‹ Mémoires du comte Dufort de Cheverny (volume 2)Chapitre 15 sur 41 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Projets d'économie: le plan de M. de Verdun; arrangement d'un hôtel.

— Mort de M. SouUel. — Les jeunes Soullet. — Le marquis de Praslin aux affaires étrangères. — D'Argental. — Mort de la princesse Galitzin. — La révolution de Russie. — Madame de Pompa-

dour. — Lebel. — La marquise de Seran. — Madame de la P —

M. de Sartine; son enfance; ses débuts; son mariage. — Mademoiselle Deschamps. — Labarre; une séance de convulsionnaires. — Un traité de cérémonial. — M. de la Tournelle. — Leroi de Séqueville. — Les ordres du Mont-Carmel et de Jérusalem. — Recherche d'une terre.

— Montpipeau. — Cheverny : le comte d'Harcourt; la lieutenance générale du Blaisois. — Cormeré; les Mahi.

Après avoir rappelé la vie que je menais, je vais m'occuper de ce qui me concerne personnellement. J'avais pour homme d'affaires mon tuteur onéraire (1), M. de Verdun, qui me témoignait un attachement sans égal. Ce galant homme eut une longue conversation avec moi. Il me voyait deux enfants, et il voulait leur fonder une fortune durable. La terre de Saint- Leu valait au plus cinq mille livres de rente, ce qui suffisait à peine pour son entretien; la façon dont j'y vivais, les plaisirs que j'y rassemblais étaient un objet de dépense considérable. Le reste de ma fortune consistait en rentes sur la ville et sur les particuliers, et onze maisons à Paris, toutes bien louées, mais qui entraînaient des frais considérables. De plus, ce Dufort La Graullet dont j'ai parlé, et qui s'était fait porter sur le testament de mon père, me signifia qu'ayant tout fricassé, il ne pouvait plus me payer la rente de mes fonds. J'avais une charge dispendieuse sur laquelle je ne pouvais enrayer. Tout cela méritait de mûres réflexions. Voulant m'éviter des chagrins, M. de Verdun avait pourvu lui-même

(1) Celui qui a la charge effective de la fonction, par opposition à tuteur honoraire, comme on l'a déjà vu.

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à mes besoins urgents, sans nie donner aucun embarras et avec une délicatesse singulière.

11 fallut entrer en explication, et il le fît avec adresse; il connaissait la vivacité de ma tête, et il ne voulut me montrer le mal qu'en me présentant le remède à côté.

« Vous êtes en place, me dit-il, depuis huit ans, et vous « devriez demander une pension qu'on ne vous refusera pas, « puisque votre ancien camarade en a eu une de deux mille <( li\'res au bout de cinq ans. Votre terre de Saint-Leu n'est « qu'un objet de dépense. Voyez tous ceux qui en possèdent « dans la vallée de Montmorency; c'est un Mai tableau mou- « vaut, parce qu'aucune de ces terres ne peut suffire dans une « famille. Vos maisons de Paris vous sont plus à charge qu'à « profit. L'une d'elles, rue Notre-Dame-des-Victoires, louée « deux mille cinq cents livres à M. Merlct, receveur de la « ville, ayant un jardin, peut vous faire un hôtel considé- (( rable. Voici donc un plan que je vais vous tracer. Si vous (( le suivez sans vous en écarter, je ne doute pas que nonce seulement vous ne veniez au-dessus de vos affaires, mais (( qu'à la fin de vos jours, vous ne soyez très-riche.

« Le bail de l'hôtel de la rue d'Anjou finit cette année; il « ne faut pas le renouveler, il faut bâtir un hôtel rue Notre- « Dame-des-Victoires; en voici le plan et voici le devis. Le « tout vous coûtera quatre-vingt mille livres, et vous aurez (( augmenté la valeur et le fonds. Nous allons chercher une « terre d'au moins six à sept cent mille livres; je trouverai les « fonds avec votre crédit ou autrement. Pour la payer, nous (( vendrons Saint-Leu et les maisons, et vous ne conserverez « votre charge que jusqu'à ce que vous trouviez à en sortir « honorablement, soit en allant en ambassade, soit en tâchant « d'obtenir une place qui vous empêche de faire la guerre à « vos dépens. »

Je lui demandai vingt-quatre heures pour faire mes réflexions et en causer avec ma femme; le plan fut adopté, et je mis toute ma prévoyance à l'exécuter. Je quittai ma maison pour la Saint-Jean, et l'on mit des ouvriers dans celle qu'on

2o6 MÉMOIRES DU COMTE DUFORT DE CHEVERNY.

allait bâtir. M. et madame Soullet m'offrirent l'appartement que j'avais habité étant garçon, et nous partîmes pour différentes campagnes.

Le marquis et la marquise de la Valellc avaient au-dessus de Saint-Cyr une trèsi-jolie terre, appelée la Couarde (1); nous y allions tous les ans faire des voyages charmants avec nos amis communs, le baron et la baronne d'Ogny, qui, près de quitter la recette des Etats de Bourgogne, avaient voulu réaliser leur fortune, et avaient acheté la terre de Millemont, séparée de celle de leur beau-frère par le grand chemin.

Mon oncle, M. Soullet, n'avait que douze ans de plus que moi; il était d'une très-jolie figure, d'une conversation gaie, originale et charmante, et nous vivions comme deux frères. Nous avions eu ensemble, dans mon jeune âge, une petite vérole, et nous comptions n'avoir plus rien à craindre. Son fils prend la petite vérole, il entre chez lui avec précaution, et, le neuvième jour, je reçois à Saint-Leu où j'étais retourné un courrier qui m'annonce que M. Soullet vient d'expirer, et que son fils est hors d'affaire. Cet accident me frappe, et me voilà persuadé que je ne tarderai pas à avoir aussi la petite vérole. Ni ma femme, ni mes deux enfants ne l'avaient eue; la maladie était alors des plus meurtrières et était devenue épidémique à Saint-Leu; nous entendions à chaque instant les trépas, selon la louable coutume des campagne, où, comme dit Boileau, pour honorer les morts, on (ait mourir les vivant (2). Je m'étais établi dans mon ancien logement, rue des Enfants-Rouges, en attendant que ma maison fût finie. Je n'hésitai pas à accepter la maison de mon ami Barassy, dont la femme venait de mourir. Il voulut absolument tenir et continuer son ménage jusqu'au mois d'avril 1760, où ma maison devait être prête.

Ce fut dans ce temps que mon ami le marquis de Paroy

(1) Madame de la Valette (née d'Alencé) était, quand elle se maria, dame de la Couarde et du Gros-Rouvre, qui, ainsi que Millemont, dont il est question plus bas, sont situés entre Houdan et Monlfort-l'Amaury.

(2) « Mille cloches émues pour honorer les morts, font, etc. »

(Boileau, satire VL)

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fui (lu dolacluMiRMiL des gardes-françaises embarqués sur la frégate du capitaine Thurol (1); toute sa famille, ainsi que nous, fûmes dans des transes, pendant tout le temps que dura cette expédition, (|ui finil })ar la prise et la mort de Thurot, et la perte d'une partie du détachement; heureusement mon ami revint sain et sauf.

Aï. Soullot laissait trois enfants; l'aîné avait dix-sept ans, la fille (2) suivait, le troisième avait cinq ans de moins. Il était entré avec moi dans les détails de sa fortune; son mariage avec mademoiselle d'Alègrc n'avait nullement rempli ses espérances. On l'axait présentée comme une descendante de la famille des d'Alègre, mais le fait était faux; elle était d'une famille assez neuve, qui avait fait fortune dans les affaires. Les espérances s'étaient réduites à une dot d'environ douze mille livres de rente. Mademoiselle d'Alègre l'aînée avait été mariée à M. Le Tourneur (3), intendant du commerce. Ayant voulu habiter trop tôt l'hôtel de Maillé, rue des Vieilles-Haudriettes, l'odeur de la peinture les avait tués, à huit jours l'un de l'autre, laissant deux enfants en bas âge. Le frère, d'Alègre, conseiller au grand conseil (4), mourut garçon, de la mort des justes, ayant mangé toute sa fortune.

Mon oncle avait examiné avec moi ce qu'il ferait de son aîné. On ne pouvait songer à la robe, d'où ils tenaient leur illustration. Mon oncle, encore jeune, n'avait que vingt-cinq mille livres de rente, qui ne pouvaient suffire aux dépenses d'un pareil état. Il ne connaissait personne à la cour; il s'était contenté de vivre avec la tête de la robe, et il avait trop de vanité pour se charger de rien solliciter. C'était sur

(1) François Thurot (1727-1760), un des héros de ia marine française. A la tête d'une petite escadre, il parvint à opérer un débarquement en Irlande et s'empara d'une ville (15 janvier 17G0). Forcé de se rembarquer, il fut attaqué par des forces supérieures et périt dans le combat (28 février).

(2) Qui épousa M. Chabenat de Bonneuil, comme on le verra plus tard.

(3) M. Le Tourneur était conseiller au Parlement au moment de son mariage (voir p. Uj. Il devint intendant du commerce en 1748.

(4) Pierre d'Alègre, conseiller de 1741. Il mourut vraisemblablement en 1770, car il ne figure plus à VAlmanach royal de 1771..

moi qu'il avait jeté les yeux, pour placer son fils (1) dans les gardes-françaises. A portée de voir le maréchal de Biron dans le cabinet et partout, je devais être en mesure. Je fis donc cette demande au maréchal pour mon cousin germain, et je crus la chose faite par la manière dont il l'accueillit, prenant le nom, l'âge, et me disant qu'il le ferait inscrire sur la liste; mais je ne fus pas longtemps sans m'apercevoir que c'était réellement ce qu'on appelait de l'eau bénite de cour. J'appris que l'inscription sur la liste était une marche interminable; qu'il y avait tels jeunes gens qui y étaient inscrits depuis dix ans, et que si l'on en plaçait un, c'était le non plus ultra, le maréchal se réservant de se faire demander les places par la famille royale pour d'autres sujets; que je n'obtiendrais rien, si je n'avais pas pour moi Gombout, son secrétaire. Dédaignant toutes ces manœuvres, et impatienté d'une attente de plus de deux ans, j'en parlai au duc de Choiseul, tout-puissant alors. Il me dit avec sa franchise ordinaire : « Pourquoi « ne m'avez-vous pas dit cela plus tôt? Nous ne sommes pas « très-bien, le maréchal et moi, et je ne réussirai peut-être pas (( aussi vite que vous le désirez; vous auriez dû m'en parler « tout d'abord. » Je le remerciai de sa bonne volonté, et comme je ne voulais pas l'importuner, je me décidai à attendre l'effet de la bonne volonté qu'il me montrait.

La maréchal de Belle-Isle (2) mourut dans sa place cette année, chose qu'on n'avait pas vu arriver à aucun ministre depuis M. de Saint-Coniest. Le duc de Choiseul eut la guerre, et son cousin, le marquis de Praslin (3), les affaires étrangères. D'une figure froide et désagréable, M. de Praslin vivait avec la Dangeville (4), la première soubrette de l'Europe, qui depuis son jeune âge était au Théâtre-Français. Il

(1) Bernard-Pierre-Nicolas Soullet. Son frère cadet, Antoine-Jean, devint capitaine au régiment de Conti (cavalerie).

(2) Charles-Louis-Auguste Fouquet, comte, puis duc de Belle-Isle (1684-176D.

(3) Le comte de Choiseul-Chevigny, qui devint duc de Praslin. L'auteur l'a déjà désigné sous Je nom de Praslin, qu'il ne portait pas alors.

(4) Marie-Anne Botot-Dangeville (1714-1796).

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y soupail tous les soirs depuis dix ans, et y rassemblait ses amis, tels que d'Argenlal (1) el d'autres, ainsi que des auteurs. La correspondance suivie de Voltaire avec M. d'Argenlal y était l'aliment de la conversation.

D'Aigental, conseiller au Parlement, le meilleui* lionmie possil)le, et(|ui tii'ait son lusti'e (U^ son dc'nouement ;'i X^dtaircî, trou\a auprès de MM. de Choiseul la récompense de son amitié pour eux. M. le comte de Stainville, père du duc, venait de mourir, et laissait vacante la place de ministre du duc de Toscane en r'rance. Cette place ad honores n'éliiit luillement gênante, valait 20,000 livres de rente, et donnait le droit de l'aire porter derrière soi la canne par ses domestiques. Le duc de Choiseul n'eut que la peine de témoigner à l'Impératrice le désir de voir d'Argental pourvu de la place. D'Argental avait beaucoup d'amis, et le jour de sa présentation, il me fut recommandé par tout ce qu'il y avait de mieux à la cour. Le duc d'Aiguillon, que je connaissais à peine, me montra tout l'intérêt qu'il avait pour lui en l'accompagnant partout et en me le recommandant.

Le prince Galitzin, après avoir perdu sa femme (2), qui était souvent chez nous, et la plus excellente femme possible, reçut sa nomination à l'ambassade de Vienne. M. le comte de Czernichew (3) fut regretté, et le prince Démétrius Galitzin, cavalier d'ambassade, mon ami, fut nommé ministre de Russie, qui avait produit tous ces changements.

Quelque bien instruit qu'on fût à Versailles de cette révolution, on y vit la cause des rois outragée, et l'on s'en expliqua clairement. Ces dispositions de la cour furent plus tard

(1) Charles-Augustin F'erriol d'Argental (1700-1788), conseiller au Parlement en 1721, conseiller d'honneur en 1744; ministre du duc de Parme (et non de Toscane).

(2) Morte le 2 novembre 1761, à l'âge de quarante-deux ans {Gazette du 14).

(3) Le comte de Czernichew ne fut rappelé qu'en septembre 1762 {Gazette du 17 septembre). Il fui remplacé par le comte de Soltikow, et le prince Démétrius Galitzin resta chargé d'affaires jusqu'à l'arrivée de ce dernier, qui remit ses lettres de créance en février 1763 {Gazelle du 25).

la cause du rappel forcé du prince Démétrius. Mais je ne veux pas anticiper sur les événements.

Madame de Pompadour connaissait parfaitement le caractère du Roi, qui était blasé sur tout et fort difficile à amuser. Elle avait composé sa cour d'une société aimable qui se rassemblait le soir. C'étaient M. de Chauvelin, madame de la Vallière (1), M. de Soubise, M. de Choiseul et quelques femmes âgées de la cour. La nouvelle du jour, surtout la chronique de Paris, y était discutée avec agrément, mais tout cela ne suffisait pas au Roi. Il regardait madame de Pompadour comme une amie nécessaire, mais elle sentait parfaitement que si elle voulait être autre chose, non-seulement elle perdrait son crédit, mais elle finirait par déplaire comme une surveillante incommode.

Lebel, devenu premier valet de chambre, après avoir commencé par être barbier, était dans l'intimité du Roi par les services qu'il lui rendait. C'était lui qui servait dans toutes les intrigues que son maître croyait dérober à la connaissance de ses maîtresses. Les plus jolies femmes de Paris, soit par ambition, soit par vanité, soit par l'espérance d'en tirer quelque utilité, ne se refusèrent pas à son ministère. On savait que le Roi répondait exactement à une jolie femme qui voulait lui écrire. M. Bertin, le ministre, ou plutôt l'intendant particulier du Roi, avait en réserve deux ou trois places de fermier général, dont les particuliers jouissaient à moitié profit.

On savait que la jolie madame la marquise de Scran (2) avait passé quelques nuits avec Sa Majesté, et que cette faveur lui avait valu une belle maison derrière l'Oratoire et cent mille

(1) Anne-Julie-Françoise de Crussol d'Uzès, née en 1713, mariée en 1732 à Louis-César de la Baume le Blanc, duc de Vaujour, puis de la Vallière. C'est sur elle que la comtesse d'Houdctot a fait le joli quatrain si connu.

(2) Marie-Marguerite-Adélaïde de Bullioud, fille d'un ancien gouverneur des pages du duc d'Orléans, mariée à Louis-François, comte de Seran. Marmontcl, qui l'a connue inlimement, affirme, sans beaucoup de conviction, que ses relations avec le Roi furent toutes platoniques, {Mémoires, liy. VIII,)

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écus, quoiqu'on assurât que, par une falalilé sans exemple, le Roi avait très-mal gagné son argent.

Peu de gens savaient la triste aventure arrivée à la belle madame de la P... (1), veuve d'un fermier général, qui l'avait envoyé chercher au fond de la Gascogne; elle venait de gagner un procès qui rendait à son fils l'existence (2) que son père lui avait refusée. Jeune, jolie, grande, bien faite, aimable, ayant une foule d'admirateurs, elle voulut tâcher d'attirer le Roi, non dans un caprice, mais dans un attachement durable. Sa conversation pleine d'esprit pouvait lui donner à croire que les autres s'y étaient mal prises. Dans une entrevue avec Lebel, elle s'ouvrit à lui sur l'attachement qu'elle avait pris pour son maître. Il lui dit qu'il en rendrait compte au Roi; huit jours après il arrive chez elle et lui annonce dans le plus grand secret que le Roi lui donnera audience à minuit dans sa chambre à coucher, que lui, Lebel, l'attendra dans son appartement qui était au-dessous et qui communiquait.

A onze heures et demie, le jour fixé, la dame, qui tenait une bonne maison et avait chez elle beaucoup de gens qui lui faisaient la cour, prit pour prétexte qu'elle allait solliciter le contrôleur général et demander pour ce jour-là à souper à un écuyer de main de service à Versailles. La voilà, mise avec la plus grande élégance, qui monte dans sa voiture pour Versailles. Elle va au contrôle général, ensuite se rend à souper là où elle était engagée; puis, après avoir donné l'ordre que la voiture fût toute prête à minuit à l'hôtel des fermes, elle monte en chaise à porteurs, se rend chez Lebel qui l'attendait et renvoie les porteurs.

Après quelques compliments sur sa beauté et son exacti-

(1) Ici encore nous respecterons les scrupules de M. Dufort. Il ne faut pas cependant que ces initiales assez transparentes égarent le lecteur. Il ne peut pas s'agir ici de la première femme du financier La P..., si connue par sa liaison avec le maréchal de R... Celle-là était morte vers 1752, mais La P... s'était remarié à une demoiselle de M..., de Toulouse, qui lui survécut, et qui accoucha d'un fils peu de temps après la mort de son mari, survenue en décembre 1762.

(2) L'état.

tude, Lebel lui dit : « Nous allons monter ensemble dans la « chambre à coucher; je suis de service, je m'en irai, et vous « ne me verrez que lorsqu'on me le fera dire et lorsque l'au- « dience sera finie; le Roi rentrera dans son intérieur seul, et « vous serez tête à tête. »

La dame était trop avancée pour reculer, et la voilà établie dans la chambre véritable où le Roi couchait, son lit préparé pour le recevoir. Minuit, une heure se passent, et le Roi ne paraissait pas. Enfin, à une heure un quart, il arrive et lui dit : « Ah! vous voilà, madame; je ne m'attendais pas à « trouver une aussi jolie femme. » Tout cela fut dit en prenant des manières si libres, si cavalières, que la dame fut confondue. Il est aisé de concevoir l'étonnement d'une jolie femme, accoutumée à voir ce qu'il y avait de plus agréable la traiter avec respect; mais le faux pas était fait, et elle ne pouvait plus s'en tirer. Elle laissa donc le Roi prendre toutes les libertés qui lui plurent; il lui dit bientôt : « Mais vous « êles charmante à tous égards; je vais me déshabiller en « public, faites-en autant; je reviendrai vous trouver le plus « tôt possible. » Puis il partit. La dame, qui ne s'attendait pas à une proposition si brusque, n'avait pris aucune précaution. Il fallait obéir ou faire un éclat.

Peu accoutumée à se servir elle-même, elle se déshabille tant bien que mal et se hâte de se cacher dans le lit pour se dérober elle-même à la honte du rôle qu'elle jouait. Le Roi, après avoir fait son coucher en public, se relève, passe par son cabinet, entre dans sa vraie chambre et referme la porte. Lebel, qui avait le mot, va se coucher chez lui. Le Roi passe dans sa garde-robe, il y reste plus d'un quart d'heure, et la dame a avoué depuis à son confident que de la vie elle n'avait passé un temps plus cruel; il arrive enfin et se glisse au lit...

« Madame, dit-il enfin, il faut m'excuser, je ne suis plus « jeune; je suis sûr que votre personne mérite tous les « hommages, mais un roi n'est pas plus homme qu'un « auUo, malgré la meilleure volonté et le plus grand désir.

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(( Il osl trois heures; si nous alleudez juscju'au jour, vous u pou\ez rencontrer quel(jue indiscret. Les plus courtes u lolies sont les meilleures; je n'oublierai jamais vos bontés. « Ilabillez-vous, et je vais moi-môme vous conduire à la « porte de glace de la galerie. Il n'y a de sentinelles qu'au (( bout des deux côtés. »

La dame était si interdite, si accal)léc, que, sans rien dire, elle se leva, courut s'habiller comme elle put et avec un désordre incroyable. Le Roi la reconduit, lui ouvre la porte de glace, et voilà qu'elle traîne son existence le long des appartements, pour aller gagner ses porteurs au bas de la chapelle. Il fallut qu'elle les réveillât, et, ne croyant pas que ses chevaux fussent encore mis, elle se fît porter chez l'écuyer qui lui avait donné à souper. Elle fut plus d'une demi-heure sans qu'on lui ouvrît. Enfin elle entre, ne dit mot de son aventure, prétexte un accident qui lui est arrivé, se fait donner un lit, et le lendemain, à huit heures du matin, reprend tristement le chemin de Paris.

Dès qu'elle fut arrivée, elle n'eut rien de plus pressé que d'envoyer chercher un homme en qui elle avait d'autant plus de confiance qu'il n'avait aucune prétention sur elle. Elle lui confia sa triste aventure, en lui demandant le secret. Elle espérait que le royal acteur garderait le silence; il n'y avait pas de quoi se vanter.

Le surlendemain, Lebel arrive, se fait annoncer chez la dame. Le feu sort des yeux de la belle délaissée; elle le fait entrer, elle écoute son message : « Le Roi, dit-il, madame, (( me charge de vous témoigner tous ses regrets de ce (( qu'une indisposition passagère l'a empêché de vous donner (( une plus longue audience. Il vous prie d'accepter ce petit « coffret, dans lequel sont quatre mille louis. — Qu'il « reprenne ses présents! lui dit la dame toute rouge de « colère, vous êtes bien osé de vous charger d'un pareil mes- (( sage. Une preuve de mon respect, de mon attachement, « de mon dévouement, dont je rougirai toute ma vie, est « au-dessus de tout prix d'aucun roi de la terre. La seule

« grâce qu'il me doit, c'est de ne vous envoyer de la vie (( chez moi! »

Je ne garantis aucunement le fait, mais il m'a été conté avec toutes ses particularités par un homme qui avait droit d'être bien instruit.

En 1740, M. de Sartine (1) arriva comme boursier au collège d'Harcourt; il pouvait avoir alors quatorze à quinze ans. Il avait la même physionomie qu'il a conservée toute sa vie, la même tenue froide et modeste. Il venait perfectionner son éducation, et logeait en chambre particulière, avec deux autres écoliers, sous un même professeur. On savait qu'il était né en Espagne; son père y était passé avec Philippe V, et avait été intendant en Catalogne. Il se faisait aimer et estimer, comme un homme qui suppléerait par son travail à son peu de fortune.

Sorti du collège, je le perdis de vue jusqu'à ce qu'il fût nommé lieutenant criminel. M. de Glatigny-Lionais, conseiller au Parlement (2), épousa vers cette époque madame Le Boullanger, veuve d'un conseiller au Parlement; les alliances de la famille de cette dame avec mes parents maternels me lièrent dans leur maison. M. de Sartine avait loué le devant de leur hôtel, rue de Paradis au Marais. Il était alors conseiller au Châtelet, et devint ensuite lieutenant criminel. Il se forma entre eux tous une liaison que je ne pus suivre, parce que ma vie à Versailles m'éloignait nécessairement d'eux. Cependant, toutes les fois que nous nous retrouvions, notre amitié du collège n'avait pas l'air éteinte. Il fut appelé à la place de lieutenant de police et succéda à M. Berryer (3), qui passa au ministère de la marine que, malgré la faveur, il

(1) Antoine-Raimond-Jean-Gualbert-Gabriel de Sarlirie, né à Barcelone en 1729, conseiller au Châtelet en 1752, lieutenant criminel en 1755, maître des requêtes en 1759, lieutenant général de police de 1759 à 1774, conseiller d'Etat en 1767, ministre de la marine en 1774, ministre d'Etat de 1775 à 1780. Il mourut en émigration en 1801.

(2) Gabriel de Glatigny, conseiller de 1745 à la 4' chambre des enquêtes.

(3) Nicolas-René Berryer (1703-1762), conseiller au Parlement, puis maître des requêtes et intendant du Poitou, lieutenant de police en 1747 et conseiller d'Etat, ministre de la marine en 1758 et garde des sceaux en 1761.

administra si mal qu'il aliéna toute la marine de France.

M. de Sartinc avait épousé mademoiselle du Plessis (1), jeune et jolie, pleine d'esprit, qui devint l'intime amie de madame de Cyi)icrre. Dès qu'il fut à la police, notre liaison redoubla. Je lui donnai quelques soupers, et nous allions chez lui régulièrement une fois la semaine, de sorte que notre intimité s'est soutenue jusqu'à ce (jue les malheureuses circonstances de la Révolution l'aient oblige de fuir à Cadix. La fortune, qui a pensé lui faire jouer un grand rôle à la mort de Louis XV, ne lui avait pas tourné la tête. Il avait le grand art de ne parler que succinctement, et il arrivait souvent à connaître ce qu'il ne savait pas par des réticences, qui laissaient croire qu'il était plus instruit qu'il ne l'était; mais la justice que je suis obligé de lui rendre, c'est que, toujours modeste, il a conservé jusqu'à la fin les personnes qu'il avait choisies pour amis, témoins M. de Glatigny et nous, sans jamais varier un instant.

Je passai donc l'hiver rue du Petit-Musc, où nous disposâmes de la maison de notre ami Barassy, comme si nous étions chez nous.

C'était alors Monet qui régissait le nouvel Opéra-Comique à la foire; mon ami Sedaine, par ses pièces, en était le soutien. Je pris donc le parti de louer une loge aux troisièmes, pour le temps de la foire; ces loges étaient extrêmement courues à cause de leur grandeur, et la commodité d'y avoir qui l'on voulait. Un jour, la fameuse Deschamps (2), alors fort en vogue, me parut embarrassée de se placer. Quoique je ne lui eusse jamais parlé, je lui proposai de venir dans ma loge; elle accepta, et nous fûmes tête à tête tout le spectacle. Je ne tardai pas à m'apercevoir qu'elle méritait sa fortune; une jolie taille, un bras et une main superbes, une figure ronde éclatante, un nez retroussé très-bien fait et

(1) Il avait épousé en 1759 Marie-Anne Hardy du Plessis, qui mourut en 1784.

(2) Ancienne maîtresse du duc d'Orléans et de Brissard; en 1760, elle avait trente ans. (Barbier, avril 1760.)

de très-beaux yeux la rendaient une des plus jolies femmes que j'ai vues; elle avait de la grâce dans tous ses mouvements et un embonpoint qui témoignait de sa bonne santé.

Sa conversation fut charmante; je croyais être masqué comme au bal de l'Opéra, mais tout à coup, avec l'air le plus folichon, elle me dit : « Croyez-vous que si je ne (( vous avais pas connu pour être le camarade de M. de La « Live, je me serais hasardée à venir dans votre loge? « Peste! les introducteurs sont dangereux. Ne voilà-t-il pas (( trois mois que je vis avec lui? En vérité, c'était une œuvre « de charité. J'ai voulu le remettre dans le monde et lui faire « oublier sa défunte, qu'il regrettait comme si elle l'avait « adoré tout seul. Vous, vous avez une jolie femme et vous « l'aimez, mais vous avez aimé vigoureusement autrefois. « Est-ce que vous avez oublié ce bon temps? — Ma foi, « lui dis-je, vous me persiflez le plus joliment du monde, « mais je vous en remercie, car cette folie m'a fait connaître « la plus jolie et la plus aimable femme de Paris. »

Nous causâmes un moment sur ce ton, puis, je ne sais comment, la conversation tourna sur les convulsionnaires. Tout Paris y courait alors; un certain père La Barre (1) en était le directeur : « N'ont-ils pas voulu, me dit-elle, me convertir! « — Peste! répondis-je, cela ne serait pas maladroit. — En « attendant, reprit-elle, je suis initiée; je vais à leur assem- « blée quand cela me plaît, et j'y fais aller qui je veux. (( — Oh! repris-je, je vous somme de ce que vous venez de (( me dire, et je vous demande en grâce de me procurer ce « spectacle. — Ce que je promets, dit-elle avec dignité, je « le tiens. Soyez jeudi à deux heures précises dans l'église « de Saint-Merry, auprès du bénitier; vous trouverez mon « frère qui vous conduira. Ce que je vous demande, c'est de

(1) (( M, de la Barre est avocat au Parlement, fils unique d'un gref- « fier en chef. C'est un homme de cinq pieds trois ou quatre pouces, « maigre, brun, qui porte ses cheveux. Il a le coup d'œil et le sourire « gracieux. Sa physionomie respire la douceur, la bonté et la sagesse; «il paraît avoir quarante à quarante-cinq ans. » (Relation de M. du Doyer de Gastcl; Grimm, mars 1760, t. IV, p. 211, édition Tourneux.)

« VOUS fiov à lui, el de ne vous permettre aucune plaisanterie. (( Vous pouvez amener un ami avec vous. » Nous nous quittâmes là-dessus; elle ne voulut pas qu'on la vît sortir de ma loge, et, de mon côté, je me souciais peu de faire ses honneurs en plein public. Je la quittai donc, après m'ctrc encore plus amusé de sa conversation que du spectacle.

(^onter tout cela à M. de Barassy ne m'aurait servi de ricMi: j'en parlai à M. de Cliailly, qui vint dîner chez moi le jour (lu rendez-vous, et, après a\oir conté la scène à ma femme, nous nous mîmes dans ma Aoiture pour nous rendre à Saint-Merry.

C'était une heure où l'église était fort solitaire, et nous \ îmes un particulier de vingt-cinq ans environ près du bénitier. Il était mis fort bien et très-décemment; il s'avance vers moi et me dit : « Vous êtes monsieur...? — Oui. — « Donnez-vous tous les deux la peine de me suivre. » Nous le suivons. Au détour de la première rue, nous trouvons la voiture de mademoiselle Deschamps, connue de tout Paris; elle était à sept panneaux en glace, galonnée d'or sur du velours blanc; les chevaux étaient superbes, le cocher galonné; nous montons. Il y avait déjà un particulier dans la voiture, c'était M. le Normand d'Eliolcs, le mari de madame de Pompadour. Nous eûmes bientôt fait connaissance, et la voiture partit comme un éclair pour nous mener rue Saint- Martin, vis-à-vis de la rue aux Ours.

Nous descendîmes à une porte cochère, qui avait l'air d'une épicerie. Nous trouvons au fond d'une cour un escalier; nous montons au troisième, dans un appartement des moins magnifiques et fort mal meublé. Il était composé de cinq pièces assez grandes et communiquant l'une dans l'autre pour revenir à l'escalier, de sorte que les deux du fond avaient vue sur des jardins. Il était au plus trois heures; nous fûmes introduits avec mystère par une femme. Nous prîmes nos places sur des bancs, et chacun garda le silence.

Dès que nous pûmes nous reconnaître, j'aperçus madame

la marquise de Coislin (mademoiselle de Mailly) (1), madame la duchesse de Villeroi (mademoiselle d'Aumont) (2), le duc de Fronsac (3), fils du maréchal de Richelieu, Pibrac (4), chirurgien fameux, et une quantité de bonnes femmes assez mal vêtues, qui coopéraient toutes au saint oeuvre. Le fameux père La Barre, vêtu en prêtre, en habit noir, sans poudre et avec un grand chapeau rabattu, était assis tout près du cercle et donnait un coup d'oeil à tout.

On disait les vêpres, et toutes les femmes les psalmodiaient un peu vite; cette scène dura un quart d'heure, qui parut fort long à tout l'auditoire des curieux. Ensuite, une femme du commun assez mal mise s'avança, elle avait l'air d'entrer en convulsions; elle s'agita, fît une prophétie sans suite en estropiant le français. Son refrain, qui revenait à chaque fin de phrase, était : « Sion, la ville de Sion sera détruite, le (( Seigneur la regarde dans sa colère; qu'on se convertisse! « N'y a pas de temps à perdre! »

Cette scène ennuyeuse fit place à une autre; une seconde femme s'avança, l'abbé La Barre se leva : « Messieurs, « dit-il, elle demande du secours. » Personne ne se proposait : un homme officieux l'appuya contre lui, et l'abbé La Barre, prenant un rondin en bûche, la frappa comme avec un bélier sur les hanches et sur le ventre. A chaque coup, la femme criait : « Ça me soulage, continuez! » On la porta sur le lit; elle y fit des cabrioles, qui auraient été de la dernière indécence, sans l'attention de l'abbé La Barre et de ses acolytes de lui baisser les jupes.

Cependant une autre s'avance et s'écrie : « Au secours!

(1) Marie-Anne-Adélaïde de Mailly, mariée en 1750 à Charles-Georges- René du Cambout, marquis de Coislin.

(2) Jeanne-Louise-Constance d'Aumonl, mariée en 1747 à Gabriel- Louis-François de Neufville, duc de Villeroi, celui qui avait été l'ami d'enfance de M. Dufort.

(3) Louis-Antoine-Sophie du Plessis-Richelieu. duc de Fronsac, né en 1736. il prit le titre de duc de Richelieu en 1788, à la mort de son père, et lui succéda dans la charge de premier gentilhomme de la chambre, dont il avait la survivance depuis 1756.

(4) Gilles-Bertrand Pibrac, chirurgien ordinaire du duc d'Orléans, et chirurgien major de l'Ecole militaire. Il exerçait depuis 1724.

L'ANCIKN HKG IMK (i75:i-17()l). 269

« au so(uiurs! » El la voilà au milieu do la chambre, se touriiaiil, s'agilanl, cabriolant comme une démoniaque. L'abbé dit gravement : « Son mal est dans la langue. Il faut la lui « percer de part en part avec une lancette, et elle sera « guérie! » Nous croyions tous que c'était encore; un tour de passe-passe. Pibrac s'avance et dit : « Messieurs, je me « charge de faire l'opération; rien n'y manqucia. » Nous savions tous que Pibrac ne donnait pas plus que nous dans ces badauderies. La possédée ne se démonte pas, s'élance le dos à la cheminée où il n'y avait pas de feu, et tire la langue d'une façon exorbitante. Pibrac s'arme de sa lancette et l'enfonce si distinctement pour nous tous qu'il fit voir le bout qui sortait par-dessous la langue. Il la retire; la possédée rentre sa langue, fait une cabriole et court dans une autre pièce en disant : « Je suis guérie, me voilà, me voilà guérie! »

Tout le monde gardait le silence, et le prêtre du sabbat, pour ne pas laisser la scène vide, ordonnait de continuer les psaumes, lorsqu'une autre énergumène s'avança au milieu de la salle avec les mêmes simagrées; tout cela se faisait sans ordre ni mesure. La Barre s'écria : « Que chacun s'assoie; « il lui faut de l'air! » Cette femme parlait avec une volubilité merveilleuse, sans suite ni sens commun. Jérusalem détruite, Sion abandonnée était son refrain. La Barre se lève. « Je connais, dit-il, les secours qu'il faut à cette malce heureuse; elle est tellement possédée que la pointe d'une « épée appuyée contre elle ne pourra la percer. » Le duc de Fronsac se présente, tire son épée et va hardiment sur elle. La Barre l'arrête en lui disant : « Permettez! il ne s'agit pas « de pourfendre ni de porter une botte, mais appuyez la (( pointe de votre épée, elle n'enfoncera pas! » Alors la femme, debout, s'appuyant contre La Barre, aussi debout, prit la pointe de l'épée, laissant la poignée dans la main du duc, et saisissant la lame à pleine main, la fixa sur sa hanche par-dessus ses jupes. Le duc poussa sans saccade du plus grand courage. Il était fluet et très-délicat, la lame pliait beaucoup, et la femme criait ; « Poussez, cela me sou-

« lage (1)! » Nous nous regardâmes tous; le tour de gobelet était mal fait; la lame fixée dans la main de la femme pliait à sa volonté et par conséquent n'avait plus de force.

La Barre n'était pas homme à se déconcerter; l'assemblée était intéressante, quoique, en entrant, on nous eût annoncé qu'il n'y aurait pas de crucifiement, La Bari'c fît un petit discours; il prouva que ces opérations n'étaient pas à sa volonté, que ses relations occultes ne lui permettaient que de placer à propos les secours que l'Esprit-Saint lui indiquait. C'était apparemment un ordre, car à l'instant la femme qui avait été régalée de coups de bûche et de coups de pied dans le ventre recommença ses manières et se présenta en faisant des cris, des hurlements qui déchiraient le tympan. « Esprit « immonde, dit La Barre, tu m'y forces! Messieurs, elle ne « trouvera de soulagement qu'à l'exemple de notre divin « Sauveur; qu'elle soit crucifiée! »

A l'instant on voitura dans la chambre une croix dont voici le détail. C'était une planche de bois de bateau, longue de sept pieds et large de dix-huit pouces, nullement rabotée; les deux bras de la croix étaient de même. A l'endroit où devaient poser les pieds, il y avait deux tasseaux, et une planche très-peu inclinée pour les recevoir. Elle fut apportée contre la cheminée; le haut de la croix, incliné, prenait son point d'appui sur le manteau de la cheminée; la planche, qui débordait de dix-huit pouces l'endroit indiqué pour les pieds, fut fixée par deux clous dans le carreau pour l'enpêcher de glisser. La femme, qui pleurait, soupirait et ne criait plus, s'élance sur la croix, les pieds nus, les fixe ellemême juste à la place, à côté l'un de l'autre, et étend les bras sur les deux branches. Le père La Barre prend un clou de quatre pouces et un marteau, tâte dans le cartilage du pied au-dessus du cou-de-pied, frappe, perce et enfonce le clou qui pénètre environ de six lignes dans le bois, après avoir traversé le pied.

(1) On prétendit pourtant qu'une femme était morte, blessée par l'épée du duc de Fronsac. (Barbier, mai 1760.)

L'ANC IKN RliGlME (l7o5-1764). 271

J'ai de ra\orsi()ii pour \oir souffrir nu (Mro quelconque. Je n'en voulus pas voir davantage; un particulier que je ne connaissais pas en fit autant, et nous entendîmes les coups de marteau qui finissaient l'opération, dont tous les autres spectalcMirs étaient très-occupés. Le frère de la Deschainps et mes autres compagnons, ne me voyant plus, vinrent me trouver : j'en avais assez. D'ailleurs, quelques passants nous dirent que tout était fini. Nous étions les plus près de la porte : je proposai de nous en aller.

La porte était fermée, et il était nuit close; enfin, une femme vint avec une lanterne pour nous reconduire jusque dans la cour; elle passa la première. Vax descendant, quelqu'un s'avisa de lui demander si ce n'était pas elle qui avait été crucifiée, car elle avait les jambes nues dans de mauvaises savates. « Hélas! monsieur, oui, c'est moi. — Mais « comment cela ne vous empêche-t-il pas de nous rendre « service? — Oh! non, monsieur, tout cela arrive par la « grâce de Dieu. » Alors nous lui donnâmes chacun un louis pour le mal de cœur que toute cette scène nous avait fait. AL Le Normand regagna sa voiture, et le frère de la Deschamps nous conduisit à celle de sa sœur, qui était au coin de la rue des Gravilliers. En très-peu de temps nous arrivâmes rue et à côté du magasin de l'Opéra; la porte cochère s'ouvrit, et nous voilà dans un palais superbe.

On nous attendait; un valet de chambre tout galonné se trouva à la descente du carrosse, tenant dans chaque main un flambeau à deux branches avec des bougies allumées. Nous montâmes un escalier superbement éclairé, et frotté comme un appartement; après avoir trouvé deux domestiques dans l'antichambre, nous passâmes par un salon décoré magnifiquement, par une chambre à coucher ornée de colonnes, où se trouvait un lit d'une beauté sans égale, de la plus belle perse; je n'exagère pas en disant qu'il y avait cinquante bou gies d'allumées. Nous arrivons enfin dans un boudoir meublé en couleur rose et argent; le plafond était en glaces, ainsi que l'endroit où était fixée l'ottomane, garnie de coussins

de duvet à crépines d'or. C'était là qu'elle nous attendait. J'avoue qu'accoutumé à voir ce qu'il y avait de plus beau, je fus ébloui et stupéfait d'une pareille réception.

La conversation fut fort gaie; Chailly, qui avait de l'esprit et du jargon, l'amusa beaucoup. Neuf heures arrivent; nous voulons sortir. Pendant la conversation, j'avais fait l'inventaire de toutes les belles choses que je voyais, en mettant sur chacune le nom de celui qui l'avait donnée. Elle riait et en convenait, ou bien disait le nom véritable. « Vous n'avez « pas tout vu, dit-elle enfin; ma salle à manger est un chef- (( d'œuvre, mais je ne veux vous la montrer que lorsque « vous viendrez souper avec moi. » Je me mets à ses genoux, je lui demande pour toute grâce qu'elle me la fasse voir, que je ne veux que cette dernière preuve de ses bontés. Elle se laisse gagner; nous entrons dans une salle à manger garnie de statues de bronze, tenant chacune un candélabre à quatre branches, et jetant de l'eau dans des piscines de marbre. Tout est éclairé; une table anglaise est dressée, sur laquelle sont des fruits en glace à la manière italienne. Nous nous mettons à table, et nous ne quittons qu'à onze heures. On nous reconduit alors avec la même cérémonie. Je ramène Chailly chez lui, rue du Chaume, et je reviens trouver ma femme, me demandant si je ne viens pas de faire un rêve charmant. Soit caprice, soit autrement, elle alla loger six mois après rue de Richelieu, à côté de la rue des Filles- Saint-Thomas (1).

Elle m'avait si bien traité que je continuai à la voir de temps en temps. Si elle avait suivi mes conseils, ses affaires auraient mieux tourné. Elle passa du plus brillant état à la plus grande misère, sans que son cœur noble voulût implorer le secours de ceux qui l'avaient tant fêtée. Elle se retira dans une maison, rue de Seine, à côté de la barrière. Le curé de

(1) Barbier (avril 1760) parle de la vente des meubles de mademoiselle Deschamps. On allait en foule visiter ses magnifiques appartements, dont il fait une description qui se rapporte à celle qu'on vient de lire. La Deschamps, vêtue simplement et avec goût, fais^iit les honneurs de sa maison,

r/ ANCIEN RKGIMK (i 755-1 764). 273

Saint-Sulpice s'en empara; c'était une conversion éclatante. Elle termina ses jours avant trente-cinq ans, pleine de résignation, pleurant ses péchés et la perte de sa fortune.

Mon camarade La Live réussissait à merveille ù Versailles. Très-aimable, bon connaisseur en tableaux, l'air doux, sans prétentions, il savait toujours ramener la conversation sur les arts, dont il parlait bien. Il vivait avec moi en frère. Mademoiselle de Valquiers (1), fille de madame Nettine, banquière de l'Empereur à Bruxelles, et sœur de madame de La Borde, femme du banquier de la cour, était un parti immense. Il fut préféré par la dame, qui était d'âge et que sa mère laissait maîtresse de choisir. Il s'était montré excellent mari dans son premier mariage, et il ne courait pas les mêmes risques (2) avec sa nouvelle épouse. Flamande d'origine et attachée à ses devoirs. Le mariage se fît, et La Live fut heureux dans son intérieur, quoique le despotisme de son beau-frère, qui avec sa fortune faisait la loi à tout le monde, ne lui convînt pas du tout. Je ne fus pas longtemps à m'apercevoir qu'il y avait des instants où ses idées se brouillaient, à faire craindre pour la suite.

Lorsque j'avais été nommé introducteur des ambassadeurs, il m'avait fallu feuilleter une foule de mémoires des Bonneuil, des Sainctot, et je m'étais trouvé sous la dépendance de M. de La Tournelle, secrétaire à la conduite des ambassadeurs, l'homme du monde le plus minutieux en fait de cérémonial. Il perdit sa femme à la suite d'une première couche; sa tête s'échauffa, et il quitta sa place pour se faire

(1) La seconde femme de M. La Live de Jully s'appelait non pas Valquiers, mais Nettine. C'est le nom que l'on trouve dans la Gazelle de France du 6 août 1762, qui annonce la signature du contrat de mariage. La contusion vient évidemment d'une demoiselle VValkiers, nièce de madame de Jully, et qui épousa le fils de M. Boullongne de Préninville, comme on le verra un peu plus loin. Marie-Louise-Josèphe de Nettine avait un frère, le vicomte de Nettine, et trois sœurs : une, mariée à M. Walkiers, baron de Tronchienncs, conseiller d'Etat de l'Impératrice- Reine; une seconde, Rosalie-Claire-.Iosèphe, qui avait épousé en 1760 Jean-Joseph de la Bordc-Mcréville, banquier de la cour. La troisième était, depuis 1761, femme de Micault d'Harvelay, garde du trésor royal.

(2) Voir les Mémoires de madame d'Epinay.

Bénédictin. Je ne voulus plus que les introducteurs fussent à l'avenir dans la même dépendance. Je possédais ma charge depuis huit ans, et j'avais assez vu toutes les cérémonies possibles, j'avais tenu des notes assez exactes, pour qu'en compilant les anciens mémoires, je pusse réduire le cérémonial à peu de chose. L'arrangement que nous avions fait en changeant de semestre avait été utile à mon successeur. Au lieu que dans les voyages de Compiègne et de Fontainebleau, le Roi reçût tous les jours les ambassadeurs, cette visite journalière avait été réduite aux dimanches, mardis et jeudis, de sorte que la gêne était moins foi'te. Cela avait été réglé ainsi, d'après un mémoire que j'avais donné l'année de mon mariage. Je pris donc le nommé Remière pour secrétaire, après en être convenu avec les ministres, et je réduisis à un abrégé d'an doigt d'épais tout le cérémonial de France pour les étrangers. J'en fis faire plusieurs copies à la main, en donnai à mon camarade, aux ministres, et reçus tant de lettres de félicitations que je fus obligé d'en déposer un exemplaire manuscrit à la Bibliothèque du Roi (1). Mais il eût été dangereux de faire imprimer ce résumé; tous les gens inutiles qui s'emploient à ces misères n'auraient plus rien eu à faire, et c'était en particulier ôter la consistance de Leroi de Séqueville (2), ancien secrétaire du duc de Choiseul, que ce ministre avait fait nommer à la place de La Tournelle.

Ce Séqueville était le meilleur homme possible, et je le menais tous les mardis à Versailles. Un beau jour, je le trouvai revêtu de l'ordre du Christ. Le duc de Choiseul, ouvrant un bureau devant lui, trouva dans un tiroir le ruban, la croix de l'ordre et le diplôme du Pape avec le nom en blanc. 11 le remit à Séqueville en lui disant : « Vous allez être avec (( les ambassadeurs, je vous donne cet ordre; vous vous en « décorerez si vous voulez. » Il me fît part de cette nouvelle

(1) Ce traité n'a pu être retrouvé ni à la Bibliothèque nationale, ni aux Archives des affaires étrangères.

(2) François-Pierre, né en 1725, marié en 1759 à Marie-Cécile de la Lande.

L'ANCIEN RÉGIME (i755-i7H4). :275

dignité. Je lui conseillai de melLie celle belle décoration dans sa poche. Je lui dis qu'un ordre qu'on acquérait pour de l'argent était au-dessous d'un honnête homme. Il suivit mon avis, et, tant que j'ai été en place, je ne le lui ai jamais vu porter.

M. Mesnard, premiei- commis de la maison du lîoi, avait voulu faire revivre l'ordre du Mont-Carmel (1); on y avait joint un autre, dit de Jérusalem. Il était procureur de l'ordre et en avait décoré ses deux enfants. Le premier, avec de l'esprit, très-vaniteux et bavard, était contrôleur de la maison du Roi, et l'autre (2) avait été reçu exempt des gardes du corps, avec beaucoup de difficultés de la part du corps. Le père, le meilleur et le plus obligeant des hommes, m'aimait beaucoup, et il employa toute son éloquence pour me persuader de prendre l'ordre, me disant que j'étais le dernier dans les places d'introducteur qui pût le posséder, puisque maintenant la cour, moins difficile, prenait les fils des financiers pour nous remplacer (3). Je refusai cependant, et je ne m'en suis jamais repenti.

On me témoignait alors beaucoup de bonne volonté; j'en profitai pour suivre le plan que M. de Verdun m'avait tracé, et obtenir une pension. Je me rendis à Compiègne, je montrai que la banqueroute totale que je venais d'essuyer de la part de La Graullet me faisait désirer ma retraite. On ne

(1) On Irouve dans les Almanachs royaux une notice sur ces ordres dénommés : Ordres royaux et militaires de Saint-Lazare de Jérusalem et hospitaliers de Noire-Dame du Mont-Carmel. M. Mesnard prêta serment comme procureur général le 4 août 1758, en présence du duc de Berry, depuis Louis XVL (Luynes, t. XVII, p. 38.) :5on fils, Mesnard de Choiizy, figure à ÏAlmanach comme procureur général en survivance.

(2) Mesnard de Clesles. (Gazette de France du 14 avril 1753, et Luynes, t. XII, p. 402 et 420.) Cette nomination, dit Luynes, ne fut pas « sans a donner occasion à quelques murmures, quoiqu'il fût depuis six ans « officier de cavalerie dans le régiment de colonel général ».

(3j On exigeait la preuve de quatre degrés de noblesse pour être admis dans l'ordre du Mont-Carmel, et originairement, de neuf degrés sans principe de noblesse connu, pour l'ordre de Saint-Lazare de Jérusalem, réuni au premier en 1608 par Henri IV. Une réorganisation des deux ordres eut lieu en 1757; on leur adjoignit un peu plus tard l'ordre du Saint-Esprit de Montpellier.

voulut pas en entendre parler; d'ailleurs personne ne se présentait. En quatre jours, j'obtins donc une pension de 2,000 livres, et cela dans un temps où la cour se rendait très-difficile à les accorder.

Nous passâmes notre été à Passy, à Hénonville et à la Chevrette. M. Roslin, le grand-père de ma femme, étant frappé d'une apoplexie et d'une paralysie, toute la famille fut obligée de se rendre à Passy, où nous restâmes un mois à attendre tous les jours sa fin. C'était le meilleur homme possible et de mœurs excellentes. De sa vie il n'avait juré, mais depuis son accident il entrait dans des fureurs où sa langue prononçait avec une volubilité inconcevable le grossier mot de b..., sans pouvoir dire autre chose. Il termina enfin sa triste existence, et sa veuve entra en possession d'une fortune immense. C'était la femme à qui les richesses allaient le moins. En fait de com.ptes, elle n'avait jamais fait que ceux de son cuisinier, et elle n'avait voulu avoir pour son entretien que le produit des confiscations, dont il revenait à son mari environ 50 louis.

Je m'établis dans ma nouvelle maison, rue Notre-Damedes-Victoires, à côté de la rue Joquelet, au mois d'octobre 1760. Une écurie pour quatorze chevaux, une petite cour avec sortie pour les fumiers dans la rue Joquelet, un bâtiment au fond de la cour à la place du jardin, quatre remises au-dessous, un premier, un second et des logements de domestiques au-dessus, composaient le nouveau bâtiment. Sur le devant, on n'avait laissé subsister que les gros murs en pierre de taille; on y avait ajusté deux ailes, sous lesquelles il y avait encore des remises. L'appartement du premier était composé d'une antichambre, d'une superbe salle à manger, d'un salon richement décoré en glaces et en sculptures de bouquets de fleurs, d'une bibliothèque éclairée par cinq croisées; de l'autre côté, une chambre à coucher, et sur une aile, un cabinet de toilette, une garde-robe à l'anglaise, un boudoir tout en glaces, et à la suite un jardin hydraulique. Le tout ne me coûtait que 90,000 livres, par l'économie

de M. de Verdun qui s'entendait parfaitement en bâtiments. Il coopérait de tout son pouvoir au plan qu'il m'avait proposé, et il vendait les maisons les plus éloignées, car j'en avais dans tous les quartiers.

l^n nommé Besnard, procureur du lloi de la ville de Rouen, s'oiïrit de faire rentrer une somme de 100,000 livres qui m'était due, à condition que je la placerais dans sa charge. J'acceptai, pourvu qu'il me trouvât une terre à acheter. Il vient m'annoncer que la duchesse de Chaulnes veut vendre la Mailleraye. L'abbé de Mégrigny et moi montons en voiture avec Besnard, et nous y courons.

Cette terre, bâtie sur le bord de la Seine, de Tautre côté de Caudebec, est superbe pour les bâtiments et le revenu. Les constructions, successivement augmentées par différents possesseurs depuis le maréchal d'Harcourt (1), en font un local immense, sans suite, mais dont les détails sont magnifiques, avec une vue superbe sur la Seine, qui est d'une largeur considérable. Il y existait des droits d'une féodalité excessive. Chaque ourque, ou petit bâtiment de pêcheurs, ne pouvait remonter sans payer un droit, ou faire hommage du plus beau poisson à un prix fixé. Un hospice de Capucins avait été fondé pour desservir la chapelle du château, qui était mieux tenue qu'une paroisse.

Les informations que je pris sur le caractère des habitants me déterminèrent à me retirer, après avoir offert seulement 700,000 livres. Les vassaux habitaient les bords de la rivière, et le peu de terre qui était cultivé avoisinait une forêt im- ( mense. Il s'ensuivait que ces gens, matelots ou bûcherons, vivaient dans un état d'indépendance à peu près complet.

Besnard voulut nous faire voir trois autres terres du côté de Caudebec, mais nous versâmes sept fois dans les plus

(1) M. Dufort dit par erreur : le maréchal de la Meilleraye. La terre de la Mailleraye avait appartenu au maréchal d'Harcourt et avait été achetée en 173U ou 1751 de la succession, moyennant 600,000 livres, par le comte d'Houdetot, qui, trois ans plus tard, la revendit pour un million à la duchesse de Chaulnes. (Luynes, t. XIll, p. 208, et Boiteau, Mémoires de madame d'Epinay, t. I, p. 295.)

mauvais chemins possibles, et nous revînmes au bout de huit jours, après avoir fait une course inutile.

M. et madame de Cypierre me cherchaient aussi une habitation dans l'intendance d'Orléans. Les bords de la Loire étaient toute notre ambition, et cela seul pouvait nous faire oublier le séjour enchanteur que nous allions quitter.

On découvrit la terre de Montpipeau, à quatre lieues d'Orléans (1). Elle appartenait au marquis de Polignac, et venait des deniers de sa femme, mademoiselle de La Garde, J'y courus. La terre se sentait de l'abandon où M. de Polignac avait mis toutes ses affaires. Il s'était avisé de surélever l'ancien château, sans étayer les pièces au-dessous, de sorte que tous les planchers étaient écrasés. Le revenu me tenta. Il était de 28,000 livres, soit en blé, soit en bois; ce qui me permettait, avec de la sagesse et de l'économie, d'augmenter mes fonds dans une superbe retraite, et d'attendre les successions de droit. Je réunis donc chez moi, à dîner, le mari et la femme qui ne se voyaient plus, afin de conclure. Pour mon bonheur, le message d'un notaire dérangea cette acquisition. M. du Gluzel (2), maître des requêtes, venait d'hériter de son père M. de la Ghabrerie, fermier général; nous avions été élevés ensemble; il demeurait dans la même rue, près de la place Vendôme. Appuyé de son beau-frère Le Pelletier de Morfontaine, il donna pouvoir au notaire d'offrir 800,000 livres au lieu de 700,000, prix auquel j'allais conclure. Polignac me fit part de cette proposition, m'offrant toute préférence. Gomme j'hésitais déjà, à cause des réparations urgentes qu'il y avait à faire, je retirai à l'instant toutes mes paroles.

Il m'était dû 20,000 livres, prêtées pendant ma minorité

(1) Montpipeau, paroisse d'Huisseau, près Meung-sur-Loire, avait été acheté vers 1745 par François-Camille, marquis de Polignac, dontj il a été question à la page 11.

(2) François-Pierre du Cluzel, fils de Léonard, seigneur de la Ghabrerie et de Blanville, fermier général, et de Thérèse Touzard. Sa sœur, Catherine-Charlotte, avait épousé en 1754 Jacques-Louis Le Pelletier de Morfonlainc, dont il a déjà été parlé. La Icrre de Mont-| pipeau fut érigée en marquisat en faveur de M. du Cluzel.

L'ANCIKN RKGIMK (17;)5-1764) 279

à M. le marquis de ClerinoiiL d'Amboise (1), sur la terre de Cheverny. Le comte d'Harcourt (2) avait acquis celte terre et voulait lîi liquider. Saint-Geruiaiu, son homme d'affaires, lié avec le mien, en causant sur le remboursement, lui indiqua Cheverny, lui annonçant que la santé de madame d'Harcourt (mademoiselle des Martrais) ne lui permettrait plus de l'habiter, puisque depuis trois ans elle s'était établie à Genève pour suivre les conseils du fameux médecin Tronchin. M. de X'ordun saisit cette idée, et nous nous déterminons à donner avant tout un coup d'œil à la terre.

C'était une occasion de voir nos amis dans leur intendance d'Orléans, et la carrossée se forma de M. de Mégrigny, de M. de Verdun, ma femme et moi. M. d'Harcourt avait acheté, en acquérant la teri'e, la charge de lieutenant général du Blaisois, Dunois, Vendômois, bailliage d'Amboise, et il offrait d'en traiter avec moi.

Nous fûmes très-satisfaits de l'habitation, et au bout de huit jours, nous fûmes de retour à Paris. Mon premier point était de m'assurer de l'agrément de la place. Elle était toute militaire, et prêtait serment entre les mains du Roi. Je n'avais aucun grade dans le service, mais M. Dodun, contrôleur général, avait déjà possédé cette place, lorsqu'il s'était retiré dans sa terre d'Herbault, à six lieues de Cheverny (3).

(1) Jcan-Baptislc-Louis de Glermonl, d'Amboise, marquis de Renel et de Monglat, comte de Cheverny (1702-1761).

(2) Henri-Claude, comte d'Harcourt, lieutenant général du Blaisois de 1756, marié en 1742 à Marie-Madeleine Thibert des Martrais, veuve en premières noces de Jacques-Alexandre Briçonnet, seigneur d'Auteuil.

(3) Charles-Gaspard Dodun, marquis d'Herbault, contrôleur général de 1722 à 1726, lieutenant général de l'Orléanais. Il mourut en 1736, âgé de cinquante-sept ans. Il était, dit-on, petit-fils d'un laquais, et l'on avait fait sur lui une chanson dont le couplet suivant est ici à sa place :

« Dodun dit à son tailleur :

« Marquis d'Herbault on me nomme ;

« Je prétends qu'en grand seigneur

« On m'habille, et voici comme :

« Galonnez, galonnez-moi,

« Car je suis bon gentilhomme;

« Galonnez. galonnez-moi.

« Je suis lieutenant du Hoi. »

Cette charge, sans autre fonction que de donner, d'après les lettres du Roi, des ordres aux villes pour des Te Deum et des réjouissances, était assimilée aux grands gouvernements, quand on y, résidait. On passait au lieutenant général un capitaine des gardes et huit hommes à sa livrée, qui devaient l'accompagner dans les cérémonies. Ces places de gardes étaient fort courues, elles exemptaient de la milice et du logement des gens de guerre.

Je n'eus rien de plus pressé que de me rendre à Versailles et d'en conférer avec mon ami M. Mesnard, premier commis; il me conseilla d'aller trouver M. de Saint-Florentin.

Je fis un bout de mémoire, et descendis chez le ministre, qui me dit qu'il en parlerait au Roi le même matin. Je courus à mes autres affaires, et bientôt je rencontrai dans la galerie le ministre, qui me dit : « Le Roi vous donne l'agrément, « et vous aurez la place. » Je fus obligé d'arrêter sa bonne volonté et de lui dire que je n'avais pas conclu et que je n'avais pas la démission de M. d'Harcourt. « En ce cas, (( quand vous voudrez, regardez la chose comme faite. »

Je courus chez madame de Pompadour; elle gouvernait tout et me traitait fort bien. J'entrai, je lui dis ma demande et la réponse que j'avais eue; je lui en fis hommage pour son frère, puisqu'elle avait la terre de Ménars, où elle dépensait des sommes immenses, et où elle allait faire tous le trois mois des voyages des plus brillants.

Elle me dit qu'un pareil procédé était au-dessous d'elle, qu'elle avait à cœur de plaire à ses voisins, que j'en étais tout à l'heure un. Ensuite, elle me parla avec enthousiasme du pays. Elle m'apprit que la famille des Hurault vivait encore dans le voisinage, que c'étaient les aînés de la branche de Hurault, le chancelier (1), que Cheverny avait passé par les femmes aux Clcrmont d'Amboise. Enfin, après une conversation très-aimable d'une demi-heure, je me rendis à Paris, très-sûr de pouvoir aller de l'avant pour mon acqui-

(1) Guy-Guillauinc Malii, baron de Corméré, marié à Thérèse Charpentier. Il avait été receveur général des domaines et bois.

sition, et par conséquent très-content. Quelques difficultés, inévitables quand on traite do Genève à Paris par un intermédiaire, me firent cependant rompre la négociation.

Un M. de Corméré, Mahi de son nom, homme dans la finance, quoique sa famille eût dos places de robe dans la province, avait bàli un château qu'on disait magnifique, avec des jardins qui paraissaient superbes, d'après les plans qu'on me fit voir. Cette terre était à trois petites lieues de Cheverny, et M. de Corméré l'avait fait ériger en baronnie.

Ses deux enfants, qui finissaient leur éducation, logeaient dans une maison à moi rue Beaubourg; l'aîné n'a pas tant fait parler de lui que le second, à qui il avait donné le nom de Favras, que le fils en grandissant honora du titre de marquis.

C'est ce malheureux marquis de Favras qui a joué un si triste rôle dans la Révolution, puisqu'il fut pendu en place de Grève, très-innocent de ce dont on l'accusait (1).

M. de Verdun, pour amener M. de Saint-Germain à une conciliation, s'enthousiasma de cette terre; bref, nous partons, ma femme et moi, pressés par M. et madame de Cypierre qui désiraient nous fixer dans leur généralité. M. de Corméré était prévenu; à Blois, je le prends dans ma voiture, et nous voilà arrivés à une heure de jour à Corméré. J'en eus assez pour repartir le lendemain. C'était un château tout neuf, mais mal distribué, et dont tous les dedans étaient à refaire. Ce qu'il y avait de pis, c'est que le château était assis sur un rocher ou terrain de pierre, et que depuis dix ans les arbres refusaient d'y croître. Nous retournâmes dîner chez nos amis à Orléans.

(Ij On trouvera plus loin des détails sur toute la famille. Voir page 340.

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