‹ Mémoires du comte de MoréChapitre 6 sur 63 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Séjour de dix-huit mois. — Projet d'évasion. — Exécution. - Sortie en plein jour et à main armée. — Hospitalité d'un négociant de Lyon. — Arrivée en Auvergne. — Pacte de famille. — Départ pour l'armée dite des t insurgens d'Amérique. »

Je sais que tout le monde a lu ces vers de Boileau :

Un auteur, quelquefois trop plein de son sujet, Jamais sans l'épuiser n'abandonne un objet ; S'il rencontre un palais, il m'en dépeint la face ; Il me promène après de terrasse en terrasse : Ici s'offre un perron, là règne un corridor.... i.

Il est pourtant indispensable, pour l'intelligence et dans l'intérêt de mon récit, que j'entre un peu dans le genre descriptif au sujet du château de Pierre-en-Cize, ma nouvelle demeure à bail emphytéotique, ou plutôt à terme indéfini, car je n'y étais pas de mon consentement. Il faut donc que je donne des détails sur les localités.

On lit dans Piganiol de la Force (voyez sa Description de la France) : « Pierre-en-Cize, ou Pierre-Scise, château « de France et prison d'État, proche de la Saône, vis-à-vis « de Lyon. Il y a dans ce château un capitaine entretenu, « une compagnie de trente hommes d'infanterie, un lieu- « tenant et un sergent a. »

i. Art poétique.

a. Voir Appendice I.

Voilà tout ce que pouvait dire de Pierre-en-Cize un historien, un voyageur ou un poète à qui il n'était pas donné de le voir de trop près. Pour en bien parler, il faut ce qui s'appelle y avoir été, y avoir été domicilié, y avoir été enfin prisonnier d'Etat, et, sous ce rapport, personne ne m'enviera l'avantage d'avoir été favorisé pour connaître les êtres.

Le château de Pierre-en-Cize était la maison de plaisance des archevêques de Lyon : aussi le séjour en luimême, quant à la vue, n'offrait rien de sinistre et d'attristant. Ce n'était pas le château de Lourdes, entouré de pics nébuleux, placé comme un cyprès au milieu d'une nature bouleversée où l'on croirait que les Titans viennent de combattre ; ce n'était pas le mont Saint-Michel, d'où vous voyez, la moitié de l'année, à six heures d'intervalle, les vagues de la mer battre les murs de votre prison ; les tempêtes sont à vos pieds, et l'écho des naufrages retentit dans les cachots. Sans prévention, je conviendrai que, pour la vue, Pierre-en-Cize est infiniment plus agréable ; mais il n'y a pas de belle prison, et, tout considéré, l'aspect même des prairies, des moissons, des forêts, des troupeaux, des hommes qui vont et viennent librement, ce délicieux tableau, quand on est sous les verrous, n'est qu'un supplice de plus.

Voici, de ma façon et d'après mes propres yeux, la description de Pierre-en-Cize, topographie et pittoresque, à l'intérieur et à l'extérieur; on peut l'accepter de confiance. Je peux dire : J'ai vu.

Le château est situé sur le quai de la Saône, en entrant à Lyon par le faubourg de Vaise : il est sur un rocher élevé et escarpé ; on y monte par des marches taillées dans le roc. A la porte d'entrée se trouvait un corps de garde composé alors d'une compagnie franche du régi-

ment de Lyonnais, en partie vétérans ; mais néanmoins d'un bon nombre de jeunes soldats admis par faveur. Ainsi nulle combinaison d'évasion n'était possible sur ce point : les prisonniers n'avaient d'ailleurs la permission de se promener que dans une partie de la cour : le factionnaire les eût arrêtés s'ils avaient dépassé les limites, un gros marronnier que je vois encore.

Le cbâteau est un bâtiment carré, ayant à l'angle qui se trouve vers le nord-ouest une très grosse tour au fond de la cour à droite. Toutes les murailles sont fort élevées ; la partie du château qui regarde le faubourg de Vaise est au nord-est, et n'est accessible que par une route pratiquée dans la montagne pour y faire arriver les provisions, comme bois, vin et autres denrées nécessaires, le tout à dos de mulets ; aussi y avait-il de ce côté des portes d'entrée : mais, lorsqu'il s'agissait d'introduire ces sortes d'objets, la garde entière prenait les armes et se divisait moitié en dehors, moitié en dedans des portes, momentanément ouvertes. D'après ces observations, je me formai une idée de la nature du terrain sur le côté extérieur du château qui m'était inconnu, puisque j'étais arrivé par celui qui domine la Saône, jugé impraticable pour une évasion, ainsi que je l'ai dit plus haut.

Après avoir gravi le roc, on me fit traverser la cour en question : je me trouvai au pied de la grosse tour dont j'ai déjà précisé l'emplacement. On me fit monter par son escalier tournant, sur une galerie en bois, et je fus enfermé dans la chambre n° i, attenante à la tour même, de telle sorte que son demi-cercle en occupait une partie. Je rencontrai dans cet agréable domicile le mobilier obligé : un mauvais grabat, accolé au mur demi-circulaire de la tour, une chaise, une table et la grande cruche d'eau de rigueur ; le jour me venait de la cour intérieure, par une

îiardin

Vue du Fort de Pierre en Cize

d'après un dessin exécute pour W le C* de More

MÉMOIRES DU COMTE DE MORE. 3j

fenêtre bien grillée, et donnant sur la galerie. Telle était la disposition des lieux et tels étaient les obstacles qu'ils offraient à surmonter pour en sortir ; mais je n'eus pas plus tôt mis le pied dans la tour intérieure que je pris la résolution de tout entreprendre pour m'évader, et cela le plus tôt que je pourrais. Les combinaisons, la patience, le travail, la hardiesse de mon évasion en plein jour et à main armée, m'ont rendu ce qui s'appelle célèbre dans l'histoire de Pierre-en Gize : le château a été détruit en 1791 révolutionnairement I ; mais il est de fait que depuis 1777 jusqu'à la démolition de cette forteresse, si l'on avait demandé à un jeune prisonnier, ainsi qu'au grand Gondé : « Voulez-vous Y Imitation de Jésus-Christ, » il aurait répondu, non pas comme le prince : « Ouvrez-moi l'Imitation de M. de Beaufort; » mais : « Donnez-moi l'Imitation de Pontgibaud. » Tout est relatif, et pour un prisonnier de dix-huit ans, vous allez voir s'il n'y a pas de quoi se vanter.

Un disciple de Vauban ne fait pas plus de calculs et d'observations pour entrer dans une place forte, que je n'en fis pour sortir de la mienne. Je me dis d'abord: «Ce château est accessible sur le point où je l'habite, je dois donc percer le coin de mur attenant à la tour ; la construction n'est pas du même temps. Si le revêtement est en pierres de taille, en pierres dures, le milieu doit être en moellons, et mon angle de muraille ne se lie point à la tour, qui est ronde : il ne faut donc que du temps et de la patience ; on en aura. »

Le prisonnier qui m'avait précédé possédait le talent de la peinture, un vrai talent d'amateur, et de plus le talent de la botanique : il s'était amusé à peindre toutes sortes

i. La destruction du château est du 26 octobre 1793.

de fleurs sur les murs, et ce qui m'a été très favorable, il avait mis en bleu foncé tout le pourtour de notre appartement à deux pieds et demi de hauteur. Admirez d'ailleurs cette bizarrerie du hasard : mon prédécesseur, à un long intervalle, était M. Pecquet, un des plus proches parents de ma belle-tante : je ne dis pas qu'elle fut pour quelque chose dans cette incarcération-là, dont je n'ai jamais demandé ni su les motifs ; mais enfin, la position sociale des deux prisonniers donnait à mon domicile l'air d'une chambre de famille. L'achat d'une certaine quantité de papier bleu de ce papier qui enveloppe la poudre à friser, entra donc dans mes préparatifs ; car il fallait un mantelet au sapeur. Avant tout, il me manquait de l'argent. L'argent est le nerf de la guerre, a dit Trivulce ; il est le nerf de toutes les grandes entreprises, et certes, il n'y en avait pas de plus grande à mes yeux . que celle qui absorbait toutes mes pensées. Virgile a dit :

Quid non mortalia pectora cogis,

Auri sacra famés ?.... l

S'il avait été à ma place, il aurait dit avec moi : « sacra famés libertatis. »

Je recevais cinquante francs par mois pour suppléer à ma mauvaise nourriture, et pour louer des livres. Je trouvai moyen d'augmenter ce pécule : le jour je copiais de la musique. Les Amphions de Lyon ont eu des partitions de ma main, et j'ai eu de leur argent : ils sont sans le savoir mes libérateurs de compte à demi. Je me procurais du carton, dont je fis des volets à ma fenêtre, parce qu'à dix heures du soir le factionnaire nous ordonnait d'éteindre nos lumières; j'achetai sous divers prétextes

i. Enéide, III, 56-5?.

MÉMOIRES DU COMTE DE MORE. 3o,

de petits couteaux, et comme nous avions du bois pour l'hiver, je fabriquai avec les maîtres brins de mes fagots de courts leviers destinés à démolir le mur, sans le plus petit bruit, en les plaçant entre les pierres. Je me procurai enfin, par l'intermédiaire de ma blanchisseuse, des balles, de la poudre et un pistolet à deux coups. Fiez-vous aux femmes, vous ne vous en repentirez pas. Si elles consentent à vous servir, elles ne vous trahiront jamais ; elles garderont votre secret comme elles gardent le leur. Il n'en est pas toujours de même des hommes. Si on me cite la mère de Papirius Prétextatus, je citerai Épicharis, et en fait d'hommes, ma bonne blanchisseuse fut plus discrète que Turenne.

Je n'eus donc plus qu'à mettre la main à l'œuvre. L'angle du mur et de la tour était caché par mon lit. Je travaillai en arche de pont, ayant bien soin de ne pas dépasser la hauteur de la peinture bleue ; mon papier de même couleur recouvrait et masquait mon chemin de sape : je travaillais quatre heures par nuit. J'avais le soin de bien balayer, et de reposer mon papier bleu devant ma porte de salut. Quant aux décombres, je les mettais soigneusement dans des mouchoirs, et j'allais les jeter, le plus facilement du monde, dans les lieux d'aisances à l'usage des prisonniers. Ces lieux étaient situés au bas de l'escalier intérieur de la tour. Je demeurais au n° i, et vu la grande proximité, je pouvais y descendre vingt fois par jour, sans être remarqué ; enfin, par un autre hasard, cette espèce de puits était d'une singulière profondeur.

Une circonstance facilita beaucoup mon travail ; le mur se trouva, comme je l'avais espéré, désuni de la tour d'environ deux ou trois pouces, et, dans toute cette démolition de neuf à dix pieds d'épaisseur, je n'ai trouvé qu'une très grosse pierre : elle fut l'objet d'une profonde affliction et

d'un long conseil avec moi-même. Cette énorme pierre me présentait un angle aigu ; je l'attaquai sans confiance par la circonvallation. Jugez de ma joie lorsque je sentis qu'elle branlait sous mes faibles leviers comme une dent; j'eus le bonheur de la déchausser, et de la sortir enfin de mon petit chemin de taupe ; je ne songeai pas à la briser ou à la diviser; je la cachai tout entière dans ma paillasse ; on la retrouva plus tard : elle a figuré dans le procès-verbal de mon évasion ; mais pendant mon opération, elle n'en a pas rendu mon lit meilleur. Le début avait été difficile, parce que neuf à dix pouces de plâtre m'empêchaient de reconnaître la vraie position des pierres qu'il fallait attaquer avec ménagement pour ne pas dépasser la peinture bleue. Je creusai, je creusai de manière qu'en entrant ventre à terre je pouvais retirer mes jambes, et m'asseoir au milieu de mon trou comme un garçon tailleur. Je travaillais, éclairé tant bien que mal par des pots de pommade que j'avais convertis en lampions, en y mettant du suif et une mèche.

La solution de continuité du mur avec la tour commençait à me permettre de respirer l'air extérieur, ce qui était un grand soulagement pour moi. Je calculais que j'avais près de quatre pieds encore à démolir ; j'étais à moitié de mon travail, lorsque, sur les onze heures ou minuit, j'entends une voix prononçant ces mots terribles : « Papa, regarde donc, une lumière aux pieds de la tour du « château. » C'était un enfant, le fils du jardinier. Mes sens se glacèrent, je mis la main sur ma petite lampe, j'en fus quitte pour me brûler ferme et pour la peur : le bonhomme crut que son fils s'était trompé, et cet incident, qui devait me perdre, n'eut aucune suite.

Mon travail est achevé, et il ne m'a coûté de temps que quarante-cinq nuits. Que de réflexions m'arrivent en

foule ! Ce mur de dix pieds d'épaisseur n'est plus pour moi qu'une cloison de quelques pouces : d'un coup de pied, d'un coup d'épaule je vais renverser la faible barrière qui me sépare de la société, delà liberté!.... Mais que de viendrai -je? Je suis dénué de tout ; je n'ai pas six francs dans ma poche. . . . Sortirai -je seul? N'est-il pas plus honorable de donner la liberté à tous mes compagnons d'infortune aussi bien qu'à moi! Ils doivent tous être innocents, ils le disent. Quelle obligation ils m'auront toute leur vie ! et de plus, si nous sommes attaqués, nous serons en force pour nous défendre.

Je m'arrête à cette noble idée.... Mais je ne veux rien dire d'avance.... car si j'étais trahi !....

Je suspendis tout travail le lendemain, et au moment où l'on nous faisait rentrer pour nous renfermer dans nos chambres, je dis à cinq d'entre eux de venir au n° i, à linstant où l'on ouvrirait leurs portes, que je leur communiquerais un projet d'évasion certain.

Je ne pouvais pas les faire sauver la nuit : il aurait fallu percer tous les murs de communication d'une chambre à l'autre, avec toutes les chances d'être découverts ou trahis. Le régime de la prison favorisait mon autre calcul.

On nous ouvrait à sept heures précises du matin, et l'on apportait les vivres à dix heures ; il y avait donc trois heures pendant lesquelles personne ne s'occupait de nous.

La nuit qui précéda l'évasion, il me fut impossible de fermer l'œil; j'attendais l'heure indiquée avec tant d'inquiétude, avec tant d'impatience!.... Je l'avouerai même, plusieurs fois il me vint la pensée de me sauver seul ; mais je sus y résister. La brèche ouverte, j'ignorais de quelle hauteur j'aurais à descendre; je coupai donc, dans la nuit, et mes draps et mon linge pour me faire une corde au besoin.

Enfin l'heure sonne : les verrous s'ouvrent ; le geôlier me souhaite le bonjour comme à l'ordinaire. Mes cinq

camarades entrent : l'un d'entre eux me dit d'un ton moqueur : « Eh bieu ! voyons ce beau projet. » Je leur dis : « Le projet, il est là dans cet angle, derrière ce mur qui «est de papier; dépêchons-nous. — Est-il possible?» s'écrient-ils. — « 11 a trouvé ce trou tout fait ; il n'est « pas fini.... la belle avance ! — Il n'est pas fini.... il va l'être d'un seul coup ; qui m'aime nie suive. » Nous attachons mes draps aux pieds de mon lit : je prends le bout de ce cordage de mon invention et j'entre dans l'étroit passage. J'étais en veste de nankin ; j'avais dans une poche six cartouches, un pistolet à deux coups et uu fort couteau à ressort. Je ne saurais peindre mon émotion. L'espérance, la crainte, m'agitaient d'un tremblement nerveux universel. Derrière moi on me criait : « Dépêchez-vous. » En peu d'instants je fis écrouler la muraille, devenue une mince cloison de pierres ; mais la fente était si étroite que mon épaule se trouva engagée deux ou trois minutes.... c'étaient deux ou trois siècles pour mon impatience, car il n'y avait pas un moment à perdre. Au bruit de l'éboulement, le jardinier, qui travaillait dans le bas, court à sa petite maison adossée au château, sonne la cloche d'alarme : la garde sort et va prendre position sur le seul point par lequel j'étais obligé de passer, car il me fallut huit à dix minutes pour descendre du pied de la tour ; j'allais donc me trouver entre la garde et les portes du château.

Un seul prisonnier, M. de L., osa me suivre: les autres reculèrent à la vue du danger ; mais le camarade n'était armé que d'un manche à balai pointu par les deux bouts. . . . Le tocsin sonne ; . . . . toutes les croisées donnant sur ce côté se remplissent de monde. Le major du château l

i. C'était à cette époque M. Le Mire, chevalier de Saint-Louis.

arrive jambes nues et en caleçon ; il crie : « Chargez les armes ! » Il m'ordonne de rentrer, et me menace de faire tirer sur moi.... Pour toute réponse, je lui présente mon pistolet, et lui ordonne de rentrer lui-même. Monsieur le major se sauve en criant : « Feu sur ces scélérats ! » Ici, je vois encore le vieux sergent, qui était de ma connaissance, me prier, son fusil en joue et tremblant dans ses mains, de vouloir bien rentrer. Je n'en tins compte : nous étions à quinze pas les uns des autres.... Je m'avance avec résolution ;.... dix ou douze coups de fusil partent en même temps ;.... je réponds par un seul, et je me précipite en fureur au milieu d'eux : j'enlends de toutes parts : « Bravo ! bravo ! » et des applaudissements aux fenêtres. Je suis assailli de coups de crosse, de bourrades, qui ont marqué longtemps sur mes côtes ; ma veste, mes cheveux me sont arrachés.... De L., mon pauvre camarade, est renversé blessé, après avoir crevé l'œil d'un des soldats, et coupé le doigt d'un autre avec ses dents ; tous se jettent sur lui.... Je suis sauvé ! « Incidit in Seyllam » : je me trouve sur un chemin assez étroit, entre deux murailles; je n'osais les franchir, étant poursuivi de près par les plus jeunes de la troupe, qui criaient derrière moi : « Arrête ! arrête ! » Je présentais mon arme à tout ce qui voulait s'opposer à mon passage; et, ainsi, je reçus plus de révérences et de coups de chapeau que je n'en ai et n'en aurai reçu dans toute ma vie. Mais ce chemin, souvent tortueux, avait près d'un quart de lieue, à ce qu'il m'a semblé. N'entendant plus crier : « Arrête ! arrête ! » je prends le temps de me reposer un moment, et de recharger mon pistolet, lorsque tout à coup apparaissent, à dix pas de moi, quatre de ces soldats qui me poursuivaient pour gagner la récompense. J'étais adossé à la muraille : ils s'arrêtent tout court : « Eh bien ! monsieur, me dit l'un

l\i\ MEMOIRES DU COMTE DE MORE.

« d'eux, vous voilà repris, vous ne pouvez pas aller plus « loin ; vous avez fait une belle action en voulant faire « sauver les autres ; il ne leur a manqué que d'être aussi « braves que vous : vous auriez réussi : mais ce sont des « poltrons. Rentrez, monsieur, vous ne risquez rien, vos « parents vous feront sortir. Au surplus, vous n'avez « blessé personne, vous : les deux nôtres l'ont été par le « marquis de La.... » J'écoutai tranquillement jusqu'au bout, parce que j'avais besoin de reprendre haleine ; je ne tardai pas à répondre: « Retirez-vous; ce n'est point à « vous que j'en veux ; mais apprenez qu'il n'y a pas de « puissance humaine capable de m' arrêter vivant; vous « êtes quatre, je réponds d'en tuer deux. » Et je leur présentai d'une main mon pistolet, et mon couteau de l'autre. Ils se regardèrent et me dirent : « Adieu, vous êtes un brave ; bon voyage et bonne chance. » Et ils se retirèrent.

Je m'éloignai sans savoir où j'allais précisément. Le son du tocsin, le bruit de la fusillade, les cent voix de la renommée qui avaient articulé dans tout le faubourg de Vaise les noms de prisonnier et d'évasion ; la nouvelle plus ou moins vague de cette alerte avait devancé mes pas, ma fuite, ma course; je voyais les femmes aux portes, aux fenêtres, disant, sans le savoir : « Qu'est-ce que c'est ? « Entrez, monsieur, entrez à la maison, nous vous sau- « verons. » Je n'avais garde de m' arrêter, j'étais trop près du terrible donjon, je n'en courais que mieux ; mais ces voix de femme m'allaient à l'âme : sans les regarder je les trouvais toutes charmantes ; elles me plaignaient, elles voulaient secourir un malheureux ! Marcellines, Suzannes, ou comtesses Almaviva, je les voyais des yeux du cœur; je les aurais embrassées toutes...., mais je n'avais pas le temps.

Les habitations ne se touchaient plus du côté où j'allais,

sans savoir où; et, toujours marchant, toujours courant, je me trouvai près d'un petit bois taillis très fourré ; je m'y jetai comme dans un asile; son enceinte renfermait quelques toises de pré : mon premier besoin fut de m'étendre sur l'herbe et de prendre quelque repos.

Un profond silence régnait autour de moi : je jouissais délicieusement du plaisir de respirer cet air si pur, cet air libre si nouveau pour moi. Au milieu de toutes mes pensées, une idée dominante était une certaine idée d'orgueil : je me disais que cet événement ferait du bruit, appellerait l'intérêt sur moi, et serait peut-être utile à mon avenir dans la carrière des armes; mais toutes mes réflexions me ramenèrent à ma situation du moment. Que vais-je devenir ?.... Je ne savais pas où j'étais; je n'avais pour vêtement qu'une mauvaise veste de nankin, déchirée dans le combat, point de chapeau sur ma tête; mes jambes étaient abîmées par les ronces au milieu desquelles j'avais sauté en bas de la tour, et qui hérissaient le chemin en glacis qu'il m'avait fallu traverser avant d'arriver au champ de bataille. Tout ce désordre de ma personne, ces lambeaux ensanglantés me donnaient l'apparence d'un misérable qui vient de faire un mauvais coup. Mon bon ange me fit apercevoir une maison bourgeoise à peu de distance, et en même temps un particulier qui se promenait assez près pour me laisser supposer qu'il en était le propriétaire. Il pouvait être neuf heures du matin, et comme nous étions au mois de juillet, il commençait à faire très chaud. Je me décide sur-le-champ, et je vais à la rencontre de mon inconnu, qui se trouve, par bonheur pour moi, le plus brave homme du monde, M. Bontems, négociant, rue Mercière, à Lyon : j'ai été assez heureux pour reconnaître depuis le service qu'il m'a rendu. Il ne m'aperçut que quand je me trouvai à huit ou dix pas de

lui. Il avait une belle figure, beaucoup de couleurs : à mon aspect inattendu, le pauvre homme devint d'une pâleur mortelle, tout tremblant, les yeux fixés sur la crosse de mon pistolet, qui sortait de ma poche : il demeura immobile sans pouvoir proférer une parole.

« De grâce, mon bon monsieur, lui dis-je, rassurezvous ; écoutez-moi : oubliez un instant l'horrible état dans lequel vous me voyez : je suis le plus heureux des hommes, je viens de conquérir ma liberté; ce tocsin qui sonne làhaut, et que vous entendez distinctement, il sonne à cause de moi; je sors de Pierre-en-Cize ; mon corps doit être noir comme celui d'un nègre des coups que j'ai reçus dans mon combat contre la garde du château. Cette habitation est sans doute à vous; donnez-moi asile jusqu'à la nuit; je suis exténué de fatigue et de besoin; je vous remettrais sur-le-champ l'arme qui vous effraie, si je ne craignais encore d'être surpris sans moyens de défense; et si vous avez l'humanité de me recevoir, faites-moi entrer par quelque issue où je ne sois aperçu par personne de votre maison. »

Ma confiance et mes paroles touchèrent cet excellent homme; il m'indiqua un passage par son jardin, et je pénétrai chez lui sans être vu de qui que ce fût. M. Bontems m'introduisit dans une pièce du rez-de-chaussée, où se trouvait sa bonne vieille mère. Elle ne parut pas effrayée comme son fils ; mais elle se mit à pleurer au récit de mon aventure. On m'apporta des rafraîchissements : j'en avais grand besoin.

Mon hôte, pendant ce temps, avait eu la précaution très naturelle d'envoyer à Lyon et aux environs du château savoir la cause du tocsin ; les rapports furent conformes : il n'y avait même qu'une voix sur l'intérêt que l'on prenait à moi, comme ayant failli être victime de ma

générosité pour les autres prisonniers. Alors, M. Bontems, parfaitement rassuré, me fit toutes les offres possibles de service ; il voulait me cacher chez lui : je n'acceptai pas ce dernier acte de bonté ; je le priai seulement de me donner quelques vêtements et un chapeau, de me procurer un cheval et un guide, pour que je pusse partir cette nuit même par la vieille route de Lyon, qui n'était pas fréquentée, et par laquelle je n'avais que trente lieues à faire pour retrouver la maison de mon père. M. Bontems me procura ce que je demandais, ainsi que tout l'argent nécessaire, et je vous laisse à penser avec quelle effusion nous échangeâmes nos adieux, sans oublier sa bonne mère.

Je quittai ce toit hospitalier, et je m'acheminai vers Glermont.

L'avenir était devant moi ; je ne retournai pas la tête ; j'aurais vu ce château maudit, dont le souvenir me faisait frissonner; car un retour de la pensée sur un danger passé fait plus d'impression que la présence du danger même. Excepté quelques inquiétudes vagues, dont je ne pus me défendre, je fis paisiblement la route; mais je réfléchis que mon père n'étant pas préparé à ma première vue, je courais, indépendamment d'autres risques, celui de lui causer un saisissement dangereux, vu son grand âge, et j'aurais été inconsolable de ce malheur. Je crus prudent de m'arrêter chez un ami de ma famille, qui demeurait à deux lieues de Pontgibaud. Le jour de mon arrivée au château d'A.... r, il y avait un monde fou. Mon aventure n'était connue de personne encore en Auvergne ; assurément on ne m'attendait pas, et je tombai des nues; car on

i. Allagnat. Ce château, situé près de la route de Clermont-Ferrand au Mont-Dore, appartenait alors à la famille Jouvenceau d'Allagnat.

savait que j'étais à Pierre-en-Cize, et que mon pauvre père commençait de temps en temps à demander pourquoi.

Ce fut un vrai coup de théâtre; les domestiques, cette seconde famille chez nos parents et nos amis dans les provinces éloignées, m'entourèrent, et j'arrivai au milieu d'eux dans le salon. Il était rempli, je ne savais à qui répondre : hommes, femmes, jeunes et vieux; les uns riaient de mon accoutrement, quelques voisines pleuraient à mon récit; tout le monde y prenait intérêt : cela faisait tableau; j'offrais le pendant de Télémaque racontant ses aventures dans la grotte de Galypso, avec cette différence qu'il n'y avait rien de fabuleux dans mon histoire. Les voisins, les voisines, les maîtres, les valets, avaient tous les larmes aux yeux : à cette époque les cœurs n'étaient pas encore endurcis par l'habitude de voir ou d'éprouver des malheurs; plus tard toute la France l'apprit à l'école de la Révolution.

On m'approuva d'avoir eu la prévoyance de ne pas me présenter chez mon père sans qu'il fut prévenu : le maître de la maison se chargea de ce soin. La plus riante perspective s'ouvrit pour moi dans la même soirée. J'appris qu'il y avait guerre entre l'Angleterre et ses colonies continentales d'Amérique. J'appris que M. le marquis de La F.... l, qui était de notre province, faisait déjà parler de

i. Gilbert Mottier, marquis de La Fayette (i;5j-i834). A dix-neuf ans, malgré sa famille, courut en Amérique soutenir les insurgés. La part courageuse qu'il prit à la guerre de l'Indépendance lui valut une grande réputation. Membre de la Cbambre des notables (1387)1 il se mit dans les rangs des plus ardents novateurs. Député aux États généraux (i;8y), commandant général de la garde nationale de Paris après le 14 juillet. D'abord entouré d'une popularité extraordinaire, il fut repoussé par tous les partis. Il abandonna l'armée qu'il commandait sur la frontière. Les Autrichiens le mirent en prison (iJQP-iOffj). Rentré en France après le 18 brumaire, vécut tout l'Empire dans un silence absolu. A la première Restauration, se rallia aux Bourbonsi et aux Cent-jours, à Napoléon. Après Waterloo, il proposa sa déchéance. Député (1818-1824), fut un des chefs du parti libéral. Membre de la « Haute

lui; on me dit que je ferais fort bien d'aller servir sous ses ordres. Je saisis cette idée avec enthousiasme, et mon plénipotentiaire partit pour aller négocier auprès de mon père.

M. d'Allagnat se présenta, conduisit son récit par gradation, et amena son vieil ami à être parfaitement au fait de mon aventure dans ses plus petits détails. Il y a souvent quelque chose de jovial dans les affaires les plus graves : c'est ainsi que le vieillard, auteur de mes jours, écouta avec beaucoup de flegme la relation de mon entreprise et de son succès presque invraisemblable. Avec le plus beau sang-froid du monde, il ne fut sans doute frappé que de la différence de caractère et de tempérament qu'il y avait entre mon frère, Vhomme de mérite, et moi. le mauvais sujet; et se rappelant alors le temps où lui-même était mousquetaire, il dit en souriant : « Ah ! le gaillard ! Eh bien, mon ami, voyez ce que c'est : je suppose que j'eusse fait enfermer l'aîné au lieu du cadet, le frère aîné y serait resté. »

La paix fut conclue, tous les articles furent accordés, sauf l'entrevue, à laquelle mon père se refusa; mais ce fut par un tout autre motif que celui de la colère, qui était singulièrement calmée. Mon père était un vieux militaire qui connaissait les ordonnances; il fit observer que j'avais tiré sur les troupes du roi, qu'il pourrait en résulter des poursuites, et qu'il ne voulait point avoir le désagrément de voir la maréchaussée entrer dans son château pour faire des visites à mon sujet.

Vente, » encouragea toutes les conspirations sans s'y compromettre. En 1825, il fit, en Amérique, un voyage triomphal. De nouveau député (1827), siégea à l'extrême gauche. A la révolution de i83o, prit le commandement de la garde nationale, aida Louis-Philippe à monter sur le trône. Après le procès des ministres, se plaça dans l'opposition. Avide d'une popularité qu'il obtint, il l'ut constamment inférieur à tous les rôles qu'il prétendit jouer MÉMOIRES DU COMTE DE MOUE. 4

5û MÉMOIRES DU COMTE DE MORE.

Il fut décidé que je partirais pour l'Amérique du nord, que mon père me paierait une pension de cent louis, et que deux mille écus me seraient comptés au port où je m'embarquerais.

Je partis de suite pour La Rochelle, et j'y fus recommandé à M. Seigneur, commissaire d'artillerie.

Il avait semblé que je trouverais facilement un passage; je fus néanmoins obligé d'aller le chercher à Nantes. Cependant, deux jours après mon arrivée à La Rochelle, l'ordre de me faire arrêter fut reçu par l'officier général qui commandait: c'était alors M. le baron de M.... *. Que de remerciements ne lui dois-je pas ! Il eut l'extrême bonté de faire prévenir M. Seigneur; il voulut me voir, et me combla de marques d'intérêt.

Je partis donc pour Nantes avec une lettre de recommandation de M. Seigneur pour M. de la Ville-Hélio, commissaire-ordonnateur 2. Je me souviendrai toujours de l'accueil obligeant que je reçus de ce dernier. Il eut la bonté d'entrer dans tous les détails de ma position ; me donna d'excellents conseils sur l'emploi de mes fonds, sur le moyen de les augmenter par le choix de marchandises propres au pays où je me rendais ; enfin il me procura à très bon marché le passage sur le vaisseau de l Arc- en-Ciel, armé par MM. Miuier et Struckman, et me recommanda au capitaine de ce navire. Me voilà embarqué pour le Nouveau Monde.

i. Baron de Montmorency.

2. L'État militaire de la France pour l'année ijjj porte, à Nantes, comme commissaire des guerres M. Blanchard et nul autre.

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