‹ Mémoires du comte de MoréChapitre 5 sur 63 · Sic. — Monts Dore · texte numérisé non relu

Sic. — Monts Dore

des Pyrénées, nos ruisseaux deviennent des torrents à la suite d'un seul orage, et le débordement momentané des eaux frappe les yeux par sa tristesse et par ses dangers.

L'habitude fait des victimes de l'imprudence, et les naturels du pays courent aussi plus de risques que les voyageurs, parce qu'ils osent trop. C'est ainsi qu'un voisin, un ami de mes parents, le comte de Mont.... l, voulut un soir retourner chez lui ; étant à cheval, il manqua le gué qu'il croyait bien connaître, et se noya dans la Sioule, alors large comme un fleuve. Cet accident affreux, annoncé sans précaution à ma jeune mère, fut la cause de sa mort presque subite.

A cela près de ces circonstances, qui même peuvent appartenir à d'autres familles qu'à la mienne, je ne me rappelle rien qui soit digne d'être raconté, jusqu'à l'âge de dix ans. Je me souviens que j'avais du caractère, de ce quelque chose que Plutarque remarque dans la vie d'Alcibiade enfant, que mentionne le chroniqueur du bon connétable Bertrand quand il était petit garçon.

J'étais à peu près élevé chez ma grand'mère maternelle, la présidente de S.... 2 On me dit un jour à dîner : « Mon petit, voulez-vous des épinards ? » Je répondis : « Je n'aime pas les épinards. — Il faut aimer tout à votre âge, mon petit, vous mangerez des épinards. — Je n'en mangerai pas. — Vous en mangerez, » et les épinards m'arrivèrent. Il faut bien que je dise tout, puisque je me le rappelle : il paraît que je pris l'assiette et que je jetai les épinards au 'nez de ma bonne grand'mère, à son grand

i. Le comte de Montboissier, demeurant à Pont-du-Château, chef-lieu de canton de l'arrondissement de Clermont. Les Montboissier-Canillac ont joué un grand rôle en Auvergne.

2. La présidente de Salaberry, Marguerite-Herminie Ogier (1707-1J33), mariée en 1738 àr; Charles-François Irumberry de Salaberry, seigneur de Mareuil, président à la Chambre des comptes de 1719 à ij5o.

scandale, et à celui très vraisemblable des assistants. On me dit : « Monsieur, allez-vous-en dans votre chambre. » Ma grand'mère, la plus pieuse et la plus respectable des femmes, fut bientôt plus affligée que moi ; je ne voyais que le tort qu'on avait eu de vouloir me faire manger des épinards, puisque j'avais déclaré que je ne les aimais pas. La bonne présidente de Salaberry, mettant tout cela devant Dieu et sur le compte de mon petit âge, dit à son vieux valet de chambre : « Lepage, allez trouver mon petit-fils, dites-lui de venir me faire des excuses ; voilà un louis que vous lui donnerez. » Le domestique, apportant un louis au rebelle, ne doute pas du succès de son ambassade, il me fait son sermon à sa manière, et le termine en me disant : « Allons, monsieur le chevalier, voilà un louis que madame votre bonne maman m'a chargé de vous remettre, venez lui faire des excuses, venez manger des épinards. » Le louis eut le même sort que l'assiette, je le jetai fièrement au nez du vieux valet. « Est-ce que ma grand'mère, lui dis-je, croit que je fais des excuses pour de l'argent? » Il paraît que dans le moment j'ai été fort content de cette noble réponse, puisque je m'en souviens encore, tout en l'estimant ce qu'elle vaut. Quant à l'événement domestique en lui-même, il finit probablement comme finissent tous ceux de ce genre, monsieur le chevalier fit des excuses, mangea des épinards, et la grand'maman pardonna ; ce qui n'empêche pas que depuis, les épinards et moi avons toujours été rancune tenante.

Mais ce tableau de mon enfance est à peu près l'histoire universelle, toutes choses égales dans la condition, des personnes qui se souviennent de leur jeune âge. En 1773, je quittai la robe prétexte, on me fit prendre la robe virile ; en d'autres termes, j'atteignis seize ans.

Ici commencèrent pour moi les orages de la vie ; l'on

conviendra que dès le début, la mienne ne ressemble pas à toute autre. Le récit de ce que j'ai souffert, de ce que j'ai vu, de ce que j'ai fait, de ce que j'ai observé depuis Pierre-en-Cize jusqu'à New- York, depuis Boston jusqu'à Goblentz , sur mer, sur terre, dans les deux mondes, ne sera pas sans intérêt et sans profit pour mon ami le lecteur, quelque soit son âge. La fortune m'a jeté d'abord dans une barque sans gouvernail, il m'en est tombé un je ne sais d'où : j'ai assez bien navigué depuis et je suis au port, aussi content que possible de mon long voyage. Ma mauvaise fortune ne m'a pas étonné, la bonne ne m'étonne pas davantage : d'où je conclus que tel qui me lira sera plus étonné que je n'ai été et que je ne suis. Mes épreuves ont commencé à seize ans, et je défie M. Azaïs l de les faire entrer dans son système des compensations.

Il faut qu'on sache, et par conséquent je dois dire que mon père avait deux beaux-frères ; ils me composaient deux excellents oncles, qui m'ont fait tout le mal possible avec la meilleure intention du monde ; grâce à l'intention, ils n'en répondront peut-être pas devant Dieu. L'un était le président de S.... 2, l'autre M. H.... 3, maître des Comptes, baron d'A...., lequel, devenu veuf, avait fini par épouser en secondes noces MIIe de Saint- S.... 4, veuve elle-même de M. P...., dont elle avait

1. Azaïs (1366-1845), professeur de l'Université. Publia, en 1808, un livre, Des compensations dans les destinées humaines, où il prétendait que le bien et le mal s'équilibraient exactement dans le monde.

a. Charles-Victor de Salaberry (1733-1394), comme son père président à la Chambre des Comptes. Marié à la comtesse de Pomereu, Mlle Le Gendre. Les Mémoires de son beau-frère, Dufort, comte de Cheverny, sont pleins de détails sur lui,

3. Dominique d'Hariague, conseiller maître à la Chambre des comptes, baron d'Auneau.

4- M"' Nigot de Saint-Sauveur, veuve de M. Pecquet de Champlois, auteur d'un recueil des lois forestières de France (à Paris, chez Lamy, 178a), grand maître des eaux et forêts de France au département de Normandie.

une fille. Mme Pecquet, devenue ma belle-tante, maria sa fille à mon frère aîné, et je ne sais pas si on y mit du calcul, mais je ne fus nullement l'objet des complaisances ni de l'indulgence de ma tante de hasard, qui, par l'influence de l'oreiller, ne tarda pas à faire partager à mon propre oncle, son crédule mari, tousses sentiments d'inimitié et ses préventions contre moi. Mon frère et ma jeune belle-sœur n'entraient pour rien dans les prévoyances de ma belle-tante, leur mère et belle-mère ; mais j'ai quelque idée, je suis presque sûr que, dans l'absence de ses bontés pour moi, il y avait un calcul fait par sa tendresse maternelle. Je n'étais qu'un cadet d'Auvergne, et mon frère était l'aîné : or, avec l'application d'une des quatre règles d'arithmétique, qu'on appelle la soustraction, exercée à mon préjudice, il parait qu'à ses yeux sa fille unique, mariée à mon frère, devait devenir, par certaines mesures, une héritière unique ; cela lui présentait un tableau de famille qui offrait plus de grâce, et en perspective un patrimoine tout entier. Ma belle-tante procéda à ce résultat, je ne dirai, ma foi, pas en tout bien tout honneur, mais ce ne fut pas sa faute si la fin ne couronna pas l'œuvre ; vous allez en juger.

Depuis son veuvage, mon père ne venait plus à Paris, il restait à thésauriser dans son vieux château, touchant les revenus de ses vastes domaines. Je passai, je crois, deux ou trois ans à Juilly I, sous la protection plus ou moins

i. Village de Seine-et-Marne, à huit lieues de Paris. Dans les bâtiments de l'abbaye de Juilly, que la commende avait fait déchoir, les Oratoriens, en i638, établirent un collège que des lettres patentes de Louis XIII érigèrent en Académie royale. Pendant deux cents ans, ce fut la plus prospère de toutes leurs maisons d'éducation.

Au temps où le futur comte de More y faisait ses études, le supérieur était le Père Petit (1306-1785). Parmi ses condisciples, citons : Narbonne (1762-1769), ministre de la guerre; marquis de Beauharnais (1766-1771),

soigneuse de mon oncle, second mari d'une seconde femme. Il paraît que je pris l'instruction à rebours chez les Révérends Pères Oratoriens. J'en sortis sans m'être précisément fait remarquer dans mes études: j'avais montré des dispositions, mais pour toute autre chose que pour le grec et le latin, ou la culture des fleurs de rhétorique.

Je passai ainsi du collège dans la maison de mon oncle, qui fut censé se charger de moi : dans la vérité, personne ne prit ce soin; pour le monde, qui ne regarde rien, je paraissais être au sein et sous les yeux de ma famille, tandis que réellement j'étais dans l'abandon de conseils, sur ma bonne foi, et, à seize ans, livré à moi-même. Dans ce moment critique on ne me disait pas ce qu'on désirait que je fusse, on ne me demandait pas ce que je voulais être ; je n'en savais rien moi-même, je n'y pensais pas. J'avais seize ans, et j'étais mon maître au milieu de Paris. Adolescent, fort, ardent, curieux, ne connaissant la valeur de rien; condamné, comme tout le monde, à acquérir de l'expérience à mes dépens ; n'ayant ni guides ni amis, il aurait fallu que j'eusse un cœur de citrouille fricassé dans de la neige J pour ne commettre aucune faute, ne fût-ce que par oisiveté et par désœuvrement; des yeux malveillants m'épiaient, me suivaient, m'attendaient à la première légèreté, sûrs qu'elle serait accompagnée de plus d'une autre, parce que les inconséquences s'appellent toutes chez un jeune écolier de seize ans, et ma belle-tante se chargeait du soin actif et journalier d'envenimer mes

le père de M"8 de Lavalette et beau-frère de Joséphine; Anacharsis Clotz (1364-1768), « l'orateur du genre humain; » M. de Bonald (1769-1772).

1. Ninon s'exprimait ainsi sur Charles de Sévigné, le fils de la marquise : « C'est une âme de bouillie, un corps de papier mouillé, un cœur de citrouille fricassé dans de la neige. » Voir la lettre de M-" de Sévigné à M"" de Grignan (22 avril 1671).

3û MÉMOIRES DU COMTE DE MORE.

actions, de grossir mes fautes, de m'en faire des crimes aux yeux de mon oncle, et par suite à ceux de mon père, qui habitait à cent lieues de la capitale.

Toutes les lois de la nature et de l'ordre social furent apparemment près d'être renversées, parce qu'un jeune garçon de seize ans, étourdi, fou, si l'on veut, courait de la brune à la blonde, achetant l'amour tout fait sans s'effrayer du bon marché. Sans doute j'ai dû avoir recours aux usuriers, qui trouvent un jeune homme sans qu'il les cherche ; et j'admets que je les aie cherchés : somme toute, mes méfaits se sont bornés à fréquenter des demoiselles d'allégresse, et à faire des dettes, puisqu'on ne me donnait pas d'argent, et qu'à coup sûr je ne faisais pas de fausse monnaie. Tant il y a que je ne sais pas ce qu'ils ont fait, ce qu'ils ont dit, comment enfin ma belle-tante a fait son compte, il n'en est pas moins certain que non seulement du consentement, mais sur Tordre de mon père indigné contre moi comme contre un monstre, un conseil de famille fut assemblé à mon sujet: cependant je jure bien quej'auraispume confesser comme La Hire, et dire enbloc : J'ai fait ni plus ni moins que ce que peut faire un étourdi de seize ans, livré à lui-même dans Paris ; car il faut bien que l'on m'accorde que les trois quarts et demi des péchés capitaux m'étaient étrangers ; cependant ma belle-tante avait si bien mêlé le vrai avec le faux, le faux avec le vraisemblable, que mon vieux père ne doutait pas un instant que je ne fusse capable de tous les forfaits, en finissant par le parricide. Je n'en dis pas trop et il y a de quoi rire, vous allez en convenir.

Malheureusement pour moi, à celte époque, tous les pères de l'Auvergne étaient en émoi, et une terreur épidémique s'était emparée de tous. La faiblesse d'esprit habite les châteaux comme les chaumières, et il y a du

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peuple dans les salons comme dans les taudis des sixièmes étages de la grande ville. A cette époque, plusieurs enfants ayant été, dit-on, enlevés, et le Dauphin se trouvant attaqué d'une maladie extraordinaire, ces deux circonstances réunies avaient accrédité la rumeur, même chez les bons bourgeois de Paris, qu'on ordonnait au Dauphin de prendre des bains de sang, et que tous les petits innocents disparus étaient destinés à alimenter sa baignoire ; et toutes les mères en sabots de cacher leurs enfants comme au temps d'Hérode '.

Or, à cette époque, le bruit public en Auvergne était qu'un jeune comte de More avait voulu empoisonner monsieur son père dans des œufs à la tripe. Que cette odieuse imputation fût fondée ou non, c'est ce que j'ai toujours ignoré ; mais le fait est que tous les pères d'Auvergne prirent la chose au sérieux. L'alarme était sous le toit domestique ; il n'y avait pas de fils qui ne fût sous le soupçon du parricide, et tous les chefs de famille parlaient de vivre sans manger, dans la crainte des œufs à la tripe.

J'étais donc, à seize ans, sous le coup de ces inconcevables préventions, et c'est dans cette aimable disposition des esprits, que d'après les sollicitations de mon père, et sur son ultimatum, le conseil de famille s'assembla, sans qu'on m'entendît : on me laissa, je le déclare, tout le plaisir de la surprise. Je fus accusé, jugé, condamné par tous mes grands-parents, hors un, le marquis de M.... 2, mon cousin germain, qui avait alors la cornette

i. Il n'y avait pas de Dauphin à cette époque. Le premier fils de Louis XVI est né seulement le 22 octobre 1781.

2. Charles-Jean, marquis de Moges, maréchal de camp, cornette au régiment de Colonel général cavalerie, épousa Mlle Hermine-Françoise d'Hariague, fille elle-même de M. Dominique d'Hariague et de M"e de Salaberry, soeur de la comtesse de Pontgibaud. La fille du marquis de Moges épousa le prince de Broglie-Revel.

blanche. Et l'on ne dira pas que ce conseil de famille était composé comme celui de la fausse Agnès. C'était mon oncle le maître des Comptes, mon oncle le président de Salaberry , le marquis de R.... ', brigadier des armées du roi, mon sage et respectable cousin M. Th.... 2, capitaine aux gardes. Je ne me rappelle plus quelles autres notabilités s'y trouvaient encore ; mais ma belletante, soufflant dans la coulisse, et l'autorité de l'indignation paternelle planèrent sur la délibération. Mon cousin le marquis de Moges, jeune militaire accoutumé aux conseils de guerre, mais sachant proportionner les peines aux délits, fut le seul qui refusa de signer aussi légèrement la réclusion, peut-être pour la vie, d'un enfant de seize ans. Je dois à tous mes autres grands-parents la justice de'reconnaître qu'ils en ont été bien fâchés après : ils me l'ont tous prouvé depuis, sauf ma belle-tante, qui ne m'en a jamais rien dit, et à qui je ne l'ai pas demandé. •- Devant Dieu soit son âme !

Il n'en est pas moins vrai que, par les soins de tous mes bons parents, dont chacun eût été au désespoir de faire tort ou inj ustice à qui que ce fut, voici l'ordre royal dont je fus l'objet et la victime.

« ier février l'j'jS.

« Le sieur chevalier de Pontgibaud, d'un caractère vio- « lent et farouche, quijie veut s adonner à. aucun genre « d'occupation, sera conduit à Saint-Lazare aux dépens « de son père. »

Mais en marge de l'ordre royal, j'ai vu sur le registre

1. Albert-Marie, marquis de Rome de Vernouillet (i;3o-ij93), brigadier des armées du Roi. lieutenant des maréchaux de France, gouverneur de Rouen et de la citadelle de Ghâteau-Porcien. Guillotiné pendant la Terreur.

2. Le marquis de Thomé, maréchal des camps et armées du Roi, capitaine aux gardes-françaises, marié à Marie-Henriette Le Clerc de Grandmaison, mourut à Paris le 5 septembre i8o5.

aux archives: « Transféré à Pierre-en-Cize, le i g février « ijj5 ! » Il est vrai que la lettre de cachet, vu la date, dut être signée La Vrillière J ; car son successeur immédiat, M. de Malesherbes, certes, eût refusé d'y apposer le sceau de son nom.

Où étiez-vous, justice des hommes ! Sagesse des pères de famille ! Cri de la nature ! Voix du sang ! Et pourtant, je l'atteste en toute vérité, mes parents, placés dans les rangs élevés de la société, étaient tous les plus honnêtes gens du monde, pleins d'aménité, de loyauté et de bonté : il m'est pourtant bien permis de dire, sauf envers moi, sauf ce jour-là. Funeste effet de la prévention ! Ayez donc pour juges des gens de bien : ils se trompent comme d'autres ; ils ne frappent pas toujours juste ; mais ils frappent toujours fort.

En attendant, vous voyez que, sur la seule accusation d'avoir, à seize ans, un caractère violent et farouche, el de ne vouloir m adonner à aucun genre d'occupation, je me trouvai, le 19 février 17^5, sur la route de Paris à Lyon, ou, pour parler plus nettement, sur la route de Pierre-en-Cize. L'enfant avait à ses côtés sa bonne, c'està-dire un exempt de maréchaussée, et la douce perspective de rester enfermé peut-être pendant toute sa vie.

1. Louis Phelipeaux, vicomte de Saint-Florentin , duc de La Vrillière (i^o5- IJ33), secrétaire d'État (1725), ministre de la maison du Roi (1349), ministre d'Etat (1361), chargé par intérim des affaires étrangères, en remplacement de Choiseul (1770-1771); obligé de résigner ses fonctions (juillet ijj5).

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