CHAPITRE XII
Lrntourage de 1 auteur. — Le président de Salaberry; son portrait. — M. de Chailly. — Madame de Pomereu. — M. de Barassy. — Départ pour Cheverny. — Séjour à Orléans. — Le château de Cheverny. — X'isite d'Olavidès. — Une salle de spectacle improvisée. — La légende de Henri Hurault. — Les voisins : M. Boësnier-Delorme; les Mahi; le comte de Gaucourt; Marigny; M, de Saumery; les comtes de Maillé; Péan; le comte Hurault de Saint-Denis; M. Leray de Chaumont; Mgr de Termont; M. de Rancogne. — Retour à Paris. — M. de Salaberry épouse madame de Pomereu. — Vente de Saint-Leu. — M. Le (icndre de Villemorien et ie tombeau de M. Van Eyck. — Le chevalier de Boufflers à Cheverny. — M. de Préninville et le château de -Magnanville. — Visite à Onzain. — Un fils de famille à Bicêtre; une maison de correction à Paris. — Mariage de Sedaine.
Au bout de treize ans de services d'introducteur, j'allais donc prendre un autre genre de vie. Je n'avais que trentetrois ans, ma femme en avait vingt-huit; il fallait que je comptasse sur sa grande affection pour l'éloigner ainsi de la vie attachante que nous menions depuis notre mariage.
Ma" fortune, comme je l'ai dit, était intéressée à ce changement de choses; j'avais fait part à ma femme du plan de M. Verdun, elle l'avait adopté; il me plaisait, cela lui suffisait. Elle sacrifiait une maison avec une vue délicieuse pour venir en Sologne dans un château, superbe à la vérité, mais dont tous le^ dedans étaient à créer. Rien ne l'arrêta; elle ne voyait que le bonheur de celui qu'elle aimait.
Notre société s'était augmentée de M. de Salaberry; il est doux à mon cœur de m'étendre sur lui. Charles-Victoire de Salaberry avait dix-huit mois de moins que moi. Fils de M. de Salaberry (1), président de la Chambre des comptes, neveu de M. l'abbé de Salaberry (2) qui a joué un grand rôle dans le Parlement et à la cour, il était né dans la rue Sainte- Anne et moi dans la rue Neuve-des~Petits-Champs; nous avions été élevés ensemble, comme je l'ai raconté, jusqu'à l'âge où l'on nous mit au collège, lui à Louis-le-Grand et moi à Harcourt. Nous nous étions perdus de vue, lorsque nous retrouvant dans la société de M. de Préninville, nous ne tardâmes pas à relier notre intimité.
Le président de Salaberry avait la figure et le corps calqués sur Henri IV, et il était un modèle parfait de ce prince, au moral comme au physique. Bien fait dans sa moyenne taille, plein de grâce, il avait dans les yeux un feu qui intéressait toutes les femmes, même avant qu'il parlât, avec une imagination et une vivacité qui étonnaient, et une gaieté dans les idées dont il semblait ne pas se douter. Aimant les femmes par-dessus tout, loyal et probe dans toutes les actions de sa vie, mais inconstant par nature, il savait plaire, jouir et courir à une autre, avec une adresse et une grâce merveilleuses; il aurait ennobli le libertinage.
Ne se donnant pas la peine de lire à cause de sa vivacité, parlant facilement et beaucoup, il saisissait une idée, quelque abstraite qu'elle fût, et l'abandonnait avec la même violence, soit par satiété, soit pour avoir le plaisir de soutenir le contraire. Distrait, mais d'une façon aimable, il répondait une demi-heure après à une question qu'il semblait ne pas avoir entendue. Bien dirigé, il eût été capable de grandes choses; mais son grand malheur était de mettre sa confiance
(1) Charles-François Irumberry de Salaberry, chevalier, seigneur de Mareuil, conseiller au grand conseil en 1717, président à la Chambre des comptes en 1719, mort en 1750.
(2) Louis-Charles-Vincent, frère du précédent, conseiller clerc à la 5° chambre des enquêtes en 1720, à la grand'chambre en 1736, conseiller d'Etat, mort en 1761. (Gazette du 17 janvier.)
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plutôt dans un nouveau venu que clans un ancien ami.
Le président, son père, d'une figure superbe, avait six pieds deux pouces. Une loupe, venue sur sa tête et qui augmentait tous les jours, lui étant devenue insupportable par son énorniit('\ (ni()i(|u'il fût d'un âge où l'on ne doit plus avoir de prétention, il \oulut se la faire extirper, et mourut six mois après; de sorte qu'à quinze ans Salaberry se trou\a seul avec une excellente mère, mademoiselle Ogier (1), sœur de M. Ogier, ambassadeur en Danemark. L'abbé s'était servi de son crédit pour faire avoir au fils la place du père; ainsi il s'était trouvé président en fonction au sortir du collège.
Dès (ju'il fut dans la même société que moi, il me montra autant de confiance que si nous ne nous étions jamais quittés. Je ne tardai pas à voir son ûme à découvert; il était la vérité même, et j'appris par lui qu'il était traité à merveille par plusieurs femmes dont je ne me serais pas douté. 11 n'en tirait aucune vanité, mais il s'y livrait a\ec passion et menait plusieurs intrigues avec une adresse merveilleuse, malgré ses distractions.
J'en rapporterai quelques-unes ici. Un jour, en hiver, il rentre chez lui à quatre heures et demie du soir; il ne trouve pas son valet de chambre qui croyait que, selon son habitude, il ne rentrerait que pour se coucher, et avait en conséquence préparé tout ce qui lui était nécessaire. Le président se croit à deux heures du matin; il se déshabille, se met au lit et s'endort. Le valet de chambre rentre à neuf heures, et le réveille du meilleur somme possible. « Est-ce que mon- « sieur est malade? » On s'explique; bref, mon homme qui était engagé à une fête se rhabille en poste, et court vite à un souper où il était attendu depuis deux heures.
Je l'ai vu plusieurs fois, dans le jour, prendre sur la che-
(1) Margucrite-Hcrminie Ogier (1707-1773), mariée en 1728 au i)résident de Salaberry; elle était fille de Pierre-François Ogier, seigneur d'ilcnonville, Berville, Orly, Ivry-lc-Temple, etc., trésorier général du clergé et grand audiencier de France, et de Marie-Tlrérèse Berger. Elle était la sœur cadette du président Jean-François Ogier, dont il a été déjà question.
minée une bougie non allumée, et faire comme en pleine nuit; il s'éclairait d'une main, tandis que de l'autre il se mettait de la poudre devant un miroir. Mais s'agissait-il d'affaires, fallait-il jouer un jeu de conséquence, alors il rassemblait toutes ses idées, et les distractions étaient nulles.
Mon ami M. de Chailly, capitaine de dragons, avait été tellement fatigué à la descente des Anglais à Saint-Cast (1) qu'il était revenu malade. Fort et vigoureux, il s'était négligé, et on lui supposait des obstructions à la rate. Il semblait alors avoir concentré sur moi tout son attachement, et il m'écrivait que, obligé de quitter le service, vu sa mauvaise santé, il voulait s'arranger pour passer le reste de ses jours avec nous. Toute sa correspondance roulait sur cet objet.
Ma belle-sœur, madame de Pomereu, devenue veuve et encore jeune, sentait tout le poids de l'isolement. Elle avait outre sa dot, son préciput et ses reprises, un douaire de vingt mille écus. Le président de Salaberry n'était riche que de sa place. .le lui fis l'ouverture de ce mariage; il la saisit avec empressement, et nous nous réunîmes pour le faire réussir. Nous mîmes M. de Cypierre dans notre confidence. Il fut convenu que je présenterais Salaberry chez les grandsparents, que la veuve viendrait à Cheverny dès le mois de juin, un mois après mon arrivée, qu'il s'y trouverait, et qu'il ferait le reste. Il entendait à demi-mot et agissait trèsadroitement; ainsi nous regardâmes d'avance ce mariage comme fait, et nous nous en félicitâmes, comme d'une chose convenable sous tous les rapports.
Tous nos amis se faisaient une fête de venir juger de ma nouvelle acquisition; nous nous étions arrangés pour partir le 1^ avril, et ils se donnèrent rendez-vous pour venir nous visiter.
M. de Barassy avait voulu se rapprocher de nous, et il
(1) En septembre 1758. Les Anglais, après avoir pris Cherbourg et pillé Sainl-Servan, avaient débarqué 12 ou 13,000 hommes près de Saint-Malo. Le duc d'Aiguillon, rassemblant des troupes à la hâte, les attaqua et les défit, au moment où ils se rembarquaient à l'anse de Saint-Cast.
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avait acheté dans la rue Fe3dcau une maison à vie; elle était cliarmante, et son train de maison était à l'avenant. Il avait six chevaux de carrosse, un cocher, un postillon, un valet d'écurie, deux chevaux de selle, un cuisinier, un laveur, un valet de chambre, une gouvernante et deux laquais. If donnait l'hiver de jolis soupers. Il renonçait à tout cela pour venir passer à Cheverny tout le temps que nous y serions.
Lors de l'acquisition de Cheverny, il avait été question de liquider les droits; ils étaient énormes. Cette terre, outre ce qui était dû aux seigneurs voisins, relevait en suzeraineté de la tour du Lou\ re, et les droits étaient taxés au bas mot à quarante mille écus. On me parla de la charge de chevalier d'honneur de la Chambre des comptes d'Orléans. Un M. de Vigneux (1) qui la possédait me l'offrait pour douze mille livres. Avec cette place, je ne devais plus de droits. Il fallait connaître le receveur des domaines et bois; M. de Cypierre s'en chargea. C'était un M. Rousseau (2), jeune, aimable, qui mit tant de grâce à m'obliger qu'il est resté intimement lié avec moi jusqu'à sa mort. Il me prouva qu'avec cette charge j'éteindrais bien pour une soixantaine de mille livres de droits, mais que le reste serait à payer; qu'au contraire, si je le laissais faire, il se chargeait vis-à-vis des domaines, réunis alors à la ferme générale, de m'obtenir pour 25,000 livres l'ensaisinement franc et quitte de mon contrat. Je le pris au mot. et, avant mon départ, j'eus mon contrat d'acquisition totalement franc et quitte de cette partie.
J'avais acheté tous les meubles de ma nouvelle acquisition; voulant me défaire de Saint-Leu, j'en enlevai tous les meubles et les matelas, n'y laissant que le strict nécessaire, et, en un mois, Cheverny se trouva comblé de caisses de Paris, dans
(1) Emmanuel-Joseph Vigneux, capitaine au régiment royal infanterie, chevalier d'honneur de la Chambre des comptes de Blois (et non d'Orléan.-) depuis 1745. (Etat de la France de 1749.)
(2) Pierre Rousseau, qui avait succédé à M. Mahi de Corméré. Il devint en 1784 receveur des domaines et octrois de la ville de Paris. Il fut aussi un des administrateurs généraux des domaines.
lesquelles étaient plus de 6,000 volumes, formant un commencement de bibliothèque.
J'avais laissé à M. de Verdun ma procuration pour vendre Saint-Leu, et, rien ne m'arrêtant plus, nous partîmes le 3 avril 1765 pour Cheverny. Nous allâmes coucher à l'intendance d'Orléans; M. et madame de Cypierre nous y attendaient avec la baronne de Lieuray (1), leur amie, fille de M. Mazières, fermier général. M. de Cypierre avait acheté à madame de Pompadour, de son vivant, la terre d'Auvilliers (2), près Artenay, qu'elle avait acquise pour en faire sa couchée en allant à Ménars. Nous fûmes obligés de donner huit jours à leur amitié.
M. de Cypierre avait pour secrétaire particulier un homme plein d'esprit, depuis receveur des tailles à Montargis, et qui a péri à la Révolution, M. de Varennes. Il nous fît la surprise d'une fête superbe. La salle de bal était décorée en papier marbré, doré, et de toutes les couleurs, formant des guirlandes, des trophées, des colonnes, et éclairée par des lanternes transparentes à la chinoise. Toute la meilleure compagnie d'Orléans y était invitée, et l'on joua deux pièces de circonstance, pour fêter notre arrivée dans le pays. Comblés de leurs amitiés, nous les quittâmes pour aller à Cheverny.
J'emmenais un jeune gouverneur que j'avais pris pour mon fîls. Il était frère de M. Mathieu, maître de chapelle, jouait supérieurement du violon, chantait agréablement et était compositeur (3).
(1) N. de Mazières, mariée en 1755 à Jean-Baptiste, baron de Lieuray, écuyer de main de Madame Adélaïde, gentilhomme de la manche des Enfants de France, lequel mourut en 1772, âgé de cinquante et un ans. (Gazette du 30 mars.)
. (2) Hameau de trente habitants et château dans la commune d'Artenay, sur la route de Paris à Orléans. Dans une estimation des biens meubles et immeubles de la marquise, dressée par elle peu de temps avant sa mort, on trouve l'article suivant; malgré la différence d'orthographe, il s'applique évidemment à cette terre, qui, d'après son prix, devait être fort peu considérable : « Achat d'Oville, à moitié chemin d'Orléans, 11,000 livres. » (Madame de Pompadour, par MM. de Concourt, p. 401, note.) D'après M. Leroi (Curiosités historiques, p. 219), la marquise n'y alla qu'une seule fois.
(3) Michel-Julien Mathieu, connu sous le nom de Mathieu de Lépidor,
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Chcverny était abandonné à un régisseur, depuis cinq ans que le comte et la comtesse d'Ilarcourt résidaient à Genève, et l'on avait mis tout à ])r()fil. L'avant-cour, dont les murs étaient à ras de terre, était en blé jusqu'aux marclies de l'escali(M-. Les pavés immenses étaient enterrés et semés. Les croisées du cbAteau étaient toutes en vitrages à losanges; il est vrai qu(^ j'a\ais acheté toutes les croisées faites et peintes, mais placées dans les magasins.
Le grand château, composé de cinq pavillons, dont deux en dômes, n'avait en totalité que cinq chambres ha])ital)les. Le reste était des couloirs dans des greniers immenses. Toul était dans un abandon déplorable, et mes gens, arri\és avant moi, jetaient les hauts cris d'avoir abandonné le séjour le plus agréable, pour venir s'enterrer dans une maison où tout paraissait à faire. Un salon charmant, que madame d'Harcourt a\ait fait arranger pour en faire sa chambre à coucher, pou\ait seul adoucir à ma femme le changement de situation.
La curiosité de voir ma nouvelle habitation ne tarda pas à amener mes amis. Pour moi, j'étais dans un vrai chaos. Il fallait me débrouiller en dedans et en dehors, et mettre les noms sur toutes les personnes du pays avec lesquelles j'allais vi\ re; ce n'était pas chose aisée.
Mon ami Olavidès s'en retournait de Paris à Madrid ^vec sa nièce (1), depuis la comtesse d'Urbina, épouse du vice-roi de \ alence. Son amitié, et la commodité de nous trouver sur sa route directe, le firent arriver dans la huitaine. Je les logeai comme je pus, et ils nous quittèrent vingt-quatre heures après, sans que je pusse leur faire des instances pour rester, vu mon embarras qui n'était pas médiocre.
Ma belle-sœur, madame de Pomereu, allait arriver. M. de
né en 1740, appartenait à une famille d'artistes. Son père, Michel, avait fait partie de la musique du Roi. Sa mère chantait les solos dans les concerts de la Reine; son frère aîné, Julien-Amable, fut d'abord premier violon, puis maître de musique à la chapelle du Roi, et a publié des sonates, des trios et des quatuors. Mathieu de Lépidor a aussi beaucoup composé, et a publié, en 1765 et 1766, des recueils d'airs el de chansons.
(Ij La nièce de sa femme.
Salaberry l'était déjà; M. et madame de Cypierre et leur secrétaire, ainsi que deux ou trois autres personnes, nous venaient d'Orléans; M. et madame de Préninville, leur fils et le fameux Pechmeja (1), le gouverneur du fils; M. Dupleix de Pernan (2) et beaucoup d'autres arrivaient dans le mois de juin. Je commençai d'abord à créer des chambres provisoires. J'en fis une vingtaine à deux lits. Les couchers et les meubles étaient en abondance. M. Rousseau, receveur des domaines et bois, avec qui je venais de faire connaissance, vint s'établir à demeure. Jelyotte, allant en Bigorre, voulut passer l'été avec nous. Enfin, désirant rendre la fête qu'on m'avait donnée à Auvilliers, nous fîmes nous-mêmes en six semaines, avec un seul peintre, une salle de spectacle délicieuse dans le corps de bâtiment à droite. C'était alors l'amusement de tous les châteaux. Il y avait des amateurs trèsforts dans la province, je fis les frais de politesse, et ils -s'empressèrent de me former un orchestre capable de jouer les opéras-comiques les plus à la mode.
Ce voyage fut donc extrêmement brillant, et tous mes amis prolongèrent leur séjour. Mon ami Salaberry réussit à déterminer ma belle-sœur, et ces dames y travaillèrent si bien, qu'il fut décidé que le mariage se terminerait dans l'hiver suivant.
Cependant, suivant mon plan, je voulais rendre Cheverny le plus habitable et le plus agréable possible. M. de Cypierre m'avait amené son architecte, qui m'assurait qu'il ferait tout pour 30,000 livres, tandis qu'il disait à d'autres qu'il m'en coûterait 100,000 écus; mais je me sentais assez fort pour me passer de lui. Je commençai par finir le pont de l'entrée, déblayer la cour d'honneur et faire découvrir le pavé; je supprimai les croisées à losanges, je fis mettre les neuves en place, et je fis vitrer le tout.
(1) Jean Pechmeja (1741-1785), homme de lettres, grand ami de l'abbé Raynal.
(2) Marc-Antoine-Charles Dupleix de Pernan, écuyer, seigneur de Mézy, maréchal de camp et chevalier de Saint-Louis. C'était le frère de Dupleix de Bacquencourt, dont il a été question.
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La terre, à la fin du siècle dernier, était sortie de la famille Huraull, à laquelle elle revint ensuite. Elle avait été possédée par un homme de fortune, saisie et en décret pendant quinze ans; les traces en subsistaient encore. J'ai fait, comme mes prédécesseurs, tout ce que j'ai pu pour les faire disparaître.
Puisque je parle de la famille Ilurault, il faut que je rapporte ce qui me fut conté en arrivant à Cheverny, et dont le commissaire à terrier a trouvé quelques traces dans le dépouillement du chartrier.
Cette terre, formée de différents fiefs très-honorifiques et de châteaux, possédée par des familles connues, et qui avait appartenu à la belle Gabrielle d'Estrées (1), était bàlic paroisse de Cour, sur le bord de l'eau. Le colombier existait encore de mon temps, et c'est moi qui l'ai fait détruire. Les caves du château subsistent en partie, et les fossés, jadis pleins d'eau, sont encore visibles. Launay, la Bretache, la Rousselière, la Taille-du-Fort, toutes fermes existant dans la terre, ont des traces de fossés carrés, qui prouvent que ce pays-ci était peuplé de châteaux. La famille Musset (2) possédait la Rousselière, et je lui ai fourni ses titres.
Le chancelier Hurault (3), comme le disent les mémoires imprimés de Cheverny, mourut à Cour. Son fils (4), capitaine
(1) C'est une erreur. Il s'agit de Diane de Poitiers. M. Storelli cilc un acte de 1564, par lequel elle cède ses droits sur Cheverny. (Notice historique sur les châteaux du Moulin et de Cheverny, 1883, in-4'', p. 12.)
(2) Famille du Vendômois doù descendait Alfred de Musset. Il appartenait à la branche de Pathay, qui lirait son nom d'une terre enlrée dans la famille à la fin du dix-septième siècle.
(3) Philippe Hurault (1528-1599), comte de Cheverny, chancelier et garde des sceaux de France; c'est en sa faveur que Cheverny fut érigé en comté. La terre était dans sa famille depuis deux générations. Il a laissé des Mémoires continués par son fils, l'abbé de Pont-le-Voy.
(4) Henri Hurault, comte de Cheverny, fils du précédent, capitaine de cent hommes d'armes, gouverneur de Chartres et du pays chartrain, chevalier des ordres du Roi. Mademoiselle de Thou était non pas sa femme, mais sa mère, femme du chancelier. Quant à lui, il avait épousé en premières noces, en 1588, Françoise Chabot, fille du grand écuyer de France. D'après le Père Anselme, elle mourut de mort violente en 1602.
de cent hommes d'armes, chevalier des ordres du Roi, était, dit-on, un des courtisans les plus assidus de Henri III, Henri IV et Louis XIII. Il avait épousé une de Thou. Obligé de suivre son maître dans un temps de guerre civile, il avait consigné sa femme dans le château de Cheverny, situé alors à Cour, et qui était plutôt une forteresse qu'une maison d'agrément; il lui avait donné un train convenable à son rang, des pages, des officiers, etc.
Un jour, le Roi (1) en plaisantant mit deux doigts desamair en cornes sur sa tête. Tous les courtisans riaient; malheureusement un petit miroir (car on n'avait alors que cela) fît apercevoir au comte qu'il était le but de cette plaisanterie Il ne dit mot, sort, monte à cheval, arrive chez lui à cinc heures du matin, et se fait ouvrir les portes. Cela ne put S( faire si secrètement que sa femme n'en eût nouvelle, et l'his toire dit qu'un page n'eut que le temps de sauter par la fe nôtre; il se cassa la jambe, et le comte l'acheva. Il envoi<| alors chercher le curé, se fait accompagner par lui, et entr(| chez sa femme, tenant un gobelet plein d'une main, son épé< de l'autre. Il l'aAertit qu'il reviendra dans une heure et lu donne le choix. Le curé exécute son triste ministère. L mari revient, et la femme, choisissant le poison, expire. Ton ceci fut l'affaire de la matinée, et il se trouva au couche' du Roi. Cet événement fît du bruit dans le pays. Le Rc le sut; il se regarda comme coupable d'avoir allumé pa sa plaisanterie cette jalouse frénésie, et il exila Hurau' chez lui.
Hurault avait pour bailli un nommé Gaillard, avocat, dor la fille lui plut. Belle et femme d'esprit, elle ne céda qu' pour l'épouser (2). Elle lui apporta une closerie sise Madon, qui s'appelle Gâte-Argent par son peu de rappor et que je possède encore.
(1) Ce serait Henri IV, d'après la date de la mort de madame c Cheverny.
(2) Henri Hurault épousa en secondes noces Marie Gaillard, fille r Galerand Gaillard, seigneur de la Morinière, et de Marguerite ( Nambu.
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Au Itoiil do trois ans d'exil, Ilurault fut rappelé. Alors, rougissant de son second mariage, il partit, laissant sa l'oinnic dans sa terre et lui abandonnant le revenu. Cette liMnine avait un grand caractère; elle vécut avec économie, et, au bout de trois ans, elle se trouva en mesure de jeter les fondements des superbes caves de Cheverny, sur trentesix toises de long. Elle employa le plus habile architecte du temps, qui construisit les belles voûtes plates qui en font la principale beauté. Tout le premier étage fut construit en i)ierres de taille dures, élevées en bossage du meilleur goût. Celte superbe bâtisse était au rez-de-chaussée, et les larges fossés commencés, lorsqu'un courrier lui apprit que son mari, atteint d'une fièvre maligne, était à toute extrémité à Paris.
Elle n'hésite pas à voler à son secours. Il la reçoit comme de\ait le faire un homme de son caractère : « Vous avez « bien fait, madame, lui dit-il, de prendre le temps de ma « faiblesse; sans cela je vous aurais tr.ée, pour oser en- « freindre mes ordres. »
Elle ne se démonta pas et lui prodigua ses soins avec intelligence. Enfin, après deux mois d'assiduité, ce caractère de tigre s'adoucit; il osa avouer son mariage. Sa femme fut reçue à la cour; son mérite effaça le préjugé des distances, et, triomphante, elle ramena son mari à Cheverny, sans lui dire à quoi elle avait employé les revenus de la terre.
Dès que Hurault eut vu le commencement d'un si beau plan, sa vanité fut flattée; il prodigua sa fortune pour le continuer et finit ses jours après sa femme dans ce même château, à soixante-treize ans. Leur sépulture était dans la chapelle seigneuriale, où ils étaient représentés à genoux l'un à côté de l'autre; ils étaient, à ce que j'en ai vu, tous les deux d'une grosseur excessive. Hurault avait fait rapporter les cendres de toute sa famille dans un caveau exprès.
Voici l'épitaphe en latin du chancelier Hurault, qui avait
été posée par son fils en 1636 clans l'église du bourg de Cheverny :