Le château de Saint-Georges d'Aunay, dans le Calvados
4. Alphonse-Gabriel-Octave, prince de Broglie-Revel (i;83-i865), marié à Armandinc de Moges (1800-1864).
gnorantiser sur la famille. Je sais que c'est la partie de ma lettre que ma sœur écoutera avec le plus d'intérêt. Je n'ose pas ouvrir directement correspondance avec elle, car il faudrait que j'écrivisse un volume et j'avoue que je suis d'une paresse invincible.
Je crois inutile de te parler politique ; tu m'as recommandé de ne pas m'en occuper; je te dirai donc que je me borne à faire des vœux pour la durée de tout ceci : je suis comme il y a trois ou quatre ans, à cette différence près qu'il n'est pas probable que je sois fusillé sous ce régimeci. Je plains sincèrement le Roi, que je regarde comme le plus malheureux des Français. Au surplus, tout se calme un peu; il y a moins de propos et d'actes séditieux. Les impôts se paient malgré leur énormité insuffisante pour les engagements vis-à-vis des alliés. Espérons dans la Providence.
Adieu, cher frère....
Le comte de More à Joseph Labrosse.
Paris, 14 juin 1816.
Je me flatte que M. de la Rue, nouveau consul de France à Trieste, à qui j'ai remis une lettre pour frère et sœur, les aura trouvés en bonne santé; j'aurais désiré, à l'époque de son départ, que Legay m'eût fait parvenir sa réponse à diverses questions que je lui avais faites sur l'Auvergne et que je viens de lui réitérer. J'espère qu'il y répondra, surtout en ce qui concerne les acquéreurs. Je sais qu'en général cette nature de biens nationaux est en grande défaveur presque partout. Je me demande ce qu'il
2l8 LETTRES DU COMTE DE MORE.
faudrait faire, en vérité, pour rassurer les usurpateurs de ces biens; mais il est impossible de tranquilliser les consciences. Nos députés, en s'occupant du sort du clergé, ont déplu singulièrement à ces nouveaux propriétaires. Les journaux t'ont, sans doute, appris que nous avons été à la veille d'une guerre civile dans le Dauphiné. Tout est rentré dans l'ordre, grâce à une trentaine de fusillades, seule manière d'en finir I. Le Roi paraît enfin décidé à ne plus faire de grâces; on a abusé de sa clémence. Les choses iront beaucoup mieux; notre situation était depuis six semaines insupportable ; on ne s'entretenait que de conspirations; on a fait arrêter ici plus de quatre cents personnes que les tribunaux vont juger a : des exemples sont nécessaires pour le repos de tout le monde.
Notre cousin Ferrières vient de perdre sa dernière fille. Je t'avais mandé que je craignais fort cet événement; je ne connais pas de père plus malheureux que lui et qui mérite moins de l'être. Il vient d'obtenir la grande croix de Saint-Louis; mais il est bien peu sensible à cette nouvelle faveur; il ne travaillait que dans l'espoir de faire un sort à sa fille. Je suis profondément affligé de ce malheur. Salaberry m'a amené, ces jours derniers, sa fille aînée, qui, sans être jolie, a une figure aimable, elle est fort intéressante. Ma sœur m'a paru désirer savoir à quelle époque il a fait son voyage en Turquie. C'est entre 1791 et 1792 que, sans prévenir sa famille, il est allé à Vienne, d'où il a mandé à son père sa résolution; il en reçut les fonds nécessaires et fut à Constantinople 3. Je suis persuadé que ma soeur a lu avec
1. Conspiration de Didier (mai 1816). Il fut guillotiné le 10 juin, a. M. Decazes était ministre de la police.
3. « M. de Salaberry n'avait qu'un Gis unique, qui annonçait de l'esprit, du cœur et un caractère, et il n'avait rien épargné pour lui donner la
intérêt ses mémoires; je ne sais si elle connaît son voyage au Mont Dore, qui est fort agréablement écrit *. Salaberry est fort instruit et très aimable; il est, comme son père, un peu léger, mais a beaucoup de cœur.
Nous faisons ici de grands préparatifs pour les fêtes qui doivent avoir lieu pour le mariage du duc de Berry 2. Dieu lui accorde postérité mâle ! Tel est le vœu de tous les bons Français! Mes souhaits sont d'autant plus désintéressés que quoi qu'il puisse arriver, je n'ai plus aucune espérance de bonheur; rien n'est changé pour nous ; aucunes grâces ni pensions. Le gouvernement est trop malheureux ; il y a cependant des intrigants qui obtiennent ce qu'ils n'ont pas mérité. Adieu, cher frère et sœur, si je peux être de quelque utilité à l'un ou à l'autre, ne m'épargnez pas; c'est m'obliger que de me demander un service.
Le comte de More à Joseph Labrosse.
Paris, 2 juillet 1816.
Je t'envoie, cher frère, la dernière lettre que j'ai reçue de Legay. Gomme les précédentes, elle ne précise rien, mais se borne à me confirmer qu'il serait possible de ravoir à bas prix (i5o,ooo fr.) toutes tes anciennes pro-
meilleure éducation. Lorsque la Révolution arriva, le jeune homme venait de parcourir toute l'Europe pendant trois ans; il avait retiré tout le fruit possible de ce voyage, qu'il avait poussé jusqu'à Gonstantinople. » Dufort de Gheverny, Mémoires, II, chap. xxn.
1. M. de Salaberry a donné : Voyage à Constantinople par l'Allemagne, la Hongrie, les lies de l'Archipel, in-8, 1799. — Mon voyage au Mont-d' Or (sic), in-8, 1802.