CHAPITRE XI
La folie de M. do Jully. — Le contrat du ])rince de Guéménée. — Vivacité du duc de Choiseul; nouveaux détails sur son caractère. — Le prince Démétrius Galitzin et le cabinet noir. — Mort de M. de Pomereu. — La petite vérole. — Inoculation de M. Dufort. — Le docteur Hosty. — Amabilité du Roi. — Cupidon d'ébène. — Fontaine de Cramayel. — Les familles Ferrand et de La Borde. — Un ménage à la mode. — Les princes du sang et les ambassadeurs. — Négociations infructueuses de l'auteur. — Marigny veut acheter Cheverny. — Du Jonquoy de Monville. — Madame de Marsan. — Le comte de Boisgelin. — Anecdote sur le duc de Bourgogne. — Olavidès; sa vie à Paris. — Il est encore question de Cheverny. — Singuliers procédés de Marigny. — Achat de Cheverny. — M. Dufort a la lieutenance générale du Blaisois et le titre de comte. — Maladie de madame de Pompadour. — Son influence sur Louis XV. — Un trait de caractère : la goutte de M. Darboulin. — Mort de la marquise. — Chagrin de Choiseul. — Regrets du Roi.
Je m'étais déjà aperçu de quelques disparates dans la tête de mon camarade Jully. Il parlait avec sa gaieté ordinaire, mais par moments il montrait une volubilité étonnante. Un jour, sans rien dire, il fît faire un habit magnifique à la Louis XIV : chapeau à point d'Espagne et à plumet, perruque brune, cravate de point, habit d'étoffe d'or galonné à point d'Espagne sur toutes les tailles, ceinture à franges d'or, nœud d'épaules de même, des houssettes, des culottes fort larges, des bas de soie rouge à coin brodé en or, des souliers à talons et oreilles rouges, des boucles de diamant, et par-dessus tout cela un superbe baudrier qui portait une épée magnifique, avec un nœud superbe. La folie le pousse à faire des visites ainsi fagoté, et il arrive chez madame de Préninville; comme il était fort aimable, toute la société prit cela pour une plaisanterie.
Je ne le trouvais pas dans son état naturel; mais comme je le savais contrarié par le vol qu'avait pris son beau-frère
L'ANCIEN RKGIiMK (1755-1 7(54). 283
La Borde, le banquier, et qu'il m'en avait touché quelque chose, j'attribuai ses originalités à son désir de se distraire de la contrainte qu'il éprouvait dans son intérieur.
Madame de Marsan, sœur du prince de Uohan-Soubise, gouvernante des Enfants de France, jouait un grand rôle par les soins qu'elle mettait dans sa place. Respectable par ses mœurs, sa douceur et sa conduite, elle était dévote, et par conséquent le duc de la Vauguyon (1) et le parti jésuitique, qui agissait sous main, s'honoraient de lui elrc attachés.
Déjà d'un certain âge, aimant l'agriculture, elle avait sacrifié son goût de retraite pour conserver la survivance de sa charge à sa nièce, mademoiselle de Soubise (2), sœur de la défunte princesse de Condé; cette enfant était élevée près d'elle, et se formait à l'état qui lui était destiné. Le jeune prince de Rohan-Guéménée, d'une jolie figure, héritier d'une fortune immense, ayant à lui le port de Lorient (3), lui était fiancé. Dès qu'ils eurent l'âge l'un et l'autre, on demanda l'agrément du Roi, et le jour fut pris pour la signature du contrat. Cette famille prétendait aux honneurs après les princes du sang, et voulait avoir le pas sur les ducs et pairs. Ils voulaient qu'on leur donnât de l'Altesse en leur écrivant, mais ils ne l'avaient obtenu d'aucune personne titrée. Ils invitèrent donc en toute cérémonie les ambassadeurs et les deux introducteurs, pour se trouver à la signature du contrat chez le Roi.
Je me rendis à Versailles; je me regardais comme invité personnellement, et nullement en fonction. Nous dînâmes, La Live et moi, chez le duc de Choiseul, et il ne fut question de rien. Comme c'était une prétention, le duc ne voulait pas former de difficultés et arrêter l'effet.
A six heures, les ambassadeurs se trouvèrent en corps
(1) Antoine-Paiil-Jacques de Quelen de Stuer de Caussade, duc de la Vaugyon (1706-1772), gouverneur des fils du Dauphin.
(2) ViGtoire-Armande de Rohan-Soubise, qui épousa Henri-Louis- Marie, prince de Rohan-Guéménée, le 15 janvier 1761.
(3) La famille de Rohan en était en possession depuis plus de cinq cents ans. Il lut racheté par le Roi, après la faillite du prince de Guéménée, pour 12,500,000 livres.
dans la chambre du Roi, pour entrer avec les parents lors de la signature. J'étais de semestre, puisque c'était en décembre. Ne sachant comment la chose tournerait, et ayant mes entrées, je me fourre dans le cabinet, du côté de la porte de glace, et laisse démêler la fusée. La Live, dont les idées étaient déjà brouillées, ne me voyant pas, se met d'office à ma place, conduit les ambassadeurs autour de la table du conseil et se range avec eux; je vois la cérémonie et m'en vais comme tout le monde. Je rencontre le duc de Choiseul qui me dit : « Monsieur, je me plaindrai au Roi de ce que « vous outre-passez vos fonctions, en vous prêtant à faire des « choses qui ne sont pas d'usage. — Monsieur le duc, lui « répondis-je, je me plaindrai aussi au Roi, comme j'en ai (( le droit, puisque je ne prends les ordres que de lui, de ce (( que vous imaginez que j'ai conduit les ambassadeurs. — « Expliquez-vous, me dit-il. — Je n'ai, monsieur, rien à « vous dire de plus. — Cela ne se passera pas comme « cela. )) Il continua son chemin, du moment que je lui dis que je comptais bien lui parler, quand il serait sans vivacité. Nous étions invités à une fête et à un dîner superbe chez madame de Marsan; je m'y trouvai avec lui et je me gardai bien de l'aborder. Je revins à Paris, et mon premier soin fut de lui écrire comment la chose s'était passée. Je n'ai jamais su quelle explication il avait eue avec La Live.
N'ayant nulle réponse, je me rendis le mardi suivant avec les ambassadeurs chez lui à Versailles. M. de Stahrenberg sortait de l'audience; le duc le reconduit, et, au lieu de prendre l'ambassadeur de Sardaigne qui attendait pour entrer, il m'appelle, et me voilà dans son cabinet, tête à tête avec lui. Il me regarde en riant et me dit : « Etes-vous toujours fâché? » — Je me signe (1) froidement. — « Mais moi, je ne « le suis plus, reprit-il; j'avais tort, n'en parlons plus. Vous « m'avez demandé une place dans les gardes pour M. Soullet; « passez au bureau, le brevet est expédié; j'ai eu bien de la
(1) Loculion ancienne : signer, pour faire signe. LitLré cite un exemple pris dans Froissard.
« peine ;\ l'obtenir du maréclial de Biron; il m'en a coûté (( une compagnie de cavalerie, mais je suis trop heureux de (( faire cjuclque chose qui vous soit agréable. » C'était une façon noble de réparer son inconséquence. Je lui fais mes remercîments, et je cours au bureau, où j'ai h l'instant le brevet d'officier aux gardes pour mon cousin. Je trouve le maréchal de Biron qui me l'annonce; je le remercie comme s'il l'avait donné pour rien, et de ce moment je me sens l'obligé du duc de Choiseul, et lui voue un attachement que j'ai conser\é toute sa vie.
Le duc était, dans l'intérieur, la plus aimable créature qu'on pût trouver; en butte à toutes les demandes, il ne refusait que lorsqu'il ne pouvait pas faire autrement. Il avait conservé toute l'amabilité de sa jeunesse, et quoiqu'il eût les plus grandes affaires à traiter, il avait l'art de se jouer de tous ses départements. Sorti du cabinet, il ne s'occupait que de ses plaisirs.
Tous les soirs, son secrétaire lui présentait la liasse de lettres anonymes qu'on lui adressait dans la journée, et elles se multipliaient selon les circonstances; c'est à peu près le sort de tous les ministres en faveur. Séqueville m'a dit qu'étant son secrétaire de confiance, il était chargé de les décacheter toutes, de les lire, et de leur faire une oreille quand il trouvait quelque chose de saillant. Lorsque le duc rentrait pour se coucher, et que les valets étaient occupés à sa toilette, il s'asseyait, et le secrétaire lui présentait les lettres en masse. Souvent il en trouvait de si rudes qu'il les jetait à l'instant au feu; il disait en riant : « Je veux tout voir, et si j'ai tort, « profiter des avis. » Je le vis un soir dans cette occupation Je me gardai bien de l'interrompre, et je me mis à causer avec l'abbé Chauvelin, conseiller au Parlement (1), qu'il ménageait à cause de cette charge, et qui, par son esprit, était dans son intimité.
(1) Henri-Philippe de Chauvelin (1716-1770), chanoine de Notre-Dame et conseiller au Parlement de 1738, janséniste et ardent ennemi des Jésuites.
Le prince Déméliius Galitzin (1), ministre de Russie, aimait à travailler avec le duc. Grimm, ami de l'Impératrice et son correspondant en France, ne jouait pas encore un rôle ostensible (2), et c'est le prince qui fut chargé par la nouvelle impératrice de lui former un cabinet de tableaux. Il avait pris Greuze (3) pour aller à la découverte et prononcer, et nous courûmes ensemble tout Paris : les envois se succédaient, et il en recevait des remercîments.
Cependant l'Impératrice fut instruite que le prince voyait beaucoup le duc et la duchesse de Choiseul et madame de Gramont. Gomme le duc s'était expliqué très-franchement sur son élévation au trône, elle pensa que cette intimité pouvait nuire à ses intérêts. On reprochait aussi au prince de recevoir un nègre, favori de Pierre III, et compagnon de ses boissons. Cet homme racontait à qui voulait l'entendre les particularités de sa familiarité avec l'Empereur, et tout ce qui s'était passé jusqu'à sa mort. Le pauvre hère, intrépide buveur, avait été chassé alors de Russie, et, après avoir eu à Pétersbourg un carrosse à six chevaux, se trouvait réduit à son premier métier de valet.
Le prince reçut dans ses dépêches une lettre de l'Impératrice. Elle lui annonçait son prochain rappel, lui faisait quelques reproches indirects sur les liaisons, et se plaignait qu'il fît mal ses affaires et se laissât influencer par le ministre français dans lequel elle ne pouvait avoir confiance, d'après la manière dont le duc de Choiseul s'exprimait sur son compte.
La pauvre prince s'échauffe la tête. Désespéré d'être rappelé d'un pays qu'il aimait, et où il avait des amis, pour être
(Ij Comme on l'a vu, Démétrius Galitzin fut chargé d'affaires de Russie, de septembre 1762 à février 1763. C'est en juillet 1762 que Catherine s'était emparée du trône.
(2) C'est seulement en 1773 que Grimm fit en Russie son premier voyage, qui fut le début de ses relations personnelles avec l'Impératrice.
(3) Greuze, alors âgé de trente-sept ans, avait déjà beaucoup de réputation. Il n'entra à l'Académie de peinture qu'un peu plus tard, en 1769.
fc L'ANCIKN HK(ÎIMK (17.S5-1764). 287
peut-être exilé, ne s'étant attaciié au ministre que pour faire sa cour et mieux négocier, il répond directement el finit sa lettre en assurant qu'il n'avait nulle confiance dans le duc de Choiseul; qu'un homme qu'on accusait d'avoir empoisonné madame de Choiseul-Romanet, sa cousine, pour plaire à la maîtresse on titre, ne pouvait y avoii* aucun dioil.
Cependant le duc était instruit par ses émissaires du mécontentement de l'Impératrice. Jannel (1) directeur des postes, venu à cette place après avoir été élevé chez les d'Ogny et avoir commencé par être simple commis, Jannel, presque ministre de Paris, ayant un bureau où l'on décachetait les lettres et où il servait ou desservait qui il voulait, Jannel eut l'ordre de décacheter les dépêches, et M. de Choiseul eut une copie de celle de l'Impératrice. Le prince avait donné sa lettre à un courrier particulier; on ne put décacheter (ju'à Strasbourg, et sans qu'il s'en doutât.
Le prince se rend le mardi à Versailles. Il entre pour travailler avec le minisire, et celui-ci l'expédie à son ordinaire, franchement et loyalement; mais, à la fin, il fait tomber la conversation sur sa position comme ministre, et, avec un air de distraction, il lui prouve clairement qu'il a connaissance de la lettre et de la réponse.
Ce peu de mots furent un coup de foudre pour le prince; il retourne chez lui et me prie de venir le voir, avant d'aller dîner ensemble chez l'ambassadeur de Hollande. J'y cours, et il m'explique toute cette scène. Je ne pus m'empêcher de le blâmer. Rien n'était plus faux que les bruits répandus à la mort de madame de Choiseul-Romanet, il n'y avait qu'à connaître le duc pour voir qu'il était la loyauté même, et un bruit populaire, qui n'avait pas passé les antichambres, n'aurait jamais dti être répété.
Le prince, furieux, croyait avoir fait ce qu'il devait; il trai-
(1) Robert Jannel, chevalier de l'ordre du Roi, intendant général des postes, mort, en 1770. Il était tout dévoué à madame de Pompadour. (Mémoires de madame du Hausset, p. 84 et suiv.) C'était, dit d'Argenson, « un grand fripon et grand traître... homme noir et double ». (1752 et 1756.)
tait de perfidie l'abus du secret des lettres, enfin il ne voulait plus traiter en aucune manière avec le ministère. Il avait au plus vingt-huit ans, et, quelque chose que je pusse faire, il écrivit qu'il avait son rappel et demandait à partir sans congé, ce qui lui fut accordé (1). Comme je n'ai jamais abandonné mes amis, quelque attachement que j'eusse pris pour le duc, je continuai à M. de Galitzin jusqu'à son départ tous les soins de l'amitié; le ministre le savait, et il ne m'en fit pas plus mauvaise mine. Il se conduisit avec la loyauté qui lui appartenait, ne fit aucune plainte contre le prince dans ses dépêches, et justifia à mes yeux le jugement que j'avais porté sur l'excellence de son caractère, sachant allier la plus fine politique à tous les procédés d'un galant homme. Les détracteurs en ont dit tout ce qu'il leur a plu, mais son caractère le portait à faire et à s'attacher de vrais amis, et sa disgrâce, aussi glorieuse que son ministère, l'a bien prouvé.
L'année suivante, le comte de Stahrenberg, ministre de l'Empereur, loua une maison à Epinay. Deux ou trois fois par semaine, nous faisions des promenades de sept à dix personnes aux environs de Saint-Leu, soit dans la forêt de Montmorency, soit dans les bois de Boissy, ou à la montagne de Sannois, et nous revenions par le village de Montigny. Ma femme montait un cheval anglais, vêtue d'un habit et d'une jupe brodée en paillettes d'argent, d'un chapeau à plumet avec agrafes de diamant; elle était on ne peut plus jolie.
Un soir que nous rentrions à neuf heures, elle fut prise d'un frisson et passa une nuit affreuse. J'envoyai sur-le-champ chercher Duchesnay, alors médecin de la duchesse d'Orléans- Conti. Le f rater du village lui couturait le bras, sans pouvoir lui tirer de sang; Duchesnay voulut avoir Brasdor (2), un des plus fameux chirurgiens de Paris, qui eut toutes les
(1) La Gazette de France du 25 février 1763 annonce que le comte Soltikoff a remis ses lettres de créance, et que le prince Galitzin a pris congé.
(2) Brasdor, maître en chirurgie depuis 1752.
L'ANCIEN RKGIMI': (iTriSlTfii). 289
peines du monde à la saigner. Enfin Diichesnay reconnut une fièvre scarlatine, et, en six semaines, ma femme revint à une parfaite santé. A partir de ce moment, elle oublia insensiblement rexercice du cheval.
Ce fut après cette époque qu'à mon retour à Paris, je trouvai mon second beau-frère, M. de Pomereu, maître des requêtes, dans le dernier état de phtisie et de pulmonie. Il avait vingt-cinq ans, beaucoup d'esprit et de facilité, et il annonçait qu'il serait un homme, dans l'étendue du terme. Il vit venir la mort avec le sang-froid de la philosophie. Ami intime de M. le marquis de Montesquiou (1), qui a joué un rôle dans la Révolution, et de M. de Lamoignon, le dernier chancelier, qui s'est tué à Basville (2), il marchait du même pied pour les talents. Il avait toujours une orfraie en vie qui était posée sur son bureau; cet animal silencieux et triste lui plaisait. Le petit service que je lui avais rendu par le duc de Choiseul avait excité sa reconnaissance, qu'il m'exprimait d'une manière noble, en me donnant toute sa confiance.
Huit jours avant de mourir, il était tourmenté d'un accès de toux convulsive qui lui ôtait la respiration; il me serrait la main tout le temps, et dès qu'il put recouvrer la parole, il me dit : « Ces accidents me tueront, et je dois regretter la « vie; car, si j'en revenais, je me sens assez de courage pour « dire, comme César : Aut chancelier, aut nihill » Enfin il mourut (3) et fut enterré à Saint-Gervais, après trois ans de mariage, laissant une veuve et deux garçons. Ces enfants prirent la petite vérole en nourrice et périrent, à huit jours l'un de l'autre, de sorte que madame de Pomereu se trouva dégagée de tous liens, en moins de trois semaines. Mais n'anticipons pas sur les événements.
(1) Anne-Pierre de Montesquiou-Fezensac (1741-1798;, membre de l'Académie aux Etals généraux; mis en accusation en 1792, il passa à 1 étranger.
(2) Chrétien-François de Lamoignon, né en 1735, président à mortier, garde des sceaux de 1787 à 1788. En 1789, on le trouva mort dans son parc de Basville, avant près de lui un fusil déchargé.
(3) En 1764.
Ma femme avait toujours eu beaucoup de crainte de la petite vérole; la mort de M. Soullet avait redoublé ses inquiétudes. Elle allait avec répugnance dans les lieux publics, ou s'en privait. La vue d'une personne encore rouge de cette maladie la troublait singulièrement, et les automnes et les printemps étaient des moments de deuil pour elle, à cause de la perte subite de plusieurs personnes mourant de cette maladie.
Les journaux et papiers publics ne traitaient alors que des miracles de l'inoculation (1). Le chevalier de Chastellux, mon ancien ami, venait de se faire inoculer par Hosty (2), médecin anglais; madame la comtesse de Pignatelli (3) avait éprouvé, par suite de l'inoculation, une petite vérole maligne et ■confluente qui l'avait fort maltraitée, mais elle avait évité la mort. Je me mis à lire les écrits pour et contre, enfin j'allai moi-même aux informations, et, après m'être assuré que le danger de prendre la maladie par inoculation était d'un contre cent, tandis que celui de l'avoir naturellement était de cinquante, je me déterminai à voir le médecin Hosty.
Cet homme, plus chirurgien que médecin, connaissait la méthode de l'inoculation dans toutes ses parties, et avait réponse à tout. Si on lui disait qu'après l'inoculation on n'était pas préservé de la petite vérole, comme on en citait des exemples, il les niait ou les atténuait, en disant que ceux
(1) Le duc d'Orléans, en 1756, avait fait inoculer ses deux enfants par Tronchin; la même année, le maréchal de Belle-Isle en faisait autant pour le comte de Gisors, son fils. L'inoculation de M. de Chastellux, un peu postérieure, fit beaucoup de bruit, et le chevalier publia des Eclaircissements sur Hnoculation; en 1775, Buffon, en le recevant à l'Académie française, le complimentait d'être le premier des membres de l'Académie qui eût osé affronter l'opération. (Barbier, passim; LuYNEs; Grimm, etc.)
(2) Hosti, dit le manuscrit; je rétablis l'orthographe d'après VAlmanach royal. C'est lui qui, en 1756, avec un autre médecin an^'lais nommé Kerpatry, avait inoculé le comte de Gisors. Luynes le nomme Ostie (t. XV, p. 21).
(3) Probablement Jeanne-Sophie-Elisabeth-Louise-Armande Septimanie de Richelieu (fille du maréchal), née en 1740, mariée en 1756 à Casimir Pignatelli, comte d'Egmont, lieutenant général. Elle mourut en 1773, à trente-deux ans. C'était une des plus belles femmes de son temps.
L'ANCIFN RÉGIME (1755-1764). 291
qui seraient inoculés à sa manière et qui seraient pris ensuite pourraient, avec l'attestation signée de lui, se présenter en Angleterre pour recevoir le prix de 300,000 livres, recueilli par souscription pour eiro donné à celui (jui constaterait légalement avoir eu la petite vérole naturelle, après avoir été inoculé dans les règles.
Mes informations l)i(3n prises, il ne fut pas difficile de convaincre ma femme. Elle n'hésita pas à se débarrasser d'une inquiétude qui la tourmentait journellement; nous agîmes donc de concerl. Mon fils aîné prenait sept ans (1), et c'était un service à lui rendre : nous nous déterminâmes à le faire inoculer en même temps. Le Parlement avait rendu un arrêt plein de sagesse, pour que ces sortes d'opérations se fissent hors des villes (2). C'était la même loi qu'en Angleterre, parce qu'on avait remarqué que la petite vérole, prise sans préparation d'un inoculé, était presque toujours mortelle.
Il fallut trouver une maison. Le bon abbé de Mégrigny connaissait particulièrement l'architecte qui avait acheté des co-héritiers de Pajot d'Onsenbray (dont nous faisions partie) la belle maison de Bercy; il lui proposa de retarder la démolition, et de me la louer, telle qu'elle était, pour trois mois. L'affaire fut bientôt faite, et je me hâtai d'y faire porter quelques meubles indispensables et des provisions. De toute ma maison, je ne gardai que la femme de chambre de ma femme, un domestique, un cocher, un cuisinier, et je renvoyai à Saint-Leu tous les autres, qui n'avaient jamais eu la petite vérole, le premier devoir étant de ne faire courir aucun risque à ceux qui vous entourent.
(1) Ceci, joint à la mort de l'abbé de Mégrigny, dont il sera question un peu plus loin, fixe la date à 1763.
(2) Le 8 juin 1763, le Parlement avait demandé l'avis de la Faculté de médecine sur l'inoculation, cl aussi celui de la Faculté de théologie, « pour savoir s'il est permis de se procurer une maladie qu'on pource rait ne pas avoir ». En attendant, défense était faite de se faire inoculer ailleurs qu'à la campagne, et de « se communiquer dans le (( monde » moins de six semaines après la guérison. (Barbier, août 1763.)
M. de Barassy s'offrit à nous tenir compagnie; le médecin Duchesnay me promit d'être à mes ordres, en lui donnant deux chevaux et une voiture; M. de Berry, trésorier des Etats de Bigorre, avec qui j'avais fait, après notre séjour aux eaux, une connaissance intime, promit de venir nous voir très-souvent. Pour l'abbé de Mégrigny, il tomba alors malade d'une vomique (1), qui le mit au tombeau.
Tout étant ainsi préparé, et le moment décisif approchant, j'allai chez le sieur Hosty. Je ne comptais pas me faire inoculer, et, malgré l'exemple de M. Soullet, je me croyais à l'abri de cette maladie; mais en un instant, il détruisit tout mon plan, et me signifia qu'il aimerait mieux renoncer à l'inoculation, que de permettre que j'y assistasse sans me faire inoculer moi-même.
Mon parti fut bientôt pris, et sur l'heure il fut décidé que nous nous mettrions, ma femme et moi, à ne manger que du lapin, du poulet et des épinards cuits à l'eau, sans une goutte de vin pur. Pendant les trois semaines de ce régime sévère, nous devions nous purger deux fois par semaine; pour mon fils, qui n'avait que sept ans, et qui n'avait pas encore mangé une bouchée de viande, il fut décidé qu'il ne serait soumis à aucun traitement.
Nous soutînmes ce régime avec constance, et le jour fixé, nous nous rendîmes à Paris. Hosty arrive et prend son instrument : une lancette cachée dans un petit carré d'argent, qui ne sort que pour effleurer la peau. Il fait sortir à peine quelques gouttes de sang, applique dessus une mouche de peau imprégnée du fîl passé dans des boutons de petite • vérole de la meilleure espèce. Il commence par moi, audessous du genou gauche, en dedans, en fait autant à ma femme, finit par mon fils, et nous fixe l'emplâtre avec des bandages, comme une saignée. Nous nous couchons et allons le
(1) Collection de matières purulentes, enkystées ou non, formées dans la poitrine, susceptibles de se faire jour par les bronches et d'être évacuées par une sorte de vomissement. (Littré.) L'abbé de Mégrigny mourut le 17 oclobre 1763. (Gazette du 21 octobre.)
L'ANCIEN RKGIMK (nn:;-! 764). 293
lendemain nons établir au petit Bercy, où tout était préparé.
Nous jouissions de la meilleure santé; on nous tenait fidèle compagnie, et Hosty venait tous les jours nous visiter. Enfin, le quatrième jour, levant l'appareil, il aperçut un bouton assez fort au milieu de l'inoculation et m'annonça, d'un ton doctoral, que j'étais bien heureux de m'être fait inoculer, car je n'aurais pas tardé à avoir la petite vérole naturellement; il m'assurait que l'éruption serait très-forte et très-abondante. D'après lui, ma femme ne l'aurait pas, et mon fils n'aurait (jue très-peu de grains. Il est vrai que l'inoculation de ma femme ne paraissait pas du tout. Hosty avait beau l'assurer qu'elle n'aurait jamais rien, la caution n'était pas suffisante, et le caractère de ma femme demandait plus de certitude morale. Hosty lui proposa alors de lui mettre une mouche vésicatoire à la même place et de la couvrir ensuite de pus de petite vérole, lui disant : « Cette fois, madame, vous « serez convaincue, et je parierais ma tête que vous ne (( l'aurez pas. » Elle accepte, il lui fait l'opération, la plaie se referme en quatre jours, et la voilà rassurée.
Cependant je me portais à merveille, lorsque Hosty exigea qu'on me fît une saignée de pied. On me tire trois palettes le matin; à dix heures, il faisait très-beau, je descends au jardin; je me promène et je joue avec mon fils, sur une terrasse au bord de l'eau. Je lui dis de me rendre ma canne pour m'en retourner; il la laisse couler le long des marches de la terrasse, et elle vient me frapper précisément à l'endroit de la saignée. A l'instant le sang jaillit, et je reviens en laissant après moi une très-abondante traînée de sang. Il fallut du temps pour l'arrêter, et l'on ne put calculer ce que j'en perdis : cet heureux hasard m'a peut-être sauvé la vie. Le septième jour, la fièvre me prit, et elle fut assez forte pour me donner un léger transport la nuit. Duchesnay, qui s'était alors fixé avec moi, me veilla. La petite vérole parut, il s'en est vu peu de plus abondante; tout mon corps était enflé, mes yeux à peine ouverts me rendaient affreux. Ma femme, mes amis bravèrent tous les dangers. Enfin, après sept jours,
la fièvre cessa peu à peu. Le treizième jour, voulant changer d'air, il fut convenu que nous partirions tous le lendemain pour nous rendre à Saint-Leu, sans nous arrêter à Paris, à cause de l'arrêt du Parlement.
Je n'avais pas encore vu mon fils, mais on m'assurait qu'il avait eu une petite vérole très-bénigne. Tout à coup la garde entre chez moi avec un air effaré et me dit : « Mon- « sieur, je ne sais ce qu'a monsieur votre fils; il y a deux (( heures qu'il ne remue pas plus qu'une pierre. M. Hosty « nous a pourtant dit qu'il en est quitte. » J'y cours avec Duchesnay, qui n'avait pas suivi son traitement, et qui le croyait en convalescence comme moi; le pauvre enfant était sans connaissance. Duchesnay prend son parti, monte dans ma voiture avec la femme de mon cocher et le transporte chez moi à Paris. Mon inoculation avait fait trop de bruit pour oser le suivre, et l'on m'emmène à Saint-Leu. Mon inquiétude était au comble.
Voici ce qui arriva à mon fils. Tansporté dans la maison, on le mit au lit, et Duchesnay voulut, avant de le traiter, qu'on envoyât chercher Hosty. Hosty arrive : dès qu'il voit l'état de l'enfant, il s'arrache la perruque, dit que l'enfant est mort, que c'est une fièvre maligne, et qu'il faut laisser agir la nature. Il s'écrie que l'inoculation est perdue en France, enfin perd totalement la tête : Duchesnay, qui dans la conversation était le plus doux et le plus pauvre de tous les hommes, s'oppose de toutes ses forces à cet abandon. Il s'allume, fait ses dispositions comme un général d'armée, et signifie à Hosty qu'il répond de l'enfant vis-à-vis de moi. Hosty se retire en faisant des gémissements et des imprécations comme un homme égaré.
Alors Duchesnay fait saigner l'enfant de sept ans deux fois au pied, à deux heures de distance; n'obtenant aucun amendement, il le fait saigner encore le soir, et finit par lui faire passer trois grains d'émétique. Ce dernier traitement réussit, et l'enfant reprend connaissance sur les cinq heures du matin. La femme de mon cocher, qui l'avait cru mort,
tombe dans luillc accès de joie et m'envoie un courrier. Une fièvre putride se déclare et cède le septième jour. Cette convalescence me rendit à la vie et fut un soulagement à la douleur (pie je ressentais de la perte de l'abbé de Mégrigny, qui a\ait toujours été pour nous un ami précieux à tous égards.
Peu curieux de me montrer dans l'état où j'étais, je revins à Paris furtivement voir mon fils : ce n'était plus le même enfant. Exténué par des secousses si violentes, il était d'une faiblesse pitoyable, et il fallut attendre plus de quinze jours pour le ramener à Saint-Leu, où je passai novembre et décembre.
Le temps de mon semestre arrivait, j'étais encore rouge, et il y avait près de trois mois que j'étais dehors de l'inoculation. Je fis demander au Roi la permission de me présenter pour faire mon service. Il fut répondu que je le pouvais, le temps prescrit de s'absenter étant plus que passé. J'arrivai donc à Versailles pour le premier jour de l'an. J'avais pris la précaution, pour effacer les rougeurs, de rester beaucoup au grand air, mais elles étaient encore très-visibles. Dès que le Roi m'aperçut à son lever, il me dit : « Vous avez eu une (( forte petite vérole. » Il m'examine et ajoute : « Cela vaut « mieux qu'un coup d'épée. »
Je ne sus d'abord ce qu'un tel propos signifiait dans la bouche du Roi, qui ne disait jamais rien sans raison. Je l'appris dans le cabinet après son passage. Un officier des gardes de la porte, Lenoir, frère de mon notaire (1), s'était vu insulté par un exempt des gardes du corps. Fort brave, quoique blessé à la main, il avait voulu en avoir raison; l'exempt avait mis de la hauteur, Lenoir l'avait poussé. Le rendez-vous fut pris, et Lenoir se présenta au combat, son épée attachée au poignet, vu son ancienne blessure; l'exempt
(1) C'est lui sans doute qui figure à l'Etat de la France de 1749 parmi les gardes de la porte sous le nom de Joseph Lenoir de Chanteloup. Lenoir, notaire de 1750 à 1762, demeurait rue Saint-Honoré, au-dessus de la rue des Frondeurs.
se battit mal et reçut un coup d'épée dans le bras. Le Roi venait d'en. être instruit. Les gardes du corps ne prirent point parti dans cette affaire; M. de FAubépin (1), le blessé, avait trouvé le secret d'avoir peu d'amis par son insolence. Un an après il quitta le corps.
J'allai dîner chez le duc de Choiseul. Mon inoculation avait fait du bruit, comme celle du chevalier de Chastellux; mais je me gardai bien de parler de la maladie de mon fils.
M. Soullet fut reçu dans les gardes; c'était un excellent sujet, réfléchi, d'une jolie figure, doux, aimable, instruit et bien élevé. Le régiment des gardes allait partir pour l'Allemagne, après avoir fait ses équipages. Je ne pus mieux faire que de le recommander à mon ami, le marquis de Paroy, qui, alors privé de ses biens de Saint-Domingue, avait supprimé sa maison à Paris, et s'était retiré à Paroy avec six enfants et sa femme. Je lui avais prêté depuis lors l'appartement que j'avais fait bâtir au-dessus de mes remises, et il y logeait l'hiver, lorsqu'il venait à Paris. Il s'empressa de reconnaître mes procédés en chambrant dans cette campagne avec mon jeune cousin, qui, par malheur, mourut trois mois après à Wesel, des suites d'une fièvre maligne (2).
Le Roi, toujours aimable dans son intérieur, le fut plus encore cette année; quelquefois il contait agréablement des histoires très-gaies, sans passer les bornes de la décence et de l'honnêteté. Quentin, baron de Champlost, avait acheté de Quentin, marquis de Champcenetz, la charge de premier valet de chambre. Le Roi, qui le connaissait depuis son enfance, le traitait à merveille. Champlost était extraordinairement laid, mais avec des grâces, l'air noble et les manières d'un grand seigneur. Son seul défaut était d'aimer les femmes à la folie, et d'être peu délicat sur le choix. Le Roi, comme les prédicateurs qui disent autrement qu'ils ne font, voulait le
(1) De Sainte-Colombe, marquis de l'Aubépin, premier exempt des gardes du corps, compagnie de Luxembourg.
(2) Il est vraisemblable que c'est en 1762, dans la dernière campagne de la guerre de Sept ans.
L'ANCIEN RftGIME (1755-1764). 297
retenir, et il lui disait souvent qu'à leur âge tout libertinage était mortel; enfin il lui parlait comme à un ami.
Nous fûmes témoins dans le cabinet d'une scène qui en valait bien une autre. M. le comte de Sourclies (1), grand prévôt de Versailles, était petit et laid par excellence, et fait tout de travers, mais il tachait par sa tenue de se rendre plus imposant qu'il n'était, car ce n'était qu'un bonhomme très-ordinaire. Il avait été élevé à Versailles, dans une grande familiarité avec le Roi, et madame de Pompadour, dans un moment de gaieté, l'avait désigné sous le nom de l'Amour. M. le duc de Noailles (1), qui se permettait tout, avait repris : « Tout au plus, madame, est-ce un Cupidon d'ébène! » Le nom de l'Amour lui était resté, et le Roi s'en servait quelquefois. Un matin que nous étions presque seuls, le Roi, qui allait quitter le cabinet, appelle l'Amour. L'Amour écarte deux ou trois personnes et s'avance avec précipitation. Dès que le Roi le voit à sa portée, il lui donne un joli soufflet sur la joue, fait une pirouette sur le talon et s'en va, se comportant avec autant de grâce et de gaieté que s'il eût fait une niche à son égal. De Sourches aurait reçu cinquante soufflets, pourvu que le Roi eût causé avec lui; mais quand il vit le Roi rentrer, on put juger combien il fut choqué de n'avoir pas eu d'autre audience.
Je trouvai l'histoire si gaie, si plaisante, qu'en arrivant le soir pour souper chez Coupé, où vinrent successivement M. de Rosambo, le marquis de Vizé, Pierrevert et Baudouin, je fus obligé de la raconter à chaque arrivant, et je fis la pantomime de cette scène, ce qui égaya tout le monde, surtout Fontaine de Cramayel (3).
Fontaine de Cramayel pouvait avoir une douzaine d'an-
(1) Louis du Bouchet, marquis de Sourches, comte de Montsoreau, né en 1711, lieutenant général, conseiller d'Etat, grand prévôt de France en 1747, à la mort de son père.
(2) Ce doit être plutôt le duc d'Ayen, son fils. Le maréchal duc de Noailles mourut en 176G, âgé de quatre-vingt-sept ans.
(3) François Fontaine, chevalier, marquis de Cramayel, seigneur de Moissy, Fourches, Limoges, etc., marié à Françoise-Monique de La Borde. Il mourut en 1779. (Chastellux.)
nées de plus que moi: c'était le meilleur homme possible. Il était devenu fermier général par la protection de madame de Pompadour, et vivait dans la plus grande aisance.
M. de La Borde, originaire de Bayonne et parent de M. Poisson (1), était devenu fermier général par la même voie. Il habitait, dans mon enfance, une maison rue Sainte-Anne, vis-à-vis les Nouvelles catholiques; il avait épousé en secondes noces une veuve, nommée Ferrand, qui avait deux enfants, M. Ferrand, fermier général, et madame de Sy, épouse d'un gentilhomme picard. Il avait eu d'elle trois filles et deux garçons. L'aînée des filles (2) avait épousé M. Marchais, premier valet de chambre du Roi; la seconde, M. Fontaine de Cramayel, fermier général; la troisième, M. Brissard, aussi fermier général. Les garçons étaient plus jeunes. L'aîné (3), plein d'esprit, de talents, aimable sous tous les rapports, s'est fait à juste titre la réputation d'un des plus grands compositeurs de musique. Ses connaissances littéraires le rendaient propre à tout; chimiste, littérateur, physicien, il remplissait avec fruit tous les moments qu'il ne donnait pas à la société, où il était très-aimable et d'une gaieté originale et spirituelle.
M. et madame de La Borde, avant l'élévation de madame de Pompadour, avaient loué une maison à Soisy, vallée de
(1) Ou plutôt de madame Poisson; encore n'était-ce pas une parenté. Jean-François de La Borde avait épousé Elisabeth Levasseur, veuve en premières noces de M. Ferrand, frère de madame Poisson, dont elle avait eu le M. Ferrand dont il est question ici, qui jouait parfaitement du clavecin et accompagnait dans la musique des cabinets (LuiNEs, t. IX, p. 261), et une fille, Madeleine-Françoise, veuve d'Alexandre Mogé de Pramont, et remariée à Charles-René Frémyn, seigneur de Sy.
(2) E. J. de la Borde (1735-1808), mariée en premières noces à Gérard Binet, écuyer, baron de Marchais, seigneur de Sainte-Preuve, chevalier de Saint-Louis, ancien major du régiment royal corse, et premier valet de chambre du Roi, mort à soixante-huit ans, en 1780. Elle épousa plus tard M. d'Angiviller.
(3) Jean-Benjamin, l'ami de l'auteur, dont il a été souvent question. Il ne faut pas confondre ces La Borde avec Jean-Joseph de La Borde, banquier de la cour, qui n'était en aucune façon leur parent. On trouve cette erreur dans les Suppléments de La Chenaye, à l'article Borde (de la), où l'on identifie mademoiselle Nettine, femme de Jean-Joseph, avec mademoiselle Levasseur, femme de Jean-François.
Montmorency. Nous étions donc voisins à la campagne comme à Paris, et notre liaison avait toujours subsisté.
iMadame de Marchais, aimable, jolie par une blancheur extrême, très-spirituelle et d'une figure animée, vivait toute l'année à Versailles; son mari, Thonnue de France le plus froid et le meilleur, se bornait à l'exactitude de son service \ is-à-vis de son maître. Pour elle, on savait que le duc de La Vallière y passait ses jours, el personne n'en parlait que comme d'une chose reçue.
Je placerai ici l'histoire arrivée à une dame de cette société. Madame de ***, aimant de bonne foi son mari, vivait depuis douze ans avec lui, et pouvait être citée comme l'exemple de toutes les femmes, lorsque le chevalier de Chastellux débuta dans le monde. Grand, bien fait, d'une belle figure, plein d'esprit, aimant les arts et les talents, il commença avec elle une passion qu'il a continuée longtemps. Un soir qu'ils s'étaient dérobés du salon, le reflet d'une glace ne permit pas au mari de douter de son malheur; il s'emporta et obligea le chevalier à sortir de chez lui à l'instant, et le lendemain lui envoya un cartel. Le rendez-vous n'eut pas lieu; les amis s'en mêlèrent, et la femme employa son autorité vis-à-vis de son amant. Le mari, revenu à lui, ne voulut pas être la fable du public; il y eut une explication et un raccommodement, à condition que le chevalier ne mettrait plus les pieds dans la maison, et il n'en fut plus question.
Cinq ou six ans après, un vendredi, *** et moi nous nous trouvions, comme c'était l'usage, sur le théâtre de l'Opéra, après le spectacle. Mon ami s'amusa à causer avec quelques personnes, j'en fis autant de mon côté et nous ne partîmes que lorsque tout était presque éteint. La première personne que nous rencontrons, c'est le chevalier de Chastellux, donnant le bras à madame ***. Le mari était dans une agitation violente : « L'as-tu vue? — Qui? — Elle! tu me serviras de « témoin. — Et de quoi? — Je compte sur ton amitié. » Enfin, la voiture arrive, nous nous y précipitons; il se démène comme un possédé, se frappant la tête contre tout, contre les
glaces. « Oui, mon ami, s'écriait-il, tu vois ma honte, mon « désespoir. Je suis c.u! je veux aller chez moi, rentrer, « fermer ma porte, ils soupent ensemble! » Et chaque refrain était : « Je suis c.u! » Tantôt il pleurait, tantôt il jurait; je ne savais qu'en faire. Enfin j'obtins qu'il viendrait souper avec nous chez Coupé, et qu'il ne parlerait pas de ses soupçons.
Lorsque je le vis un peu plus calme, je lui fis avouer que sa conduite pouvait donner à sa femme le droit de faire ce qu'elle voulait, puisqu'il n'allait pas pour rien sur le théâtre de l'Opéra; qu'il y aurait de l'injustice à être exigeant, que sa femme venait d'accoucher d'un garçon, et qu'il devait respecter en elle la mère de son héritier, et l'une des femmes les plus spirituelles et les plus aimables de Paris. Enfin, j'eus le bonheur de le reconduire chez lui à minuit, totalement calmé et rendu à lui-même. Sa femme était rentrée; j'obtins qu'il irait la voir, et j'entrai avec lui. Il se conduisit en excellent homme, tel qu'il était, et il a toujours depuis bien vécu avec elle. Elle méritait sa confiance par d'autres vertus qui ne tiennent pas à l'amour, et elle a fait son bonheur jusqu'à ce qu'il l'ait perdue.
Ce fut à peu près dans ce temps que les maisons de Conti et d'Orléans devinrent très-brillantes. Il y avait au Palais- Royal de grands soupers où toute la cour se trouvait. Il en était de même au Temple, où M. le prince de Conti avait des jours marqués. M. le prince de Condé, marié, tenait aussi une maison ouverte. L'ambassadeur d'Espagne, celui de l'Empereur, celui de Sardaigne, donnaient par hiver deux ou trois fêtes.
Depuis le cardinal Fleury, il existait entre les princes du sang et le corps diplomatique une barrière insurmontable. Les princes du sang avaient seuls le droit de faire entrer leur carrosse dans ce qui s'appelait un cul-de-sac et qui en était un véritable; le premier placé, les autres se tenaient le plus près, dans la rue Saint-Iionoré. L'ambassadeur d'Espagne, le marquis de La Mina, avait un jour voulu y faire entrer son
carrosse. Le comte de Charolais l'avait l'ait sortir. Cette dispute avait été portée au cardinal, qui, voulant tout accommoder, n'avait arrangé personne (1). Il s'en était suivi que le premier jour qu'un anibassadeui- s'était trouvé chez un prince du sang, l'ambassadeur s'était fait servir par ses pages, comme tout gentilhomme en avait le droit sans en user.
Le prince, de son côté, avait voulu rétablir l'étiquette de Louis XIV et passer le premier; ayant le droit d'avoir son cadenas, il avait aussi voulu s'en servir. Ce droit de cadenas est assez singulier. Aux grands couverts, au repas de couronnement, on pose devant le couvert de chaque prince ou princesse une boîte superbe, fermée avec un cadenas. Le prince prend sa clef, ouvre la boîte, dans laquelle est un couteau à manche d'or ou de vermeil, une salière et une poivrière de même, et un gobelet; il s'en sert et ferme la boîte, que l'on emporte in liocchi. Cela donna de l'humeur au corps diplomatique, qui, en cérémonie, se regarde comme le représentant immédiat de son souverain, et de ce moment il s'établit une séparation totale. Jamais on ne se visitait qu'une fois en grande cérémonie, et ni les princes ni les ambassadeurs ne se trouvaient aux fêtes que donnaient les uns et les autres.
La nécessité où est le corps diplomatique de se rassembler avait fait introduire un nouvel usage. Chaque dimanche, le corps se rendait chez un ambassadeur à tour de rôle; y allait qui voulait, depuis le chargé d'affaires jusqu'au nonce. C'est là qu'ils se communiquaient leurs affaires les plus secrètes. Nul Français n'y était admis, et je fus le premier introducteur des ambassadeurs qui y fût reçu; je dus cette faveur à la confiance qu'ils prirent dans mon caractère de franchise.
M. le prince de Conti, le plus bel homme possible, avait
(1) C'est probablement à cette circonstance que fait allusion le duc de Luynes en juin 1737 : « Il y eut, il y a quelque temps, quelques dif- « ficultés pour la place de son carrosse (celui de M. de La Mina) à «l'Opéra; cependant cela n'a point eu de suite. » (T. I, p. 266.) D'après un curieux dossier des Archives des affaires étrangères (fonds de France, vol. 1852, p. 388), l'origine de ces difficultés était encore plus ancien et remontait à 1728.
beaucoup d'esprit, mais le jugement le plus faux. Plein de projets, d'une imagination ardente, voulant jouer un rôle, il avait fatigué le Roi et s'était retourné du côté du Parlement, espérant, avec cet appui, sortir de cette nullité où l'on avait les meilleures raisons de le laisser. M. le duc de Choiseul, étranger à toutes ces misères, et grand dans les plus petites choses, aurait désiré faire cesser cette situation, qui était désagréable au corps diplomatique. D'ailleurs, sa liaison intime avec madame la comtesse de Brionne le portait à cette négociation, puisque les princes de la maison de Lorraine et les ducs se trouveraient plus rapprochés des princes du sang si l'on supprimait toute étiquette.
On jeta donc les yeux sur moi pour cette négociation. J'en parlai à M. le prince de Conti, mais je le trouvai aussi déraisonnable que je l'en croyais capable. Il me raconta tout ce que je viens de dire; il me promena à la mort de Louis XIV, me confirma ce que le Roi leur avait dit, son mariage avec madame de Maintenon, me ramena sur les pièces de théâtre, me parla d'une place qu'il voulait donner à mon ami Sedaine; enfin, après trois heures perdues, je me retirai, convaincu que ce que la cour désirait (je m'étais bien gardé de le lui dire) ne réussirait pas, à moins qu'il n'eût l'air d'être l'agent principal vis-à-vis des princes. C'est ce qu'on ne voulait nullement. J'étais sûr que tous les autres princes céderaient volontiers, s'ils ne trouvaient aucun des leurs en opposition; mais j'étais certain que lui ne se relâcherait de presque rien.
Je fis part de mes démarches au ministre, et il fut convenu que je me servirais de l'amitié que les ambassadeurs me témoignaient pour tâcher de les amener, comme de moi-même, à une conciliation.
En conséquence, j'en conférai avec plusieurs d'entre eux, et cette négociation aurait eu son plein effet sans le nonce Durini, qui s'y opposa. Ne participant à aucune fête, à cause de son état, visant à la papauté par ses mœurs et ses vertus, ayant la certitude de son élection au chapeau de cardinal, il
L'ANCIEN RÉGIME (l75r)-1764). 303
prétendit que les choses allaient tout aussi bien qu'elles devaient aller; que les ambassadeurs, se faufilant dans tous les plaisirs de la société, seraient moins aux alTaires, et que leurs propos, leurs démarches seraient plus ostensibles; que M. le ])rince de Kaunilz, qui en savait autant ({u'un autre, quoiqu'il fût fêté à la cour, s'en était éloigné par système; que, si la chose existait, il se garderait i)ion de ne pas la continuer, mais que cette façon de vivre n'existant pas, c'était éviter des difficultés et dos querelles.
Cette détermination fut prise le malin du jour où je devais avoir une réponse catégorique, et j'en rendis compte au Roi et au duc de Choiseul.
■ Je me rends le soir à l'assemblée, et je passe dans une pièce où étaient les seuls ambassadeurs. M. de Stahrenberg porta la parole; il me dit sommairement toutes les raisons pour s'y refuser; j'eus beau me retrancher sur l'espérance ([u'ils m'avaient donnée en particulier, le parti était pris, et je me retirai. Ils tinrent conseil après mon départ, et voici le billet que je reçus :
« Le comte de Stahrenberg, ambassadeur, prie monsieur « l'introducteur de mettre par écrit ses propositions, afin « qu'après les avoir discutées avec le corps diplomatique, on « puisse terminer l'affaire en question. »
Je n'avais fait ces démarches qu'officieusement; je ne voulais rien mettre par écrit; j'aurais été désavoué, peut-être blâmé, et tout écrit aurait pu être montré au prince de Conti, qui croyait qu'on ne se passerait pas de lui. Je pris donc mon parti, et je me rendis à l'instant à Versailles, où j'arrivai à huit heures. Le Roi était avec M. de Choiseul tête à tête. Je fais dire à l'huissier que je suis là, j'entre parce qu'on me le dit, car ce n'était plus l'heure de profiter de mon droit d'entrée.
Le Roi était debout auprès de la cheminée et causait avec le duc de Choiseul. Ils viennent à moi, le Roi me fait rendre compte de mes démarches de la journée. En terminant, je remets le billet que j'avais reçu, j'ajoute que je m'étais bien
gardé de répondre. La conversation entre nous trois fut d'un quart d'heure. Le Roi finit par me dire : « Que pensez-vous (( qu'il faut faire? — Sire, lui répondis-je, je pense que toute « négociation est contrariée de chaque côté par une seule « personne, et je crois qu'il faut regarder la chose comme « non avenue. J'ai fait les démarches d'office : je n'ai dit à (( personne si j'y étais autorisé. Ainsi tout roulera sur un zèle (( de conciliation mal entendu de ma part. » Le Roi me répondit : « Vous avez raison, suivez ce plan. » Dans cette dernière conversation, M. le duc de Choiseul se garda d'ouvrir la bouche; c'était le Roi qui parlait. J'attends le duc à sa sortie; il me dit que le Roi était fort content de la manière dont j'avais traité cette affaire, quoiqu'elle n'eût pas réussi, et j'ai eu lieu de voir depuis que la confiance en moi était établie.
Madame la duchesse de Praslin, femme du ministre des affaires étrangères (1), était singulièrement liée avec madame la marquise d'Amezaga; je me trouvai donc très-lié avec elle. En général, ma femme et moi tenions à nos anciennes sociétés. Je me trouvais obligé à quelques soupers de représentation; les autres étaient, ou chez les parents de ma femme, ou chez M. et madame de Préninville, où je me plaisais plus que jamais. Leur société, composée en hommes et en femmes de la meilleure compagnie de Paris, réunissait la marquise de Boulainvilliers (2); d'Osmont, l'évêque de Comminges; le marquis de Chastellux; Jelyotte, l'abbé Raynal (3) et bien d'autres, et nous passions des soirées délicieuses.
M. de Champlost, premier valet de chambre, vint un jour m'avertir que si, comme je le lui avais assuré, je songeais
(1) Anne-Marie de Champagne-La-Suzc, mariée en 1732 à César- Gabriel, comte de Choiseul, puis duc de Praslin.
(2) Adrienne-Marie-Madeleine-Ulphe d'Hallencourt, seconde femme d'Anne-Gabriel-Henri Bernard, marquis de Boulainvilliers qu'elle avait épousé en 1748; elle mourut en 1781.
(3) Guillaume-Thomas-François Raynal (1713-1796). Il était alors peu connu et n'arriva à la réputation que quand il eut publié son Histoire philosophique des deux Indes, dont les parties les plus saillantes furent pçrites par plusieurs de ses amis, notamment par Pcçhmeja.
L'ANCIEN RÉGIME (l7:)5-17(U). 305
ù acheter Clieverny et à avoir la lieutenaiice du Blaisois, je pourrais bien avoir l'un sans l'autre, parce que M. de Marigny faisait toutes les démarches possibles pour en avoir l'agrément. Depuis deux ans, je laissais dormir cette affaire; je voulais d'abord me défaire de ma place, mais personne ne se présentait pour l'acquérir.
Du Jonquoy de Monville, mon ancien compétiteur, était le seul qui, vu sa fortune, pouvait y prétendre. Pour le sonder, j'allai faire un voyage au Thuit près le Vaudreuil, mais Monville avait pris un autre vol; il avait été pourvu de la charge de grand maître des eaux et forêts de Normandie, et ne l'avait gardée que six mois.
Ayant loué une maison rue de la Bonne-Morue (1), il y avait fait des dépenses étonnantes. Je rapporterai ici le récit du premier souper que j'y ai fait. Ayant vingt-cinq ans, il était fait au tour, plein de grâces, réussissait à tous les exercices, tirait aussi bien avec un arc et une flèche qu'avec un fusil, dansait avec une légèreté et une grâce noble à s'attirer dans un bal tous les regards; assez musicien pour toucher de tous les instruments, il était de première force à la paume. Vivant en bonne et en mauvaise compagnie, las de tous les plaisirs, il laissait percer souvent un égoïsme qui le faisait plaindre des gens qui le voyaient; car ces caractères n'ont jamais de véritables amis.
J'arrive dans la rue de la Bonne-Morue, je montj un perron de huit marches; j'entre dans une antichambre très-chauffée, tout en stuc, avec un magnifique poêle. Un valet de chambre m'ouvre deux battants et les referme. Je me trouve dans une première antichambre toute dorée, éclairée par un lustre de huit bougies, et six paires de bras à trois branches aussi allumés. Au fond, je vois un buffet magnifique chargé d'ornements; l'heure sonne, et j'entends un concert organisé sortir de la boiserie et jouer, à plusieurs parties, un air de Rameau.
Je passe de là dans un premier salon orné de colonnes
(1) Plus tard rue des Champs-Elysées, maintenant partie de la rue Boissy-d'Anglas.
saillantes, éclairé par des lumières cachées, et resplendissant comme un beau jour; je continue, et me trouve dans une chambre à coucher des plus élégantes, tout en velours cramoisi avec des crépines d'or; je n'avais encore rien vu de si superbe. Tout était éclairé, tout ouvert, et j'étais seul; je me crus dans un palais des fées ou dans celui des Mille et une nuits. Je passe dans une autre pièce, et j'aperçois Monville, vêtu superbement, posé comme le Magnilique devant un bureau de porcelaine, le plus beau et le plus agréable possible, et écrivant. Ce cabinet était ouvert des deux côtés, et les tuyaux de chaleur étaient si bien distribués que, quoiqu'il fît froid, on aurait pu se croire en plein été. Pas une cheminée ne paraissait; tout se chauffait par des poêles, dont le service était dérobé aux yeux.
Monville, après avoir joui de ma surprise sans paraître y faire attention, me conduit plus loin. C'était un salon turc tout en glaces, sans aucune fenêtre; le jour venait d'en haut par un vitrage. Une balustrade en saillie, du meilleur goût, revenait en voussure sur le salon, qui était garni d'un tapis turc très-épais. Tout autour régnait une ottomane de velours cramoisi à crépines d'or, sans aucun bois, mais en matelas, sur laquelle étaient en abondance de gros coussins de taffetas d'Italie, qui se plaçaient à volonté pour faire un siège plus élevé, des dossiers ou des appuis aux bras. Au fond était une ottomane plus riche encore s'il était possible. Les portes de ce délicieux séjour se fermaient à volonté par des coulisses qui continuaient la forme du salon. Un secret dans le mur, poussé légèrement, les faisait ouvrir avec une promptitude merveilleuse.
J'entends bientôt au-dessus de ma tête un concert exécuté avec des instruments à vent; cette mode venue d'Allemagne était en usage chez les princes et chez les ambassadeurs pendant le souper. Monville, qui donnait dans toutes les choses magnifiques, avait six musiciens à lui qui régulièrement tous les jours, depuis sept heures jusqu'après souper, exécutaient dans une pièce au-dessus du salon turc, et qui donnait aussi
L'ANCIKNJ HKC. IMI". 17h5-1T(i4) 807
dans la salle à manger, les morceaux de musique les plus agréables et les plus à la mode.
Les convives ne tardèrent pas à arriver; je me les rappelle comme si ce souper s'était passé hier : madcnioisclle Arnoiild, que nous appelions Sophie (1), première chanteuse de l'Opéra, renommée par son esprit et ses bons mots; Bellecour premier acteur des Français, et sa femme (2); le marquis de Saint-Marc; le chevalier de Coigny, beau, débutant dans le monde, et très-aimable (3); un M. de Venotte, que j'ai vu depuis gouverneur des pages de M. le duc d'Orléans; milord Post-Cott (4), dont j'ai parlé pour sa course de Fontainebleau; le marquis d'Egreville (5) et moi.
Nous entrâmes dans la salle à manger, tout en stuc, éclairée par des cariatides de bronze; le souper fut fin et délicieux. Arnould, galante avec le chevalier de Coigny qui lui faisait les doux yeux, fut pleine de grâce et d'esprit. Bellecour perdit le boire et le manger, tout occupé qu'il était à examiner les airs et le ton de tous les convives, surtout les bonnes manières naturelles du maître de la maison; il avait l'air d'en faire son profit comme artiste. La soirée fut délicieuse. Au plan que s'était fait Monville, toute gêne de place ne lui convenait pas; notre liaison subsista et subsiste encore, sans qu'il fût question de ce qui me l'avait fait rechercher (6).
(1) On sait que cette actrice célèbre a été aussi connue par son esprit que par ses succès au théâtre. Aussi était-elle recherchée de tout ce que la société de son temps comptait d'hommes remarquables par le talent, la naissance ou la fortune.
(2) Jean-Claude-Gille Colson, dit Bellecour, avait débuté aux Français en 1750; il y joua jusqu'à sa mort, survenue en 1778. Sa femme, Rose-Pétronille Le Roy de la Corbinais, d'abord connue sous le nom de mademoiselle Beauménard, tenait l'emploi des soubrettes.
(3) Jean-Philippe Franquetot, chevalier de Coigny, né en 1743, mort vers 1806. C'était le fils cadet du comte de Coigny, dont nous avons vu la mort tragique, et le second frère du duc.
(4) Powerscourt.
(5) Une indication que l'auteur donne beaucoup plus loin sur la sœur de ce personnage, la comtesse du Rumain, m'a permis de trouver son véritable nom. Il s'agit de Charles-Joachim Rouault, dit le marquis de Gamaches, né en 1729, maréchal de camp. Egreville est une terre que la famille possédait encore en 1789.
(Gj L'auteur avait placé ici l'histoire du mariage de Sedaine. Quoique en général je me sois abstenu de changer l'ordre des Mémoires, l'évé-
N'étant dans aucune cabale, j'étais à Versailles dans l'intimité de toutes. J'arrive un jour chez madame de Marsan à onze heures pour mon service, ayant à la prévenir d'une présentation; elle me prend en particulier, me demande s'il est vrai que M. de la Vauguyon, gouverneur, est renvoyé, et me prie, comme elle n'ose envoyer personne, d'aller m'informer chez les princes. J'y vais, je parle au duc de la Vauguyon, que je n'aimais ni n'estimais, je reste avec les princes et lui plus d'un quart d'heure, cause avec le comte de Boisgelin, le manchot, gentilhomme de la manche et mon ami particulier, et je m'assure qu'il n'est question de rien; je redescends chez la comtesse et la rassure entièrement.
Puisque je suis sur le compte de Boisgelin (1), je vais donner quelques détails à son sujet. Grand, bien fait, d'une très-jolie figure, il servait dans la marine, lorsqu'un boulet de canon lui enleva le bras droit, à dix-huit ans. Cet événement intéressa la ville et la cour. On regrettait ce qu'il avait perdu par les grâces qui lui restaient. Il dansait à merveille, quoique un peu de côté, par le défaut de poids égal. Il jouait d'une main à tous les jeux de cartes, aussi bien et aussi vite que le plus habile joueur. Il fut l'homme à la mode, et si le goût du jeu et des filles ne s'était pas emparé de lui, il aurait sûrement fait son chemin.
Lors de la formation de la maison du duc de Bourgogne (2), il fut nommé gentilhomme de 'la manche. Né avec de l'esprit, ayant des connaissances, il chercha à s'établir dans l'esprit du jeune prince, non par le respect et l'adulation, comme son gouverneur, mais par la vertu et la loyauté.
Le prince enfant était né avec beaucoup d'esprit, mais un caractère de fierté et de hauteur que rien ne pouvait
nement se trouvait si loin de sa place chronologique, que j'ai cru pouvoir reporter le passage à la fin du chapitre suivant.
(1) Jean-Baptiste, vicomte de Boisgelin de Kergomar, Kœvran, etc., ancien capitaine des vaisseaux du Roi, gentilhomme de la manche des Petits-Fiis de France, premier chambellan de Monsieur, frère du Roi.
(2) LouisJoseph-Xavier de France, duc de Bourgogne, fils du Dauphin (1751-1761). C'est le 1" mai 1758 qu'il fut remis entre les mains de son gouverneur, le duc de la Vauguyon.
abaisser. Ces défauts, s'il avait vécu, n'auraient fait que croître dans les mains d'un gouverneur jésuitique, bas et adulateur.
Je fus témoin un jour d'une repartie qu'il fît au bailli de Froulay (1), le jour de l'an, à l'audience des ambassadeurs; il avait tout au plus quatre ans, et dès qu'il était en représentation, il prenait une petite mine fîère et imposante qui étonnait. M. de Froulay lui adresse la parole : « Monseigneur, dit-il, « nous venons vous présenter nos vœux, et nous souhaitons « que dans quatre-vingts ans le corps diplomatique vous en « présente autant. » Le petit prince relève la tête, et, le regardant fixement, répond : « Pourquoi pas cent? »
Dans le particulier, il avait des accès de hauteur incroyable. En voici un que Boisgelin me conta. Jusqu'à ce que les enfants de la famille royale aient atteint douze ans, les pièces qu'ils habitent, telles que la chambre à coucher, le cabinet de travail et le salon, sont étayées. Les étais et les boiseries tout autour sont matelassés à hauteur d'homme, afin qu'en jouant ils ne puissent se blesser. Ces appartements, garnis de tapis de la Savonnerie ou des Gobelins très-épais, les préservent de tout danger de ce côté-là. Le gouverneur les quitte peu et laisse le gouvernement, si cela lui arrive, au sousgouverneur. Quand tous les deux manquent, le gentilhomme de la manche, le premier de garde, les remplace.
Un jour que Boisgelin était de garde, M. de la Vauguyon quitte, et, en s'en allant, il donne l'ordre de ne laisser passer les princes sous aucun prétexte dans la pièce de travail où des menuisiers posaient un billard. Le duc de Bourgogne, qui avait entendu l'ordre, sort de sa place gravement pour enfreindre la consigne; Boisgelin barre la porte et lui dit : « Monseigneur, vous avez entendu; vous ne passerez pas. — « Mais si je le veux? je crois que je suis le maître ici. Seriez- « vous assez osé pour mettre la main sur moi? — Il le fau- « drait, que je le ferais pour vous empêcher de ne pas obéir.
(1) Ambassadeur de Tordre de Malte, dont il a déjà été parlé.
« — Obéir! mais vous n'êtes qu'un gentilhomme, et je suis « un prince; c'est vous qui êtes fait pour m'obéir. » A l'instant il s'élance; Boisgelin le saisit du seul bras qui lui restait et le reconduit au milieu de la chambre; le service présent s'en mêle, et l'on ferme la porte. L'enfant, sans pleurer, entre alors dans une colère incroyable; enfin il se remet, vient trouver Boisgelin et lui dit : « Ma colère est « passée; vous avez fait votre devoir, et je vous en estime « mieux. Causons maintenant. Enfin, ce n'est ni vous ni moi « qui m'avez fait prince, pourquoi ne suis-je pas né Dieu? « Je ferais tout ce que je voudrais. » Le duc de la Vauguyon rentra, et la conversation cessa. Peut-être, s'il n'était pas mort, avec ce caractère décidé corrigé par l'âge, sa fermeté aurait-elle empêché la France de se jeter dans le précipice dont elle ne peut sortir, et son malheureux frère Louis XVI n'aurait pas péri par sa trop grande bonté; car c'était le Roi innocent, dans toute l'acception du mot, que ce malheureux prince!
Mon ami Olavidès revint cette année à Paris pour son troisième voyage. Arrivant d'Italie, il avait vu tous les savants, et avait passé huit jours chez Voltaire à Ferney. Rempli d'idées justes, grandes et utiles, il revenait en France faire à ses propres frais des achats dans tous les genres. Il avait dans sa tête de faire faire un grand pas à l'Espagne, et de la tirer de l'engourdissement où elle était plongée.
Il s'établit dans une grande maison, rue Neuve-Saint- Eustache, et se mit à voir les artistes et les savants. Il commença par rassembler une bibliothèque immense, et la fit encaisser pour Madrid; il prit à Paris tout ce qu'il y avait de plus beau en meubles et en étoffes, pour meubler un hôtel qu'il venait de faire construire en Espagne. Toujours occupé de ses projets d'utilité, il fit un voyage à Lyon, y commanda des étoffes en or et en argent tissés sur soie, quoique cela fût défendu par les lois du temps de Colbert. Il l'ignorait, et l'avidité des ouvriers les fit passer sur la défense. Il fit faire une tenture à fond d'argent, représentant une terrasse sur
L'ANC IKN RÉGIMK (1755-1764). 311
laquelle s'élevaient des palmiers, le tout en or de différentes couleurs. Elle lui revenait h neuf cents livres l'aune, prix incroyable pour ce temps. Il revint à Paris, après s'être attaché deux ou trois ouvriers, pour propager en Espagne ces belles manufactures. Ce zèle aurait pu avoir des suites désagréables pour lui, mais j'en avais été instruit à temps, et M. de Fontanieu, intendant général des meubles de la couronne, voulut bien me servir dans cette occasion, de ma nière qu'Olavidès évita tout désagrément à cet égard.
Il avait traduit en vers espagnols les tragédies des meil leurs de nos poètes, et les faisait jouer sur un théâtre particulier.
D'une conversation charmante, il mêlait la gaieté à l'instruc tion et à la philosophie. Noble dans toutes ses manières, vivant magnifiquement, on s'attachait à lui dès qu'on le connaissait. Il nous quitta au bout de six mois.
Cependant le propos du baron de Champlost, mon ami intime et mon parent, m'inquiétait. Je n'avais pas renoncé à l'acquisition de Cheverny, ot la promesse do l'agréinont de la charge de lieutenant général do la province paraissait à tous une façon avantageuse de sortir de celle que je possédais. J'allai donc voir M. de Saint-Florentin; son crédit était mince; son dévouement aux volontés du Roi, ses goûts casaniers le rendaient très-nul, excepté pour ce qui concernait sa place. Il était mon ministre, et la province de l'Orléanais était dans son département (1). Je m'adressai donc à lui. II me dit qu'avant de parler au Roi, il fallait qu'il vît madame de Pompadour, et me remit au soir. Je me rendis le soir chez lui; il me dit que madame de Pompadour croyait que je ne songeais plus à la place, que son frère avait paru la désirer, et qu'il fallait nous concerter ensemble; qu'elle ne refusait pas de me voir, mais qu'ayant toujours eu envie de m'obliger. toute explication là-dessus serait inutile; qu'elle n'était pas
(1) A celle éi)()(|iic, les provinces el gènéralilés étaient réparties entre les secrétaires d'Etat. (Voir les Alnianachs royaux.)
312 MÉMOIRES DU COMTE DUFORÏ DE CIIEVERNY.
plus maîtresse de l'humeur de son frère qu'un autre, et qu'elle ne croyait pas que je voulusse l'y exposer.
Je répondis que j'étais trop heureux de lui faire à elle l'hommage et de la terre et de la charge, mais que je ne voulais pas de l'une sans l'autre; que je me rendais justice, que je n'étais fait d'aucune manière pour marcher sur la même ligne que les Clermont et les d'Harcourt, qui avaient été titulaires avant moi, mais que si le démembrement de la lieutenance, qui semblait avoir suivi les derniers propriétaires de la terre, arrivait pour moi, je ne me sentais pas le courage de le supporter; que je ne ferais d'ailleurs aucune démarche auprès de Marigny, ne voulant plus le voir. Je suivais ainsi l'exemple du baron de Breteuil, qui, lié d'amitié avec Marigny, lui avait signifié qu'il ne le verrait plus, à cause d'une grossièreté qu'il avait faite à un homme porteur d'une recommandation.
Je me rendis à Paris. M. de Verdun renouait la négociation; il apprit de Saint-Germain que le comte et la comtesse d'Harcourt ne voulaient vendre qu'à moi, que Marigny était venu voir Cheverny et avait offert de se mettre pour le marché en mon lieu et place. Il montra la réponse qu'il avait reçue de Genève. On lui mandait que M. de Marigny était fait pour payer, qu'on me laisserait la charge et la terre au prix convenu, mais que pour Marigny il la payerait quatre cent mille livres de plus. Marigny, furieux, avait publié qu'un pavillon du château menaçait ruine, et qu'il n'y songeait plus, se réservant de mettre tout son crédit à avoir la place. Madame de Sy, quoique étrangère à toute intrigue, était fort bien comme parente dans le particulier de madame de Pompadour. Je la menai à Versailles, je la déposai et l'attendis. Madame de Pompadour lui parla avec effusion de cœur. Elle sentait qu'après m'avoir pour ainsi dire fait fête comme à un voisin sûr qu'elle acquerrait quand elle se retirerait, elle mettait une opposition à ce que je le devinsse. Elle conta à madame de Sy tout l'impérieTix de la conduite de son frère avec elle; elle avoua sa faiblesse pour lui, et finit par la
L'ANCIKN RÉGIMM 4755-iT()4)). 313
charger de me dire qu'elle me priait de ne plus insister sur la place en question, qu'elle trouverait bien le moyen de m'en dédommager. C'était un parti pris; je remerciai sans rompre ma négociation pour la terre, et je priai qu'on attendit, car je n'y renonçais pas.
Je fus obligé d'aller faire un petit voyage à Compiègne. Il m'était impossible de ne pas me présenter chez madame de Pompadour. Elle était à sa toilette, entourée de courtisans; dès qu'elle m'aperçut, elle détourna les yeux, ne regarda plus de mon côté, et je sortis, bien persuadé que je m'étais attiré son aversion. Comme je n'avais aucun tort, je pris mon parti et fis mon travail avec M. le duc de Praslin, pour une affaire dont j'étais spécialement chargé et qui regardait le tabac de Lorraine et le commerce de la Russie.
La première personne que je trouve en sortant de dîner, c'est le marquis de Marigny et son cordon bleu. Il y avait longtemps que nous ne nous parlions plus; il m'aborde et me propose d'aller ensemble au spectacle de la ville. J'accepte, et il fait bientôt tomber la conversation sur Cheverny; il me dit qu'il est trop de mes amis pour ne pas m'empêcher de faire cette acquisition, qu'il a visité le château avec M. Souffiot (1), et qu'il l'aurait acheté, si le pavillon de droite ne menaçait pas ruine. Je lui dis que je ne m'y connaissais pas autant que lui et ces messieurs, mais que, d'après les informations que j'avais prises, j'étais sûr qu'il durerait plus que nous. Il insista. Impatienté, je finis par lui dire que le prix qu'on lui avait fait l'en avait dégoûté, tandis que celui qu'on me faisait me plaisait très-fort; que, du reste, je ne songeais plus à la terre, puisque madame de Pompadour s'excusait de la parole qu'elle m'avait donnée, sur le désir qu'il avait d'avoir la charge. « Que voulez-vous, monsieur, « que je vous réponde? dit-il; s'il y a quelqu'un dans le (( monde à qui cette place doit convenir, vous sentez que
(1) Jacques-Germain Soufflol (1713-1780), l'architecte du Panthéon. Il était membre de rÀcadcmie d'architecture et devint intendant des bâtiments. Il avait fait le voyage d'Italie en 1750, avec Marigny,
« c'est à moi, puisque ma sœur possède Ménars qui est au « milieu de la province. » Impatienté du propos : a C'est « donc là, monsieur, lui répondis-je, votre dernier mot? — « Oui, monsieur. — En ce cas-là, je vous quitte, et j'aurais dû « refuser la moindre explication avec vous; je vous connais « depuis longtemps. » — Je n'ai jamais eu autant d'humeur, et s'il avait voulu me prêter le collet, quelque danger qu'il y eût pour moi, j'en aurais fait la folie. Nous nous quittâmes froidement en entrant à la Comédie, et il est aisé de croire que nous ne fûmes pas réchauffés l'un pour l'autre.
Cependant La Live, mon camarade, rendu alors à la société (ses premières attaques n'avaient pas percé dans le public), vient me trouver, et je lui fais part de tout ce qui s'est passé. Il me conseille d'en parler au duc de Choiseul, en me disant que si j'obtenais ce que je désirais, il était assuré de faire avoir à son frère l'agrément de ma place d'introducteur.
Ce fut une étincelle qui me rendit mon activité. Je pars pour Versailles, je me rends chez le duc de Choiseul, je lui conte tout ce qui s'est passé; il m'écoute et me répond : (( Que ne m'avez-vous dit cela plus tôt? » Je sors avec lui; il trouve dans son antichambre une trentaine de femmes; il rentre dans son cabinet en me disant gaiement : « Faitesce moi le plaisir de voir à qui j'ai affaire. » Je sors; le valet de chambre me dit que ce sont des nourrices qui présentent une requête; je l'en instruis, il sort avec moi et leur donne audience. Je n'ai jamais entendu rien de si comique, de si gai, de si aimable, de si spirituel que ce qu'il leur dit. Il les renvoya au comble de la joie et du bonheur.
Le soir même, il me rencontre et me dit : « Sous huit (( jours je vous donnerai une solution. » Deux jours après, La Live vint me voir et me dit que le duc de Choiseul désirait me voir. Je cours à Versailles : « Quoi! me dit-il, vous (( voulez donc vous confiner dans une terre, à votre âge? Vous « vous ennuyez de votre place? Quittez-la, je vous propose, « de la part du Roi, de vous nommer à Bruxelles et à Liège;
L'ANC 1I:N h kg 1 me (l7:i;i-1764). 315
« je n'ai pas d'autre place dont, je puisse disposer, et vous « ferez un chemin qu'autrement vous vous fermez pour la « vie. »
Je fus on ne peut plus reconnaissant de cette offre, et je lui dis qu'il était bien juste que je me consultasse avec ma fennne, que le dimanche suivant je lui dirais oui ou non. Il y consentit. Arrivé à Paris, je n'eus rien de plus pressé que d'en référer à ma femme, et nous tînmes conseil avec le marquis de Saint-Marc et l'abbé Raynal, tous les deux fort instruits en politique.
Ils furent d'avis tous les deux que cette carrière changerait totalement mon genre de vie, que le baron de Breteuil avait bien commencé par être envoyé à Cologne, mais qu'il avait à la cour et à la ville un solliciteur très-puissant dans l'abbé de Breteuil, chancelier de M. le duc d'Orléans; que pour moi, ils ne me connaissaient d'autre protecteur que le duc de Choiseul, qui, ne me voyant plus, pourrait bien ne plus s'occuper de moi; que j'attacherais ainsi mon sort au sien. D'ailleurs, ces deux places éloignées l'une de l'autre auraient fait un postillonnage continuel, s'il est permis de se servir de ce terme. Si Bruxelles était plein d'agréments, Liège, au contraire, était l'égout et la sentine de toute l'Europe. Il y avait peu d'agrément à se charger d'aucune mission dans ce pays-là.
Aussi il fut décidé dans mon petit conseil que je remercierais. Je retournai donc à Versailles, et je donnai au duc de Choiseul les motifs de mon refus. Il eut la bonté de chercher d'autres moyens pour me servir; il me proposa de me nommer à une place de capitaine de cavalerie, avec l'assurance d'un brevet de colonel dans les trois mois; il ajouta que le Roi me donnerait comme retraite 4,000 livres de pension, à ajouter aux deux que j'avais déjà. Je refusai tous ces avantages, et je persistai dans l'arrangement que j'avais désiré. M. de Choiseul termina son audience en me disant de le laiser faire, et qu'il espérait trouver un moyen de nous contenter tous.
Le gouvernement de Blois (1) a trois lieutenances générales; — ces places, quelque prix qu'elle coûtent, n'ont que des brevets de retenue représentatifs du premier prix, et le reste se perd à la mort. — Un des titulaires venait de mourir; dans les vingt-quatre heures. Marigny fut pourvu de sa place, et, n'ayant plus de compétiteur, j'eus à l'instant l'agrément de celle du Blaisois. M. le duc de Choiseul m'envoya chercher et m'annonça la chose faite; il ajouta : « C'est de la « part de madame de Pompadour que je vous l'annonce; (( elle me l'a recommandé plus de dix fois, car, toute malade (( qu'elle est, elle s'est occupée du refus que vous avez reçu, « et pour preuve que la chose vient d'elle, trouvez-vous « demain dans la galerie, lors de la messe, et M. de Marigny « viendra lui-même vous l'annoncer. — Ah! lui dis-je mon- (( sieur le duc, ce que vous me dites me suffit, et je ne « veux plus me trouver jamais avec lui. — C'est, reprit-il, « ce qu'il ne faut pas faire. Madame de Pompadour tient « à ce raccommodement dont son frère fera les frais. — « Vous l'ordonnez, répondis-je, je me résigne. »
Le lendemain, dans la galerie, Marigny vient au-devant de moi et me dit : « Monsieur, ma sœur m'a prié de vous (( annoncer que vous aviez l'agrément de la place, d'autant « que j'en ai une aussi. » Je lui réponds : « Je suis on ne (( peut plus sensible aux procédés de madame la marquise de « Pompadour. Je tenais au titre n'importe où, et, si elle exige (( que vous ayez ma place, je troquerai volontiers. — Je le « crois bien, me dit-il, la mienne ne me coûte que 10,000 livres, et la vôtre 40,000, quoiqu'elle soit la même. » Le feu me monte au visage, et je lui dis : « Cette réponse, monsieur, « est bien digne de vous. » Je le quitte et je cours chez le duc de Choiseul, lui rendre compte de ma conversation; il en rit et le reconnut à ce trait.
(1) Ou plutôt de l'Orléanais. Les trois lieutenances générales étaient : celle d'Orléanais et Beauce, celle du pays chartrain et enfin celle du Blaisois. M. de Marigny eut celle de l'Orléanais et remplaça le chevalier du Deffand de La Lande. Il prêta serment entre les mains du Roi, le 8 février 1764. (Gazette du 10.)
L'ANCIKN RÉGIMK (iTriS-lTOi). 317
Cette affaire finie, mes deux traités le furent bientôt; l'agrément me fut donné, et le jour fut pris pour la prestation de serment entre les mains du Roi. Le prix de la charge d'introducteur fut fondu en partie dans la terre.
On se souvient que le président Dupuis avait voulu me faire changer de nom, pour que la Gazette me donnât un titre; j'y avais répugné alors. Actuellement, me voyant décoré d'une charge qui était regardée comme grande dans le militaire, j'allai trouver M. de Saint-Florentin et lui dis que je le priais de prendre les ordres du Roi pour me donner des lettres patentes afin de réériger la terre de Cheverny en comté, comme elle l'était du temps de M. de Clermont et de M. d'Harcourt, qui avaient négligé ce titre, en ayant plus d'un pareil par leur naissance et leurs autres terres; que c'était la seule grâce que je demandais au Roi, en quittant une place qui m'approchait de sa personne.
Il me répondit qu'il était sûr que cette demande ne souffrirait aucune difficulté; alors j'ajoutai : « Mais cette affaire « peut entraîner au moins un an. Je désirerais que le Roi « me permît, par une lettre que vous me ferez l'honneur de (( m'écrire, de porter le titre de comte avant mon nom, afin « que je ne sois pas obligé de me débaptiser en prenant celui « de comte de Cheverny. » Il me répondit : « Cela est très- « rare, enfin je le demanderai au premier travail. »
Dans la huitaine, je reçus une lettre du ministre, au nom du Roi, qui m'accordait tout ce que je demandais (1), à condition que la terre n'aurait que l'érection en comté de Cheverny; que cette grâce serait pour moi seul et les miens, et qu'aux cours supérieures je ne serais enregistré que comme comte de Cheverny, et soumis à tous les enregistrements d'usage. En conséquence, de ce jour-là, dans tous mes actes, je pris la dénomination de comte, et dans l'année,
(1) L'auteur et ses descendants se sont fait, en effet, souvent appeler comte Dufort ou de Dufort, sans y ajouter le nom de terre, comme c'était l'usage. Il eût été curieux de connaître la lettre qui autorisait cette dérogation aux habitudes reçues.
l'érection fut faite avec toutes les formalités requises. M. de Verdun rédigea lui-même les motifs des lettres patentes; elles furent modestes suivant mes intentions. Quoique la vente de la charge fût conclue, il fut convenu que mon successeur n'entrerait en place qu'au mois de juillet, comme ayant le semestre d'été, et que je ferais le service jusqu'à ce qu'il fût reçu, ce qui ne pouvait être qu'au mois de février.
Madame de Pompadour avait été prise quelque teulps auparavant, dans un voyage de Choisy, d'un si fort mal de tête qu'elle avait demandé le bras de Champlost pour regagner son appartement, en lui disant qu'elle souffrait si fort qu'elle ne savait où elle allait; cet accident avait dégénéré en fièvre maligne. On l'avait ensuite ramenée à Versailles, et elle avait paru rétablie, mais c'était une fausse convalescence, et elle était retombée dans un état très-fâcheux. Le duc et la duchesse de Choiseul lui étaient réellement attachés, et la reconnaissance, quoi qu'on en ait dit, était gravée au fond de leur cœur. Ma négociation pour l'agrément de la charge s'était heureusement terminée avant ces deux maladies, et je dois cette justice à sa mémoire que réellement elle avait pris parti pour moi contre son frère.
J'étais dans l'habitude, tous les lundis, d'aller souper chez la duchesse de Praslin, où se trouvait toute la cour, ainsi que les ambassadeurs qui ne voulaient pas partir de trop grand matin, le mardi, pour le lever du Roi. Dès que vous arriviez dans la seconde antichambre, un valet de chambre vous invitait, de la part de madame la duchesse, à rester à souper. On faisait toujours son brelan à cinq, et j'étais des habitués. On ne jouait qu'un gros dix-écus. Un valet de chambre vous changeait les écus sales contre d'autres qu'on avait fait récurer. On perçait dans la nuit jusqu'à trois heures du matin; alors ceux qui n'étaient pas des habitués s'en allaient, il ne restait que quelques dames de la cour.
Un jour, la marquise de Flavacourt (1) voulut tirer les
(!) IIortense-Félicilé de Mailly-Neslc, née en 1731, mariée en 1759 à
r/ANClEN RKGIMK (47:)5-1764). 319
cartes, c'était la mode, on y voyait ce que Ton \oulait, et elle rencontra la mort de plusieurs personnes, entre autres celle de madame de Pompadour. Elle prétendit avoir vu dans les cartes réh'vation de rnl)bé de, Bcinis. Sans me j)rêter à leur croyance, je soutins que le marc de café, les cartes, enfm tous ces mauvais tours de gibecière, se réduisaient à la connaissance de quelques combinaisons mathématiques que je d ..nais comme eux; cette plaisanterie amusa tout l'hiver.
Cependant la maladie de madame de Pompadour empirait. Le public a eu beau dire, elle était regrettée dans l'intérieur. Elle avait une longue expérience du caractère du Roi, une habitude des affaires qui lui avait fait acquérir ce qui lui manquait, et un goût raisonné sur les arts. Elle donnait l'émulation aux artistes en achetant tout ce qui en méritait la peine, en secondant les inventions d'agrément, en les payant ce qu'elles valaient, et elle s'était fait à la cour une société d'amis, plus par son caractère agréable que par sa place.
Elle avait le grand art de distraire l'homme du royaume le plus difficile à amuser, qui aimait le particulier par goût, et sentait que sa place exigeait le contraire; de sorte que dès qu'il pouvait se dérober à la représentation, il descendait chez elle par un escalier dérobé, et y déposait le caractère de roi.
Toutes ces circonstances faisaient travailler les têtes à Versailles. Le Roi pouvait prendre une nouvelle maîtresse, dont l'intérêt aurait peut-être été de culbuter les ministres pour mettre en place des gens à elle. Des femmes qui, sans ligure, avaient des prétentions, se remuaient, espérant suppléer par l'esprit à la jeunesse et à tout ce qui leur manquait. Le Roi avait en effet son petit sérail, et l'on ne pouvait prétendre l'enlever à une vie dont madame de Pompadour lui avait laissé contracter l'habitude; il ne s'agissait
François-Marie de Pouilleuse, marquis de Flavacourt, maréchal de camp, mort en 17G3. Elle était dame du palais de la Reine.
donc que de se mettre à la place de la marquise, de manière qu'on eût une représentation intérieure. On sentait qu'il était impossible qu'il n'y eût pas un intermédiaire entre le pouvoir suprême et les ministres. Une femme accorte, adroite, faisait parvenir plus facilement les réclamations, et souvent rendait service.
Le Roi, en défiance de lui-même, se laissait peu entamer. Il s'en rapportait à chaque ministre pour ce qui se passait dans son département, mais, strict sur le plan de conduite tracé par le cardinal Fleury, il n'avait jamais souffert que l'un empiétât sur l'autre. Il portait cette exactitude partout, et le grand veneur et amiral de France, le duc de Penthièvre, qu'il considérait pour ses mœurs, ayant voulu empiéter un jour sur la grande écurie et en rendre compte directement au Roi, celui-ci lui avait dit sèchement que cela ne regardait pas son service.
Louis XV, dans l'intérieur, était le plus aimable et le meilleur de tous les hommes; comme particulier, comme père de famille, il aurait été aimé, estimé, considéré. Il ne lui manquait que ce qui manque à tous les rois, c'est de s'assimiler aux autres hommes. Accoutumés, du moment où ils naissent, à des respects, à une espèce d'adoration, je crois fermement qu'ils se regardent comme au-dessus de l'espèce humaine. Je vais en rapporter un trait que je tiens de la personne même, non que je veuille en conclure que le Roi n'était pas le plus excellent des hommes, mais pour prouver qu'il ne mettait aucune mesure vis-à-vis des autres, par défaut d'éducation.
Le sieur Darboulin (1), ami de tous les temps de madame de Pompadour et de M. de Tournehem, son oncle, avait continué à la voir. Sans ambition, il avait une tournure originale et singulièrement aimable, et racontait le plus agréablement. Il avait plu au Roi dans l'intérieur, et madame de
(1) Jean-Potentien Darboulin; madame de Pompadour l'appelait familièrement Boubou (Mémoires de madame du Haussei, p. 162 et 117, et Mémoires de Marmontel.) 11 mourut le 25 décembre 1784.
L'ANCIEN RÉGIMK (1755-1764). 321
Pompadour y avait beaucoup aidé, de sorte que ce galaut liouuno, saus aucune sollicitai ion et sans faire aucune dé marche, se trouva un beau matin pourvu d'une place d'administrateur des postes (1), dont le revenu était immense; il en lit usage pour être le bienfaiteur des pauvres. Il était l'oncle des deux Bougainville (2), dont l'aîné était secrétaire perpétuel de l'Académie, et l'autre est fameux par son voyage à Taïti. Ils se ressentirent de sa bonne fortune, et il lixa auprès de lui un autre neveu, Richebourg, que nous avons vu depuis directeur des postes de France, et successeur du baron d'Ogny.
Il se crut obligé, par reconnaissance, de faire sa cour plus sou\ent dans l'intérieur au Roi et à la marquise, et prit riiabitude de venir tous les quinze jours. Le Roi le goûtait de plus en plus, d'autant qu'il était de ces gens qui n'intriguent jamais. Madame de Pompadour voulut se l'attacher encore plus, et une des quatre charges de secrétaire du cacabinet venant à vaquer, il en fut pourvu. Cette place n'obligeait à rien, mais procurait les entrées, et par conséquent il €onvenait au Roi d'y voir un homme qui lui plût. Il la posséda longtemps; cependant, l'âge augmentant, il fut pris de violents accès de goutte, ce qui diminua ses voyages de Versailles
Enfin, se trouAant miiMix. il résolut d'aller Aisiter madame
(1) Darboulin figure pour la première fois sur VAlmanach royal en 1759, comme, admiiiislruleur général des posles, fonction qu'il conserva jusqu'en 1777. Quant à la place de secrétaire du cabinet du Roi, il ne l'eut que plusieurs années après la mort de la marquise, en 1769. Il la céda en 1771 à son neveu Bougainville, alors capitaine de vaisseau, (Gazette du 7 avril 1769 et du 18 avril 1771.) Bougainville donna sa démission en 1780, et Darboulin, son survivancier, redevenu titulaire, donna la survivance à Darboulin de Richebourg, son neveu. Richebourg est désigné comme administrateur des postes adjoint en 1771, romme administrateur en titre en 1778; en 1792. il est président du directoire des postes et relais, chargé des fonctions du ci-devant intendant des postes.
(2) Il a été déjà question du navigateur. Son frère aîné, Jean-Pierre (1722-1763), fut secrétaire perpétuel de l'Académie des inscriptions, et membre de lAcadémie française. Ils étaient fds de Pierre-Yves de Bougainville, notaire, et de Marie-Françoise Darboulin. (Dictionnaire de Jal, verbo Bougainville.)
de Pompadour, et elle ne voulut pas le laisser partir avant qu'il n'eût vu le Roi. Le Roi descend, et dès qu'il voit Darboulin, il vient à lui et lui demande de ses nouvelles. Darboulin lui conte qu'il a eu un accès de goutte aux deux orteils, et qu'il est à peine rétabli. Le Roi parle d'autre chose, s'égaye avec d'autres intimes; enfin il s'approche de Darboulin en lui tournant le dos, et appuie ses deux talons sur chacun de ses pieds, en lui demandant si c'est là qu'il a eu la goutte. L'accès était à peine fini, et Darboulin ressentit une douleur incroyable. Madame de Pompadour le voit changer de couleur; elle prie le Roi de venir lui dire un mot, et lui fait lâcher prise.
Enfin le Roi s'en alla; à peine fut-il sorti que Darboulin exhala son humeur : « Quoi! dit-il, vous me faites rester pour « essuyer une plaisanterie pareille! Il a fallu toute la force; « dont je suis capable sur moi-même, pour ne pas le pousser « rudement, car il m'a causé une douleur dont il ne peut « avoir d'idée. — Je m'en suis aperçue, riposta madame de « Pompadour, et je lui ai fait finir ce qu'il croyait une plai- « santerie; mais si, par malheur, il avait été obligé de (( sentir par une pareille correction combien sa conduite était « déplacée, ,et s'il avait été obligé d'en rougir, de la vie il « ne vous l'aurait pardonné. — Je vous quitte, madame; (( qu'il garde ses caresses pour tout autre que pour moi! (( Vous avez exigé que je reste, mais je ne me sens plus le (( courage de m'y exposer. » Il partit et n'est plus retourné depuis à Versailles. C'est de Puy, l'homme le plus véridique, que je sais le fait.
Le Roi ne se mettait à la place de personne; il n'avait jamais eu la goutte, et il ne réfléchissait pas sur la douleur qu'il pouvait causer. Il n'avait cru faire qu'une plaisanterie, comme un enfant qui vous fait du mal en jouant, jusqu'à ce qu'en lui rendant la pareille on lui en fasse sentir la conséquence.
Cette digression m'a empêché de venir au dénoûment. J'arrive donc à six heures du soir le lundi, jour de la moit
LANC[KN RKGIME (175Ii-1764). 323
de la marquise, chez la duchesse de Prasliii (1). Elle était seule; toute la cour était occupée, le duc et la duchesse de Choiscul a\aiciU leur porte forinéc. J'entre et je trouve la duchesse en larmes; cette douleur n'était point jouée. Elle me dit : « Vous me voyez encore tout émue, et si vous étiez venu « il y a une demi-heure, vous auriez partagé mon émotion. Il « y a une heure que j'ai appris la mort de madame de Pom- « padour: elle n'était pas mon amie particulière, mais je « n'avais nullement à m'en plaindre. Je me suis mise à « regarder à travers la fenêtre les mouvements que cette mort « occasionnerait. J'ai vu passer deux hommes portant une « civière; lorsqu'ils se sont approchés (ils ont passé sous mes « fenêtres), j'ai au que c'était le corps d'une femme, couvert « seulement d'un drap si succinct que la forme de la tête, des « seins, du ventre et des jambes se prononçait très-distincte- <( ment. J'ni en\oyé aux informations; c'était le corps de celle «pau\ie fennne qui, selon la loi stricte qu'aucun mort ne « peut rester dans le château, venait d'être porté chez elle. »
Ce fut pour nous deux un beau chapitre de morale, qui fut interrompu bientôt par la quantité de courtisans que cette mort attirait à Versailles.
Marigny ne put se masquer; il disait hautement : « Main- « tenant les coups de chapeau seront pour moi. » Vilain dans tous les détails de cette immense succession, il envoya à la duchesse de Choiseul un petit chien qu'elle avait demandé en mémoire de son amie, en prenant, chose incroyable, la précaution de lui ôter son collier, parce qu'il était d'argent massif.
Il n'y eut aucun changement à la cour; le Roi, quelque affecté qu'il fût, habitué à se masquer, prit sur lui avec sa force accoutumée. Tout aux affaires, le vide de son intérieur en fut diminué. Ses intimes, son service seuls s'en apercevaient. Quelque distrait qu'il voulût être, une habitude si longue ne pouvait se remplacer.
(1) Mme de Pompadour mourut le dimanche 15 avril 1764.
Les soupers des petits appartements tinrent, mais il n'y avait plus cette femme pour lier toutes les parties. Chaque femme de la société tâchait d'attraper le gant, si le Roi voufait le jeter, mais rien ne lui convenait, personne n'avait droit à la même confiance.
Champlost, premier valet de chambre, était alors de service et couchait dans la même chambre que le Roi. Un cordon de sonnette, passé dans son bras et tenant au lit du Roi,. était le signal si dans la nuit le Roi avait besoin de lui. Le Roi dormait peu et se levait, aussitôt éveillé, pour se dérober même à son intérieur et passer dans son cabinet.
Enfin, le jour de l'enterrement de la marquise arriva. Le Roi, par les ordres de qui tout se faisait, savait l'heure. Il était six heures du soir, en hiver, et par un temps d'ouragan épouvantable. La marquise avait par son testament demandé à être enterrée aux Capucines, place Vendôme, où elle avait arrangé un superbe appartement. Le Roi prend Champlost par le bras; arrivé à la porte de glace du cabinet intime (donnant sur le balcon qui fait face à l'avenue de la cour), il lui fait fermer la porte d'entrée, et se met avec lui en dehors sur le balcon. Il garde un silence religieux, voit le convoi enfiler l'avenue, et, malgré le mauvais temps et l'injure de l'air auxquels il paraissait insensible, il le suit des yeux jusqu'à ce qu'il perde de vue tout l'enterrement. Il rentre alors dans l'appartement; deux grosses larmes coulaient encore le long de ses joues, et il ne dit à Champlost que ce peu de mots : (( Voilà les seuls devoirs que faie pu lui rendre! » paroles les plus éloquentes qu'il pût prononcer dans cet instant (1).
Je continuai mon service encore plus d'un mois, le Roi
(1) Ce récit, qui parait présenter tous les caractères de l'aulhenticité, a été reproduit pour la première fois dans le Cabinet historique de décembre 1880 par M. Armand Baschet. Il y a joint des lettres inédites de Louis XV, découvertes par lui dans les Archives de Parme, et qui attestent le chagrin causé au Roi par la mort de la favorite. La phrase simple et émue que Champlost avait retenue et qu'il répéta à son parent est donc beaucoup plus vraisemblable que le mot cruel qu'on prête depuis si longtemps à Louis XV, sur le témoignage d'un auteur suspect.
L'ANC IKN RKGl.MK (1755-1764). 325
ayanl (.léciclé que Al. do la liiichc ne nie remplacerait qu'à l'époque dite. Après avoir prèle serment entre ses mains de la lieutenance générale, et a\oir obtenu autorisation de mes entrées de la chambre pour ma \ie (1), je remis au sieur La Live de la Briclie (2) une place dont le service minutieux ne con\enait nullement à mon caractère.
C'est ici que je terminerai la seconde époque de ma vie.
(1) La prestation du serment eut lieu le 12 mai 17Gi (Gazette du 18). La Gazette du 3 juillet suivant annonce que « Sa Majesté a conservé les « entrée de sa chambre au sieur Dufort, ci-devant introducteur des « ambassadeurs ».
(2) Alexis Janvier La Live de la Briclie, né en 1735, frère de M. de Jully, de M, d'Epinay et de la comtesse d'Houdetot. 11 fut aussi secrétaire des commandements de la Reine. Sa femme, Adélaïde-Edméc Prévost, lui apporta en mariage le magnifique château du Marais, près Bcsons, bâti par son oncle Lemaislre, trésorier général de l'ordinaire des guerres.
TROISIÈME ÉP;OQUE