‹ Mémoires du comte de MoréChapitre 29 sur 63 · Petite gentilhommière située près de Pontgibaud · texte numérisé non relu

Petite gentilhommière située près de Pontgibaud

un honnête homme dans le pays. La tempête des fonds publics et des banqueroutes commence à s'apaiser un peu, de sorte que les inquiétudes sur diverses maisons se dissipent. On craignait beaucoup pour Goupy et Busoni, ainsi que pour Scherer et Finguerlin. La maison Lafïitte et Perregaux était aussi indiquée dans la liste des grosses pertes occasionnées par la baisse des fonds. Il paraît que depuis quelques jours on est plus tranquille à leur sujet. Le commerce se plaint beaucoup de tous les deuils qui se succèdent si rapidement; on n'en danse pas moins ; l'ambassadeur d'Angleterre, au grand étonnement de tout le monde, vient de donner un bal magnifique. Il a été ouvert par le duc de Glocester et la duchesse de Berry, bien qu'elle fût en grand deuil; je connais, mon cher neveu, votre goût pour la danse; j'espère que notre aimable nièce profitera des redoutes de Trieste cet hiver; nous nous flattons que l'année prochaine il pourrait survenir quelques empêchements. Nous attendons d'ici à trois semaines la naissance d'un petit-fils ; donnez-nous l'année prochaine de pareilles étrennes et croyez aux plus tendres sentiments de la place Royale.

Je trouve bien naturel, mon aimable nièce, d'écrire dans la même lettre à un aussi bon ménage; je partage votre sainte colère contre la famille qui ne répond pas à vos jolies lettres. Mais on m'assure qu'on vous écrit souvent; si le fait n'est pas très exact, je dois pourtant dire qu'on s'entretient beaucoup de vous. Nous avons le plaisir de voir souvent les vôtres, malgré la grande distance qui nous sépare. Nous partageons la joie que vous devez éprouver d'avoir votre cousin, M. de Brézé, sur les bords de l'Adriatique ; ce doit être un plaisir extrême. Nous sommes assurés d'avance que vous le retiendrez le plus longtemps que vous pourrez. Quel dommage que son

voyage soit dans une aussi mauvaise saison ! Le choix que vous comptez faire de votre société est plein de sagesse et vous supprimera dans la suite beaucoup de petites tracasseries qui naissent presque toujours de la légèreté des premières liaisons. Nous vous engageons à bien profiter des bals de cet hiver, puisque nos vœux et nos espérances seraient comblés s'il y avait quelque empêchement l'année prochaine. Je voudrais bien, ma chère nièce, pouvoir vous donner de bonnes nouvelles de la santé de Monsieur votre père. Il a été mieux pendant quelque temps. Mme de Vaulserre s'applaudissait d'avoir découvert un remède qui semblait le soulager. Madame votre sœur a quitté les Missions étrangères et demeure rue du Bac. à très peu de distance. Le bon archevêque de Reims se porte à merveille l. Monsieur votre frère est revenu avec son régiment dans nos quartiers, qu'il ne connaît que pour son service, car il passe avec raison tout son temps de liberté avec sa famille. Mme de Vaulserre est encore à Paris : Madame votre sœur donne des soirées tous les vendredis; nous avons le regret de ne pouvoir nous y rendre à cause de la distance et de l'heure. Elles commencent à dix ou onze heures du soir. J'ai oublié, dans la gazette de famille que j'ai envoyée à ma sœur, de lui parler du cousin Ghenizot, qui est toujours votre adorateur et visite souvent la rue Saint-Dominique. La tante me charge de mille amitiés pour nièce et neveu.

i. Jean-Charles de Coucy-Polecourt (1746-1824). Aumônier de la Reine. Évêque de la Rochelle (i"8g). Vécut en Espagne pendant la Révolution. Refusa de se démettre au Concordat de 1801. Désigné pour l'archevêché de Reims en 1813 ; prit possession en 1821. Pair de France (1822).

Le comte de More à M. Armand Labrosse.

Paris, 9 mars 1819.

Les bruits publics, mon cher neveu, ne vous ont appris malheureusement que des réalités, et la maison Scherer et Finguerlin est en faillite.... Mmc Auguste de la Rochelambert ' vient d'arriver à Paris avec son joli petit garçon, et demeure près des Missions, chezMmede la Rochelambert a; je vais aussi souvent que possible voir toute la famille; Mme d'Aurillac 3 a repris son logement rue Saint-Dominique ; M. de Brézé est rue de Varennes. J'ai souvent l'occasion depuis quelques jours d'aller dans ces parages, ayant réussi à marier la petite de Vaucresson l'aînée avec le fils du comte de Blangy 4. Mme de Blangy, née d'Etampes, était dame de Madame Elisabeth. MM. de Blangy sont deux frères, on ne fait point d'aîné et l'on donne quarante mille livres de rente à chacun, en bonnes terres de Normandie. Le jeune homme a trente ans, est fort bon sujet; c'est un

1. M"" Auguste de la Rochelambert, née de la Rochelambert, sœur de la comtesse Armand de Pontgibaud.

2. La marquise de la Rochelambert, mère de la comtesse Armand de Pontgibaud, sœur du marquis de Dreux-Brézé, grand maître des cérémonies de France.

3. Marie-Marguerite de Dreax-Brézé (1763-1844), veuve de Pierre-François de Saint-Martial, baron d'Aurillac, député de la noblesse du bailliage de Saint-Flour aux États généraux, était tante de M~* Armand de Pontgibaud.

4. Pierre-Henry Leviconte, marquis de Blangy (i;56-i8?). Colonel de cavalerie, épousa M"e d'Etampes, dame de Madame Elisabeth. 11 eut deux fils : A. Xavier, marquis de Blangy, marié à M"c de Reclesne, dont trois filles : la comtesse Dauger, la comtesse de Nédonchel, la comtesse de Pontgibaud. — B. Maximilien, comte de Blangy, marié à M"« de Vaucresson, dont Roger, marquis de Blangy, la comtesse de Sainte-Marie d'Agneaux et la marquise de Bec de Lièvre.

fort beau mariage. Cette jeune personne me parait très reconnaissante de ce que j'ai fait pour elle, car c'est moi seul qui ai tout arrangé. Ce mariage aura lieu à la micarênie; il y a trois mois que j'y travaillais, personne ne s'en était douté ; il n'est public que depuis quinze jours. La dot de la jeune fille s'élève à quatre cent soixante et douze mille francs. M. et Mme de Givry donneront au moins cent mille écus. Puymodan est au désespoir de la faute qu'il a commise ; je l'avais bien servi et averti ; M. de Pradel a eu également tort de la refuser, je m'étais donné bien de la peine pour la lui faire accorder.

Je me suis décidé à aller voirMme deBelabre I1 puisque vous en êtes tous amoureux ; je la connais pour être extrêmement aimable. Je l'ai entretenue de toutes les choses agréables que contenait la lettre de ma sœur.

Mme de Belabre, en me chargeant de mille choses aimables pour MM. Labrosse père et fils, me charge également de les prier de lui expédier à Paris une caisse de vingt-cinq bouteilles de marasquin vrai Zara, plus cent cinquante livres de café vrai Moka; on lui a dit que cela se vendait par balles de soixante-dix livres, dans ce cas elle en prendrait trois balles. Le prix en sera payé à l'adresse qu'indiquera M. Labrosse, aussitôt réception. Elle désire que l'on n'oublie pas que c'est pour une pauvre femme de la rue Saint-Dominique, qui n'aime que ce qui est très bon. J'entends d'ici mon frère se plaindre de ce qu'il n'y a jamais rien d'utile dans mes lettres, mais ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il ne risque pas de faire banqueroute dans cette affaire.

Je crois inutile, mon cher neveu, de vous entretenir de celles qui occupent tout le monde ici. Il y a tristesse pro-

i. M»* de Thomé, parente, par sa mère, de MM. de Pontgibaud.

fonde; dans certaines classes on se frotte beaucoup les yeux, car on croit rêver, et quel que soit l'extrême plaisir que j'aurais de revoir ici frère, sœur, neveu et l'aimable nièce, je bénis la Providence qui vous a conduits sur la mer Adriatique. Ne songez pas à revenir dans nos parages, où les têtes les plus sages prévoient de terribles et prochaines tempêtes. Je les attends avec calme, n'ayant plus rien à craindre pour la cargaison. Le bruit court encore que plusieurs grandes maisons vont être incessamment en faillite. MM. Scherer et Finguerlin jouissaient d'une excellente réputation. Tout ce qu'il y a d'honnêtes gens prennent part à leur malheur, dont on ne dit pas encore la cause, mais personne ne croit à la moindre fraude. Je ne reçois plus de nouvelles de Legay ; il m'honore de son indifférence. Je m'en console puisque je n'en ai jamais tiré un mot ayant le sens commun. Je vous prie, mon neveu, d'être auprès de frère, sœur et nièce, l'interprète des plus tendres sentiments du ménage de la place Royale.

Le comte de More à M. Armand Labrosse, comte de Pontgibaud.

Paris, 9 mai 1819.

Nous sommes comblés de joie, mon cher neveu, de la bonne nouvelle que vous nous annoncez *. Mme de la Kochelambert avait eu la bonté de nous en instruire. Nous avons été très sensibles à cette marque de son intérêt.

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