LE CHATEAU DE PIERRE EN SCIZE
Voici le texte exact et plus complet de Piganiol de la Force : Description de la France, tome V, page 43?. Édition de 1718 :
« Le château de Pierre en Seize était autrefois la demeure des archevêques de Lyon, mais comme il était un peu trop éloigné de la cathédrale, ils en firent bâtir un autre près de cette église, et celui de Pierre en Seize fut fort négligé. Louis Xlil ayant trouvé à propos d'y mettre garnison, dom Alphonse du Plessis-Richelieu, archevêque et cardinal 1, en céda la propriété au Roy, moyennant la somme de cent mille livres, qui fut employée à l'embellissement du nouveau palais archiépiscopal. Il y a un capitaine entretenu dans ce château, une compagnie de trente hommes d'infanterie, un lieutenant et un sergent 2. »
Sur un rocher à pic, à cinquante mètres au-dessus de la Saône, occupant un plateau exigu, le château fort dominait
1. Il ne s'agit pas ici du fameux cardinal, mais de son frère aîné : Alphonse-Louis, archevêque d'Aix (I625-1629), archevêque de Lyon (1629-1653).
a. Pendant la détention du chevalier de Pontgibaud, Pierre-en-Scize avait pour commandant M. de Bory, chevalier de Saint-Louis, lieutenant pour Sa Majesté au comté de Bourgogne ; — un major, M. Le Mire, chevalier de Saint-Louis; — un aide-major, M. de Saint-Aubin, ancien officier de cavalerie; — et un garde du château, Claude Chabout.
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la grande route de Lyon à Paris. Son étymologie : petra scissa, pierre coupée, rappelle qu'Agrippa, gendre d'Auguste, pour établir une voie militaire, lit taillerie roc vif et briser les blocs énormes qu'il rencontrait.
Au milieu du xme siècle, les archevêques de Lyon devinrent possesseurs des constructions de ce lieu élevé; ils en firent leur demeure habituelle jusqu'au règne de Louis XI, qui mit la forteresse dans les mains de son sénéchal royal (1468). Le château devint une prison. Jacques d'Armagnac, duc de Nemours, y fut détenu (1470); Louis Sforza le Maure, duc de Milan, aussi (i5oo); les ambassadeurs de Maximilien (1507) y passèrent d'assez longs jours. Pendant les guerres de religion, catholiques et protestants y enfermèrent leurs adversaires, selon leurs succès ; le baron des Adrets y commanda et y fut prisonnier (1072). Cinq-Mars et de Thou (1642), le maréchal de la Mothe-Houdancourt (1644-1648), habitèrent là une cellule. Au xvme siècle on remarque le nom du comte de Guébriant, de Bèze du Lys, conseiller à la deuxième Chambre des enquêtes du Parlement (1^53), et celui du marquis de Sade (1768). Robert de Saint- Vincent, conseiller à la Grand'Chambre (père du conseiller exilé à Bourges, et agitateur fameux), après avoir été déporté à Beile-Isle, fut, « par grâce et crédit, » conduit à Pierre-en-Cize pour le reste de ses jours.
On y enfermait bien plus de mauvaises têtes que de criminels. Quand, en 1790, le district de Lyon voulut connaitre la liste des « prisonniers d'État » détenus dans la forteresse, pensant sans doute découvrir quelque horrible secret du despotisme, il put éprouver la même déception que les « héros » qui avaient pris la Bastille; on ne trouva que deux prisonniers: un vieillard sourd de quatre-vingt-dix ans, M. de Maumont, enfermé depuis 1727, sur la demande de sa famille, et entretenu à ses dépens, et un ancien lieutenant au régiment de Touraine, M. Maillart, que pour sa folie on avait conduit là en i7/î4- Tous deux demandèrent à ne pas quitter leur prison!
La légende avait inventé des prisonniers imaginaires : on disait que Paris de Montmartel, ce prodigue fameux, ce fou
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célèbre sous le nom de marquis de Brunoy, interdit en 1777, mort à Villers-sur-Mer le 10 avril 1781, y était détenu. Une gravure du temps, à Vaqua-tinta, veut consacrer cette grossière erreur.
Elle représente un château de fantaisie, un mur carré, des rochers hérissés de gueules de canon, une tour crénelée. Des officiers sortent par un petit portique grec et serrent la main à un peloton de gardes nationaux, aux applaudissements de la foule. On lit au bas :
Pierre Ancise rendu aux citoyens en aoust 1789.
Cette forteresse, élevée sur un roc escarpé dominant la ville de Lion, étoit l'effroy du citoyen et de tout étranger suspect ou non; mais notre phalange nationale s'avance, et envisage avec horreur et sans effroy ce roc menaçant, le Gouverneur, vrai patriote, lui rend les clefs de la citadelle, en délivre les prisonniers, en disant : Vive la liberté, mes amis, mes frères, voilà le plus beau moment de mon existence! M. le marquis de Brunoy, que l'on avait fait mort il y a quelques années, en est sorti comme du tombeau, en comblant des marques de sa reconnaissance les braves Français qui le rendaient à la Xation.
Le château, le paysage, la date, l'événement, le prisonnier, tout est faux.
Si on avait voulu délivrer deux victimes, par compensation sans doute, on se mit à en enfermer beaucoup d'autres : neuf officiers du régiment de cavalerie Royal-Pologne y furent conduits; lorsque, le 9 septembre 1792, le « peuple » de Lyon, instruit par l'exemple du « peuple » de Paris, monta à la forteresse, il égorgea ces neuf prisonniers. L'année suivante, trente-deux prêtres furent incarcérés.
Après le siège de Lyon, les représentants du peuple : Couthon, Maignet, Châteauneuf-Randon, Sébastien Laporte, venus pour « fonder » Commune- Affranchie, ordonnèrent la démolition du château, le 26 octobre 1793. Ils nous ont laissé le procès-verbal de leur exploit :
« Les représentants du peuple, accompagnés de la municipalité, se sont transportés au ci-devant château fort de Pierre- Scize. Leur premier soin, en arrivant dans ce séjour de la douleur, a été de rendre aux malheureux qui y étaient détenus la visite de consolation qu'ils leur devaient. Quelquesuns d'entre eux, reconnus innocents, ont été mis en liberté et sont allés se réunir, avec une joie attendrissante, au grand nombre d'ouvriers qui avaient été appelés pour la démolition. Les représentants du peuple étant montés au sommet de cette tour monstrueuse, qui fut si longtemps l'effroi du genre humain, ont rendu le ciel, impatient de la voir tomber, témoin du coup mortel qu'ils lui ont porté au nom du peuple et de l'humanité. A ce signal des milliers de bras se sont levés pour écraser cet édifice hideux dont l'existence fait frémir la nature et ne fut cependant qu'un des moindres crimes des rois. »
Il y eut à Pierre-en-Cize, avant celle du chevalier de Pontgibaud, quelques évasions célèbres :
Pendant la Ligue, Antoine Grollier de Servières, qui tenait pour le Roi, fut enfermé au château par les ligueurs (févrierjuin 1089), avec son frère Hubert de Grollier. Sa femme leur apporta, cachés sous ses jupes, des cordons de soie, qui leur permirent de se glisser jusqu'au bas des murailles. — Charles- Emmanuel de Savoie, duc de Nemours, enfermé à Pierre-en- Cize, le 21 septembre i593, s'évada le 26 juillet 1094, d'une façon qui rappelle tout à fait l'évasion de Louis-Napoléon à Ham, sans oublier les détails de « médecine, » et grâce à un serviteur aussi dévoué que le docteur Conneau, et qui prit sa place.
Le 26 mai 1700, cinq prisonniers poignardèrent leurs gardes, pénétrèrent dans la chambre du gouverneur Manville et le tuèrent, puis ils prirent leur liberté.