‹ Mémoires du comte de MoréChapitre 37 sur 63 · M. Joseph Labrosse était fort malade · texte numérisé non relu

M. Joseph Labrosse était fort malade

LETTRES DU COMTE DE MORE. 2j3

Dieu veuille aussi nous préserver de la trousse des chirurgiens ! Je m'étonne d'un long silence de la rue Saint-Dominique; je dois dire que l'on y parle toujours avec infiniment d'intérêt des habitants de Trieste, et que nous avons toujours à nous louer d'une bien aimable réception ; la distance s'oppose à ce que nous puissions recevoir souvent Mme de la Rochelambert, mais nous sommes toujours accueillis chez elle à merveille. Elle a le projet de passer deux mois à Esternay, chez Mme d'Aurillac. Le mariage est retardé jusqu'au 25 juin à cause du mariage de M. de Brézé avec Mlle de Boisgelin, à qui l'on donne en mariage dix mille livres de rente l. Ils seront reçus chez Mme de Boisgelin 2. Il y a père et mère encore jeunes, on compte que l'on aura plus tard 8 à 900,000 francs de fortune.

On ne peut se figurer dans quelle crise financière se trouve Paris en ce moment; le mécontentement de la réduction des rentes de l'État, l'immense quantité de capitaux tant effectifs que fictifs sur cette place ; la Bourse est une espèce d'enfer où il se fait en huit jours des fortunes colossales; le goût du jeu est dans toutes les classes de la société ; enfin les places d'agents de change, qui coûtaient autrefois 60,000 francs, se vendent aujourd'hui 900,000. Ce jeu infernal est cause de beaucoup de banqueroutes, même dans les hautes classes. Le marquis de Castellane 3, qui a épousé

1. Emmanuel-Joachim de Dreux, comte, puis marquis de Brézé (1797- 1848). Page de l'Empereur, gentilhomme honoraire de la chambre du Roi (1828), épousa, en juin 1824, Marie-Charlotte de Boisgelin.

2. Cécile-Marie-Charlotte-Gabrielle d'IIarcourt d'OUojide (1770-1844)7 mariée à Bruno, marquis de Boisgelin (1767-1827). Pair de France (i8i5).

3. Boni de Castellane (1788-1862), maréchal de France (1802). Pair de France (1837). Sénateur (1802). Fils du marquis de Castellane, pair de France (i8i5), et d'Adélaïde de Rohan-Chabot. Marié le 26 juin i8i3 à MUe Greffulhe. Sa belle-mère, Mœc Greffulhe, se remaria, en effet, avec le comte d'Aubusson. Au printemps de 1824, le maréchal de Castellane (alors maréchal de camp) était en Espagne; il paraît peu vraisemblable qu'il ait fait une si grosse perte d'argent à Paris ; son Journal n'y fait aucune allusion.

MÉMOIRES DU COMTE DE MORE. l8

la fille du banquier Greffùlhe, dont la veuve a épousé le père d'Aubusson, vient de perdre 3, 000,000; Saint- Aldegonde, qui avait épousé la veuve du maréchal Augereau ', 1,800,000 francs; le comte Bourrienne 2, secrétaire intime de Bonaparte, actuellement ministre d'État et député, 1,700,000 francs. Marmont, duc de Raguse, est saisi, on dit que ses créanciers perdront moitié de leurs créances. On ne parle pas de ceux qui ne perdent que quelques centaines de mille francs par jour. Tout ceci nous rappelle le système de Law et la rue Quincampoix. Nous ne sommes pas dans un état normal. Les départements éloignés manquent de numéraire; les denrées ne se vendent pas, tout est centralisé à Paris. Gomment cela finira-t-il? Je crains une catastrophe.

Je ne devrais pas, ma chère nièce, vous entretenir de choses semblables, mais je me rappelle que nous avons causé quelquefois finances ensemble; je suis dans mon entresol à l'abri de toutes les grandes aventures; je ne cherche qu'à conserver ce que j'ai acquis avec peine et je suis content de ma très supportable médiocrité. Tous mes vœux sont pour Trieste, et nous espérons que les deux petits rejetons retrouveront bientôt leur bonne santé. L'enfance a mille petits maux à surmonter, mais il est naturel que les papas et les mamans s'inquiètent.

Vous saurez que le docteur K. ... a fait un excellent mariage avec une jeune personne fort aimable et riche.

1. M"« de Chavanges, duchesse de Castiglione, mariée a Charles-Camille, comte de Saint-Aldegonde. Leur lille Valentine (1820-1891) épousa Edmond, marquis de Talleyrand-Périgord, duc de Dino (i8i3-i894).

2. Louis-Antoine Fauçelet de Bourrienne (1769-1834)- Condisciple de Bonaparte à Brienne; son secrétaire intime (1797). Conseiller d'État (1S01). Ministre à Hambourg (i8o5-i8i3). Député de l'Yonne (1815-1820-1821-1824). Accusé de concussion par Napoléon, se rallia avec effronterie aui Bourbons. Ses Mémoires sont curieux et sujets à caution.

LETTRES DU COMTE DE MORE. ùjb

Mon ami le marquis de Saint-Chamans fait grand cas de cette famille, et il s'y connaît. K.... vient de le sauver d'une terrible maladie. A propos de mariage, Mlle de Rois vient d'épouser M. Favier; le billet de mariage porte de Favières : c'est Mlle de Talmont qui a arrangé tout cela. On a allongé un peu le nom, je désire que l'on n'en ait pas fait autant pour le pécule. Personne ne me parait content ni de sa position, ni de son nom. Je le pardonne pourtant à un officier du régiment de M. d'Armaillé l, qui vient de prier le garde des sceaux d'allonger aussi le sien; il s'appelle le capitaine Cocu, et désormais s'appellera de la Cocussière, par autorisation du Roi (voir le Moniteur pour que vous ne croyiez pas que je fais des histoires).

Je ne veux pas finir ma lettre sans vous dire un mot de nos parents. Mme de Lavau vient d'accoucher d'un gros garçon, mère et enfant se portent bien. Le cousin Achille Ogier, le fils de l'officier aux gardes, vient d'être père d'une fille ; la cousine Blangy nous donnera incessamment quelqu'un; elle a toujours des garçons. Notre cousin le marquis de Montgrand, maire de Marseille, vient de marier son fils avec la fille du comte de Panisse en Provence. C'est une maison bonne et riche. Le cousin Belabre est toujours à Paris en mauvais état de santé.

Je crois, ma chère Amantine, avoir vidé mon sac; il ne me reste qu'à vous renouveler du meilleur de mon cœur....

i. Le vicomte de Laforest d'Armaillé commandait le i4e de ligne.

L'officier au nom malheureux (son prénom était Fortune!) appartenait bien au 14* de ligne, mais comme sous-lieutenant (du 16 octobre 1816) ; nommé lieutenant (27 octobre 1824), il continue à figurer sur l1 Annuaire sans aucune modification dans son nom.

Le comte de More à M. Armand Labrosse, comte de Pontgibaud.

Le a3 juin 1824.

La lettre d'Amantine datée du 6 courant, mon cher neveu, nous laisserait encore de l'inquiétude pour notre cher malade, si nous n'avions pas connaissance de la longueur de la convalescence de cette maladie, qui a été fort commune à Paris cette année, où l'hiver s'est prolongé de deux mois presque tous les jours pluvieux. Nous espérons donc que votre prochaine missive nous annoncera une amélioration que nous désirons ardemment. Vous rappelez-vous que vous m'avez adressé au Luxembourg pour avoir des renseignements sur ce qu'il y avait à faire pour le règlement de vos percières en Auvergne ?

M. de Sémonville l m'a prévenu en m'envoyant son secrétaire, M. Gay. Celui-ci m'a dit avoir beaucoup à se louer de mon frère et lui être fort reconnaissant. J'ai été faire tous mes remerciements à M. de Sémonville pour la consultation ci-jointe, qu'il a fait rédiger par un jurisconsulte de ses amis. Cette consultation nous condamne d'un bout à l'autre et se trouve en contradiction avec une autre très favorable, que je tiens d'un avocat aux conseils qui, quoique jeune, a beaucoup de réputation. Je suppose que

I. Charles-Louis Huguet de Sémonville (ij59-i83g). Conseiller au Parlement (i;86). Adopta les principes de la Révolution; chargé de missions à Bruxelles (1790), à Gènes (1791), à Constantinople (1392); prisonnier en Autriche avec Maret; ambassadeur à La Haye (1800), sénateur (1804), comte de l'Empire (180S). pair de France (1S14), grand référendaire (1814 à i834).

celle-là est faite par quelque vieux révolutionnaire qui aura lui-même travaillé aux lois dont il se prévaut, et que ce monsieur est devenu pair de France ; Sémonville aura trouvé commode de lui donner le soin de répondre. Je me suis bien gardé d'en parler à Boutarel, auquel je me borne à recommander les actes conservatoires pour arrêter la prescription ; rien de plus. Il m'écrit (Boutarel) que beaucoup d'habitants de Pontgibaud désirent la présence de mon frère pour traiter avec lui; d'autres, au nombre de trente-six, ont signé une protestation contre ceux qui veulent plaider. — L'administration de toute cette affaire est délicate, il est nécessaire qu'elle soit bien conduite, et avec le temps elle ne peut que s'améliorer. Le gouvernement, en acquérant des forces, deviendra moins tremblant ; les tribunaux vont être épurés, grâce à une nouvelle loi qui accorde des retraites aux juges en cas d'infirmités. C'est un moyen adroit de se débarrasser de beaucoup d'entre eux, et un correctif à l'inamovibilité.

La loi d'indemnité aux émigrés ne sera pas présentée à cette session, mais je peux vous assurer qu'elle est faite. Le rejet de la loi de réduction des rentes l a momentanément dérangé le système du ministre des finances, mais comme le projet ne donnait de jouissances aux émigrés que pour 1826, il n'y a pas de temps perdu; on travaille toujours à préparer les documents pour l'évaluation, il n'y a plus que dix- neuf départements qui sont en retard. Il y a déjà de l'agiotage sur les rentes à créer pour cet objet. Le mauvais temps a beaucoup retardé les travaux du canal de l'Ourcq, on cherche maintenant à rattraper le temps perdu.

Cette lettre, mon cher neveu, était un peu trop sérieuse

1. Conversion du 5 % en 3 •/•• Une des mesures financières les plus intelligentes et les plus sages de M. de Villèle. Les passions politiques firent rejeter, à la Chambre des pairs, le projet de loi adopté par les députés.

pour être adressée à Amantine, notre aimable nièce ; veuillez lui dire, ainsi qu'au bon papa, les choses les plus tendres de notre part. Je voudrais que mon petit filleul ne devînt pas trop rond, comme le dit sa mère, son parrain ayant été d'une taille très svelte, ce qui lui a été bien utile dans maintes occasions, et fort agréable dans d'autres.

Le comte de More à M. Armand Labrosse, comte de Pontgibaud.

Paris, le ia août 1804.

Il nous a été impossible, mon cher neveu, de répondre de suite à votre dernière et accablante lettre ; quelque préparés que nous fussions par la précédente, nous n'en avons pas moins ressenti le coup dans toute sa force. Quelle déchirante idée : nous n'avons plus de frère *! et la distance qui nous sépare nous a privés de voler à votre secours dans cette affreuse circonstance. Vous nous laissez dans l'inquiétude pour cette bonne Amantine; nous nous flattons que vous nous apprendrez bientôt son parfait rétablissement. Que de chagrins, que de fatigues, elle aura eus pendant cette longue maladie ! Nous lui sommes bien reconnaissants des tendres soins qu'elle a prodigués à cet excellent frère ! Pourquoi voit-on périr les bons, et les

i. Joseph Labrosse, comte de Pontgibaud, est mort à Trieste, le a4 juillet 1804. Les négociants de sa ville d'adoption tinrent à honneur de porter sa dépouille jusqu'à sa dernière demeure. Il repose à Trieste, au chevet de la cathédrale : sur son monument funèbre est gravé le souvenir de sa laborieuse et honorable carrière.

mauvais toujours vivre, prospérer? Je ne saurais vous peindre ma douleur ; cette affreuse pensée toujours présente à mon esprit me poursuit jusque dans le sommeil. Je vais m'occuper de la triste commission que vous me confiez, en me conformant à la liste que je reçois à l'instant ; nous sommes à l'époque où il n'y a presque personne à Paris; mais les billets seront remis à domicile.

Mme de la Rochelambert m'a paru vivement touchée de l'horrible nouvelle ; je l'ai vue dimanche, elle n'avait pas encore reçu de lettre ; elle ne doit passer que six semaines à la campagne. J'en aurais bien besoin aussi, car j'ai cruellement souffert cette année au physique et au moral, Ce dernier malheur m'accable. Veuillez, mon cher neveu, dire les choses les plus tendres à Amantine,de notre part, j'embrasse les petits; ils ne peuvent sentir notre perte ; je n'ai pas la force de continuer. Conservez-vous bien, vous devez comprendre combien vous êtes nécessaire à tous. Adieu, mon neveu.

Le comte de More à M. Armand Labrosse, comte de Pontgibaud.

Paris, le ig août 1824.

Vos dernières lettres, mon cher neveu, m'ont rendu si malheureux que je ne suis pas encore remis de l'impression qu'elles m'ont occasionnée. Nous ne pouvons croire encore que nous sommes privés pour toujours d'un frère que nous chérissions tendrement. Nous espérons que la bonne Amantine est rétablie de toutes ses fatigues. Combien nous avons regretté souvent la grande distance qui

nous sépare. Nous eussions volé à votre secours dans ces terribles moments. J'ai été si troublé que je ne vous ai pas répondu un seul mot sur la question des terres; quoique toutes les denrées soient très abondantes et le blé à assez bas prix, les terres sont encore chères, moins cependant qu'à l'époque du fameux projet de remboursement des rentes. Comme il s'en est vendu à peu près pour 5oo millions, cette masse de numéraire s'était portée sur les biens-fonds; il y avait queue chez les notaires. Ce n'est plus de même aujourd'hui. C'est la folie des maisons. On en compte près de huit mille en construction en ce moment, et de très belles. La plaine de Grenelle devient une nouvelle ville ; le parc de Monceaux de même ; on bâtit dans presque tous les jardins de l'intérieur, et presque partout on élève d'un ou deux étages de plus. On finira par étouffer dans Paris ; et les loyers sont montés à un prix si excessif que cela, de l'avis de beaucoup de monde, ne peut pas durer. Le grand nombre d'étrangers en est la cause accidentelle, mais un seul coup de canon tiré en Europe changerait la face des choses.

Si j'ai un conseil à vous donner, mon cher neveu, c'est de garder dans Trieste ce que vous pourrez, et d'en tirer revenu. Placez cent cinquante ou deux cent mille francs avec ce que vous retirerez de l'indemnité des émigrés dans un rayon de vingt à vingt-cinq lieues de Paris, car plus près vous ne trouveriez à acheter que des terres rapportant à peine 2 1/2 0/0. Amantine doute peut-être encore de cette indemnité; vous pouvez l'assurer que l'on y travaille fort, mais que la jouissance ne datera que du Ier janvier 1826. Vous en recevrez l'inscription en juillet 1825 et je pense être modéré en vous assurant que vous toucherez au moins 5oo,ooo francs. Vos maisons de Paris à elles seules vous donneraient plus

que cette somme. Il paraît que M. de Villèle répugne à nous liquider les rentes sur l'Etat, les remboursement faits à la nation en notre absence, et qu'il ne veut comprendre que les immeubles dans son système. S'il en est ainsi, votre tante serait très maltraitée, mais il faut voir ce que dira la Chambre sur ce point-là. Nous avons dîné, il y a quelques jours, chez Mmo de la Rochelambert; elle paraît fort affligée de la cruelle catastrophe. M. et Mme de Brézé sont venus nous voir à ce sujet. J'ai fait part d'après votre liste et reçois nombre de visites de condoléances. Elles renouvellent d'autant notre douleur, qui ne peut s'effacer. Adieu, mon cher neveu....

Le comte de More au comte de Pontgibaud ', ci Clermont-Ferrand.

Paris, le 6 novembre i8a4-

Nous commencions à être inquiets, mon cher neveu, depuis votre lettre datée du 20, que vous n'ayez rencontré des obstacles dans votre voyage en Auvergne, les journaux annonçant des malheurs occasionnés par des pluies continuelles et une espèce de déluge nouveau dans beaucoup de pays de la France. Nous voilà rassurés par votre missive du 2 de ce mois. Je connaissais jadis tout le monde à Glermont ; les uns sont morts, les autres sont partis; je serais fort embarrassé de vous y piloter aujourd'hui. Vous pourriez toutefois vous présenter chez M. Juge, ancien maire et ami de notre famille. Il serait flatté de recevoir des compliments de ma part.

i. Armand Labrosse.

Pour l'estimation des biens d'émigrés, il n'est pas question d'assignats, de mandats, etc., mais de la valeur des biens en 1790, car si on liquidait l'indemnité d'après le résultat des ventes, le gouvernement se libérerait avec moins de cent millions, au lieu d'environ 25 ou 3o millions de rentes ; car les uns disent qu'il donnera un intérêt de 3 0/0, les autres de 4 0/0 sur la valeur du capital; mais rien n'est arrêté à ce sujet. Il faut attendre la loi de l'indemnité, qui sera accompagnée du mode de paiement que pourront exiger les créanciers qui seront privés de tout arrérage et tenus de recevoir en même nature que l'émigré, c'est-à-dire que l'on ne pourra demander que du 3 0/0 ou du 4 0/0 consolidé à dater du jour de la jouissance de l'indemnité; elle sera décrétée en février et la jouissance du premier semestre partira du 22 septembre 1825, payable le 22 mars 1826. Voilà ce qui me paraît plus que probable, il n'est pas question des rentes sur l'État, ni des remboursements à la nation, ni du mobilier, etc. l. Cela, joint à la perte des biens seigneuriaux, me laisse peu d'espoir d'un dédommagement des biens de votre tante.

Je vous prie, mon cher neveu, d'être persuadé que mon intérêt pour vous est le même que celui qu'avait mon frère, à la grande différence près qu'il entendait beaucoup mieux que moi les affaires et que celles d'Auvergne me sont particulièrement étrangères par suite de mon genre de vie ; dans ma jeunesse je ne rêvais que guerre ou plaisirs.

Adieu, mon cher neveu....

Page 1