me souviens que j'en ai déjà vu deux, et.... j'en reste là.
i. Socrate chrétien. Discours VIII'. « Considérations sur quelques paroles des Annales de Tacite. » — Balzac parle de Dioclétien. a. Cromwell est mort en i638.
Le comte de More à son frère Joseph Labrosse, à Tr leste.
Paris, le i" octobre i8i5.
Un volume suffirait à peine, cher frère, si je voulais te donner le détail de ce qui s'est passé sous mes yeux depuis le 20 mars. Les trois mois de règne du monstre ont remué toutes les passions et fait un mal que dix années ne sauraient réparer. On peut dire avec vérité qu'il a mis le feu aux quatre coins de la France. La présence de cette immense quantité de troupes alliées finit de la ruiner. Ajoutez à tout cela plusieurs centaines de millions à leur paver, et le pillage d'une grande quantité d'habitations. Mme Thomé l est du nombre des victimes. Son château de Rentilly a été pillé. Nous avons été ici dans le plus cruel embarras; n'ayant plus le sou, obligés de nourrir et loger des troupes. Je tremblais que Fou-
1. M"" de Thomé, cousine par son mari des deux frères : MM de Pontgibaud.
La marquise de Thomé et la comtesse de Salaberry, grand'mères de M. de Thomé et de MM. de Pontgibaud, étaient sœurs. Leur père, Jean- François Ogier, seigneur d'Hénonville, président au Parlement (1723), avait été ambassadeur en Danemark (i;53-ij66).
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gières ', qui était parti, ne perdît le reste de ses biens. On allait mettre le séquestre sur tout ce qui avait été de la maison du Roi ou des Princes. Nous ignorons s'il pourra conserver sa place, vu le mauvais état des finances. Il n'y a encore rien de nouveau à cet égard ; mais on fait avec raison tant de réformes qu'il faut s'y attendre. Notre seul espoir est dans la Chambre des députés; mais comment réparer les finances? Le plus grand de nos maux est le mauvais esprit de cette nation, où le malheureux monarque ne peut assurément pas compter sur le dixième de la population. Le reste l'accuse de tous ses maux, ce qui est très injuste. On ne peut lui reprocher avec raison qu'une très grande faiblesse, ce qui le fait abandonner de tous ses partisans, qui diminuent tous les jours. Je ne doute pas de ses bonnes intentions, mais il gouverne une nation démoralisée, à qui une salutaire terreur était nécessaire. Et sous ce point de vue, Napoléon était l'homme, sans contredit, le plus fait pour gouverner. Il avait mis la population en coupe réglée par la conscription, faisait fréquemment fusiller, déporter, et personne n'osait bouger. Il gouvernait la France comme elle doit l'être. La preuve en est incontestable. A peine eut-il reparu avec six cents hommes, que la maison de Bourbon a dû se retirer. Il reviendrait encore plus facilement aujourd'hui si les Anglais le lâchaient. Il rallierait encore les trois quarts de la France.
Je m'aperçois, cher frère, que c'est peut-être un peu trop te parler politique. Tu me l'avais interdit dans notre ancienne correspondance. Je viens de recevoir des
i. Le comte de Fougières, fils de François-Marie, maréchal de camp, sous-gouverneur des Enfants de France, et de Marie-Thérèse Jourda de Vaux, en secondes noces comtesse de More, dame d'honneur de la comtesse de Provence.
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lettres d'Auvergne, qui m'annoncent qu'Engelvin l le cadet, vu le désordre de ses affaires, s'est suicidé. Il s'est rendu justice lui-même. Il s'est pendu à la pointe d'un rocher; la corde a cassé, il est tombé tout fracassé et raide mort. Son ami Boutarel n'a pu survivre à ce malheur, il est mort de chagrin huit jours après. On a heureusement trouvé chez ce dernier une lettre par laquelle Engeivin lui mandait qu'il ne pouvait plus survivre au désordre de ses affaires. Sans cette circonstance, on accusait déjà les royalistes du pays d'être cause de cette catastrophe. Des voyageurs m'ont donné ces détails.
Le fils Legay 2 me mande que tes bois sont au pillage. Il parait que tes biens ont ruiné tous leurs acquéreurs ; et on croit que tu pourrais les ravoir à très bas prix. Le château n'est plus habité par personne. Les nouvelles ordonnances du Roi relèvent du service tout officier âgé de cinquante ans, sur terre comme sur mer. Voilà le cousin Ferrières 3 réformé. Il avait obtenu un commandement de port, ce qui lui valait cinq mille francs. Sa pauvre fille est morte.
Je ne peux réussir à rien ; mon avenir m'effraie. Mon voleur est en Angleterre fort riche et fort heureux ; c'est un bon métier que de s'approprier la fortune d' autrui; il a été condamné ici à être fouetté, marqué et aux galères perpétuelles. Il en rit à Londres.
J'en suis arrivé au point de regretter d'avoir une bonne santé ; je crains de vivre longtemps ; ne voyant pour moi que malheur et souffrance pour la fin de mon histoire. J'espère, cher frère, que tu seras plus heureux. Le ménage fait tous les vœux possibles pour celui de Trieste.
i. Engeivin était acquéreur de biens nationaux. — Voir l'Appendice V.
a. Les Legay, anciens baillis de la comté de Pontgibaud, avaient continué à correspondre avec leurs ci-devant seigneurs émigrés.
3. Le marquis de Ferrières, contre-amiral, cousin de MM. de Pontgibaud, père de la marquise de Malet.
2l6 LETTRES DU COMTE DE MORE.
Le comte de More à Joseph Labrosse, à Trieste.
Paris, a8 avril 1816.
Je vais tâcher de répondre actuellement à la deuxième partie de ta lettre relative aux débris épars de notre famille. J'ai dîné hier avec le cousin du Blaisois l, et nous nous sommes longuement entretenus de toi et de ma sœur. Le bon cousin fait ici beaucoup de sensation. Il est généralement aimé et estimé ; c'est un de nos meilleurs députés. Il ne parle jamais de sa femme. Il a six enfants de son premier mariage. Sa fille n'est pas encore mariée. Mme de Moges a mère ne quitte plus Saint-Georges en Normandie 3, elle est inconsolable de la mort de son mari. L'aîné des de Moges est colonel d'une légion départementale, a la croix de Saint-Louis et tous les honneurs possibles. 11 est beau-frère du prince de Broglie 4.
.... Les dernières nouvelles qui viennent de Toulon par M. de Ferrières ne sont pas rassurantes ; je meurs de peur que le pauvre cousin ne perde encore sa dernière fille. Voici à peu près ce que je peux te dire pour te dési-
1. Charles-Marie, comte de Salaberry (1766-184;), fit partie de l'armée de Condé. Commandant des gardes nationaux de Loir-et-Cher en i8i4- Député de Blois de i8i5 à i83o; siégea à l'extrême droite et fut célèbre par ton intransigeance royaliste. M"« de Staël, à qui il avait courageusement offert l'hospitalité de son château de Fossé, lorsque l'Empereur l'envoya en exil, a écrit de lui : « Vendéen avec un caractère du moyen âge, tout français, tout généreux, tout triste, tout gai. » Marié à Félicité de Laporte, et en secondes noces à M"e de Coëtquen des Ormeaux.