CHAPITRE IV
Madame d'Epinay. — La famille de La Livc. — La comédie à la Chevrette. — Dupin de Francueil. — Le ventre de crin. — Le Mierre. — Gaze, le beau danseur. — Madame B***. — Les débuts d'une passion.
— La mort de M. de Saint-Contest. — Trait de caractère de Louis XV.
— Les Flesselles. — Voyage de Fontainebleau. — Un mot de la Reine. — Jélyotte. — Le Roi dans ses cabinets. — La Reine chez madame de Luynes. — Le Dauphin et la Dauphine. — Les ministres. — Spectacle à la cour. — Le château de T*". — Portrait du comte de Kaunitz. — Caractère du comte de Charolais. — Son aventure avec M. de Kaunitz.
M. de Barassy, mon voisin à la campagne et à Paris, allait beaucoup dans la société de la fameuse madame d'Epinay : M. de La Live (1), fermier général, avait acheté à La Barre, près Deuil, sous Montmorency, une maison et terre; il y avait joint la seigneurie et des biens à Epinay. Il s'était servi de sa fortune pour bâtir à la Chevrette un château superbe, au milieu duquel était un salon, fait de telle manière, qu'avec des ressorts il se baissait quatre tableaux, et qu'à l'instant on jouissait de deux salons.
Il mourut et laissa trois enfants. L'aîné fut fermier général et épousa sa cousine, femme d'esprit à tous égards (2). Le second (3), rempli de talents et d'esprit, se maria avec made-
(1) Louis-Denis La Live de Bellegarde, propriétaire de la Briche et d'Ormesson, avait acheté en 1741 les terres d'Epinay et de la Chevrette, la première, des héritiers du marquis de Beauvau, et la seconde du duc de Broglie. Ce n'est pas lui qui fit bâtir le château de la Chevrette, qui avait appartenu à la duchesse de Longueville, et auquel son fils, M. d'Epinay, fit plus tard des réparations et additions considérables.
(2) Denis-Joseph La Live d'Epinay (1724-1782), marié en 1745 à Louise- Florence-Pétronille d'Esclavelles, famie de J.-J. Rousseau, de Diderot, de Grimm, de l'abbé Galiani, etc. Elle était cousine germaine de son mari, leurs mères à tous deux étant des demoiselles Prouveur.
(3) Ange-Laurent La Live de Jully (1725-1779), avocat du Roi au Chàtelet en 1754, introducteur des ambassadeurs en 1756, avait épousé en
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moisollo Clianiboii, la i)orclil, v\, ayanl fait un des plus beaux cabiiiels do Paris, acheta la place d'iiUroduclcur du marquis de N'erneuil.
Ou jouait la comédie à la Clie\ lelle (1) du vi\aul du père; ou continua après sa mort. La Li\e y excellait; madame d*E[)iuay, M. Dupiu de Fraiicueil (2), receveur général des iinauces, et M. Dupleix de Bacquencourt (3), maître des re- (juèles, y passaient leur- \ie. Un théâtre superbe, établi dans une orangerie, attiiait la meilleure compagnie des environs. Après axoir été spectateur, on me })roposa d'être acteur; j'acceptai, et je me trouvai introduit dans une société charmanie, remplie de talents. On comblait les vides par la inusi(|ue et les intrigues; nous y vîmes les scènes les plus plaisantes possible, et j'en rapporterai ici quelques-unes.
pKuquoncouit se livrait à son talent avec un enthousiasme et un zèle peu communs. On joua Zmre; il se chargea du rôle d'Orosmane; La Live prit le rôle de Corasmin, et la pièce allait le mieux du monde. Le souffleur se reposait sur la fidélité des mémoires et regardait dans la salle, lorsque
Orosmane dit : « Mais, seigneur, si Louis » La mémoire
lui manquant, il répéta deux fois : « Mais, seigneur, si
1749 Louise-Elisubclh Chambon, qui mourut en 1752. Il sera question plus loin de son second mariage. — Ce n'étaient pas les seuls enfants de M. de Bcllegarde. Il avait deux autres fils, dont l'un, l'aîné de tous, était religieux, et l'autre, La Live de la Briche, que nous rencontrerons plus tard, fut, comme son frère, introducteur des ambassadeurs. Ses deux tilles étaient madame Pineau de Lucé, femme d'un intendant, et la célèbre comtesse d'Houdetot. On trouve sur tous ces personnages les détails les plus complets dans les Mémoires de madame d'Epinay, édités par M. Boiteau; dans la Jeunesse de madame d'Epinaii, par MM. Perey et Maugras, et dans les Dernières Années de madame dEpinay, des mêmes auteurs.
(1) M. de Bellegarde, après le mariage de son fils, et pour amuser sa belle-lille, avait fait construire un théâtre à la Chevrette, vers 1749. {Ouvrages cités.)
(2) Claude-Louis, né en 1716, mort vers 1787. Il était receveur général pour Metz et l'Alsace depuis 1738. C'est le grand-père de George Sand, On sait le rôle qu'il joua auprès de madame d'Epinay.
(3) Guillaume-Joseph, né en 1727, maître des requêtes en 1756, conseiller d'Etat en 1780, guillotiné en 1794. Il épousa Jeanne de Nogué. Son père, Charles-Claude-Ange, fermier général, dont il est question dans la Vie privée de Louis XV (t. I, p. 287), était le frère du célèbre Dupleix.
« Louis » Le souffleur cherche, ne peut se relrou\er;
l'assemblée souffre. La Live-Corasmin, du même ton tragique, reprend : « Eh bien, seigneur, six louis font cent quart rante livres... » Cette plaisanterie fut très-applaudie, et les éclals de rire interrompirent la pièce. Orosmane, furieux contre La Live et contre le souffleur, fut plus de trois quarts d'heure avant de se remettre et de pouvoir reprendre la pièce.
Un autre jour, on annonce le Glorieux (1). M. d'Epinay se chargea du rôle de Lysimon; il était jeune, mince, élancé, et Lysimon est un financier qui doit avoir un ventre. On en commande à Paris un tout en crin, s'ajustant avec des courroies. Il était une heure, et la représentation était annoncée pour cinq; tout était prêt, excepté le ventre qui n'arrivait pas. « Comment, criait d'Epinay, jouer ce rôle, « mince comme je suis! » Il pleurait. On se détermina à envoyer un postillon à cheval, il part et revient avec ce gros ventre, enveloppé dans une serviette. On commence, et Lysimon paraît avec son énorme embonpoint; mais il n'est pas à la seconde scène, qu'un murmure général, des rires, des applaudissements l'interrompent. Voici le fait : le maudit ventre était couvert en peau du côté de la chemise, le reste était en crin garni et piqué en toile. Le postillon, en le portant sous son bras depuis Paris, l'avait laissé exposé à la pluie, et il était comme une éponge. La nécessité de jouer avait fait passer d'Epinay sur l'incommodité du mouillé; mais dès que le ventre fut serré dans l'habit, il rendit toute l'eau qu'il avait bue, d'une manière si singulière que les spectateurs pouvaient croire à tout autre chose; cela rendit le spectacle beaucoup plus gai que la pièce la meilleure n'eût pu le faire.
Un des voisins de la vallée brigua l'honneur d'être de la troupe. C'était un jeune homme de dix-huit ans, sortant du collège, d'une assez jolie figure et plein de feu, mais peu
(1) De Destouches.
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Mt^iMMii pour nu juidiloiro imposant. On jouait je ne sais (|Uoll(' \)\(H-i' (le Dancoiirl. A la dernicro lépétition, (pii n'ôlail (|ue trop nombreuse, le jeune* amoureux arriva avec grâce; il (levait commencer à nuMIre^ un genou en terre* aux pieds de son amoureuse; tout \a bien jusque-là. 11 commcMice : « Charmante Angélifiue (Ne me soufflez pas)... Charmante « AngélicpK* (.le le savais si bien tout à l'heure)... Charmante « Angéliciue... » Ce monologue dura de telle manière que tout le monde rit aux éclats. Mon homme, démonte, n'en restait pas moins et se frottait la tète. A la fin, il fut décidé (ju'un autre prendrait le rôle, et il fallut qu'il renonçât à ce talent qui n'était pas encore né.
Lemierre (1), l'auteur de Guillaume Tell, était un jeune homme, le meilleur du monde; on le souffrait, pour sa boidiomie, sa bonne volonté, sa complaisance et son peu de fortune. On le chargea du rôle du marquis dans le Méchant (2), que Francueil faisait avec distinction.
.J'arrivai à la cinquième répétition; le marquis s'en tirait si mal, si bourgeoisement, que M. d'Epinay et tous les acteurs me demandèrent de m'en charger; Lemierre lui-même m'en pria; je me mis donc à apprendre le rôle, mais son amour-propre avait fait un trop grand effort; on le surprit dans le parc, pleurant très-tragiquement. A la première répétition cpie je fis, il se battait la tète contre les coulisses. Je sacrifiai mon travail, et ne voulus plus me charger du rôle; tout le monde m'approuva. Il était aimé, et il s'en tira mieux fju'on ne l'avait cru. M. Caze, fermier général (3), que l'on
(1) I.emicrre (Anloinc-Marin) (1723-179.'>) élait alors secrétaire do (Jlaude Dupin, fermier général, père de Dupin de Francueil. Il avait à peine vingt ans, lors de l'anecdote rapportée ici. 11 ne débuta au théâtre qu'en 1758, par la tragédie dHypermneslre.
(2) De Gresset.
(3) C'est, je pense, Anne-Nicolas-Robert de Caze, secrétaire du cabinet du Roi, trésorier général des postes et relais, fermier général, frère de Gaspard-Henri Caze de la Bove et de Jean-Louis Caze de Vilambre; marié en 1759 à une demoiselle Brunet d'Evry, et en secondes noces, en 1747, à Suzanne-Félix Lescarmotier. Né en 1718, le beau danseur n'était plus un tout jeune homme à l'époque dont parle M. Dufort.
surnoiniïiait le beau danseur, voulut y paraître. Ou arrangea VOracle (1); il dansa une entrée clans le genre de Dupré. Le ballet fut redemandé; les cadres étaient superbes, et, comme j'avais appris aussi la haute danse, j'y fus admis. Vêtu des habits de l'Opéra, un masque sur le visage, comme en portaient alors les danseurs, je secondai Gaze, après une entrée seul, ensuite dans un pas de deux. Ce fut la seule chose où je fus utile dans ces plaisirs, et je revins à Paris.
xMadame B*** (2), fille d'un fermier général et femme d'un fermier général, d'une fortune immense, était née avec une figure faite pour plaire à tous les hommes. Elle avait des yeux charmants, la bouche petite, le nez un peu fort, mais la figure la plus animée. Petite, mais d'une taille pleine de grâce, elle avait les pieds et les mains les plus beaux possible. Son caractère était charmant; elle avait de l'esprit, une manière de raconter spirituelle et élégante. Elle fixait qui elle voulait. Elle commença par s'attacher tout ce qu'il y avait de poli et d'élégant à Paris, et l'aventure d'un marquis d'Egreville (3), dont on trouva le chapeau sur son lit, avait fait parler la ville et la cour. Son mari, fort dépensier, fort magnifique, portait sa nullité aux filles de grand ton, quoique ce fût un impuissant dans toute l'étendue du terme; mais il voulait jouer le rôle d'entreteneur et d'homme à bonnes fortunes.
Je fis connaissance avec madame B*** au moment de la mort de son père. Son frère, mon ami, m'invita de sa part à venir chez elle, et je ne tardai pas à sentir ce qu'elle valait* Son esprit, sa tournure, sa gaieté m'attachaient insensiblement, et je comptais les moments où j'étais séparé d'elle; car je n'étais admis qu'à certains jours, soit chez elle, soit aux loges qu'elle avait aux spectacles. Je m'aperçus bientôt que le comte de Tourdonnet, écuyer du Roi, beau, grand,
(1) Féerie de Saint-Foix.
(2) Je respecterai ici la discrétion de l'auteur, quoiqu'il ne m'ait pas été difficile de trouver le nom caché sous cette initiale.
(3) Probablement celui dont il est question plus tard, et dont la sœur épousa le comte du Rumain.
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hitMi l'ail, rlnil le liMiaiil dans la maison. Dès <ju'il arii\ail, il pitMiail place à côlo cl'ollo, v[ lous les soins étaient pour lui; (juaiul il élail à \ orsaillcs, je conunençais h être compté pour (|ucl(|uo ciiose. Knlin, elle finit elle-même par prendre pour moi une passion (pii, })endanl quatre ans, a l'ait mon bonheur, (juoicpie Iraxersée de beaucoup d'infidélités dont je n'ai pu douter. Elle axait une foule d'adorateurs; je crus me douter (]ue le prince de Monaco et le marquis Donnezan (l) pou- \aient jivoir eu les mêmes droits, et que des rendez-vous furlil's leur étaient donnés. Nous eûmes une explication qui ne me convainciuit pas; mais elle me ramenait comme un enfant, et je déxorais mon chagrin.
Jamais elle ne se couchait avant cinq heures du matin,, et presque tous les jours elle donnait un très-grand souper. Ouand l'homme en litre n'y était pas, je restais le dernier, et nous ne nous retirions qu'à la fin de la nuit, elle pour appeler ses femmes, et moi pour monter dans ma voiture. J'étais toujours dans sa loge, quand Tourdonnet était à Versailles, et elle me ramenait dans sa voiture, soit chez elle, soit chez ses parents. Combien de fois, caché dans sa grande berline, n'ai-je pas fait des visites avec elle, pendant cinq heures, sans descendre et me cachant des flambeaux!
Toute sa société, — et elle était fort nombreuse, — ne tarda pas à s'apercevoir de l'intérêt qu'elle prenait à moi. Le seul Tourdonnet ne s'en doutait pas; toujours à Versailles, il me voyait peu et redoublait d'amitié pour moi. Je lui paraissais un homme sans conséquence.
Madame B*** avait dans son intérieur un luxe digne de Cléopâtre, une magnificence sur ses habillements, une recherche dans son linge et dans sa toilette, dont on ne peut se faire une idée. Jamais je ne me suis trouvé tête à tête avec elle que cinquante bougies ne brûlassent toute la nuit. Les
(1) Charles- Armand d'Usson, marquis de Donnezan. Il en est question dans la correspondance de la marquise du Deffand. Il était le frère du marquis de Bonac, qui avait été ministre de France à la Haye. On le recherchait pour sa gaieté et son caractère aimable.
odeurs les plus exquises étaient jirocliguées, excepté le musc^ dont elle ne permettait pas l'usage. Connaisseuse en vins et en choses exquises, elle en usait en jolie femme, sans jamais en abuser.
Un ami de son mari, le chevalier de Fontanieu; Saint- Amant, fermier général; d'Augny, aussi fermier général, ayant la passion des chevaux et des diamants; Renneville (1), le neveu de Barjac, bon et excellent homme, ayant cinquante mille livres de rente, et le baron de Pless, dont je vais rapporter l'histoire, étaient les intimes.
Le baron de Pless, grand seigneur suédois, était venu, it y avait trente ans, pour passer quinze jours à Paris. Il s'y trouva si bien qu'il y resta. Il vivait tranquillement, était doux et aimable; quoique âgé, il fournissait par sa complaisance tout ce qu'on exige dans la société. Un tic qu'il avait le rendait assez particulier. Du moment qu'il voyait une personne se passer la main plusieurs fois sous le menton, il lui prenait un sourire. Si l'on continuait, malgré lui les sourires devenaient convulsifs et le faisaient trouver mal. Aux spectacles et aux promenades, des jeunes gens imprudents l'avaient poursuivi de cette manière, et, pour éviter pareil accident, il s'abstenait de tout lieu public; il est mort à Paris.
Une madame la baronne de Grevenbroch, se disant fille de M. le duc de Berry (2), ayant épousé un petit bossu, ministre palatin, était de la société. Milord Albemarle (3), ambassadeur d'Angleterre; sa maîtresse, mademoiselle Lolotte (i), depuis madame la marquise d'Hérouville; le duc de Richemont et son
(1) Barjac de Renneville (Honoré-Joseph), fils de Pierre Barjac et de, Martçnerile Sidery. (Vitu, Maison mortuaire de Molière, p. 365.) Barjac, son oncle, avait été le valel de cliambrc el rhomme de confiance du cardinal Fleiiry.
(2) Charles de France, duc de Berry, troisième fils du grand Dauphin (1080-1714), qui avait épousé l'aînée des filles du Régeiit.
(3) Ciuillaume-Anne Kcppel, lord Albemarle, marié à Anne de Lenox, fille de Charles II, duc de Richemont.
(4) Louise Gaucher. « C'est une fille considérée en Angleterre, et dont on a toujours dit du bien. » (Luynes, t. XIII, p. 415.) Marmontel s'est inspiré de son histoire dans le conte de la Bergère des Alpes. Voir aussi le Journal historique de Collé (publié par Bardier), t. I, p. 402, etc.
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IVôro l'il/roy, luncnix (rAlbciiuuic, v passîiiciil Icui' \ic. Ses paionts (M (jiiolcjiios aulros roimuos laisaieiil le fond de la société, mêlée de temps en temps de femmes de tous les étals.
J'étais souxcnl si fatigué, (jue mes gens me conduisaient au lit tout endormi. Je m'épuisais, je m'anéantissais, et afin <l*é\iter les sermons. I)ien justes (mi pareil cas, j'étais toujoui's habillé à dix heures, et j'en étais (juilte pour serrer outrageusement mon col, afin de remédier à mon extrême pâleur.
J'aimais M. de Saint-Contest, ((ui me traitait avec distinction. Un lundi de juillet, j'arrixe à Compiègne, et cours au lever du Uoi; à peine ariixé, le Roi m'appelle : « Du- <( fort, on a ouvert Saint-Conlest; savez-\ous qu'il avait un <( s(juirihe au foie, qui gagnait tellement que ses contractions « au \ isage en augmentaient (1)? Là-dessus, il me fit un détail savant de l'ouverture du pauvre homme, ce qui me donna le temps de me remettre; car la nou\elle était tout à fait inattendue pour moi.
Je me suis demandé cent fois pourquoi un roi doué des qualités les plus sociales, les plus honnêtes, paraissait aussi insensible à la mort de ceux qui l'enxironnaient; je n'ai pu trou\er (|u'une solution. Un roi a continuellement sous les yeux un tableau mouvant; son service intime, comme celui de l'extérieur, change tous les trois mois; c'est une sorte de lanterne magique. D'un autre côté, il ne meurt pas une personne de ceux qui l'entourent qu'il n'ait une place à donner. Il fait ainsi un heureux, tandis que par le changement continuel, celui qu'il perd s'efface très-aisément de sa pensée.
M. Rouillé (2) fut appelé pour remplacer M. de Saint-Contest; petit d'esprit et de corps, il était arrivé par un travail assidu, comme un commis dans les bureaux C'était le meil-
(1; « M. de Saint-Conlesl est mort ce malin de la poitrine. » (Luynes, t. Xllt, p. 302, 24 juillel 1754.)
(2) Antoine-Louis Houille, comte de Jouy (x^o)9-1761), conseiller d'Etat, puis minisire de 1749 à 1757.
leur homme possible, et il fut pris par le corps diplomatique pour ce qu'il était et ce qu'il valait.
Le voyag'e de Compiègne fini, je repris pendant six semaines, c'est-à-dire jusqu'au voyage de Fontainebleau, ma vie ordinaire, les mardis à Versailles, quelquefois dans la semaine. Il existait alors une étiquette, conservée depuis Louis XIV; dans la semaine, aucun ministre étranger ne pouvait se transporter à la cour, sauf le mardi, sans en avoir prévenu l'introducteur; le but était d'empêcher toute manœuvre secrète. Les ambassadeurs d'Espagne etdeNapIes,. comme ambassadeurs de famille, étaient seuls exceptés. Le ministre des affaires étrangères m'en instruisit de la part du Roi. C'était à propos d'un petit Sorba (1), ministre de Gênes, qui ne plaisait pas et qui ne bougeait de Versailles. Mais^ sur chose pareille, je n'avais d'ordre à (prendre que du Roi lui-même, et je n'hésitai pas à lui en parler. Il me répondit r « C'est le droit de votre place. » Cela me suffit, et en quinze jours je rétablis cette étiquette. Chaque ministre me faisait savoir s'il allait dans la semaine à Versailles.
Une autre étiquette était que lorsqu'un ambassadeur voulait voir jouer les eaux de Versailles, il s'adressait à l'introducteur, qui, ayant pris les ordres du Roi, fixait un jour d'absence de la cour. M. le marquis de Saint-Germain, ambassadeur de Sardaigne, fut le seul que j'accompagnai,, m'en étant dispensé dans la suite. Les eaux jouèrent, les calèches traînées par des Suisses nous transportèrent partout. Je dis nous, car lui, sa compagnie et moi, faisions en tout seize personnes, montées chacune dans une petite calèche à une place, de velours cramoisi, galonnée et festonnée en or. On nous fît tout voir; les fontainiers, les inspecteurs des jardins, les artistes restaurateurs des marbres, s'y trouvèrent. C'est une journée des plus pittoresques et des plus instructiACS que j'aie passée de ma vie.
(1) Auguslin-Paul-Dominiquc Sorba (1715-1771), marquis de la \ illolleen l'île de Corso, ministre de Gênes à Paris depuis 1749.
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Mon Icmps était l(?llciii(Mit icmpli (]u"il ne me restait pas un instant, et je m'éloignais insensiblement de ma société du mardi, dans laquelle je vais l'aire une petite incursion pour n'v plus revenir.
\'is-à-\is de chez moi logeait un vieux marcpiis d'Ombreval, avec une femme encore fraîche et une fdle très-grande et li-ès-\ieille. M. d'Ombre\al, ayant la croix de Saint-Louis, pelil-fds du lieutenant de police (1) après les d'Argenson, vi\ait très-succinctement chez lui, et passait sa vie chez madame la présidente Chavaudon. La chronique disait que c'était une \ieille inclination réciproque. Bref, il était le maître dans cette très-bonne maison. Le président de Chavaudon (2) était un petit homme tout rond, qui n'était ni Cujas ni Barthole; lorsqu'il arri\ail dans un salon, il s'apj^iochail, disait à chacun : « Bonjour, comment vous portez- « \ous? j'en suis bien aise », sans attendre même la réponse^ mais la maison était excellente. Il demeurait rue de Paradis, à côté de l'hôtel Soubise.
Cette immense maison était aussi habitée par M. et madame de F'iesselles. M. de Flesselles le père (3) a\ait fait une fortune brillante au système; la chronique de nos parents était qu'après avoir commencé à monter derrière le carrosse, en six semaines il s'était trouvé dedans, et ce qui confirmait ce récit, c'est que tout le monde convenait que sa femme était fille du loueur de chaises de la Merci. La ressemblance de nom avec une famille ancienne (4) lui fît faire des sacrifices, et, un beau matin, il se trouva dans la famille des 1^ lesselles.
(1) Nicolas-Jean-Baptisle Ravol dOmbrcval, lieutenant de police de 172i à 1725, remplacé par René Hérault. Celte famille compte trois générations de premiers présidents à la cour des aides.
(2) (iuillaume de Chavaudon (Louis) (1G91-1765), conseiller au Parlement en 1712, président au grand Conseil en 1728, maître des requêtes honoraire, puis président au Parlement en 1749. 11 avait épousé en 1715- Anne-Elisabeth Masson, fille d'un fermier général.
(3) Jacques de Flesselles, secrétaire du Roi de 1735. Sa femme se nommait Elisabeth Robinet.
(4) La famille des Flecelles ou Flesselles, comtes de Brcgy. (Voir LA Chenaye.)
90 MÉMOIRES DU COMTE DUFORT DE ClIEYERNY.
Le mari et la femme étaient tous deux gens de beaucoup d'esprit et réunissaient chez eux la meilleure compagnie du Marais, dont la base était la robe et les vieux officiers.
Ils ont laissé deux enfants. Le garçon (1) a été conseiller au Parlement, maître des requêtes, intendant à Lyon, ensuite prévôt des marchands; il a fini ses jours au commencement de la Révolution. Homme de talent, petit, mais d'une jolie figure, il avait épousé mademoiselle Pajot, la fille de Finlendant d'Orléans, qui était veuve de M. le président de Motteville. L'un et l'autre avaient le talent de la grande représentation; sans enfants, ils poussaient leurs dépenses à un luxe étonnant. Il n'était bruit à Lyon que de la magnificence de M. de Flesselles et de son goût pour les femmes.
Je veux me rappeler ici une aventure qui lui arriva à la Comédie. Il était dans la loge de l'intendance, entre deux jolies femmes, à l'une desquelles on savait qu'il avait fait sans succès une cour assidue. L'éventail de la dame étant tombé, l'intendant se précipita pour le ramasser, et le parterre fut fort étonné de voir la dame lui appliquer un soufflet à loui' de bras. Le parterre, les loges, tout se mit à applaudir; Flesselles ne perd pas la tète; il s'avance au bord de la loge cl fait signe qu'il veut parler. On se tait, et il dit : ((.Messieurs, \ous avez grande raison, ainsi que madame; (( car je lui ai manqué très-fort de respect, soyez-en cer- (( tains. » Tout le monde de rire, et la dame, fort embarrassée, n'eut qu'une contenance très-dépitée.
Il a été le premier magistrat tué à la Révolution.
Je voyais madame la marquise de Brion, née Pomereu, et son fils M. le marquis de Brion-Marolles (2), officier retiré,
(1) Jacques de Flesselles (1721-1789), scieneur de Chanipgueffier, maîlre des requêtes, intendant à Moulins (17C2), en Bretagne (nGo), à Lyon (1767j, conseiller d'Etal en 1784 et prévôt des marchands en 1788, massacré le jour de la prise de la Bastille. Il avait épousé en 1759 Marie-Geneviève-Rose-Ursule Pajot, Fille de Pierre Pajot de Nozeau, intendant à Limoges, Montauban et Orléans. Elle était veuve de Marie- Louis-Claude-Bruno Langlois de Motteville, président aux enquêtes.
(2) Marie-Agnès de Pomereu, mariée en 1714 à Noël-François de
(|ui a\ail une oxcellonle maison; il a\ail épouse madame Le t'oulurier. M. de Boimeuil, conseiller au Parlement, et moi, nous étions allés à une terre du Fresnoi, appartenant à M. de Marolles, auprès de Péronne, à deux lieues du Tilloloy, alors possédé par le marquis de Soyecourl (1). Ce fut dans ce voyage, où étaient le marquis P) et le chevalier de Sarcus^ oflicier aux gardes et qui sont restés mes amis, que madame de Marolles donna des signes évidents de folie qui l'ont l>ri\ée de la société et ont fait briller les vertus de son mari.
J'allais dans l'Ile, chez ma grand'tante, madame Le Boullanger (3), et ses enfants, M. et madame Charpentier do X'ilziers (i), où toute l'Ile se rendait. J'allais aussi à l'hôtel Pelletier. A Deuil, je voyais la famille Chavaudon. Ainsi, j'eus le temps de connaître tout ce qui a joué un rôle depuis, comme Bochard de Saron, premier président, et Le Pelletier de Alorfontaine, devenu prévôt des marchands. Nous faisions des parties très-gaies, quoique ces messieurs, habitués à leur étiquette, voulussent y mettre tout le secret de la décence. Dans ce temps-là, la robe se tenait singulièrement; c'était un tout autre monde et un tout autre ton. Ma cousine Le Boullanger ayant épousé M. Pinon, président à mortier (5)» je fus un des garçons de la noce.
Brion, marquis de Marolles el de Combronde. Celait la tanfe d Alexandre-Michel de Pomcreu, qui devint beau-1'rère de M. Dufort. Son Mis, Jean-Baptiste de Brion, marquis de Marolles, avait épousé cni 1745 la veuve dEustache-François Le Couturier, président au Parlement, et qui était née Elisabeth-Victoire du Chàtelet.
(1) Louis-Armand de Seiglièrc, marquis de Soyecourl (1722-1791). Son père portait le titre de comte de Tilloloy. L'auteur écrit Saucourl.
(2) Il s'agit probablement de Louis-François, marquis de Sarcus, de la branche de r'révillers (172G-18U5). Comme il avait sept frères, tous aui service, il est ditlicile de désigner celui qui prenait alors le tilre de chevalier.
(3) Née Soullet.
(4) Piiilippe Charpentier, seigneur de Vilzicrs, maître des comptes, marié en 1727 à mademoiselle Le Boullanger.
(5) Agnès-Catherine Le Boullanger, fille de M. Le Boullanger, maître des requêtes, et de mademoiselle Giraull de Moussy, et petite-iille de madame Le Boullanger. née Soullet, épousa en 1751 Anne-Louis Pinon, vicomte de Quincy, président à mortier, son cousin germain.
Le voyage de Fontainebleau fut brillant; j'avais un logement superbe, près du château. Les spectacles furent de la plus grande beauté, tous les artistes des spectacles y étaient appelés. Le Roi, blasé sur toutes ces magnificences, en jouissait par manière d'acquit.
Il allait tous les jours à la chasse, excepté les dimanches et fêtes. Il donnait force soupers dans les petits appartements; les conseils et le travail des ministres remplissaient le reste de son temps. Madame de Pompadour aimait les arts, et elle ordonnait tout, mais la Reine décidait ou croyait décider les spectacles et les pièces. Elle fît un jour une réponse sublime à Papillon de Fontpertuis, intendant des Menus, qui, en lui présentant la liste des pièces, n'osant nommer le Cocu imaginaire (1), l'avait laissé en blanc. Elle l'interroge, et le force à dire le nom. « Apprenez, monsieur, « lui dit-elle, que ces sortes de mots ne peuvent choquer la (( pudeur de mes filles, et qu'il vaut bien mieux jouer devant « elles ces excellentes pièces que toutes ces pièces à senti- « ment dont nous sommes inondés. »
Jelyotte (2), le plus grand chanteur de l'Europe, faisait en ce temps-là les délices de la cour et de la ville. Dès qu'il chantait, il se faisait un silence involontaire, qui avait quelque chose de religieux; son timbre était d'une haute-contre parfaite, et certains sons étaient aussi brillants que s'ils sortaient d'une cloche d'argent; sa prononciation était si nette et «i bien détaillée, qu'on ne perdait pas le moindre mot. Sa voix, dans Pijgmalion, couvrait le chœur, et dans Zoroastre (3), tout Paris courait entendre, au milieu du tonnerre : Ciel! Thémire expire dans mes bras!
Neveu d'un chanoine de Toulouse qu'il devait remplacer, jl avait reçu la meilleure éducation; il avait été enfant de
tl) Sganarelle, ou le C... imaginaire, de Molière.
(2) Pierre Jelyotte. Toutes les biographies le font naître en 1711 et mourir en 1782. On verra dans la suite de ces Mémoires qu'il était né >en 1713 et mourut en 1797.
<3) Zoroastre et Pygmalion sont des opéras de Rameau, paroles de Cahusac.
cliour, ensuite allaclié aux archives du chapitre. M. (1)
qui passa fut frappé de la l)eauté de sa \oix. Jelyotte le suivit, renonça au canonicat, et, en un an, fit les délices de Paris, ce qui a continué et augmenté jusqu'à sa l'ctraite, en 1756. Doux, complaisant, aimable (2), jouant tous les jeux et les aimant, il avait étudié la langue italienne, et il avait en ce genre une bibliothèque superbe. Il vivait dans la plus grande compagnie, ne s'attachant qu'à ce qui était du plus haut parage, et on lui prêtait des airs que sa figure ne lui permettait pas. Il était en effet petit et mal fait, mais il avait des yeux d'un brillant, d'un feu qui augmentait dès qu'il chantait.
.le peso un peu sur toutes ces circonstances, parce que notre liaison, qui a commencé à cette époque, ne s'est jamais démentie, qu'il a actuellement plus de quatre-vingts ans et que, malgré les circonstances et l'éloignement (il est à 016ron, Basses-Pyrénées), notre amitié ne s'est pas plus affaiblie que notre correspondance ne s'est ralentie. Il n'y a que cinq ans qu'il a cessé de venir à Paris.
Quand on a vécu longtemps, et qu'on examine les mœurs d'une ville immense comme Paris, dans un temps calme où les lois et la police sont en vigueur, tel que le règne de Louis XV, toutes les sociétés sont des coteries, à commencer par la cour. Madame de Pompadour avait sa coterie; malgré la foule de courtisans qui fentouraient, le Roi avait aussi la sienne : le duc de La \'allière (3), le prince de Soubise (4), le marquis de Chau\elin (5), la marquise de Li\ry, la ma-
(1) Le nom est en blanc dans le manuscrit.
(2) Amiloux. dit Marmontel, qui, dans ses Mémoires, dépeint le caractère de Jelyotte presque dans les mêmes termes (livre IV).
(3) Louis-César de la Baume Le Blanc, duc de la V'allière, grand fauconnier (1708-1780). C'était le petit-neveu de la maîtresse de Louis XIV.
(4) Charles de Rohan, prince de Soubise, maréchal de France, capitaine-lieutenant des gendarmes de la garde (1715-1787).
(5) Bernard-Louis, chevalier, puis marquis de Chauvelin, de la branche de Beauséjour, lieutenant général, ministre à Gênes, ambassadeur en Sardaigne, maître de la garde-robe du Roi en 1760, mort en 177i. C'était le frère de IVibtbé Gftaitve^ijQ^ conseiller au Parlement.
G'Cl:OTHECA
100 MÉMOIRES DU COMTE DUFORT DE CHEVERiNY.
réchale de Mirepoix (1), etc. Tous faisaient sa partie le soir, soit au whist ou au tri. Le Roi aimait à gagner, et, aux voyages de Marly, il jouait les jeux de hasard plus en particulier qu'en roi. Il était le plus grand connaisseur du royaume en fait d'espèces; un rouleau de cinquante louis, où il se trouvait un louis faux ou un louis de moins, était rejeté par lui avec promptitude et une sagacité sans exemple. Généreux pour ceux qui l'entouraient à la chasse, il faisait à ses écuyers de magnifiques présents de porcelaine de Sèvres. Un d'eux, le marquis de Villepail (2), qu'il avait marié, jouait et perdait. Il le vit triste à la chasse et le questionna; l'autre osa lui tout avouer. — C'était la veille du jour de l'an. — Le Roi lui envoya le lendemain une superbe écuelle de Sèvres, dans laquelle il y avait mille louis d'or.
Bontemps (3), le petit-fîls de tous les Bontemps, ne venait que de prendre seize ans, et l'on attendait avec impatience qu'il eût l'âge, pour remplir la place que le Roi lui avait conservée. Le Roi, qui aimait les enfants, jouait avec lui, et le jeune homme, sans trop se familiariser, se prêtait de bonne grâce aux plaisanteries royales, qui finissaient souvent par le faire pleurer; car le Roi lui tirait quelquefois rudement les oreilles. Presque toujours dans l'intérieur, nous étions présents à toutes ces scènes. Un jour, à Versailles, Villepail accompagnait le Roi à son débotté; lorsqu'il fut fini, le Roi se leva, et traversant son cabinet, sa vraie chambre à coucher, passa dans la pièce avant son cabinet intime et
(1) Née de Beauvau-Craon, veuve en premières noces du prince de Lixin.
(2) De Lonlay, baron de Villepail, écuyer de la pelite écurie en 1750, marié la même année à mademoiselle de Gaussé de Cazcau.
(3) Bontemps, premier valet de chambre du Roi, gouverneur des Tuileries, était mort en 1747. Le Roi avait conservé à son fils, alors âgé de huit ans, la charge cl le gouvernement. (Luynes, t. VIII, p. 138.) L'/i/û/ de la France de 1749 ne donne pas ses prénoms, et l'on y trouve celle mention curieuse : « Il a été tenu sur les lonls par Sa Majesté, qui ne l'a pas nommé. » Il finit cependant par être « nommé », et, d'après la Gazelle du 27 janvier 1766, il s'appelait Louis-Pierre-Dominique. Il épousa en 1757 la fille de M. Teissier, intendant de la grande écurie (Luynes, t. XVI, p. 138), sœur du Teissier dont il est question dans ces Mémoires. Il mourut en janvier 176fi.
L'ANCJKN HKGIMH (1731-1755). iO\
dosconclil chez madame de Pompadour. Dès qu'il fut parli, rintôrieur de\iut une arène de polissonneries entre Bontemp*? et \ illepail; ce dernier, qui a\ait son fouet de poste, s'en sei\it, et, voyant Bontemps prendre le fouet de chasse du Roi. s'enfuit par l'escalier. Bontemps se poste derrière la porte de la vraie chambre à coucher et s'enveloppe dans la poilière, le fouet sur l'épaule. Il n'est pas un quart d'heure en l'action, que le Roi, c{ui a\ait donné rendez-vous à M. dWrgenson pour travailler, arrive précipitamment. Cet étourdi de Bontemps ne reconnaît pas la marche du Roi, se développe de la portière, le fouet et l'air, et reste pétrifié. Le Roi le devine, le prend par l'oreille, et le traîne ainsi deux ou trois pieds. Bontemps criait : « Sire, pardonnez- « moi! c'est Villepail qui m'a battu; je croyais que c'était « lui. » Le Roi ne le laissa que quand il fut las de le secouer et de rire. Je rapporte ce fait pour faire voir qu'un roi est un homme pour son valet de chambre.
La coterie de la Reine était chez madame de Luynes; c'étaient le président Hénault, Moncrif, beaucoup de dévots et toutes les dames Validés de la cour; on y jouait les jeux de commerce, et la Reine tenait son cavagnol depuis sept heures jusqu'à neuf heures. Le Dauphin, la Dauphine, Mesdames \enaient régulièrement y faire une ou deux mises. On était admis à voir ce spectacle assez triste, mais, excepté quelques vieux courtisans, quelques officiers des gardes du corps et quelques capitaines aux gardes, personne ne se souciait d'y venir.
Madame la Dauphine, née Saxe (1), était la femme la plus jalouse du royaume; assez revêche dans son service, elle était peu aimée. Le Dauphin (2), attaché alors aux Jésuites,
(1) Maric-.Tosèpiie de Saxe (1731-17G7). Elle avait épousé en 1747 Louis. Dauphin de France. C'est la mère de Louis X\I, Louis XVIII et Charles X.
(2) (1729-1765). Il avait été marié d'abord à Marie-Thérèse-Raphaelle, infante d'Espagne, morte en 1746. L'extrême sévérité de ses mœurs est ime de ces traditions qu'il ne faut admettre qu'avec une certaine réserve. D'Argenson cite plusieurs dames auxquelles il aurait porté ses hommages, et qui ne sont pas les mêmes que celles dont il est question
était fort surveillé par sa femme; il avait voulu jeter le mouchoir à la marquise de Belsunce, jolie comme un ange; il avait distingué la marquise de Tessy, né de Noailles, faite pour plaire; mais dès ses premières démarches, il avait été déjoué par la Dauphine. Plusieurs fois introduit dans son intérieur, pour des éclaircissements qu'il me demandait, j'ai été à portée d'en juger. J'ai vu la Dauphine assise devant un métier, travaillant au tambour, dans une petite pièce à une seule croisée, dont le Dauphin faisait sa bibliothèque. Son bureau était couvert des meilleurs livres qui changeaient tous les huit jours. M. le comte de Lusace (1), frère de madame la Dauphine, l'air commun et très-bourgeois, était assis sur un tabouret ou sur une chaise; le Dauphin se promenait ou s'asseyait. Je me suis surpris plusieurs fois causant avec lui, comme si j'avais été dans une société bourgeoise.
Le Dauphin avait une société de menins distingués; c'étaient M. du Muy, mort maréchal de France (2); M. de Laval, tué à la bataille de Rosbach (3); le comte de Gramonl (4), myope, mais bon et excellent homme. Le Dauphin avait une conversation suivie, instructive, aimable; personne ne donnait mieux que lui audience aux ambassadeurs. Il savait les intérêts des Etats, connaissait toutes les familles de l'Europe et les différentes productions des pays. Il mesurait la force de ceux à qui il parlait, et avait l'adresse de rendre la conversation générale sans la trop prolonger.
Il chantait de grands airs, jouait du clavecin et aimait la
ici (t. VI, p. 242; t. VIT, p. 308; I. VIII, p. 119). On Irouvc aussi d&ns la Correspondance du prince de Saxe (comte de Lusace), publiée par M. A. Thévenot (Dumoulin, 1874, in-8", p. 103), une lettre de la Dauphine, qui contient à ce sujet un passage curieux que je n'ai vu cité nulle part.
(1) François-Xavier-Louis-Auguste-Albert Bennon, prince de Saxe, connu en France sous le nom de comte de Lusace (1730-1806), deuxième fils de Frédéric-Auguste, électeur de Saxe, qui devint roi de Pologne en 1734, sous le nom d'Auguste III.
(2) Louis-Nicolas-Victor de Félix, comte du Muy (1711-1775), ministre de la guerre en 1774, maréchal de France en 1775.
(3) Joseph-Pierre, comte de Laval-VIontmorency (1729-1757).
(4) Antoine-Adrien-Charles, comte de Gramont, maréchal de camp, mort en 1762.
L ANCIKN RKGIMi: (1731-1755). 103
niusi(|U(\ Je \\\\ \u gai clans son inléricur, mais d'une gaieté décenio et du meilleur ton. L n joui- de proeession des Cordons bleus, il avait \u la veille une pièce de Scdaine, le Piiljsim cl son seigneur, où le paysan demande sa perru(jue, parce (jue le seigneur va arriver. Il la joua si plaisamment (ju'il fil rii'e loul le monde aux éclats, par la \erve avec laquelle il rendait la scène, sans cependant qu'on pût en tirer la conséciuence du moindre ridicule.
Mesdames menaient la vie la plus triste et la plus uniforme possible. Tous les jours en babit de cour, pour aller cbez le Roi et raccompagner à la messe, elles venaient chez elles attendre un dîner où elles représentaient en public; elles se déshabillaient ensuite pour reprendre la même robe de cour, et se trouver au débotté du Roi, et ensuite au jeu de la Reine.
Ouelques dames de leur suite étaient admises dans l'intérieur pendant leur semaine, comme madame la marquise de Narbonne (1), qui plaisait à Madame Adélaïde (2). Celle-ci joignait à une physionomie animée et intéressante tous les moyens de rendre un homme heureux; elle avait des talents, et les cultivait, mais, comme ses sœurs, elle n'avait que le changement de résidence pour dissipation. M. le Dauphin, qui étouffait son tempérament par des mœurs austères, était un surveillant pour elles toutes. Quant au Roi, il aurait pu dire à ses enfants comme les prédicateurs : « Faites ce que « je dis, et non pas ce que je fais. » Ces dames avaient encore de temps à autre le séjour de leur sœur. Madame Infante (3), qui venait tous les deux ans.
Madame Adélaïde peignit bien sa situation à une dame de semaine qui se plaignait d'être habillée et déshabillée quatre fois par jour, et de n'avoir pas un quart d'heure à sa vo-
(1) Françoise de Charlus, mariée en 3749 à Jean-François, comte de Narbonne-Lara. Elle fut dame du palais de Madame Infante, et ensuite dame dateurs de Madame Adélaïde.
(2) Marie-Adélaïde de France, troisième fdle du Roi, née en 1732.
(3) Louise-Elisabeth de France, première fille du Roi, née en 1727, mariée en 1739 à don Philippe, infant d'Espagne.
104 MÉMOIRES DU COMTE DUFOKT DE CIIEVERNY.
lonté : « Madame, lui répondit Madame Adélaïde, vous en (( êtes quille pour vous reposer une semaine; mais moi qui « fais ce service toute l'année, permettez que je garde toute « ma pilié pour moi-même. »
Madame la duchesse de Tallard (1), la plus belle, la plus brillante et jouissante de la cour, gouvernante des Enfants de France, était hors de combat, quoique la chronique lui accordât encore des courtisans, pour la seule raison qu'elle avait fait la fortune de tous ceux qu'elle avait honorés de ses faveurs. Elle avait aussi sa coterie.
Madame de Marsan (2), qui avait sa survivance, avait donné dans la dévotion et les Jésuites, depuis qu'elle avait perdu le comte de Bissy (3), qu'elle devait épouser. Il avait été tué par le dernier coup de canon, quand la paix était déjà faite, et fut Cordon bleu une heure avant sa mort. Elle donnait dans les arts, la botanique surtout, et vivait avec tous les gens de goût. M. le prince de Soubise, son frère, vivait avec des filles, pendant le temps qu'il ne donnait pas à faire la cour à son maître, qui élait son ami. Le cardinal de Soubise (4), grand aumônier, tenait une maison.
Les ministres vivaient aussi dans leur colerie. Madame d'Argenson (5), fort particulière, vivait à Paris et était tous les jours dans sa petite loge à l'Opéra; AL d'Argenson, se conservant par ses talents, brouillé avec madame de Pom-
(1) Marie-Isabclle-Gabrielle-Angclique de Rohan (1G99-1754), femme de Marie-Joseph, duc d'Hostun et de Tallard, dont il a déjà été parlé. On peut voir sur elle, dans Grimm (édition Tourncux, t. VU, p. 261), une anecdote typique.
(2) Marie-Louise de Rohan-Soubise, née en 1720, mariée en 1736 à Gaston-Jean-Baptiste-Gharles de Lorraine, comte de Marsan, mort en 1743.
(3) Anne-Louis de Thiard, marquis de Bissy, mestre de camp général de la cavalerie, tué d'un coup de canon à la fin du siège de Maestrichl, en juin 1748, à trente-trois ans.
(4) Armand de Rohan-Soubise (1717-1756), cardmal-évêque de Strasbourg, grand aumônier en 1749, après la mort de son oncle, le cardinal de Rohan.
(5) Anne Larcher (1706-1754), fille de Pierre Larcher, seigneur de Pocancy, conseiller au Parlement, et de Anne-Thérèse Hébert; elle avait épousé M. d'Argenson en 1717,
L'ANC! I:N RKGIME (1731-1755). lOS
pathnir, a\ail i>our inaîlrossc la marquise d'Eslradcs (1). Le pclil saint, autrement M. Phélipeaux de Sainl-FIorcnlin, \i\ail à Paiis crapuleusement, entouré d'espèces par la fai- Itlesse de son caractère. M. Rouillé vivait comme un magistrat, avec sa famille : sa femme, mademoiselle Pallu (2), son beau-frère, M. Pallu, maître des requêtes (3), sa fille, madame la mar(|uise de Beuvron (A). Toute cette famille avait l'air et le ton bourgeois. M. de Machault, contrôleur général, plus fin, plus délié, faisait sa cour à la maîtresse et visait aux sceaux. Sa femme (5), fort gauche h la cour, l'aimant peu. y vi\ait malgré elle.
Les dames de la «cour, logées sous les toits, soit à Versailles, soit dans les voyages, peu aisées, piquaient les tables des ministres, du premier maître d'hôtel du Roi et du premier maître d'hôtel de la Reine, celles de M. de Beringhen ou du duc de Gesvres.
Une autre coterie, d'un second rang, était celle de M. Félix, de M. Mesnard et de M. Boudret, premier commis du contrôle général. Madame Boudret avait trouvé le secret de fixer le marquis de Briges, l'écuyer de confiance du Roi (6). De Briges était un homme superbe, des mœurs les plus décentes, d'un maintien sage et noble; il avait porté ses
(1) Née Iluguct de Sémonville, veuve de Charles-Jean d'Estrades, lieutt'nant aux gardes, tué à la bataille de Dettingen en 1743, lequel avait i)Our mère une demoiselle Lenormand, sœur de MM. de Tournehem et Lenormand. Elle était donc cousine germaine par alliance de madame de Pompadour.
(2» Marie-Anne-Catherine Pallu, qu'il avait épousée en 1730. Elle moiuiit en ln4, âgée de soixante-dix-huit ans.
(3) Berirand-riené Pallu du Ruau, maître des requêtes de 172G, intendant à Moulins et à Lyon, conseiller d Etat en 1743. On trouve dans la Correspondance de Vollaire plusieurs lettres qui lui sont adressées. Il mourut en 1758. à soixante-cinq ans.
(il Marie-Catherine l^ouillé, mariée à Anne-François, marquis, puis duc d llarcourt-Deuvron.
(."») Xéc Geneviève-Louise Rouillé du Coudray.
(0) Elle l'épousa plus lard, comme on l'a dit. S'il faut en croire d'Argenson, madame Boudret avait eu des succès en plus haut lieu; le Roi et le Dauphin avaient en même temps brigué ses faveurs. La dame avait accepté le rendez-vous du Roi, et remis la lettre du Dauphin à son mari, qui depuis ce temps-là eut pour sa femme de la vénération. (D'Arge.nson, t. VI, p. 242; t. Mil, p. 119.)
vœux à madame d'Eliolles, depuis madame de Pompadour, et l'intrigue en avait fait une arme, pour retarder l'attachement du Roi pour elle; mais il s'était si bien conduit, avait tellement immolé sa passion, que le Roi n'y avait plus songé (1).
Le voyage de Fontainebleau fut fort brillant; les étrangers, appelés par les fêtes, s'y trouvèrent en foule. Madame B*** y vint, attirée Dar le désir de voir deux personnes qui lui étaient attachées; elle mangeait chez sa sœur, qui tenait une maison considérable, et couchait à l'hôtel. Ces dames réunirent tout ce qu'il y avait d'aimable à la cour, tous jeunes gens : M. le baron de Besenval, M. le prince de Monaco, M. le duc de la Vallière, M. Boulin le boiteux (2), receveur général des finances, M. d'Angiviller (3), exempt des gardes du corps; M. de Bonac, marquis Donnezan, officier aux gardes; de Briges; Tourdonnet, le marquis de Sarlabous, depuis comte de Mun (4), et une foule d'autres. J'étais obligé à toutes sortes de ménagements pour une femme que j'aimais, quoiqu'elle ne me donnât que le second rang; je m'absentais cependant quelquefois pour suivre la chasse, pour dîner chez les ambassadeurs et les traiter à mon tour, pour aller chez les ministres, et je donnais à la société de M. Félix mes rares moments de loisir.
Les spectacles m'obligeaient aussi à un service assidu. Le fauteuil du Roi est au milieu du parterre; à droite sont des banquettes, destinées aux grands officiers; toutes les banquettes à gauche sont pour les étrangers. La première est réservée aux ambassadeurs et à l'introducteur, qui prend sa place auprès du fauteuil. La seconde est pour les ministres,
(1) Le Roi, d'après madame du Hausset, posa lui-même la question à de Briges, qui s'en lira en galant homme et en homme d'esprit.
(2) Charles-Robert Boulin, qui devint conseiller d'Elat en 1766. Il fui guillotiné en 1794. C'est le créateur du jardin de Tivoli.
(3) Charles-Claude Labillarderie d'Angiviller, plus tard directeur des bâtiments du Roi, maréchal de camp. Il épousa madame de Marchais, devenue veuve.
(4) Alexandre-François de Sarlabous, comte de Mun, qui mourut en 1816. Il épousa en 1772 Elisabeth-Charlotte Helvétius. Il fit toute sa carrière militaire aux gardes du corps cl devint lieutenant général en 1811.
ol celle derrière pour les étrangers. La police de la salle est faite par les gardes du corps; l'introducteur et le secrétaire des ambassadeurs sont cliai'gés des banquettes : ils répondent de tous ceux qui les accompagnent, et l'on n'ouvre les barrières que lorsque l'introducteur ou le secrétaire se présentent; ce service, assez fatigant, se répétait tous les jours de spectacle.
J'oubliais de dire que j'avais de temps en temps, au-dessous de moi, le souper des premiers acteurs de l'Europe, traites par les intendants des menus, qui les invitaient avec ce qu'il y avait de plus agréable à la cour. J'y allais quelquefois; on cbantait, on causait, on jouissait de toutes les manières.
Ce voyage passa comme un rêve, cependant je fus encbanté d'en voir la fin; mon cœur, oppressé malgré moi par la jalousie, n'aimait point les partages. Mais cette dame axait tant d'empire sur mon esprit, qu'un quart d'heure de son éloquence me mettait à ses genoux.
Nous fîmes un voyage à sa terre de T..., au-dessous de Poissy; toute la jeunesse de la cour y vint. Je m'étais insinué dans les bonnes grâces du mari, et il ne pouvait se passer de moi. Rien n'était si superbe que ce château, rien n'était si magnifique et si élégant que la manière dont on y était servi; rien de si beau c|ue l'éclairage des appartements.
Madame B*** avait avec elle une de ses parentes, madame de Montpellier, née Beigne, de Bayonne (1), femme d'esprit et de la plus belle figure possible, puisqu'elle avait rivalisé avec madame de Pompadour. En tout il y avait six femmes, et le reste était tout ce qu'il y avait d'agréable à la cour.
(Ij Un François de Montpellier, ancien fermier général et directeur de la Compagnie des Indes, peut-être le père de celui dont nous voyons ici la femme, mourut en 1720. (Mercure d'avril 1735.) Sa veuve, .Jeanne Talon, fut, en 1730, marraine d'Elisabelh-Sophie-Françoise La Live de Bellegarde, la future comlesse d'Houdetot. (Mémoires de madame d'Epinay, édition Boiteau, t. I, p. 43.) En 1768, le jeune et Irès-évaporé conseiller au Parlement de Pau, Louis d'Epinay, fréquente à Bayonne la maison de M. et madame de Montpellier, qui sont très-vraisemblablement ceux-ci. (Dernières Années de madame dEpinay, de Perev et Maugras, p. 345.)
M. B*** avait un secrétaire, homme d'esprit et qui a joué un rôle dans la république des lettres; je ne me permettrai pas de le nommer, mais voici son aventure. M. B***, lorsqu'il perdait, disait à son secrétaire d'aller lui chercher sa bourse; le secrétaire était persuadé que le maître ne savait pas ce qu'il y avait dedans. Un valet de chambre de confiance, regardant par une fenêtre, vit par hasard le secrétaire qui ouvrait le bureau, prenait la bourse, en tirait le plus de louis qu'il pouvait, et les cachait dans ses souliers avant de revenir au salon. Les intimes furent instruits; il fut congédié. Depuis, je l'ai vu homme de lettres, et j'ai ses œuvres. Il a été gouverneur, attaché ensuite chez le marquis de Puységur; il est mort avant la Révolution, où il était d'étoffe à jouer un rôle.
Les visites de M. de Kaunitz chez les princes m'occupaient considérablement. Cette cérémonie, pleine d'étiquette, est très-compassée. L'introducteur se rend chez le prince, qui est entouré de sa maison. L'ambassadeur arrive, in (iocchi, mené par le secrétaire à la conduite. L'introducteur le reçoit à la tête de la maison du prince, à la dernière marche de l'escalier, et prend la gauche, précédé par le secrétaire. A la quatrième ou cinquième marche, le prince reçoit l'ambassadeur, lui donne la droite, et le conduit à la salle du dais où sont trois fauteuils. Après s'être tous les trois assis, ils se relèvent, et l'ambassadeur est reconduit avec les mêmes cérémonies. Le prince rend la visite à l'instant dans la même forme : il est accompagné dans sa voiture par l'introducteur et le premier gentilhomme. Si le prince est marié, il faut en faire autant chez la princesse, qui reçoit sur son lit, pour éviter toute reconduite. L'ambassadeur, l'introducteur, les dames de la princesse s'asseyent, et c'est la même étiquette chez tous les princes.
M. de Kaunitz était bien l'homme le plus poli, le plus haut et le plus instruit. Il prenait des notes sur tout, et à chaque instant il tirait ses tablettes. Tenant son mouchoir à deux mains, il se mouchait, même aux audiences du Roi, en appuyant le plat de ses mains de chaque côté de son nez,
L'ANCIEN RÉGIMK (1731-1755). 101)
avec une gra\ ilô cl une recherche que rcmarquaicnl les \ieux tourlisans accoutumés à l'éliciuelle de Louis XIV. Dans ce tenips-h'i, en elïel, on ne pouvait ni cracher, ni se moucher de\ant le Roi. Il avait conservé une éti({uetle que j'ai encore \ue; c'est que les habits de gala eussent les manches ouxertes et (ju'on ne pùl les i)orter (jue boulonnés. Il n'élail jamais autrement, parce que, grand et bien fait, sa taille paraissait ainsi avec avantage. Le seul défaut, (pi'il cachait avec bien de la peine, était un pied énorme.
Magniiitjue dans toutes ses dépenses, il avait loué \ingtcinq mille livres le palais de madame la duchesse de Bourbon, joignant l'hôtel Lassay, qui a fait depuis l'hôtel de Condé. Ce loyer, énorme pour les temps, avait fait parler tout Paris (1).
11 vivait a\ec ce qu'il y avait de plus annable dans la finance, et l'on disait que c'était par hauteur et pour tirer des lumières de tous les étals. Aimable, sans gêne a^•ec les inférieurs, il était poli, haut et fier avec ceux qui pou\aient rivaliser avec lui. Ménagé à Versailles par madame de Pompadour, considéré du Roi, tout le reste lui était égal. Son ordinaire, fastueux pour la représentation, se bornait à huit ou dix personnes tous les jours; quelques ambassadeurs choisis, quelques gens de lettres, M. le président Ogier (2), depuis ambassadeur en Danemark, était sa société intime. Il me traitait avec toutes sortes d'amitiés; il m'avait in\ité une fois pour toutes, et je ne manquais pas d'y aller une fois la semaine.
Je placerai ici, tels que la mémoire me les fournit, des traits qui caractérisent M. le comte de Charolais. Ce prince, d'une figure superbe, s'était distingué sous Louis XIV par sa vaillance, en allant au siège de Belgrade sans permission; mais la fougue des passions l'avait conduit à des choses
(1) \'oir Mémoires de Luynes, t. V, p. 45, et t. XIII, p. 250. L'iiôfel de Lassay est maintenant l'iiôtel de la présidence du Corps législatif.
(2) Jean-Francois Ogier, seigneur dHénonville, Berville, Ivry-le- Ternple, etc. (1703-1775), président au Parlement en 1727, ambassadeur en Danemark de 1753 à 176G.
crianles. Un coup de fusil, tiré à un couvreur sur un toit, avait forcé le Régent à dire qu'il donnerait des lettres de grâce à celui qui le tuerait. L'âge où je l'ai connu me l'a fait voir comme un homme de tête et fort raisonnable, mais sujet à l'humeur comme un prince mal élevé.
Devenu tuteur du prince de Condé, son neveu, il déploya les talents d'un homme d'affaires. Il paya toutes les dettes et porta les revenus à quinze cent mille livres, somme énorme pour le temps. Le prince de Condé était plus riche que la maison d'Orléans, qui avait plus d'étiquette et de dépenses à faire. Chantilly était superbement tenu. Pour le comte de Charolais, logé dans une maison très-ordinaire de la rue Sainte-Catherine (1), il passait son temps entre différentes maisons de chasse, telles que Luzarches et le bois de Boissy, ou chez sa maîtresse, sauf le temps qu'il donnait au conseil de son neveu, et à la place de grand maître de la maison du Roi, qu'il possédait par intérim.
De gros yeux à fleur de tête, les cheveux de face, ainsi que ceux de derrière, tous réunis dans une seule queue, en fai saient une tête rustique, la plus singulière possible. Un habit de drap uni, avec de gros boutons d'or, serré comme un porte-manteau, une culotte noire très-large, des bas de soie blancs attachés sous les genoux par une jarretière de cuir noir, de gros souliers avec de petites boucles d'argent, une canne à pomme d'or, une épée très-commune, formaient son costume de tous les jours, soit à Versailles, soit à Paris. Allant très-souvent à la Comédie française, il se tenait dans la première coulisse, à la vue du public, et donnait ses audiences décemment, sans troubler le spectacle.
Il avait une manie dont j'ai été témoin, en allant dans sa voiture de chasse. S'il rencontrait un moine, il prétendait être en malheur ce jour-là; il se tourmentait, criait au cocher
ou au postillon : « Ecrase ce b -là! » Ce serviteur faisait
claquer son fouet, les chevaux faisaient feu des quatre pieds,
(1) Rue Neuve Sainie-Calherine, dans la partie qui s'appelait alors rue des Francs-Bourgeois.
le moine fiixail, la \oilure passail, el le priiicc disait eu riant : « J'ai vaincu le malheur de cette rencontre. »
Il chassait régulièrement le sanglier dans la forêt d'Enghien, et, par un despotisme inouï, avait laissé peupler la i'orèl d'un nombre énorme d'animaux de toute espèce, de sorte que les paroisses de la \allée, pour défendre leur vignoble, s'étaient cotisées, avaient entouré la forêt de palissades, et payaient des messiers qui, en criant et en battant du tambour, empêchaient les animaux de forcer les barrières.
Puisque je le peins tel que je l'ai vu, je vais finir tout ce qui le caractérise et qui est \enu à ma connaissance. Ce fut dans un voyage de Fontainebleau que le comte de Charolais, (|ui fuyait l'étiquette, mais cependant était jaloux des honneurs de prince du sang, réussit à recevoir la visite de M. de Kaunitz comme ambassadeur. Ce prince était logé, comme on l'était à la cour, dans une très-petite maison à porte cochère, avec un escalier étroit et des pièces à l'avenant. Cependant, le jour et l'heure pris, tout se passa avec le même cérémonial que dans un palais. La visite reçue par le prince, je montai pour la rendre avec lui et Dumonan, son gentilhomme, dans sa voiture, qui avait l'air d'un carrosse de remise, et était tout en cuir. Le prince me dit en chemin que ^L de Kaunitz le portait bien haut, qu'il savait l'étiquette comme lui. et se mit à chicaner sur un pas de plus ou de moins. Je l'adoucis, je lui peignis l'homme que j'aimais sous îes couleurs les plus fa\orables, mais je ne réussis pas.
Nous arrivons; la visite se passe à émerveille, la reconduite de même. L'ambassadeur doit descendre jusqu'au bas de l'escalier et voir partir le prince, comme le prince l'avait fait pour lui. La xoiture avance difficilement sous la porte : les rosses qui conduisent le cabas serrent le bas de l'escalier; tout cela prend cinq minutes. Le prince monte pesamment, je monte après lui et me mets à côté; Dumonan de même sur le devant. M. de Kaunitz, comptant la chose finie, remonte l'escalier a\ec son cortège; mais les chevaux résistent, et
\nilà le prince sortant à mi-corps de sa voiture qui crie :
dl2 MÉMOIRES DU COMTE DUFORT DE CHEYERNY.
« Monsieur l'ambassadeur, ce n'est pas là votre place, et « vous devez me voir partir. » L'ambassadeur fait volte-face, sans dire un mot, et revient à son poste.
Enfin la voiture roula, et nous partîmes. Voilà le comte de Charolais qui me prend la cuisse à me faire crier, et me dit en riant : « Voilà comme il faut mener les gens qui font « les insolents! Ce n'est pas pour l'exactitude du cérémonial, « c'est pour lui apprendre que nous ne sommes pas ses « égaux. » Il était si content qu'il m'en a reparlé plusieurs fois.
Je n'eus rien de plus pressé que de me rendre chez l'ambassadeur, pour voir l'effet que cette scène avait produit sur lui. Il montra autant d'esprit que de raison et me dit : « Il (( est plus vieux que nous, et a voulu nous faire voir qu'il « était foncé sur le cérémonial de France. Tout est dit. »
Ce prince mourut en 1760, âgé de soixante ans, amoureux jaloux, comme il l'avait toujours été, d'une fille (ju'il avait faite marquise. Il avait persécuté un chevalier de \'illcmenu (1), mousquetaire, et l'avait forcé à aller aux Iles, pour l'éloigner de sa maîtresse. Il finit ses jours dans une maison, faubourg Saint-Germain, au milieu de ses gens et peu entouré d'amis. Ce fut l'abbé Duser, ancien précepteur du prince de Condé, élu par les états de Bourgogne, qui l'assista dans ses derniers moments. Il fut attaqué d'une hydropisie de poitrine, venue à la suite d'obstructions qu'il ne voulut pas soigner; retiré dans sa maison, il fit fermer sa porte, et ne se livra aux soins de son médecin que lorsqu'il ne fut plus temps.
L'hydropisie gagna sa poitrine, il ne put se coucher, et fut réduit à rester jour et nuit dans son fauteuil. Des é\acualions fréquentes l'obligèrent à prendre, les trois derniers jours, une chaise de commodité rembourrée sur laquelle, quoique assis, il avait le reste du corps droit. Son médecin, alarmé d'une pareille position qui hâtait sa fin, lui en parla.
(1) De Villcmeneust, je crois.
L'ANCIEN RÉGIMK (1731-175;)). 113
Le prinoo lo Iraila rudcmoiil; loulc sa maison le supplia, clic fui rcruo do iiièiiie. Kiinn, Tabbé Duser, homme d'esprit, se liasarda à lui en parler à son tour. Voici la réponse du j)rinee : « I/aI)bé, j'en sais plus qu'eux; l'eau me gagne la (( })oilii no. lo moindre mouvement m'étoufferait. — Monsci- (( gnour, lo médecin asçurc le contraire. Votre position aug- « monte vos souffrances et vous mellra hors d'état d'y « résister. — \'os raisonnements, reprit le prince, ne peuvent « me convaincre. Si l'on me remue, j'étouffe. » L'abbé : « C'est impossible. » Le prince : « Vous m'impatientez! (( vous allez voir l'effet. Adieu. » En disant cela, il se pencha vivement et mourut à l'instant .
On le porta à Monlmoroncy, dans le caveau de tous les princes de sa maison. Il fit ce jour-là un temps si épouvantable, que les paysans de la vallée dirent que tous les diables étaient déchaînés, pour assister à son enterrement.
Otcz son éducation de prince, c'était un homme de grand sons, d'esprit pour les affaires, de valeur pour la guerre et de mérite à tous égards. La justice était dans son cœur, et du moment qu'on rendait au prince du sang ce qu'il croyait lui être dû, il était le plus juste des humains» L'âge et la maladie, qui commençait à le travailler, lui avaient fait sentir les devoirs de l'homme en société (1).
(1) Ces deux dernières phrases terminent le très-long récit d'une contestation de \ï. Dufort avec le prince au sujet d'une affaire de chasse à Saint-Leu, récit que M. Rey a donné in extenso dans le Château de Leunionl (p. 47 et suiv.), et que j'ai cru pouvoir supi)riiner. Mais les apologies du comte de Charolais sont assez rares, pour que jaie tenu à mettre celle-ci sous les yeux du lecteur.