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CHAPITRE III

Naufrage dans la baie de Chesapeake.— Williamsbourg. — M. Jefferson. — Aspect du pays de Williamsbourg au camp de Walley-Forges. — Tableau de l'armée américaine. — Accueil que je reçois de M. le marquis de La Fayette. — Je suis fait aide de camp. — Ma mission auprès des sauvages Oneïdas. — Idées que les Américains avaient des Français. — Camp de Walley-Forges. — Le cbien du général Howe. — Fausse sortie de l'armée anglaise de Philadelphie sur New-York. — Passage de la Skulkilt et retour. — Du chirurgien de notre ambulance. — Évacuation de Philadelphie. — Déroute de Rareton-Rivers. — Bataille et victoire de Monmouth. — Blocus de New-York. — Trahison d'Arnold. — Prise, jugement et mort du jeune major André. — Du comte de Carlisle et du marquis de La Fayette. — Le comte d'Estaing devant New-York. — Attaque de Newport en Rhode-Island, sous le général Sullivan. — Je suis chargé du ravitaillement de la station française. — Levée du siège de Newport. — Notre départ pour la France sur la frégate V Alliance. — Une tempête et ses remarquables circonstances. — Conspiration à bord. — Prise d'un corsaire anglais. — Arrivée à Brest.

Notre traversée fut de soixante-sept jours et très pénible. Nous fûmes assaillis par une tempête à la hauteur des Bermudes, et des corsaires anglais nous donnèrent fréquemment la chasse. Nous arrivâmes enfin à la vue des caps Charles et Henry, à l'entrée de la baie de Chesapeake l.

Le jour était sur son déclin; le bâtiment mit en travers pour entrer le lendemain : nous avions bon vent, vent arrière ; nous attendîmes vainement des pilotes. Dans la

i. Septembre ij^j. — Baie de Chesapeake, entre le Maryland et la Virginie, où se jette le Potomac.

crainte d'être pris, le capitaine se détermina à entrer dans la baie, qui est fort large. La destination du navire était pour Baltimore ; il nous fallait entrer dans la rivière James, et nous mîmes le cap sur ce point. Le ciel était couvert, on ne voyait pas à cent toises. En peu d'instants, le temps se lève, le soleil paraît, et nous nous trouvons à deux portées de canon de Ylsis, vaisseau de soixantequatre, qui était mouillé à l'embouchure de la rivière. Nous pouvions nous sauver en échouant à la côte ; Ylsis ne pouvait venir à nous à cause du vent contraire. Le capitaine perd la tête, ne donne aucun ordre, laisse arriver Y Arc-en-Ciel à portée du canon de Ylsis et vient s'échouer dans ses eaux, assez près de la terre. L'Anglais, ne doutant plus de notre qualité d'ennemis, fait feu sur notre bâtiment.

Des pirates de la côte accourent sur des embarcations pour nous piller; alors commence le désordre le plus affreux. Ces loups de mer, presque tous nègres ou mulâtres, au nombre d'environ soixante, à ce qu'il m'a semblé, montent à bord sous prétexte de nous sauver. Ils ne s'occupent qu'à piller, ils enfoncent les tonneaux d'eau-devie et de vin; ils n'étaient pas encore entrés dans la chambre du capitaine, que la plupjrt de ces voleurs étaient déjà ivres. Je remarquai qu'ils avaient attaché leurs canots avec des cordages assez faibles ; j'engageai un mousse et un de nos matelots à m' aider à porter sur le pont ma malle, qui renfermait ma pacotille, hélas! toute ma fortune! et mes autres effets; nous les jetâmes dans un des canots de ces Lestrigons occupés à boire et à piller, nous coupâmes le faible cordage qui l'amarrait, et en peu de temps nous fûmes à terre.

Les boulets sifflaient, mais au-dessus de nos têtes, et nous étions sauvés : je croyais du moins l'être avec toutes

mes ressources. Assis sur ma malle, les pieds sur la grève, sur la terre d'Amérique, enfin, je fus spectateur de la destruction totale de notre bâtiment, et en peu d'heures. Nous ne savions que faire, où aller; nous ignorions de quel côté étaient les habitations. Nous ne parlions pas la langue, nous n'apercevions pas un habitant. Nous voyons arriver plusieurs barques de pillards, chargés de butin pris sur le navire ; quelques matelots des nôtres étaient avec eux. Leur chef envoie chercher ses charrettes à la ville voisine, à Hampton; il y fait entasser tout ce qu'ils ont mis à terre, sans en excepter ma malle et tout ce qui m'appartenait. J'entends seulement les mots de : Public magazine, ce qui me rassurait un peu, et je crus comprendre que, quand tous les passagers seraient rassemblés, il serait permis à chacun de reconnaître et de prendre sa propriété.

Après trois jours d'attente, tous nos naufragés se réunirent, à l'exception de deux tués, de quelques noyés, et les portes du public magazine s'ouvrirent pour nous. Mes yeux, pleins de joie, revoyaient avec le plus tendre intérêt ma malle qui renfermait toutes mes richesses, ma malle dont j'avais la clef dans ma poche. Je m'approche.... Que vois-je, hélas!.... Le cadenas enlevé!...., la serrure forcée, et au lieu de ces belles pièces de toile de Hollande, sur lesquelles j'étais certain de faire tant de bénéfice, je trouve les pavois du bâtiment, des pierriers et des lambeaux de voiles !....

On peut se faire une idée de ma consternation. Me voilà à mille lieues de mon pays, sans autres effets que les vêtements que j'avais sur le corps, sans autres ressources que neuf à dix louis qui se trouvaient dans ma bourse.

Fatigué et affaibli par une aussi longue traversée et par de si rudes secousses, je pris du repos pendant un jour ou deux ; mais ne voulant pas consommer mon peu d'argent

dans l'aubei'ge d'Hampton, je me mis en route pour l'armée, et afin de prendre langue, je me dirigeai sur Williamsbourg, capitale de la Virginie, à huit ou dix lieues du point de départ.

Une fois à l'armée, j'étais bien assuré que ce ne serait pas de faim que je courrais risque de mourir; mais il y avait loin d'ici au camp; mais j'ignorais à cinquante lieues près où était le quartier général. Il devait y avoir des forêts à traverser ; je ne savais pas ce que je rencontrerais, si ce seraient des ours, des panthères ou des serpents à sonnettes. J'avais cette perspective-là dans l'esprit, sur la foi des voyages que j'avais lus dans ma prison. Je prévoyais, à vue de pays, que je coucherais souvent à la belle étoile, ce qui, au mois de novembre, n'est ni sûr ni agréable dans aucune partie du monde aussi éloignée de l'équateur ; je m'attendais également à ne pas diner tous les jours. Au milieu de toutes ces réflexions, j'avançais, sans aucune incommodité du côté de mes bagages, par ce qu'on appelle une route, c'est-à-dire un sentier frayé, et j'arrivai à Williamsbourg.

Là, je trouvai déjà quelques Français, car il y en a partout. On me communiqua des cartes du pays : je me fis un itinéraire. J'appris que la principale armée, où se trouvait M. le marquis de La Fayette, était campée à "Walley- Forges, à trois lieues de Philadelphie : c'était loin pour un fantassin. Je racontai les circonstances de mon naufrage sur la côte, à la baie de Chesapeake ; et comme les conseils ne coûtent rien, tout le monde m'en donna : on me conseilla de me plaindre du pillage de mes effets à M. Jeflerson *, alors gouverneur de la Virginie.

i . Thomas Jefferson (1743-1826). Homme d'État américain, avocat dans la Virginie, gouverneur de la Virginie («779-1781). Envoyé en Europe après la paix; ambassadeur en France (1786-1789). Vice-président de l'Union, il était

D'après mon début dans l'ancien monde, et tout récemment dans le nouveau, je n'avais pas de prisme devant les yeux en regardant les objets, et ce fut pour l'acquit de ma conscience que je me rendis chez M. le gouverneur, accompagné d'un interprète. Je trouvai M. Jefferson informé de notre malheur; il me reçut fort bien, me plaignit beaucoup, me témoigna un véritable regret de ce que, dans un temps de trouble comme le moment où nous étions, il lui était impossible de me faire rendre la justice qui m'était due. Il ordonna devant moi à son secrétaire de me donner un certificat. Cette pièce curieuse était en anglais; je ne savais ni le parler ni le lire; je lus la pancarte depuis. M. le gouverneur terminait son passeport en me recommandant à la bienfaisance des passants!....

Quel jeu de la fortune ! A dix-neuf ans, échappé de Pierre-en-Cize ; deux mois après, naufragé à mille lieues de ma patrie, dépouillé de tout sur une terre hospitalière par des gens que je viens aider à conquérir leur liberté ; je me rends à pied à leur grande armée, porteur d'un brevet de mendiant en cas de besoin sur ma route ! Heureusement, le peu d'argent que j'avais me suffit, et je ne fus pas dans le cas de profiter de l'avantage du charitable verbe : To assist, glissé à mon insu au bas du passeport.

De Williamsbourg au camp de Walley-Forges, près Philadelphie, il n'y a pas moins de 80 lieues. Il ne faut pas croire que j'aie souffert au delà de toutes forces humaines. Il y avait de la boue à recueillir, je m'y attendais ; le temps n'était pas toujours serein, il pleuvait souvent; aux mois de novembre et décembre, il pleut même en

en divergence d'idées politiques avec Washington. Deux fois président de l'Union (1801-1809). C'est pendant son gouvernement que la Louisiane fut achetée à la France (i8o3). Il mourut dans la gêne.

France. Au milieu de tous ces désagréments dont j'entrevoyais le terme, l'idée d'être libre m'encourageait, me consolait par comparaison; joignez-y la force et la santé de l'âge que j'avais. On ne s'étonnera donc pas qu'un spectacle tout nouveau pour moi fît presque à chaque pas une heureuse diversion chez moi aux idées tristes.

Ma vue était égayée par la quantité d'oiseaux, inconnus eu France, dont j'admirais la richesse et la variété de plumage ; et dans les forêts presque continues à travers lesquelles le chemin passait, je ne pouvais pas me lasser de regarder en riant des milliers de petits écureuils qui sautaient de branche en branche, d'arbre en arbre, autour de moi. Ils avaient l'air d'accompagner la marche triomphale d'un jeune guerrier qui allait à la gloire. Je croyais voir une entrée de ballet à l'Opéra. Il est certain qu'avec leurs sauts, avec leurs jeux, ces innombrables petits danseurs, si lestes, si adroits, m'ont retardé malgré moi dans ma route; je m'amusais réellement à les regarder; je voyageais comme M. Muzard. Voilà comme on est à dix-huit ans : tout au moment présent.

Je cheminais, ayant pour tout mobilier une seule chemise ; j'avais dans ma poche une bouteille clissée que je faisais remplir de gin quand j'en trouvais, et dans l'autre de mauvais pain de maïs, cinq louis dans ma bourse et le passeport signé Jefferson.

Du sable et des forêts, des forêts et du sable, ce fut ce que je trouvai depuis AVilliamsbourg jusqu'au camp de Walley-Foi'ges. Je ne me rappelle pas ce que je mis de journées à faire à pied ce pénible chemin. Mal nourri, marchant mal par conséquent, j'ai passé au moins six nuits sous des arbres, faute de rencontrer des habitations ; et ne sachant pas la langue, j'ai dû faire plus d'une fois fausse route, ce qui était autant de temps et de pas perdus.

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Enfin, j'arrivai au camp de Walley-Forges vers les premiers jours de novembre.

L'armée américaine était à trois ou quatre lieues de l'armée anglaise, qui occupait Philadelphie et vérifiait la prophétie du docteur Franklin.

Cet homme célèbre, cet ambassadeur, qui s amusait des sciences 1, puisqu'il les fit si adroitement tourner au profit de son ambassade, dit, quand on vint lui faire à Passy des compliments de condoléance sur la prise de Philadelphie : « Vous vous trompez ; l'armée anglaise n'a « pas pris Philadelphie ; c'est Philadelphie qui a pris l'ar- « mée anglaise. » L'habile et madré vieillard avait raison. La capitale de la Pensylvanie était déjà pour les Anglais ce que Gapoue fut en peu de mois pour les soldats d'Annibal. Les Américains, les insurgens, ainsi qu'on les appelait, campaient à Walley-Forges ; les officiers anglais se livraient dans la ville à tous les plaisirs ; c'étaient des bals continuels. Leurs troupes s'amollirent, et leurs généraux n'entreprirent rien pendant tout l'hiver.

Dès que mes yeux aperçurent le camp, mon imagination me représenta une armée, des uniformes, tout l'appareil brillant des armes, des étendards, enfin la pompe militaire sous tous ses aspects. Au lieu de cet imposant spectacle auquel je m'attendais, je vis épars ou réunis des miliciens

i. On parlait devant Casanova de Rubens, qui avait été envoyé en ambassade ; un représentant diplomatique d'un petit prince d'Allemagne dit : « Ce Rubens était donc un ambassadeur qui s'amusait de la peinture? — « Non, monsieur, reprit Casanova, c'était un peintre qui s'amusait de Fam- « bassade. » Ce qui prouve qu'en retournant la phrase d'un sot, un homme d'esprit en fait tout de suite quelque chose. Mon oncle, le président de Salaberry, était élevé aux Jésuites; le Père Ferrier, préfet, disait à ses élèves : « Car voyez-vous, mes petits amis, on ne reçoit dans notre Compa- « gnie que des gens de qualité ou des hommes de génie. — Diable, dit « mon oncle, qui avait quatorze ans, mon Révérend Père, vous êtes donc de f bien bonne maison! » (Note de M. de More.)

mal vêtus, la plupart sans souliers, un grand nombre mal armés, mais tous assez bien pourvus de vivres, et je remarquai que le thé et le sucre faisaient partie de leur ration ; je ne savais pas que ce fût l'usage, mais je riais en pensant à nos racoleurs du quai de la Ferraille, qui disaient à Paris aux blancs-becs qu'ils engageaient : « On « est très bien au régiment; seulement, quand il n'y aura « pas de pain de munition, il faudra vous résoudre à « manger de la brioche. » Ici, le soldat avait donc du thé et du sucre. En traversant le camp, je vis, par un autre contraste, des militaires, le chapeau sur la tête et pardessus un bonnet de coton, ayant, les uns pour manteaux, les autres pour surtouts, des couvertures de grosse laine absolument semblables à celles des malades dans nos hôpitaux en France. Je reconnus un peu plus tard que c'étaient des officiers et des généraux.

Tel était, dans l'exacte vérité, à l'époque où je fis mon apparition au milieu d'eux, tel était le costume et l'extérieur de cette population armée dont le chef était l'homme qui rendit sitôt illustre le nom de Washington l ; tels étaient ces colons de toutes les classes, guerriers sans le savoir, qui apprirent en peu d'années à vaincre les plus belles troupes de la monarchie britannique; tel était le dénuement de l'armée des insurgens; tel était enfin, dans ces faibles commencements de la guerre de l'Indépendance, le manque d'argent et les faibles ressources de ce gouvernement aujourd'hui si riche, si puissant, si prospère, que son papier, appelé continental paper monej-,

i. George Washington, le fondateur de la République des États-Unis (ij3a-i^99). Avait servi contre les Français dans l'armée anglaise, au Canada. Mis à la tête du soulèvement américain de ij74i demeura généralissime pendant toutes les guerres de l'Indépendance. Élu président en 1789, se démit du pouvoir en 1797.

était presque de nulle valeur et comparable à nos assignats en 1395.

Ce fut l'esprit frappé de ces impressions, qui répondaient mal aux illusions que je m'étais faites, ce fut au travers de cette singulière armée que j'arrivai au quartier général de M. le marquis de La Fayette.

Ce jeune général n'avait, je crois, que vingt ou vingt et un ans. Je me présentai à lui et lui racontai avec franchise mon histoire tout entière ; il m'écouta avec bienveillance, me reçut, sur ma demande, comme volontaire. Il écrivit en France. Il ne tarda pas longtemps à recevoir la confirmation de tout ce que je lui avais dit, et m'admit au rang de ses aides de camp avec le brevet de major, et de ce moment il ne cessa de me combler de bontés et de marques de confiance.

Le marquis de La Fayette me présenta comme aide de camp au général en chef. C'était un de ces beaux exemplaires de la nature qui imposent à la première vue confiance et respect, et réunissent tous les avantages extérieurs qui donnent la vocation du commandement : une haute stature, une figure superbe, de la douceur dans le regard, de l'aménité dans le langage, de la simplicité dans le geste et dans l'expression, une habitude calme et ferme qui mettait toutes ces conditions dans la plus parfaite harmonie. C'était Washington que je voyais et que j'entendais. Ce général, que ses talents et le succès rendirent depuis si célèbre, commençait le rôle historique qu'il a si glorieusement rempli d'années en années, militairement, civilement, politiquement; mais je ne veux parler ici que du général. Il était entouré de ses officiers, qui, pour la plupart, faisaient comme moi leur première campagne, et dont plusieurs allaient recevoir d'un instinct guerrier et de l'amour de la liberté la science infuse

en même temps que la gloire. Plusieurs d'entre eux étaient loin de se croire appelés à de belliqueuses destinées. Je vis autour du général en chef, Gates I, le vainqueur de Saragota ; c'était, deux ans avant, un bon et gros fermier, petit et d'une cinquantaine d'années : voilà l'homme simple qui, sans s'en douter, appartenait déjà à l'histoire; voilà le laboureur devenu soldat qui, son bonnet de laine sur la tête surmonté d'un chapeau de fermier, venait de recevoir l'épée du brillant général Burgoyne 2 en grande tenue et l'habit chamarré des ordres d'Angleterre. Près de lui était Arnold, aussi brave que traître, resté pour la vie boiteux d'un coup de feu qu'il avait reçu à Saragota en partageant les périls et la gloire du général Gates. Quelques mois avant d'être un capitaine en réputation dans l'armée, le général Arnold 3 n'était autre chose qu'un maquignon. Le général Lee 4 était militaire avant la guerre de l'Indépendance. Le général Sullivan 5

i. Horace Gates, officier anglais qui se fixa en Amérique et s'y fit naturaliser. Lors de la guerre de l'Indépendance, il commanda un corps d'armée et obligea le général Burgoyne à capituler à Saragota (17 octobre 17") ; victoire qui eut un grand effet moral, car elle détermina la France à soutenir les Américains. Après des revers, Gates fut disgracié. Il mourut en 1806.

2. John Burgoyne, général anglais qui montra, en Amérique, de l'audace et de la présomption. Ses railleries envenimèrent la querelle ; il fut battu et, revenu en Angleterre, s'occupa de travaux littéraires, il était membre du Parlement (1381).

3. Arnold, marchand américain qui devint général pendant la guerre. Échoua devant Québec. Vainqueur, avec Gates, du général Burgoyne. Gouverneur de Philadelphie. Accablé de dettes, accusé de péculat, il se vendit aux Anglais. Major général de leur armée, il dévasta le pays qu'il avait défendu. Après la paix, il vécut en Angleterre. Il mourut dans le mépris.

4. Charles Lee. Général anglais, abandonna son pays pour servir dans l'armée américaine. N'ayant pas obtenu le commandement en chef, se retira du service. Mourut misérablement (1782).

5. John Sullivan (i^i-\"jçf>). Général américain: guerroya au Canada. Fut accusé de malversations. Membre du Congrès (1788).

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était homme de loi; à la paix il reprit, non pas, sa charrue, mais son cabinet. Le colonel Hamilton 1, l'ami de Washington, quand la guerre fut finie, se fit avocat et plaida à Philadelphie. Le général Starck était un propriétaire qui faisait valoir. Le brave général Knox 2, qui tenait une librairie avant l'insurrection, commandait l'artillerie. Sous lui servait le jeune Duplessis-Mauduit 3, âgé d'environ vingt-six ans, brave officier dont je parlerai souvent, et qui périt à Saint-Domingue, indignement assassiné par ses propres soldats.

Je vis aussi arriver au quartier général, qui, par parenthèse, était dans un moulin, le colonel Armand 4, commandant un corps de troupes légères. Ce jeune Français, ayant alors vingt-quatre ans, continuait sa vie, qui, comme la mienne, devait être si aventureuse, et qui avait été orageuse dès le début. Officier aux gardes-françaises, neveu du marquis de la Belinaie, amant désespéré de

i. Alexandre Hamilton (1757-1804). Prit part très jeune à la guerre. Député de New- York au Congrès (1787). Colonel. Ministre des finances (17S9- 1795). Général (1798). Tué en duel par le colonel Burr, vice-président des État-Unis.

a. Henri Knox (i;5o-i8o6). Général américain de valeur et de courage. Secrétaire de la guerre (1585-1795). Rentra alors dans la vie privée.

3. Thomas-Antoine, chevalier de Mauduit-Duplessis (1753-1791). Officier d'artillerie qui servit sous Rochambeau avec une rare distinction. Après la prise de New-York, chevalier de Saint-Louis et de Cincinnatus. Colonel à Port-au-Prince, s'opposa avec énergie aux soulèvements révolutionnaires. Périt assassiné par des émeutiers,

4. C'était le nom de guerre qu'avait pris en Amérique le marquis Charles- Armand Tajjin de la Rouerie (1756-1793). Sa jeunesse fut orageuse, et s'il a eu une intrigue, comme le dit M. de More, avec M"" Beaumesnil, il en eut une autre non moins fameuse avec M1" Fleury, pour qui il se battit en duel avec le comte de Bourbon-Busset. Député, en 1787, de la noblesse bretonne, pour la défense des privilèges de la province, il fut mis à la Bastille. C'est lui qui organisa la première résistance royaliste de Bretagne, avec l'approbation du comte d'Artois, dès la fin de 1791. 11 mourut, fou de douleur, à la nouvelle de l'exécution de Louis XVI. Ses papiers, découverts après sa mort, sur l'indication d'un traître, conduisirent à l'échafaud plusieurs de ses partisans.

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MUe Beaumesnil, de l'Opéra », il s'était d'abord jeté à la Trappe et en était sorti pour aller chercher des dangers auprès du général Washington; il y avait déjà trouvé delà gloire sous le nom du colonel Armand, et c'est ainsi que le célèbre marquis de la Rouarie (sic) se faisait déj à connaître 2.

Enfin, je vis là, pour la première fois, M. Du P...., qui commandait le génie, et qui, depuis, fut ministre de la guerre pour la monarchie et pour le roi Louis XVI, au commencement de la Révolution 3.

Au milieu de tous ces officiers, de nations et d'habitudes si différentes, je demandais quel était le personnage imposant devant lequel tous s'inclinaient par sentiment et par devoir; je demandais qui était le général Washington lui-même. Il pouvait avoir quarante ans ; il avait servi dans les troupes anglaises, et c'était le même major Washington qui commandait, en 1^54, le fort de la Nécessité, lorsque M. de Jumonville 4, officier français, parle-

i. Mu« Beaumesnil (ij48-i8o3). Tout à la fois comédienne, chanteuse, danseuse à l'Opéra.

2. Armand, marquis de la Rouarie (sic), organisa l'insurrection royaliste de toute la Bretagne. Assuré, après le io août, que l'insurrection pouvait être le plus saint des devoirs, lorsqu'elle se faisait pour les amis de Dieu et du Roi, il avait donné l'ordre de prendre les armes au mois de mars i"93, six semaines après le 21 janvier. Dénoncé, signalé, poursuivi, objet unique des terreurs de la Convention et de ses agents, telle était l'activité et la hardiesse de ce célèbre chef de parti, qu'au milieu de tant d'ennemis, tout à l'exécution de son plan gigantesque, il demeura six mois à Rennes, toujours en action, jour et nuit sur pied, déguisé en mendiant estropié et un emplâtre sur l'œil; aucun regard ennemi ne le sut découvrir. Malheureusement, épuisé de fatigues, consterné de l'assassinat du roi, il tomba malade et mourut d'une fièvre ardente, avant que sa conspiration éclatât et bien avant l'époque du soulèvement général. (Note de M. de More.)

3. Louis Le Bègue de Presles du Portail. Suivit La Fayette en Amérique ■ prit du service à Naples ; maréchal de camp en France (1788) ; ministre de la guerre (16 novembre i"9o-6 décembre 1591). Accusé de modérantisme, décrété d'accusation, se tint caché à Paris pendant la Terreur, passa aux États-Unis et mourut en mer en rentrant en France, où Bonaparte le rappelait (1802 \

4. M. de Jumonville était un officier français qui servait sur les confins

mentaire, fut assassiné par le plus déplorable accident. Il est plus que constant, dans la tradition du pays, que M. de Jumonville fut tué par la faute, par l'erreur, par le fait propre d'un soldat qui tira sur lui, soit qu'il le crût ou qu'il ne le crût point parlementaire; mais je répète qu'il est constant, dans la tradition du pays, que le commandant du fort ne donna pas l'ordre de tirer ; et la garantie la plus irrécusable est le caractère de douceur, de magnanimité et de bonté du général Washington, qui ne s'est jamais démenti au milieu de toutes les chances de la guerre, au milieu de toutes les épreuves de la bonne ou de la mauvaise iortune. M. Thomas 1 a trouvé plus poétique et plus national de présenter ce malheureux événement sous un jour odieux pour l'officier anglais. Le nom du major Washington serait resté obscurément dans l'histoire, taché d'un indigne soupçon; personne n'avait intérêt à le détruire; mais toute preuve justificative serait une injure faite à un des plus beaux et des plus nobles caractères connus, et tous les soupçons doivent tomber devant le nom, les vertus et la gloire du général Washington : l'assassin de Jumonville n'eût jamais été un grand homme. George Washington, à l'époque de l'insurrection, était un riche propriétaire de la Virginie ; aussi avait-il amené à l'armée un grand nombre de superbes chevaux. Vêtu de l'uniforme le plus simple, sans la moindre marque distinctive du commandement, il donnait beaucoup aux soldats,

de la Virginie, lors de nos différents avec l'Angleterre au Canada. Envoyé, le 29 mai 1754, en plénipotentiaire, il fut tué par un poste anglais que commandait le colonel Washington (le futur président des États-Unis). Sa mort fut qualifiée d'assassinat, et elle paraît bien avoir eu ce caractère. Elle fut l'objet d'un poème de Thomas, en 1759.

1. Antoine-Léonard Thomas (1732-1785). Littérateur français, membre de l'Académie. Il publia un grand nombre d?Eloges : celui de Sully, du maréchal de Saxe, de Duguay-Trouin, de Descartes, etc. ; des poésies et un Essai sur les femmes.

dont il était chéri; mais il donnait aux dépens de son patrimoine, car il ne recevait ni ne voulait recevoir aucun émolument du gouvernement.

Je dois dire, à la louange incontestable de M. le marquis de La Fayette, qu'à l'exemple du général en chef, il faisait de très grandes dépenses, achetant de son argent tout ce qui se présentait de propre à l'habillement, l'équipement, l'armement des troupes ; aussi cette guerre lui a coûté des sommes immenses ; et certes, on ne le soupçonnera pas d'un autre intérêt que le noble mobile de la gloire, car les chances du remboursement n'étaient pas probables. Assurément, tout était pur dans ses généreux sacrifices, qu'on ne peut expliquer que par le prestige de la liberté ou l'esprit chevaleresque, qui vivra toujours en France : l'enthousiasme et l'amour des périls, quelque gloire, étaient le seul dédommagement. Le plaisir de commander, de faire la guerre, de se distinguer, furent sans doute de quelque poids dans la balance : il est raisonnable de calculer, mais il y a honneur et mérite à calculer noblement. Enfin, à cette époque où la guerre d'Amérique n'offrait encore que dangers obscurs, privations, fatigues, difficultés de toute espèce, M. le marquis de La Fayette est le seul de tous les jeunes seigneurs de la cour de France qui ait eu la pensée et le courage de quitter les plaisirs et les palais, pour aller à dix-huit cents lieues spéculer sur la gloire sans profit *.

Encore, le général Washington n'offrait-il pas tous les jours des occasions d'en acquérir ; il n'entrait pas dans ses combinaisons de succès de s'engager légèrement. Il attendait tout du temps et des fautes de l'ennemi qu'il

i. Il débarqua à Georgetown, le i3 juin 1777; avant lui, MM. de Kermoran (avril i—O); de Boisbertrand (juillet 1736); de Coudray (janvier 137"); de la Rouerie (avril 1;;;), étaient partis offrir leur épie aux Américains.

avait à combattre, à miner, à détruire ; c'était son étude journalière que la temporisation armée, et c'est à juste titre qu'il a été surnommé le Fabius de l'Amérique, surnom que l'événement a consacré.

Les Anglais, occupés de plaisirs à Philadelphie, nous laissèrent passer l'hiver assez tranquillement; ils ne parlaient qu'en plaisantant du camp de Walley-Forges; on n'aurait pas cru que nous étions presque en présence, si nous n'avions pas reçu une visite de bon voisinage. Nous étions à table au quartier général, c'est-à-dire dans le moulin, d'ailleurs assez confortable, dont j'ai parlé, lorsqu'un superbe chien de chasse, égaré, vint nous demander à dîner; sur son collier étaient écrits ces mots : The gênerai Howe. C'était le chien du commandant de l'armée anglaise. On le renvoya à son maître par un parlementaire ; le général fut très sensible à cette attention et répondit une lettre fort aimable à notre général, son ennemi.

On se souvient dans quel piteux état j'étais arrivé au camp. M. le marquis de la Fayette eut l'extrême bonté de me procurer les moyens d'acheter des chevaux et un équipement convenables.

Vers le milieu du mois de janvier, dans le projet d'opérer une diversion en attaquant le Canada, où nous avions des intelligences et où se trouvaient peu de troupes contre nous, M. le marquis de La Fayette partit pour prendre le commandement de celles qui étaient dans les environs d'Alhany ».

Nous fîmes ce voyage en traîneaux sur la rivière du Nord avec une grande célérité, mais par un froid impie.

i. Fort sur la rivière de ce nom, à l'endroit où elle se jette dans la baie d'Hudson, au Canada.

Un de nos compagnons de route était ce brave Duplessis- Mauduit, qui devait commander notre artillerie. Mais avant de tenter l'expédition, on crut prudent de s'assurer l'alliance des nations sauvages qui habitent entre le Canada et la Nouvelle-Angleterre.

Après quelques jours de repos dans la ville d'Albany. nous nous portâmes sur Monk-River et jusqu'à l'habitation du sieur Johnston. la plus rapprochée des huttes des diverses tribus connues sous les noms de Tuscaroros, Oneïdas, etc. r. Nous nous étions pourvus des présents d'usage, pour nous concilier leur amitié ; c'est le cas de dire que les petits présents l'entretiennent. Nos dons, qu'on trouva magnifiques, consistaient en convertures de laine, en petits miroirs, et surtout en couleurs, que les sauvages estiment beaucoup, parce qu'ils s'en servent pour se peindre le visage ; c'était encore de la poudre à tirer, du plomb, des balles, quelques écus de six francs, qu'ils recherchent parce qu'ils portent l'effigie du roi de France, que, par tradition, ces sauvages appellent encore leur grand-père.

Ils se rendirent au nombre de deux mille environ, hommes et femmes, au lieu du rendez-vous indiqué : par la vertu de nos présents et de Veau de feu qu'on leur distribua, le traité se conclut très facilement. J'étais très curieux d'observer les usages et la manière de vivre de ces peuplades dont la vue était toute nouvelle pour moi. J'en eus assez au bout de quelques jours : le mendiant de l'Europe me parut moins dégoûtant que le sauvage de l'Amérique. Au reste, n'importe par quelle cause, on a remarqué que leur population diminue sensiblement.

Nous rencontrâmes, parmi eux, un vieux soldat de l'ar-

i. Peuplades des bords du lac Ontario.

MÉMOIRES DU COMTE DE MORE. Gj

mée du marquis de Montcalm \. Cet homme s'était fait sauvage ; il avait presque oublié le français, il vivait comme eux; seulement il n'avait jamais voulu se laisser découper les oreilles, ce qui est le signe des guerriers. Nous quittâmes ces tribus également satisfaits les uns des autres. Le projet d'attaque sur le Canada fut ajourné par des motifs que j'ai ignorés, et nous retournâmes au camp de Walley- Forges.

J'ai cependant observé que, même en traitant avec les enfants de la nature, on avait réciproquement reconnu que la méfiance était la mère de la sûreté ; car nous emmenâmes cinquante jeunes guerriers pour répondre de l'exécution du traité en temps et lieu, et l'un des nôtres resta en otage : ce ne fut pas moi.

Plus tard j'ai vu des sauvages venir au milieu de notre armée; je remarquerai donc ici deux singulières occasions qu'ils m'ont fournies de les observer. Un jour nous étions à dîner au quartier général : un sauvage entra dans la salle, fit le tour de la table, et, regardant une énorme pièce de roast-beef tremblante et bouillante, qui était au milieu, il allongea son grand bras tatoué, saisit le morceau tout brûlant en y enfonçant ses quatre doigts et le pouce, puis s'en alla le manger à la porte. Nous étions tous étonnés; le général Washington ordonna qu'on le laissât sortir, disant en riant que c'était apparemment l'heure de manger pour ce Mucius Scévola du Nouveau Monde.

Une autre fois, un chef s'avisa d'entrer pendant que nos généraux tenaient conseil. Washington, qui était grand et très fort, se leva froidement et mit le sauvage à la porte

i. Marquis de Montcalm de Saint-Véran (1712-1759). D'une ancienne famille du Rouergue. Commanda, comme maréchal de camp, les troupes françaises qui défendaient nos colonies de l'Amérique du Nord (ij56). Il y montra un grand courage, et après des succès et des revers, fut tué sous les murs de Québec, en même temps que son adversaire, le général anglais Wolf.

par les épaules : l'homme des forêts ne s'en formalisa pas; il en conclut seulement qu'on voulait lui dire par signe que ce n'était pas là sa place.

Dans une circonstance, on donna rendez-vous sur une savane à plusieurs chefs et à leurs guerriers qui habitaient à de grandes distances et de côtés différents. Ils avaient à traverser de vastes et épaisses forêts qui n'ont pas même de sentiers. Sans montres ni boussoles, ils se dirigent et trouvent leur route par des moyens à eux connus. Le fait est que le jour dit, à l'heure dite, nous entendîmes les chants, les cris qui annonçaient leur arrivée, et nous vîmes leurs différentes troupes, chacune de leur côté, déboucher presque simultanément.

Mais à notre retour, je fus bien étonné de l'idée que les Américains de la Nouvelle- Angleterre, de l'idée que nos hôtes enfin se faisaient des Français. Je descendais un jour de cheval chez un fermier dans la maison duquel mon logement était assigné; à peine suis-je auprès de ce brave homme, qu'il me dit : « Je suis bien aise d'avoir un Français chez moi. » Je lui demande agréablement la raison de cette préférence. « Oh! me dit-il, c'est que le barbier est loin de chez moi, et que vous me raserez. — Eh! lui dis-jc, je ne sais pas moi-même me raser, mais j'ai un domestique qui me rase ; il vous fera la barbe comme à moi. — C'est singulier, me dit cet homme, on nous avait assuré que tous les Français étaient barbiers et joueurs de violoD. » Je n'ai, je crois, jamais ri de si bon cœur. Peu de moments après, mon hôte, voyant arriver avec mes rations une forte pièce de bœuf : « Gomme vous êtes heureux, me dit-il, de venir manger du bœuf en Amérique. » Je l'assurai qu'on en mangeait en France, et d'excellent. « C'est impossible, me dit-il, si cela était, vous ne seriez pas si maigre. »

Telle était, à l'aurore de la liberté, la justesse et la hauteur des idées que possédaient, au sujet des Français, les habitants de la république des Etats-Unis; ce défaut de jugement venait de la rareté et de la difficulté de leurs relations avec les peuples de l'Europe; leurs communications se réduisaient, et encore pour Boston et Philadelphie, aux Anglais seulement : on était presque aussi arriéré sur les bords de la mer que dans l'intérieur du pays. Il y a eu plus d'un siècle de progrès faits en moins de vingt années. Aujourd'hui, à peine me croira- t-on quand j'affirmerai qu'un des nôtres ayant oublié, vers ce temps, dans le pays une paire de bottes fortes, elles frappèrent les Américains d'un tel étonnement, qu'ils les déposèrent, comme une merveille, au Musée de New- York : celui qui les a oubliées les retrouverait avec cette étiquette : French boots.

Nous étions de retour au camp de Walley-Forges vers le i5 mars I: l'ennemi était fort tranquille à Philadelphie, dansant et buvant à l'anglaise, en pleine sécurité. Nous n'avions pas de forces suffisantes pour tenter de le déloger; il nous fallait attendre le i5 avril, moment annoncé pour l'arrivée de nos recrues et de nos renforts. Nous restâmes donc dans l'inaction jusqu'à cette époque : la saison était encore très rigoureuse. Tel est le climat de ce pays, que souvent il n'y a pas de printemps : l'absence de la plus belle saison de l'année fait qu'on passe d'un hiver long et rude à des chaleurs insupportables, qui succèdent quelquefois sans gradations à un froid glacial. Les automnes, au contraire, se prolongent et sont fort beaux.

Le 1 5 mars 2, nos renforts étaient arrivés, et nos préparatifs faits pour ouvrir la campagne, lorsque nous apprîmes,

a. Probablement pour le i5 mai.

avec autant d'étonnement que de plaisir, que l'armée anglaise avait reçu l'ordre d'évacuer Philadelphie, et de se porter sur New-York. Cependant elle était composée de troupes disciplinées; elle nous était supérieure en nombre, et couverte par des retranchements. Nous conjecturâmes que le cabinet de Londres avait probablement connaissance de l'armement de l'escadre du comte d'Estaing '. Quelle qu'en fût la cause, l'évacuation de Philadelphie commençait à s'opérer sur New-York, dont les Anglais étaient maîtres. Ils avaient une marche de trente lieues à faire, deux rivières à passer, la Delaware à Philadelphie, et avant d'arriver à New-York, la rivière du Nord : les mesures furent prises pour attaquer et inquiéter leur arrière-garde.

Le général "Washington, disposé par bienveillance et par politique à offrir au marquis de la Fayette toutes les occasions de se distinguer, lui donna ordre de se porter, avec un fort détachement, au delà de la Skuilkitt sur la gauche de l'armée anglaise, afin que, le premier, il attaquât et entamât leur arrière-garde, si l'occasion se présentait. M. de la Fayette s'était déjà montré d'une manière brillante, et à la bataille de Brandy wine 2 il avait reçu un coup de feu à une jambe. Nous partîmes vers minuit, nous passâmes dans le plus grand silence la Skuilkitt, et nous prîmes position dans un bois très rapproché de Philadelphie, afin de reconnaître l'ennemi au point du jour,

i. Charles-Henri, comte d'Estaing du Saillans (1739-1794)- Colonel d'infanterie (ij48) ; lieutenant général (1762) ; vice-amiral (1778) ; amiral (1792). Servit aux Indes contre les Anglais, fut leur prisonnier. Obtint des succès pendant la guerre d'Amérique. Grand d'Espagne (1783). Fit partie de l'Assemblée des notables. Bien qu'il eût assez facilement adopté les principes de la Révolution et montré, dans sa déposition lors du procès de Marie-Antoinette, peu de grandeur d'âme, il fut guillotiné.

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