‹ Mémoires du comte de MoréChapitre 8 sur 63 · ii septembre · texte numérisé non relu

ii septembre

et de l'attaquer s'il se pouvait. Le gros de notre armée se tenait prêt à venir nous soutenir en moins de deux heures, à des signaux convenus.

Les Anglais, qui avaient des espions parmi nous, et dont la majeure partie des forces était encore dans la ville, furent avertis de notre projet; ils sortirent de leur côté, enlevèrent le poste, assez faible, que nous avions laissé au passage de la Skuilkitt, pour assurer notre retour, et marchèrent, espérant nous mettre ainsi entre deux feux. Notre petite armée et nous-mêmes nous ignorions le danger de notre position, et nous allions être pris dans un filet.

Il en arriva tout autrement. Nous prenions quelque repos, sommeillant au bivouac en attendant le jour. Heureusement un chirurgien avait appris, je ne sais comment, la contremarche nocturne des troupes sorties de Philadelphie pour nous couper la retraite et nous prendre à dos. Cet homme, peut-être dans l'intérêt de sa propre sûreté, avait couru les bords de la rivière, et avait trouvé un gué de trois à quatre pieds d'eau seulement. J'étais couché par terre, auprès de mon général qui dormait, lorsque l'Esculape, notre dieu sauveur, me réveilla, et chuchota à mon oreille cet avertissement si intéressant par la connaissance de ce gué dont nous ne nous doutions pas. M. de la Fayette se réveille au bruit de notre dialogue, demande et se fait répéter l'avis que le chirurgien venait de me donner, et il me fournit en ce moment la preuve du sang-froid le plus admirable, et de cette présence d'esprit si utile à la guerre dans un chef. Il dit tranquillement au chirurgien de retourner à son poste ; mais dès qu'il fut parti, il me donna Tordre de monter à cheval et d'aller voir par moi-même. Je n'allai pas très loin sans être assuré qu'Esculape disait vrai; j'avais vu une tête de

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colonne, et je revins à course de cheval. A la même minute la retraite est ordonnée aussi tranquillement que promptement, elle s'exécute de même, notre petite armée passe, dans le meilleur ordre, la Skuilkitt au gué révélé par le chirurgien. Nous nous trouvons en bataille sur la rive droite ; nous avions fait les signaux convenus ; tous nos soldats crurent que cette marche en avant et cette marche rétrograde appartenaient à un mouvement combiné d'avance. L'ennemi lui-même n'osa pas se présenter, craignant d'avoir été attiré dans un piège.

Ainsi notre expédition, qui ne parut à l'ennemi qu'un stratagème, et notre retraite qui fut fort belle, valurent à mon général les plus grands éloges, et de fait il les méritait, sans préjudice des remerciements que nous devions tous au chirurgien moniteur, qui trouvait si bien les gués au besoin; mais on ne parla pas de lui.

Peu de jours après, l'armée anglaise évacua sérieusement Philadelphie l, nous la suivîmes presque à vue, et au passage de Ratoton-Rivers, le général Lee attaqua dans la matinée l' arrière-garde ennemie. Elle était forte de sept mille hommes; l'élite de l'armée, le régiment des gardes anglaises, s'y trouvait. Je fus présent à cette affaire où M. de laLafayette était sous les ordres de Lee. Nous fûmes battus complètement ; nos soldats prirent la fuite dans le plus beau désordre; nous ne pûmes jamais venir à bout de les rallier, ni de déterminer trente hommes à tenir; et, comme cela se pratique, le général qui commandait fut accusé de trahison. Voilà ma première bataille.

Cependant les fuyards se reformèrent derrière le gros de notre armée qu'ils rencontrèrent, tandis que les An-

i. Le 17 juin 1378.

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glais se tenaient fiers de leur succès qui se bornait à une déroute partielle qu'ils nous avaient fait éprouver, et ils eurent l'imprudence de nous poursuivre avec les renforts qu'ils avaient tirés de leur avant-garde. Le général Washington les attendait, occupant une forte position, avec toutes nos troupes rangées en bataille.

Les Anglais avaient un ravin profond à franchir avant d'arriver jusqu'à nous : leur brave infanterie n'hésita pas, et marcha sur nous à la baïonnette ; elle fut écrasée par notre artillerie ; le superbe régiment des gardes perdit la moitié de ses hommes : son colonel fut blessé à mort.

Cette bataille, dite de Monmouth, du nom du village voisin, commença à dix heures du matin x ; la chaleur était si excessive que nous avons trouvé des soldats morts sans blessures. Je n'avais pas très bien vu le premier champ de bataille, parce qu'il s'en faut que nous en fussions restés maîtres; mais celui de Monmouth, au milieu de l'orgueil et du plaisir de la victoire, frappa mon esprit de pénibles pensées, et je ne me reproche pas de n'avoir jamais compris l'insensibilité de l'homme qui disait à Eylau, au milieu de quatre-vingt mille cadavres de vainqueurs et de vaincus : « Quelle belle consommation d'hommes! » Nous couchâmes sur le champ de bataille, au milieu des morts, qu'on n'avait pas eu le temps d'enterrer. La journée avait été si chaude de toute manière, que chacun avait besoin de repos.

L'armée anglaise fit sa retraite, vers minuit, dans le plus profond silence. Nous entrâmes dans le village vers les six heures du matin. L'ennemi avait abandonné quelques bagages et tous ses blessés ; ils étaient dans l'église et presque dans chaque maison : tous les secours possibles

i. 28 juin 1338.

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leur furent prodigués. Je ne pus voir, sans être ému de compassion, de jeunes officiers du régiment des gardes anglaises qui venaient d'être amputés; leur colonel, un des plus beaux hommes que j'aie vus de ma vie, âgé de soixante ans, de la figure la plus noble et la plus respectable, mourut de ses blessures, après vingt-quatre heures de souffrances.

Il n'y eut pas d'autres combats jusqu'à l'entrée des Anglais à New- York. Nous arrivâmes devant cette place presque en même temps qu'ils s'y renfermèrent, et nous prîmes position l.

Le siège offrait les plus grandes difficultés : une escadre anglaise était mouillée dans le port ; la ville était défendue, d'un côté, par la rivière du Nord, de l'autre, par la rivière de l'Est ; toutes deux bien autrement larges que la Seine ou même la Loire. Il aurait fallu cent mille hommes pour entreprendre la moindre chose sur le point attaquable, et nous n'en avions pas plus de quinze mille. L'armée américaine resta donc en observation, se bornant à empêcher l'ennemi de faire des excursions dans le pays et d'enlever des vivres.

Pendant qu'on s'observait ainsi de part et d'autre, il s'ourdissait une trahison, dont le succès, qui n'a tenu presque à rien, pouvait avoir la plus désastreuse influence sur le salut de notre armée, et peut-être sur les destinées de la république naissante, dont les fondements sortaient de terre. Je veux parler du général Arnold, qui devait livrer aux Anglais le fort de Westpoint 2.

Westpoint, à une vingtaine de lieues de New-York, sur

i. 21 juillet 1778.

2. Ici, les souvenirs du comte de More le servent mal, au moins pour les dates : la trahison du général Arnold eut lieu au mois de septembre i;8o. et le major André fut pendu le 2 octobre.

la rive droite de la rivière du Nord, était la place d'armes du gouvernement américain. C'était là que se gardait en réserve la grosse artillerie, et celle qui fut prise à la capitulation de Saratoga. Par la prévoyance du Congrès, les soins de M. Duportail et de M. de Gouvion l, officiers envoyés de France, cette position avait été hérissée de fortifications propres à fermer le passage ; les éminences étaient couvertes de batteries, de redoutes formidables, dont les feux se croisaient sur plusieurs points de la rivière, qui était fermée, comme le port de Constantinople sous les empereurs grecs, par une chaîne dont chaque chaînon pesait plus de quatre cents livres.

Parmi les causes qui ont assuré la liberté et l'indépendance des Etats-Unis, peut-être ces fortifications inexpugnables doivent-elles être comptées pour beaucoup.

Les Anglais ne pouvaient pas espérer de s'emparer de vive force de Westpoint, puisque leurs vaisseaux n'auraient jamais pu en approcher sans s'exposer pendant plus de deux milles au feu foudroyant et croisé des rivages et des hauteurs voisines. Ils essayèrent d'y faire entrer le mulet chargé d'or du roi Philippe. L'occupation du fort de Westpoint permettait à l'ennemi de couper toutes nos communications avec les provinces du nord, d'où nous tirions beaucoup de vivres, et notamment des bœufs. La perte de cette place eût été pour nous le plus grand des malheurs, et aurait eu des suites incalculables : le général Arnold y commandait.

Un jeune officier, Français d'origine, adjudant de

i. Jean-Baptiste de Gouvion (ij47"I792)- Fit, comme capitaine du génie, la guerre d'Amérique. La Fayette le prit pour major général de la garde nationale de Paris (1789). Député à l'Assemblée législative (1391). Donna sa démission (179a) et rejoignit l'armée de La Fayette. Il fut tué sous les murs de Maubeuge.

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l'armée anglaise, le major André, avait eu plusieurs occasions de venir au camp américain pour traiter d'échanges de prisonniers. Par hasard ou par calcul, il avait fait connaissance avec Arnold : ce général, d'une intrépidité rare, avait rendu de grands services, mais ne se trouvait apparemment pas récompensé au gré de ses désirs. Le major André le jugea mécontent et le trouva disposé à se laisser gagner ; l'accord fut conclu : on promit à Arnold beaucoup d'argent, et son même grade dans l'armée anglaise, avec les émoluments qui y étaient attachés : de son côté, il s'engagea à livrer le fort. L'ennemi devait arriver de nuit par la rivière, et il fut convenu qu'Arnold se laisserait surprendre.

Il restait sans doute quelques articles à régler entre eux, qui demandaient la présence du major, puisqu'il alla conférer avec le général. Il s'en retournait déguisé, et fut rencontré par trois de nos miliciens qui faisaient une patrouille hors de nos lignes : ils l'arrêtèrent et lui firent les questions d'usage. Le major, vêtu comme les gens du pays, fort mal monté, se donna pour cultivateur, et répondit d'abord froidement et avec simplicité ; ces trois hommes, assez mal armés, puisqu'un d'eux n'avait pas de chien à son fusil, allaient se déterminer à le laisser passer, lorsqu'il eut l'imprudence de se plaindre de ce qu'on le retardait dans son voyage, et il y joignit la maladresse d'offrir de l'argent : il éveilla les soupçons. 11 proposa alors qu'on le conduisit à Westpoint, déclarant qu'il ne demandait pas mieux ; mais, pour son malheur, un des miliciens fit observer qu'il y avait deux lieues à faire, tandis qu'à telle heure le général Washington devait repasser la rivière du Nord en revenant d'une conférence à Hartford, et qu'il n'y avait qu'une demi-lieue. Ce fut donc là, à Kingsferry, que les trois miliciens conduisirent leur

prisonnier, sans savoir qui c'était, et ils attendirent à l'auberge le général en chef qui devait arriver.

Cependant Arnold, en homme prévoyant, avait fait suivre à distance le major par un propriétaire du pays, afin de s'assurer du succès de son voyage. Averti de l'événement par son émissaire, il se jeta sur une embarcation qu'il tenait prête au bas du fort ; elle était montée par des matelots anglais déguisés, et il arriva bientôt à bord du Vautour, corvette anglaise, qui stationnait à deux portées de canon. Ainsi le malheureux major fut la seule victime de la trahison d'Arnold.

Tout ceci se passait à peu de distance de notre camp ; la curiosité m'avait fait aller voir arriver nos généraux : je me trouvai sur le lieu de la scène et témoin par hasard de ce terrible drame. Le maître de l'auberge me dit que trois miliciens avaient arrêté un homme fort suspect, puisqu'il leur avait offert de l'argent pour le laisser aller; il me montra le lieu où on gardait l'inconnu : j'allai le voir ef, causer avec lui. Gomme je n'avais jamais vu le major André, je supposai que l'homme à qui je parlais était peut-être un espion de l'ennemi : je ne fus pas le seul étonné un quart d'heure après.

Le général Washington arrive et son état-major avec lui : d'après ce qu'il entend, il donne ordre au colonel Hamilton d'aller interroger ce particulier, et de venir lui rendre compte. Je suivis le colonel; la salle basse était fort sombre ; il commençait à faire brun ; on apporte une lumière. Le colonel recule d'étonnement et d'émotion en reconnaissant du premier regard le malheureux major André. Il ne voit sous le vêtement aucun signe militaire : une veste d'uniforme sous son habit d'homme du pays aurait pu le sauver. Pénétré de douleur, il donne ordre aux miliciens de garder à vue le prisonnier : il court au

général : « C'est le major André ! » crie-t-il avec l'accent du désespoir. Le premier mot de Washington fut : « Prenez cinquante chevaux ; amenez-moi Arnold mort ou vif. » Et sur-le-champ il donne l'ordre que toute l'armée prenne les armes. Ce ne fut que le second de ses soins de faire fouiller le prisonnier : on trouva sur lui tout le plan arrêté ; la surprise du fort de Westpoint, l'attaque simultanée de notre armée. Dieu sait ce que devenait la cause des Américains si le complot avait réussi.

Le major fut conduit au camp sous une forte escorte ; il fallut le juger et le condamner : la moindre indulgence à son égard, dans les circonstances où on se trouvait, aurait causé un soulèvement dans l'armée.

Peu de coupables, dans l'histoire moderne, ont inspiré et mérité un intérêt plus général que cet infortuné jeune homme : officier distingué, plein de valeur et d'activité, d'une figure et d'un caractère aimables, âgé de vingt-six ans. Nous reçûmes une procession de parlementaires pour négocier sa délivrance, les généraux anglais vinrent en personne ; on offrit tout pour le sauver ; une seule condition pouvait être acceptée: c'était de nous livrer Arnold. Les Anglais s'y refusèrent avec douleur ; ils n'y pouvaient pas consentir.

Le major André fut jugé et condamné à être pendu ; il n'obtint pas même d'être fusillé. Je puis attester qu'au sortir du conseil de guerre, tous nos généraux portaient sur leur visage les signes de la douleur la plus profonde ; le marquis de la Fayette avait les larmes aux yeux. Ce malheureux jeune homme marcha au supplice avec beaucoup de courage ; il disait hautement qu'il ne croyait pas avoir manqué à l'honneur pour s'être conduit comme il l'avait fait contre des rebelles.

Le sort inévitable du major André augmenta le mépris

et la haine que méritait le nom d'Arnold. Le traître reçut de la politique anglaise la récompense promise ; mais ils évitèrent de l'employer comme major général, vu l'animadversion des militaires contre lui, officiers ou soldats. Sa femme et ses enfants étaient en notre pouvoir et habitaient le pays. Il eut la bassesse de supposer qu'on voudrait rendre sa famille responsable de son crime. Il eut l'insolence d'écrire au général Washington, et de le menacer de mettre le pays à feu et sang, et surtout de faire incendier ses belles propriétés en Virginie, si l'on osait se venger de lui sur aucun des siens. Pour toute réponse le général en chef envoya prendre Mrae Arnold et ses enfants, qui étaient sur leur habitation, et les fit conduire à x^rnold avec tous les égards possibles ; ce fut même, je crois, le colonel Hamilton qu'il chargea de cette commission, pour leur épargner, sous cette sauvegarde, jusqu'au moindre désagrément sur la route.

Aucun événement ne se passa pendant plusieurs semaines ; nous apprimes seulement que le gouvernement anglais avait envoyé des commissaires à New-York pour traiter de la paix. Lord Garlisle I, quoiqu'il fut fort jeune, se trouvait du nombre ; il donna lieu à un scandale qui ne compromit que lui, et dont le ridicule lui resta. Milord se permit de faire insérer dans les journaux qu'on recevait à New-York la nouvelle que le marquis de la Fayette avait été fort bien reçu à la cour de Saint-James peu de temps avant de passer en Amérique, et qu'il n'y avait que de l'ingratitude à lui d'être venu faire le Don Quichotte dans cette guerre d'insurgés contre leur souverain. Le marquis

i. Frédéric Howard, comte de Garlisle (1748-1820). Chef de la seconde députation anglaise envoyée par George III en Amérique (17-8) pour tenter une conciliation avec les colonies révoltées. Vice-roi d'Irlande (1-80-1782). Orateur brillant a la Chambre des pairs. Homme d'État et littérateur.

de la Fayette se trouva personnellement offensé, et crut devoir demander raison de l'insulte. Le cartel fut envoyé par un parlementaire ; le noble lord ne craignait probablement pas de déroger en se mesurant, mais il se contenta de répondre que cette querelle-là allait se vider entre l'amiral Howe I et le comte d'Estaing. Gomme milord jouissait à Londres dune haute réputation de fashionable (en français, de fat), à notre tour nous fîmes insérer dans nos journaux qu'il était tout simple qu'un jeune gentilhomme qui mettait du rouge et des mouches refusât de se battre, et les rieurs furent de notre côté.

Bientôt après M. le comte d'Estaing arriva devant New- York avec une flotte de douze vaisseaux de ligne et plusieurs frégates 2.

L'armée américaine, encouragée par la présence de l'amiral français, serra la place de plus près.

M. d'Estaing s'était flatté de pouvoir attaquer, dans le port même, la flotte anglaise, se présentant devant elle avec des forces supérieures. L'escadre de l'amiral Howe ne se composait que de sept ou huit vaisseaux de cinquante canons ; mais les vaisseaux français, beaucoup plus forts, tiraient trop d'eau, et auraient couru risque de s'échouer ; le Languedoc, sur lequel M. d'Estaing avait son pavillon, était armé de cent dix pièces de canon. Il fallut renoncer à cette opération, et changer le plan de campagne.

i. Richard, comte Howe (1722-1799). Petit-fils naturel de George I". Embarqué dès l'âge de quatorze ans. il avait déjà une brillante réputation de marin, quand il fut envoyé comme vice-amiral en Amérique (1736), soutenir les troupes de terre qu'y commandait son frère William. Il opéra le ravitaillement de Gibraltar (1782) avec un audacieux succès. Ce fut sous le feu de ses canons que succomba, le 1" juin 1794, le vaisseau le Vengeur. Après ce dernier triomphe, il fut comblé d'honneurs.

2. L'escadre du comte d'Estaing, partie de Toulon le 12 avril 1778, n'était arrivée à l'embouchure de la Delaware que le 8 juillet ; elle parut trois jours après devant New-York.

M. le marquis de la Fayette me chargea de lettres pour le comte d'Estaing l, et j'allai avec un caractère [officiel] entretenir un personnage tel que je me figurais être le commandant en chef d'une armée navale française. Il me reçut à merveille, me fit force questions, auxquelles je ne fus pas embarrassé de répondre ; je restai bien deux heures avec lui. Je fis, à bord du vaisseau amiral, le dîner le plus recherché ; fort étonné d'entendre le comte d'Estaing trouver cependant qu'il manquait de beaucoup de choses nécessaires ; il n'y paraissait pas du tout. J'annonçai l'arrivée prochaine de cinquante bœufs bien gras ; je causai un plaisir universel, et je n'avais pas achevé de parler que déjà tous les porte-voix et les signaux transmettaient cette grande nouvelle à toute la flotte.

Tous les officiers m'entouraient et m'accablaient de questions sur notre position, sur nos forces ; j'étais un homme très important, très choyé et très interrogé. M. le bailli de Suffren 2, qui no commandait alors qu'un vaisseau de cinquante, me fit prier de venir à son bord ; il me fallut, pour lui être agréable, boire une si belle quantité de punch, que je craignais, en quittant son vaisseau, de tomber à la mer.

Mais une rencontre qui me rendit bien heureux, ce fut celle de mon cousin le chevalier de Ferrières 3, aujour-

i. 6 et 8 septembre 1758. —Voir l'appendice III.— Tout le récit de M. de More est confirmé dans l'Histoire de la participation de la France à l'établissement des Etats-Unis d'Amérique, de M. Doniol.

2. Pierre-André de Suffren Saint-Tropez (1726-17S8), bailli de l'ordre de Malte. Navigua presque sans interruption de ij43 à ijj3. Lors de la guerre d'Amérique, il appartenait à l'escadre du comte d'Estaing. Il se fit surtout un nom par ses expéditions maritimes dans les mers des Indes (1581-1784) contre les flottes anglaises. La France et Louis XVI l'accueillirent, au retour, avec enthousiasme; il fut créé vice-amiral et chevalier des ordres du Roi.

3. M. Charles-Victoire Vatbois-Dumetz, comte de Ferrières, chef d'escadre, et plus tard contre-amiral. Grand-croix de Saint-Louis; fils du marquis de Ferrières et de Marie-Françoise-Hermine Nigot de Saint-Sauveur.

d'hui le comte de Ferrières, grand-croix de l'ordre de Saint-Louis, et vice-amiral ; il était alors enseigne de marine sur le vaisseau la Providence. Il avait connaissance de ma sortie de Pierre-en-Cize, et nous nous trouvions à dix-huit cents lieues, en pleine guerre, dans l'atmosphère faite pour nous deux : ce furent des tendresses dont je lui sus un gré infini, d'autant qu'il joignit à toutes ses bonnes marques d'amitié une petite provision de linge, dont les officiers de marine sont toujours abondamment pourvus, et qui me faisait grandement faute ; aussi je me gardai bien de refuser.

Enfin j'allai prendre congé de M. le comte d'Estaing, qui me remit ses dépêches. Je me souviens qu'il me donna, pour le général Washington et pour M. le marquis de la Fayette, des barils de citrons et d'ananas, venant d'une prise qu'il avait faite. J'avais huit lieues à faire en chaloupe pour rejoindre le camp ; j'éprouvai dans la nuit un tel besoin de manger, que je dévorai plusieurs ananas ; je faillis en mourir.

Le plan de la campagne de 1778 fut donc changé *; et par un mouvement combiné, la flotte française alla bloquer New-Port, dans Rhode-Island, entre New- York et Boston, tandis qu'une partie de l'armée, sous les ordres du général Sullivan, auquel se joignit la division du marquis de la Fayette, marcha pour former le siège de la place.

1. « Deux plans de campagne se présentèrent: l'un, pour une attaque immédiate et simultanée contre New-York, principal point d'appui de l'ennemi; l'autre, pour une expédition contre Rhode-Island, où (j,ooo Anglais tenaient, depuis deux ans, les États du Nord en échec. Le premier de ces plans, le plan favori de Washington, fut rendu impraticable par la nécessité de franchir, pour entrer dans le port de New- York, une barre que les pesants vaisseaux du comte d'Estaing n'auraient pu passer. On se rejeta donc sur l'expédition de Rhode-Island. Elle ne réussit pas davantage. » — Corskus de Witt, Histoire de Washington, chap. vin.

Notre descente dans cette belle île s'effectua dans le plus grand ordre et sans obstacle, sous la protection de trois frégates que nous donna M. le comte d'Estaing.

A peine les troupes de ligne furent-elles débarquées, que les milices arrivèrent au nombre, je crois, de dix mille bommes, tant à pied qu'à cbeval. Je n'ai guère vu de spectacle plus bouffon ; il fallait que tous les tailleurs et les apothicaires eussent répondu à l'appel; on les reconnaissait à leurs perruques rondes, presque tous sur de mauvaises montures, une canardière en bandoulière ; l'infanterie était à l'avenant des cavaliers, et paraissait taillée sur le même patron. Je jugeai que ces guerriers-là ne venaient pas pour voir l'ennemi de trop près, mais pour nous aider à manger nos vivres : je ne me trompai pas, ils disparurent avec l'abondance.

Peu de jours après le débarquement, nous ouvrîmes la tranchée devant la place, et les travaux se poussaient avec beaucoup d'activité, lorsque l'escadre anglaise parut devant New-Port.

Le comte d'Estaing donna sur-le-champ l'ordre d'appareiller; il faisait peu de vent, mais il était favorable. Nous vîmes défiler majestueusement toute cette flotte devant les batteries de terre des redoutes de l'ennemi ; chaque vaisseau saluait en passant de toute sa bordée; c'étaient des pièces de 36 et de 24 auxquelles le feu des redoutes répondait par de petites pièces de 10 et de 12 livres de balles. Notre escadre donna la chasse aux Anglais qui fuyaient toutes voiles dehors. Nous perdîmes bientôt les deux flottes de vue, restant dans l'espérance d'une grande victoire. Une tempête horrible survint avant que l'on pût se joindre ; notre escadre fut dispersée ; le vaisseau amiral, le Languedoc, démâté et rencontré par un vaisseau ennemi de 5o canons, fut au moment d'être pris : le

César, commandé par M. de Raimondis l, vaisseau de 74» séparé de l'escadre, fut attaqué par des forces supérieures et essuya un combat : le capitaine perdit le bras droit dans l'action; on croyait le César perdu : il rallia. Ce fut au milieu de cette tempête 2 que l'amiral Byron 3 arriva et joignit l'amiral Howe : l'ennemi était alors en forces supérieures.

Le siège continuait toujours. M. d'Estaing reparut devant New-Port ; il nous avait laissé les trois frégates pour favoriser notre retraite en cas de besoin ; mais il nous signifia qu'il lui était devenu impossible de protéger le siège : il nous fallut songer à la retraite. M. le comte d'Estaing ramena la flotte jusqu'à Boston pour la réparer 4.

Le général Sullivan, furieux de ne plus être appuyé par la flotte française, se permit, dans un ordre du jour, d'injurier notre nation et d'appeler les Français des traîtres : j'ai vu le moment où nos deux généraux allaient se battre en duel. M. le marquis de la Fayette se plaignit amèrement et avec raison au général Washington. La retraite s'effectua en bon ordre et nous rejoignîmes la grande armée.

Dans cette expédition, les commandants de terre et de mer se retirèrent, comme on voit, mécontents les uns des autres et d'eux-mêmes ; pour moi, j'y trouvai de l'agrément, et je reçus même dans une occasion des compliments aussi nombreux que sincères : voici le fait. Le chevalier de Pré ville 5, qui commandait les trois frégates fran-

1. Joseph-Louis de Baimondis (i-23-?). Volontaire (I774)i chevalier de Saint-Louis (i^63); capitaine de vaisseau (1772). Il avait de très beaux états de service; il reçut (octobre 1779) une pension de Ooo livres que le Roi porta à i.Soo (1782). Chef d'escadre (1784).

a. 16 août 1778.

3. Le commodore Byron (1733-1786). Marin anglais qui exécuta des voyages d'exploration (1704-1766) dans les mers de l'Amérique du Sud.

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