La cérémonie eut lieu à Notre-Dame, le 17 juin
priétés d'Auvergne; tu jugeras avec ma sœur ce que tu crois convenable de faire. Elle est de bon conseil. Il eût été à désirer que l'un ou l'autre de vous deux eût été dans le pays, car je ne peux rien faire tout seul; je me borne donc aux renseignements. Je te prie seulement d'aviser dans ta sagesse ce que tu crois devoir faire, et dans le cas où tu te déciderais à tenter de rentrer dans cette terre, que tu veuilles bien considérer que je me trouverais ton seul créancier. Je n'oublie pas avec quelle générosité tu as agi envers moi lors de l'ouverture de la succession de notre père. Je ne crois pas que nous puissions jamais nous flatter de rentrer dans nos domaines sans rien payer, le Roi veut d'autant plus rassurer les acquéreurs, qu'il vient de racheter lui-même et à haut prix une partie de Marly qui avait été vendue. On ne peut rien espérer que par des transactions plus ou moins favorables. Le Roi a fait jurer à tous les princes le maintien de sa charte; il n'y a donc qu'une nouvelle révolution qui pourrait encore tout changer, et assurément personne ne la désire. Les esprits se calment; le gouvernement se consolide tous les jours, quoique l'on ne puisse se dissimuler qu'il n'y ait grand nombre de mécontents, dans tous les partis.
Je crois t'avoir parlé, dans le temps, du mariage de Belabre avec une demoiselle de M...., d'Amiens. Cette jeune personne a peu de fortune, mais en revanche un embonpoint extraordinaire. Elle n'a que dix-sept ans et ne pourrait entrer sans que les deux battants des portes fussent ouverts. Je n'ai jamais vu rieu de semblable. Elle est assez jolie et a quelques talents. Je crois que les journaux vous auront instruits de toutes nos belles fêtes à l'occasion du mariage du duc de Berry. La jeune princesse parait plaire beaucoup et, sans être jolie, elle a de la grâce, de l'affabilité et porte une certaine gaieté dont
notre cour avait besoin. J'ai remarqué un air de satisfaction générale dans les visages des Parisiens; tout s'est passé à merveille.
Le ménage de la rue Saint-François I fait tous les vœux du monde pour le retour à Paris des Triestains. Dieu veuille qu'ils soient exaucés !
Le comte de More à Joseph Labrosse.
Paris, 4 octobre 1816.
Nous espérons, cher frère, que tu te seras bien trouvé de ton voyage aux eaux. Le temps froid et affreux que nous avons eu cet été nous a empêchés d'aller aux boues de Saint-Amand pour achever la guérison de Mme de More, qui, par suite d'une chute en carrosse, a conservé beaucoup de douleurs au genou et de grandes difficultés à marcher. Pour comble de malheur, nous n'avons plus le moyen de payer un laquais dont le bras devient nécessaire à la vieillesse et aux infirmités lorsqu'elles se réunissent. Diverses causes, cher frère, ont retenu ma plume depuis quelque temps, n'ayant aucunes nouvelles d'Auvergne à te donner. Legay ne t'a pas écrit plus clairement qu'à moi. C'est un assez bon homme mais très borné. Je me rends à tes avis, qui sont généralement très sages : il suffit qu'un membre de votre trio se rende sur les lieux, examine ce qu'il est possible de faire, soit pour y faire reprendre
1. Le comte et la comtesse de More habitaient alors rue Saint-François, au Marais.
racine à la famille, ou en faire un objet de spéculation. Tous les Auvergnats que j'ai rencontrés s'accordent sur ce point qu'avec cent mille francs tu rentrerais dans toutes tes propriétés. Au surplus, Pontgibaud est habité par de très mauvais sujets, et néanmoins j'ai ouï dire que beaucoup d'entre eux avaient encore le souvenir des bontés que l'on a eues pour eux. Je leur sais bon gré de rendre justice à ma sœur, dont ils font l'éloge dans toute occasion. Ils ne l'en ont pas moins pillée dans le temps, mais ils en disent beaucoup de bien aujourd'hui.
Je ne sais, cher frère, si tes occupations commerciales te donnent le temps d'observer ce qui se passe dans ta patrie. L'ordonnance du Roi du 5 septembre, qui dissout la Chambre des députés, est un événement fort extraordinaire, et dès le jour même de la promulgation, la tristesse était peinte sur la figure de tous les honnêtes gens. Les jacobins, au contraire, avaient une joie indécente. Les prêtres étaient insultés publiquement dans les rues, et les cris de 13790: A bas les calotins! A bas les nobles! se faisaient entendre I. Tout ceci est un peu calmé. On observe que les nouvelles élections donneront grand nombre des mêmes députés. Il en résultera que ces monstres rentreront dans leurs antres. Leurs regards féroces me faisaient frémir. Je ne dois me permettre aucune réflexion sur un acte émanant du trône, mais l'ordonnance du 5 m'a glacé d'effroi. Dissoudre une assemblée qui, pour la première fois depuis vingt-cinq ans, a parlé honneur, religion, probité, royalisme! il me semblait voir le Roi tirer à mitraille sur ses troupes. On attribue
i. « On fait crier dans tous les départements : « A bas les nobles! A bas les prêtres ! » On agite aussi avec les subsistances. C'est une véritable faction qui veut s'emparer du gouvernement. » — Lettre de M. de Vitlèle à M°" de Villète, aa janvier 1813.
cette mesure à l'influence de deux ministres 1 qui craignaient d'être mis en accusation à la prochaine session. Nous touchons à de grands événements et sommes encore en pleine révolution....
J'avais parfaitement vu et prévu le 20 mars : je l'ai annoncé trois mois d'avance; on s'est moqué de moi et il est arrivé. Laissons la triste politique.
Pour te donner une juste idée du bonheur des royalistes, je t'apprendrai que M. de Chabrol, préfet de la Seine, vient d'accorder une place de onze cents francs d'appointements, comme commis dans ses bureaux, au fils du vicomte de Laqueuille. Voici deux frères Laqueuille commis dans la préfecture. Des dames du plus haut parage sollicitent des bureaux de papier timbré, ce qui produit environ quinze cents francs, en employant huit heures par jour à vendre des feuilles de papier à cinq, dix ou vingt sols la pièce. Je te dirai, pour te consoler, que nombre d'anciens laquais sont aujourd'hui administrateurs, propriétaires de terres, d'hôtels, ayantbeaux chevaux, bons carrosses, etc., dont ils baissent souvent la glace pour cracher sur le nez d'un pauvre ci-devant comme moi. Je peux en parler, car cela m'est arrivé. J'en ai eu un tel accès de colère, ne pouvant me venger, que j'ai été sur le point d'avoir une attaque d'apoplexie. Je te recommande donc, cher frère, de faire ton possible pour revenir ici en carrosse, car nous sommes vraiment trop à plaindre. Quant à moi, mon sort est décidé, il ne me reste qu'à le subir, ce que je ne fais pourtant pas très philosophiquement, car je me trouve beaucoup plus malheureux depuis le retour de l'objet si désiré.
1. M. Decazes fut l'inspirateur de la dissolution; il persuada sucessivement ses collègues : le duc de Richelieu, puis M. Laine, M. Corvetto, enfin le duc de Feltre. Hésitants, le chancelier Dambray et M. Dubouchage suivirent la majorité du cabinet.
Il me reste à te parler de ma situation financière; les eaux sont basses et très basses, car la deuxième Restauration ne m'a pas plus restauré que la première. Adieu, cher frère, heureux ou malheureux, mes sentiments seront toujours les mêmes pour le trio l et je ne cesserai jamais de faire des vœux pour sa prospérité ; c'est ainsi que pense et pensera toujours le ménage de la rue Saint-François.
Le comte de More à Joseph Labrosse.
Paris, 25 novembre 1816.
Nous sommes, cher frère, extrêmement satisfaits d'avoir ignoré ta maladie et d'apprendre ton parfait rétablissement. Je sais bien bon gré à ma sœur et à mon neveu de nous avoir épargné la connaissance de ta situation, d'autant plus qu'à pareille distance l'inquiétude est terrible. Merci de la belle provision de bois que tu nous donnes pour cet hiver qui, je crains, sera sévère, si j'en juge par le froid excessif qu'il fait ici....
Je te tiendrai toujours au courant de tout ce que j'apprendrai; notre pauvre France fait pitié : inquiétude et tristesse générales, mauvaise récolte en blé, point de vin, et un milliard quatre-vingt-huit millions à payer pour l'année 1817. Telle est la demande faite à la Chambre la semaine dernière. Où trouver cette somme? Poiutde crédit, peu de commerce, la moitié de la France à vendre, point d'acquéreurs, division effrayante d'opinions, bonapartistes, républicains, constitutionnels, royalistes purs que l'on nomme ultras, jacobins en quantité, prodigieuse
1. Le comte et la comtesse de Pontgibaud et leur fils Armand.
misère, telle est à peu près notre situation. Il faut un nouveau miracle pour nous en tirer. Je plains sincèrement le Roi, qui a le malheur de ne contenter personne. Il marche tant qu'il peut avec les révolutionnaires ; ils occupent toutes les places, ont tout l'argent et les dignités, et malgré cela ils soupçonnent encore le monarque de n'être pas de bonne foi. Je ne sais quels gages il faut leur donner. Les royalistes, de leur côté, l'accusent d'ingratitude, etc., etc. Quelle horrible position ! Je ne doute nullement de la pureté de ses intentions, mais je crains bien qu'il ne se soit trompé dans la marche à suivre. Le temps nous l'apprendra et, je crois, incessamment. Je me tiens en mesure de me retirer sur le Poitou et la Bretagne en cas d'événement et j'y vendrai le plus chèrement possible le peu d'années qu'il me reste à vivre, si Messieurs les bonnets rouges veulent recommencer. La Vendée est toute prête à les recevoir. Dieu veuille que rien de tout cela n'arrive ! car notre pauvre France finirait par être la proie de l'étranger. Ce sont toutes ces réflexions et observations qui m'ont décidé, dans ma dernière lettre, à l'engager à temporiser, car je verrais avec un profond chagrin que tu engageasses tes fonds, si péniblement gagnés, dans un pays qui ne présenterait aucune solidité. Adieu, cher frère....
Le comte de More à Joseph Labrosse.
Paris, i3 février 1817.
.... Legay ne me dit plus rien quant aux acquéreurs qui en général, quoi que puisse faire le gouvernement, ne sont
MÉMOIRES DU COMTE DE MORE. l5
pas plus rassurés et ne trouvent presque nulle part à vendre ou à emprunter, et malgré cela font si peu de transactions avec les anciens propriétaires. Je craignais beaucoup de troubles cet hiver, vu l'excessive cherté du pain: il y a eu des mouvements presque partout, ils ont été heureusement apaisés ; la belle saison approche et avec elle l'espérance. Malgré la misère publique, il n'y a jamais eu autant de bals. Ce pays est indéfinissable. On n'y rencontre que des mécontents; les spectacles n'en sont pas moins suivis ainsi que les restaurations l, et l'on dit qu'il n'y a pas d'argent. J'engage ma sœur à se procurer la Correspondance administrative de M. Fiévée et l'ouvrage de M. de Chateaubriand, si elle veut bien juger de notre pays et de son avenir 2. Le cousin de Salaberry a parlé à merveille à la Chambre toutes les fois qu'il a porté la parole, mais les mauvais sont en force et nous précipitent encore dans la démagogie. Telle est l'opinion des personnes les plus éclairées. Il faut encore un miracle de la Providence pour nous sauver. Adieu, cher frère, sois assuré des vœux que frère et sœur font pour le trio de l'Adriatique, à qui nous souhaitons bonne santé, succès dans le commerce, en conservant l'espérance de nous réunir un jour.
i. Restaurants.
a. Jean Fiévée (1567-1839), journaliste détalent; écrivit aux Débats sous l'empire, envo)^ à Napoléon des consultations politiqfues. Préfet de la Nièvre (i8i3). A la Restauration, prit rang dans l'opposition de la droite royaliste. De i8i5 à 1819, il publia chaque année une Correspondance politique et administrative qui eut un grand succès.
Chateaubriand ne publia rien en 1817; il s'agit évidemment ici de son célèbre écrit : la Monarchie selon la charte, paru le 18 septembre 1816, et qui le fit rayer de la liste des ministres d'Etat.
Le comte de More à Joseph Labrosse.
Paris, mai 1817.
C'est en vérité, cher frère, jouer de malheur que de rencontrer la goutte, ayant toujours été sobre, et cette maladie n'étant pas héréditaire dans notre famille. Si l'un des deux la méritait, ce serait sans contredit moi, qui n'ai rien épargné pour l'avoir; je suis au regret de te savoir affligé de ce mal et me flatte encore que ce pourrait bien être quelque douleur de rhumatisme, suite désagréable des agréables nuits de la campagne de 92 qui nous est si profitable aujourd'hui. Tu me mandes, cher frère, que ma sœur a eu connaissance des ouvrages que j'indiquais. En ce cas elle est au courant de notre situation et de nos espérances. Rien ne me paraît devoir changer à cet égard. Le parti ennemi domine et rien n'indique d'amélioration pour nous. Je joins ici la dernière lettre de Legay sur tes affaires d'Auvergne et verrai avec grand plaisir que quelqu'un vienne juger de ce qu'il y aurait à faire. Je n'ai jamais voulu y faire un voyage, dans la crainte de commettre quelque maladresse, n'étant pas assez sûr de pouvoir me contenir à la vue de ces brigands. Nous sommes et serons jusqu'à la récolte dans de grandes inquiétudes. Le pain coûtant de 10 à 12 sols la livre, dans presque tous les départements, il existe une affreuse misère, malgré les aumônes prodigieuses de la famille royale et des particuliers.
Sachant l'intérêt que prend ma sœur aux nouvelles de famille, je crois pouvoir vous annoncer que Mlle de Sala-
berry est sur le point d'épouser un M. de Lavau, conseiller à la cour royale, fils d'un ancien président de la Chambre des comptes de Nantes l. On le dit bon sujet, ayant dix mille livres de rentes; la petite cousine, sans être jolie, est fort agréable, a un excellent caractère. Mme de Ferrières vient de perdre sa mère, âgée de quatre-vingt-dix-huit ans; le vicomte de Moges habite la rue de Bondy avec sa femme. L'emploi du vicomte à Paris est de faire les honneurs du salon des étrangers. On y joue un jeu d'enfer et on y fait la plus grande chère. Le vicomte a mille francs par mois pour en faire les honneurs. Ferrières est toujours à Toulon avec le commandement, j'ai craint un moment qu'il n'en fût dépossédé comme ultra-royaliste. Quant à l'aîné, il est gros comme une tour; le pauvre diable est complètement ruiné, ayant compromis ce qui lui restait avec les mérinos de son gendre qui a fait faillite. On est enfin parvenu à faire entrer comme garde du corps le jeune Lambert des Granges 2, qui n'était encore que caporal dans un régiment d'infanterie. On parle du prochain mariage de Mlle de Guermande avec le comte de Cossé- Brissac 3. Mlle de Guermande est l'une des plus jolies personnes de Paris.
Adieu, cher frère....
i. Guy de Lacan (ij8;-i8^4)- Avocat en 1810; juge auditeur en i8i5; conseiller à la cour royale en 1816; préfet de police (20 décembre 1821). Conseiller d'État. Vécut après i83o dans une retraite absolue.
2. Fils de M. Charles Lambert des Granges, ancien colonel et lieutenant des gardes suisses de Monsieur, et de M" Lambert des Granges, née Nigot de Saint-Sauveur.
3. Ce projet n'eut pas de suite; mais le 2- octobre 181;, Désiré-Louis- Michel-Timoléon de Cossé, comte de Brissac (1793-1850), épousa Anne- Charlotte-Marie-Henriette de Montmorency-Tancarville. Il fut aide de camp du duc de Bordeaux; il était cousin du premier maître d'hôtel de Louis XVIII.
Le comte de More à Mme Joseph Labrosse.
Paris, 20 juin 1817.
Je reçois à l'instant, chère sœur, votre lettre du 3, et m'empresse de répondre à vos justes observations. Je vois avec peine que mon frère est obligé d'avoir recours au kina, et que sa santé n'est pas, à beaucoup près, celle que je lui désire bien sincèrement; l'éloignement n'ayant point affaibli les sentiments que nous avons pour lui, c'eût été grande joie de nous retrouver. Je crois que c'est mon neveu qui sera votre ambassadeur; soyez assurée d'avance de tout le plaisir qu'il nous fera en venant en France. J'ai toujours pensé qu'il était nécessaire de ne pas perdre de vue tout à fait cette ancienne propriété de Pontgibaud ; mais n'ayant ni caractère ni autorité pour agir sur ce point, si je m'y étais transporté, ce n'eût été que pour vous donner des renseignements plus positifs, car je n'ai reçu de Legay d'autres informations que celles que je vous ai littéralement copiées. J'ignore pourquoi il me presse si fort aujourd'hui de vous engager à racheter, tandis que dans ses précédentes lettres il m'assurait que les acquéreurs mourraient plutôt de faim que de trouver à vendre ou à emprunter, que l'ordonnance du 5 septembre n'avait rien changé à leurs terreurs et à leur situation, etc., etc. Je sais que l'on trouve très rarement à vendre un bien d'émigré, que l'opinion en règle le cours à moins de moitié de sa valeur. Je sais également que vos biens rapportent presque le double de ce qu'ils rapportaient autrefois et sont dans le plus bel état; au total, Legay est un assez
23o LETTRES DU COMTE DE MORE.
triste correspondant; je le crois fort dans vos intérêts, mais c'est le père qu'il aurait fallu ici pour démêler cet écheveau. Celui-ci est trop borné, mais à défaut d'autres il faut s'en servir. Il me fatigue de demandes qui lui sont personnelles. Je viens de faire placer un de ses protégés, fort honnête garçon, comme greffier d'une justice de paix, ce qui vaut mille francs par an. A Pontgibaud, on me suppose grand crédit à Paris, ce qui n'est pas un mal.
Nos journaux vous auront, sans doute, parlé de nos malheurs sous le rapport des subsistances et de l'excessive cherté du pain, qui valait i3 à 14 sols la livre dans beaucoup de départements; il y avait plus de vingt mille paysans de la Bourgogne mendiant dans les rues de Paris, des révoltes partout, mais l'armée a fait son devoir; tout se calme et fait pressentir une récolte abondante, ce qui ôtera tout prétexte aux malveillants, bien nombreux, et toujours prêts à tirer parti des embarras du gouvernement pour faire une nouvelle révolution. Leurs projets ont été déjoués et partout les troupes ont marché contre les rassemblements sans hésitation, et les cours prévôtales vont punir un grand nombre de ces enragés.
Je désirerais bien, chère sœur, finir mon épître par quelques nouvelles de famille, mais il y a disette, et j'ignore ce qui concerne en ce moment les personnes de la société, toutes éparses à la campagne.
Agréez, chère sœur, les vœux et les hommages du ménage pour les bons habitants de l'Adriatique.
Comte de More.
Un de mes amis me prie de l'adresser à vous pour avoir des informations sur le comte Antoine de Bercheny, magnat de Hongrie, anciennement au service de la France
LETTRES DU COMTE DE MORE. 23l
avec un régiment de son nom. Il est mort en Hongrie ; on désirerait savoir s'il y a laissé quelque fortune !.
Nous quittons la rue Saint-François et allons habiter place Royale, numéro 6, dans un petit entresol qui convient parfaitement à notre état de fortune 3.
J'ai reçu trois cent soixante francs d'un curé de Riom, provenant d'une restitution pour vous.
Le comte de More à son neveu M. Armand Labrosse.
Paris, le i5 septembre 1818.
Mon premier soin en arrivant à Paris, mon cher neveu, a été d'aller rue Saint-Dominique 3, pour pouvoir vous donner des nouvelles de toute la famille. J'ai eu le plaisir de rencontrer presque tout le monde. On venait de recevoir des nouvelles de Trieste, qui m'ont fait d'autant plus
1. Ladislas-Antoine, comte de Bercheny (1689-1778). Prit du service en France (17 12). Leva un régiment de hussards promptement célèbre (1720). Maréchal de camp (i733). Lieutenant général (i744)- Maréchal de France
2. L'hôtel de Guéméné. Victor Hugo, quelque temps après i83o, vint s'installer dans l'appartement situé au-dessus de celui qu'habitait le comte de More.
3. Rue Saint-Dominique, chez Mm« la marquise de la Rochelambert, bellemère de M. Armand Labrosse (comte de Pontgibaud), qui avait épousé, le 2 mai 1818, MUe Amantine de la Rochelambert.— La bénédiction nuptiale fut donnée à Saint-Thomas d'Aquin, par Mgr de Goucy, archevêque de Reims, grand-oncle de l'épouse. Les témoins étaient : le comte de More; le marquis de Dreux-Brézé, grand maitre des cérémonies de France; le comte Auguste de La Rochelambert.— Avec l'agrément du Roi, avaient signé au contrat : le comte d'Artois, le duc et la duchesse d'Angoulème, le duc et la duchesse de Berry, le duc et la duchesse d'Orléans, Mademoiselle d'Orléans. — Les nouveaux époux furent présentés au Roi le 18 mai, mais à une heure différente : Je comte de Pontgibaud à midi et demi, la comtesse à huit heures du matin.
grand plaisir qu'elles m'apprennent que ma sœur est beaucoup mieux. Nous en étions inquiets; nous eussions bien désiré aussi savoir s'il était question de quelque petit lutin. Je me flatte que nous en entendrons parler incessamment et plus heureusement que de ce qui vient d'arriver à Mme la duchesse de Berry ». La cour est consternée de cet événement, car c'était un prince. Cette maison est vraiment malheureuse. M. le duc de Bourbon a va beaucoup mieux et l'on espère son prochain rétablissement. Je pense que les journaux vous ont instruits de son aventure à la chasse. On a craint pendant vingt-quatre heures de ne pouvoir sauver le prince, mais il est hors de danger.
A propos de chagrin, Amantine ou Lutine, comme ma sœur l'appelle, ne trouve plus son beau-père aussi gai à Trieste qu'il l'était à Paris 3, ce qui lui fait de la peine ; j'espère cependant qu'il conserve sa bonne santé, et qu'un peu moins de gaieté vient peut-être de l'ennui des affaires ou parce qu'il n'a plus les grandes dissipations qu'offre notre capitale. Je crois, d'ailleurs, que notre climat lui est plus favorable que celui d'Italie ; nos vœux seraient bien certainement de vous voir tous ici, mais je crois bien prudent d'attendre encore, et mon opinion est partagée par tous ceux qui ont conservé le bon sens. Je n'entends plus parler de Legay. Un cousin de Boutarel est venu voir Mme de la Rochelambert, elle vous en aura instruits. On pense que les prochaines élections de députés seront très républicaines ; on s'agite beaucoup à ce sujet. Il paraît hors de doute que M. de la Fayette sera nommé. Je
i. Le prince que mit au monde la duchesse de Berry, le i3 septembre 1818, vécut à peine quelques instants.
2. Louis-Henri-Joseph de Bourbon-Condé (i;56-i83o), dernier prince de Condé.
3. Joseph Labrosse avait fait le voyage de France à l'occasion du mariage de son lils.
doute que ce choix soit fort agréable à la cour s. Il en arrivera plusieurs autres du même calibre. Les ministres pourront regretter les ultras. Il faut dans de telles occurrences, mon cher neveu, vous occuper beaucoup de vos affaires. Vœux sincères du ménage de la place Royale, qui vous est tendrement attaché.
Le comte de More à son neveu et à sa nièce, M. et Mme Armand Labrosse.
Paris, 20 janvier 1819.
Je n'ai aucunes nouvelles d'Auvergne ; Henri de la Rochelambert 2 a dû faire quelques démarches auprès du chef de la gendarmerie pour l'affaire du château. J'en ignore encore le résultat. Il paraît que M. Legay, qui me fatiguait jadis de son insignifiante correspondance, m'a tout à fait abandonné. Je dois, au surplus, dire que le temps est bien mauvais pour spéculer sur les anciennes propriétés ; quoique les terres aient baissé de valeur, les mauvais esprits s'étant néanmoins fortifiés, il n'y a donc absolument que le besoin qui puisse déterminer à vendre. La vente d'Anchald 3 est un bonheur, puisqu'elle amène
1. La Fayette fut, en effet, élu député de la Sarthe, le 26 octobre 1818; Louis XVIII se montra particulièrement mécontent de ce choix.
2. Le marquis Henri-Michel-Scipion de la Rochelambert (i^8g-i863). Capitaine au premier régiment des grenadiers à cheval de la garde royale. Sénateur sous le second Empire (9 juin iS5;). Frère de la comtesse Armand de Pontgibaud. Il épousa en 1822 M1" de Bruges, dont il eut un fils, marié (i8ijti) à M"« Pouyer-Quertier, et trois filles : la comtesse de Valon, la comtesse de Labédoyère, en secondes noces princesse de la Moskowa, et la comtesse de la Poéze.