SCILICET ET TITULOS. PLUS SATIS URNA MIHL
Et la traduction que j'y ai jointe :
Comblé d'ans et d'honneurs, le ciel vers lui m'appelle.
Quel peut être aujourd'hui le sujet de vos pleurs?
A la loi d'un dépôt on doit être fidèle,
A la terre je rends l'amas de ses vapeurs,
Et mon âme au séjour dont on la fit descendre.
Reprenez, mes enfants, ces titres, ces honneurs;
C'est trop, même en ce jour, qu'une urne pour ma cendre!
Je conterai plus lard la barbarie avec laquelle les monuments et les cendres ont été traités.
Maintenant, je vais rendre compte de mes voisins. On dit que les bords de la Loire sont le jardin de la France; la beauté du climat influe généralement sur les habitants du pays. Le peuple y est doux, bon et intelligent. Dans presque toutes les relations de voyage, on voit des Blaisois, et il est très-rare d'en trouver qui se soient mal conduits. L'air dans la ville est singulièrement salubre, et en général la longévité y est plus grande que partout ailleurs; il n'est pas rare de voir sept ou huit vieillards de plus de quatre-vingts ans, et madame Pointeau, au moment où j'écris, vient de s'éteindre à cent sept ans.
Je vais commencer par mes plus proches voisins. M. Boësnier-Delorme (1), maître particulier des eaux et forêts, avait acheté à une lieue de chez moi, au milieu de la terre et rele-
(1) Paul Boësnier-Delorme. Ce personnage nouveau figurera souvent dans la suite des Mémoires, et j'aurai l'occasion de donner des indications sur ses ouvrages. D'après MM. Bergevin et Dupré {Histoire de Blois), sa famille était originaire de Hollande.
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\ant d'elle, une seigneurie et un chàlcau on pavillon où tout restait ù faire, et en conséquence il ra\ait eue à bon marché. Fils d'un commissionnaire en vins fort riche (cet état était fort considéré à Blois), il avait reçu la meilleure Mlucation. Il avait cinq pieds neuf pouces, une belle figure, une superbe basse-taille, et il aurait pu tirer parti de tous ces avantages, si son esprit, avide de s'occuper, ne l'avait pas totalement tourné à l'agriculture. Elevé par Diderot et ami de dWlembert, il faisait de temps en temps des voyages à Paris, <^t passait sa vie chez le baron d'Holbach avec tous les sa- \ants. Il parlait de tout fort bien, et lorsqu'il avait vaincu sa timidité naturelle, il montrait une éloquence fondée sur l'instruction et sur les meilleurs principes. Sa famille, originaire de Mer, et anciennement protestante, jouissait d'une considération réelle. Son frère aîné avait gardé l'état de son père, et s'était décoré d'une charge de secrétaire du Roi; il avait deux enfants, tous deux un peu musiciens, et qui alors pouAaient avoir dix ans de moins que moi; ils avaient reçu à Paris la meilleure éducation.
M. Delorme avait encore un autre frère plus jeune que lui; il s'appelait Boësnier de Bardi, et avait pris l'état de commissionnaire, que le frère aîné lui avait cédé en se revêtissant de la charge de secrétaire du Roi.
Leur père à tous a\ait laissé six enfants, dont trois filles. L'aînée (I) avait épousé M. Masson, commissaire de la marine. M. et madame Masson étaient morts tous les deux et avaient laissé deux enfants. La fille aînée avait épousé le fils du fameux Cassini (2), et était connue sous le nom de la
(1) Marie Boësnier, veuve en premières noces de Jean Babaud, s'était remariée en 1739 à Jacques Masson (1693-1741), natif de Genève, qui, après avoir fait fortune en Lorraine dans l'administration des finances, passa en France en 1731, abjura le protestantisme, et fut chargé de missions importantes concernant les finances et l'administration. La- Chenaye, dans un article plus que suspect d'ailleurs, le qualifie baron de Frasnay, seigneur de Guérigny, etc.
(2) Celui-là, par exception, n'était pas astronome. Dominique-Joseph <ie Cassini, seigneur de Thury, exempt aux gardes du corps en 1745, maréchal de camp en 1767, figure en 1789 avec le titre de marquis sur
marquise de Cassini; c'était une femme spirituelle et intrigante qui a joué un rôle.
Le fils a été depuis le fameux marquis de Pezay (1), du nom d'une terre située entre Blois et Ménars.
Une autre demoiselle Boësnier avait été mariée à M. Germon à Orléans; elle était morte laissant quatre filles. Il restait encore une autre sœur extrêmement contrefaite, qui avait gardé le célibat. Cette demoiselle, aimable, du caractère le plus doux, pleine d'usage du monde, avait retiré chez elle sa nièce, mademoiselle Germon, dont la fortune était médiocre, jeune personne dont tout le pays a connu l'amabilité.
Ayant acheté une maison à Blois, rue des Carmélites, mademoiselle Boësnier avait joint sa fortune à celle de son frère Delorme; ils passaient quatre mois à la ville et le reste de l'année au Guélaguette (c'était le nom de la terre), connu maintenant par une pièce de vers de leur neveu Pezay, dont le titre est : Epîire au solitaire du Guélaguette.
Plus proche de chez moi, vivait un homme veuf, M. Begon, officier de marine, descendant en droite ligne des Begon, intendants de la marine, et qui s'était attiré beaucoup de considération (2).
A deux lieues de Cheverny, à Corméré, était le baron de Corméré, ruiné, sans considération, qui avait voulu sortir de sa sphère, et avait été assez heureux pour bien marier sa fille à Blois. Lui et sa femme vivaient des débris de leur ancienne fortune; hauts dans leur adversité, ils sacrifiaient ce qui leur restait à l'éducation et à l'établissement de leurs en-
le Catalogue des gentilshommes de l'Isle-de-France, bailliage de Clermont.
(1) Alfred-Frédéric-Jacques Masson, dit le marquis de Pezay (1741- 1777), mousquetaire, professeur de tactique de Louis XVI, colonel à trente-deux ans, puis inspecteur général des côtes. Il a laissé de nombreux écrits en prose et en vers.
(2) Claude-Michel Begon, écuyer, sieur de la Sestière, capitaine de vaisseau. C'était le troisième fils de Michel Begon, intendant de la marine, et de Madeleine Druilon, et le frère cadet de Michel Begon, intendant du Canada, et de Scipion-Jérôme, évêque de Tout.
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fanis. Leurs quatre garçons, nés avec de l'esprit e! de l'iiitelligence, faisaient espérer (ju'ils rétabliraient Tanciennc fortune de leur famille. L'aîné était chef de bureau dans les fermes. Le second, appelé Chitenay (1), allait aux Indes. Le troisième s'appelait le marquis de Favras, était officier de caxalerie, et depuis a été un des premiers martyrs de la- Révolution (2).
Le comte et la comtesse de Gaucourt (3) habitaient la terre de Beauregard, à moitié chemin de Cheverny à Blois. Mademoiselle de Fieubet, comtesse de Gaucourt, était ma parente ]iar les Pelletier, et encore plus proche de ma femme par les Feydeau de Brou. Le comte de Gaucourt descendait en droite ligne des sires de Gaucourt, et l'un de ses ancêtres a\ait été gouverneur d'Orléans du temps de la Pucelle.
I Excellent homme à tous égards, c'était un vrai gentilhomme de campagne dans l'étendue du terme, quoiqu'il fût officier dans les chevau-légers et eût rang parmi les seigneurs de la cour.
M. le marquis de Marigny, millionnaire de la forlune de sa femme, intendant des bâtiments, possesseur de la terre de Ménars, dépensait son revenu en embellissements magnifiques, et en bonne chère avec les passants de Paris et de \'ersailles, et quelques courtisans qu'il s'était faits à Blois. Nous nous étions vus à Versailles, ayant des droits réciproques à terminer; car l'île de Collier, vis-à-vis Ménars, sûr la Loire, relevait de Cheverny, et le fîef de Launay. appartenant à Cheverny, relevait de Ménars. Marigny m'avait attaqué dans le cabinet, comme si nous nous étions toujours vus amicalement, et il avait fini par me dire : « J'espère que « quand nous serons dans le pays, nous boirons ensemble. »
(1) Je ne sais lequel de ces deux frères acquit plus tard un-- certaine notoriété comme publiciste, sous le nom de Mahi de Coiinéré. On trouve plusieurs fois son nom dans le Livre rouge. Gouverneur Morris en parle dans une lettre adressée à Washington en 1791. [Mémorial, traduction Gandais, t. II, p. 91.) Voir aussi Quérard.
(2) Il en sera parlé plus tard.
(3) Mathias-Raoul, comte de Gaucourt, marié en 1752 à Catherine- Henriette de Fieubet, fille de Armand-Pierre et de Henriette Fevdeau.
Quoique sans contredit il eût de l'esprit, il affectait un ton bourgeois, qui faisait qu'on ne pouvait oublier d'où il venait.
Sa sœur était morte en janvier, et moi j'avais acheté ma terre de son vivant, puisque je l'avais du V octobre. Il est d'usage, quand on arrive dans une terre, d'aller voir le premier tous les voisins. Comme je me souciais peu de renouer avec cet homme qui m'était antipathique, j'allai partoutsauf chez lui, me fondant sur ce qu'il était possesseur depuis moi.
Le comte de Gaucourt, qui, après les premières visites, nous voyait souvent, se chargea d'être l'intermédiaire. II vint le dimanche m'inviter à aller dîner à Ménars de la part de Marigny. Je me contentai de dire que je ne pouvais m'y rendre le jour dit, parce que tous mes chevaux étaient pris, de sorte que nous restâmes plus éloignés que jamais.
Le vieux marquis de Saumery, gouverneur de Chambord^ habitait la terre de Saumery. Celte famille du Béarn était venue à la cour avec Henri IV, et depuis ce temps avait eu la confiance des rois ses successeurs. Une anecdote sur leur naissance, qui courait dans le pays, illustrait leur origine. Venus avec Henri IV, ils se fixèrent à Blois et à Chambord. On ne tarda pas à vouloir leur faire payer le droit de francfief, pour l'acquisition de la terre de Saumery dont ils portaient alors le nom, car leur véritable nom est la Carre. Ils n'avaient aucun titre, ils étaient transplantés; sur leur réclamation, on consulta le Roi lui-même, qui prit dans l'instant une carte à jouer et écrivit avec un crayon :
La Carre de Saumery Est noble comme Henry.
Cette anecdote et la carte qu'ils doivent avoir conservée leur valaient tous les titres possibles (1). Ils en avaient profité en gens probes.
(1) La Chenaye cite les lettres patentes délivrées en 1598 par ordre du Roi à Arnaud de Johanne de La Carre, établi dans le Blaisois sous le règne de Henri lïl, et qui reconnaissaient son ancienne extraction.
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1.0 mar(|uis de Sauiiicry (I) a\ail clé dans l'ordre de Malte; il \i\ail graiuloineiil el coinnic un palriarche à Saumery. C'\M;nl la maison des pau\res, el il élait aimé et estimé dans toule la province. Il a\ail un neveu du même nom (2), marié à ma<lcmoiselle de Menou, sœur de madame la marquise dWniûu, femme du gou\erneur de lîayonne que je connaissais (o), et tous les parenls de sa l'enune étaient dans l'Anjou.
La terre de Villesavin élait habitée par M. Adine de Villesa\ in (i). fils du financier qui a\aiL été taxé par la chambre ardente sous la Régence. C'était un fort galant homme. Officier retiré avec la croix de Saint-Louis, il était resté veuf, avec une fille et un garçon. Il était frère aîné utérin de M. le marquis de Saumery, sa mère ayant épousé dans l'année de son veuvage le père de M. de Saumery (5).
M. le marquis de Diziers (6), homme de qualité, descendant de la fameuse madame Guyon (7), habitait la terre de Diziers près Saumery; homme d'esprit, sa santé l'avait obligé de quitter la marine, où, avec des connaissances
(Il .Jacques, marquis de Saumery, gouverneur de Chambord, qui mourut à Saumery le 15 août 1767. Son neveu lui succéda. (Gazette de France du 8 mai 1767.)
("2) Louis-Georges de Jolianne de la Carre, marquis de Saumery- Pilïon-, gouverneur et grand bailli de Blois et gouverneur de Chambord, marié en 1756 à Henriette-Françoise de Menou; il mourut en 1783, âgé de cinquante-neuf ans. Son père, mentionné plus loin, se nommait Louis-Georges, comme lui.
(3) \ oir chapitre viii. Elle mourut à Bayonne le 15 avril 1767. {Gazette de France du 27 avril.)
(4) Le contemporain de l'auteur était Louis-François-Joseph de Villesavin, seigneur de Tourmont, la Ravinière, etc., qui avait épousé Louise-Elisabeth Portier de la Rubelle. (Chastellux et d'Hozier, IIP registre.) Le financier, son père, s'appelait Louis-René. Il fut directeur de la Compagnie des Indes, et mourut en 1721, âgé de trente-sept à trente-huit ans. On trouve sur lui des détails élogieux dans la Vie privée de Louis XV, t. I, p. 200 et 261.
(.")] Marie-Marguerite de la Loëre, veuve de Louis-René Adine, épousa on secondes noces, en 1730, Louis-Georges de Johanne de la Carre de Pifl'ons. et elle en eut Louis-Georges, dont il est question plus haut. (D HoziER ; La Loëre.)
(6) Eléonore-Cécile Guyon de Diziers, ancien lieutenant de vaisseau (1730-]&<i9), avait épousé mademoiselle Lemaire de Montlivaut, qui lui apporta la terre de ce nom.
(7) Ou trouvera plus loin des détails sur madame Guyon et sur la famille.
acquises, il aurait fait fortune. Cette famille était fixée clans le Blaisois, et son frère Guyon, marquis de Guercheville (1), habitait sa terre du côté de Ménars. Tout auprès, vivait M. le comte Hurault de Saint-Denis (2), descendant en droite ligne de la branche aînée des Hurault. Cette famille illustre était regardée comme la première de la province.
Sur ma terre, sur laquelle j'avais la haute justice, était située celle de Roujoux (3), habitée par les comtes de Maillé, cousins de mon ami le comte de Maillé, depuis duc (4). Cette famille très-ancienne, alliée au prince de Condé, vivait noblement. Ils étaient trois frères (5) sans enfants, et une fille. L'aîné demeurait à Roujoux; le marquis, ancien marin, habitait auprès de Saumery, et le chevalier de Maillé, chambellan de je ne sais où, vivait à Blois, modestement mais honorablement.
La terre de Onzain était habitée par le fameux Péan, cousin de M. Mesnard, impliqué dans l'affaire du Canada (6). A sa sortie de la Bastille et après sa condamnation pécuniaire, il s'était retiré dans cette terre, où il faisait beaucoup de dépenses, tandis que sa femme était à Blois, et, pleine de charité, soutenait toutes les familles canadiennes qui les avaient suivis en France.
(1) Jacques-Madeleine Guyon de Guercheville (1728-1803), ancien capitaine de dragons.
(2) David-Nicolas Hurault, seigneur de Saint-Denis, qui avait épousé Anne-Jeanne de la Bonninière-de-Beaumont-la-Ronce. La branche des seigneurs de Cheverny était une branche cadette détachée au commencement du quinzième siècle.
(3) On écrit maintenant Rougeou.
(4) Charles-René de Maillé de La Tour-Landry, lieutenant général, duc de Maillé en 1784.
(5) Il y avait même quatre frères, dont un sans doute était mort, quand M. Dufort vint dans le pays. C'étaient : 1° Louis, marquis de Maillé-Brézé, comte de Roujoux; 2' François-Alexis, comte de Maillé- Brézé et de Roujoux, colonel d'infanterie, chambellan de l'électeur de Cologne, qui se maria trois fois et eut des enfants de sa dernière femme; 3° René, com.te de Maillé-Brézé, lieutenant du Roi du château d'Amboise; 4° Joseph-Ange, comte de Maillé-Brézé, capitaine de vaisseau.
(6) Michel-Jean-Hugues de Péan, chevalier, seigneur de Rostaing, Bury, Onzain, etc., ancien major général de Québec, mort en 1782. On trouvera un peu plus loin des détails sur son procès.
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La terre de Chauiiioiil élail habitée par M. Le Ray, grand maître des eaux et i'orèts, venu de Nantes (1). Se mêlant de toutes les entreprises de commerce possible, il était alors lié d'intérêts avec ^L Rousseau, pour des spéculations où ils avaient associé quelques particuliers intelligents de Blois, entre autres AL Lerasle.
AL de Termont (2), évêque de Blois, vivait surtout à Paris, chez le marquis de Béringhen, premier écuyer. C'était un homme de plaisir, mais décent, et à tous égard excellent prélat dans sa place. Bienfaiteur continuel de sa famille, il en était entouré pendant son séjour à Blois, et passait une partie de son été dans sa terre de Madon, où j'avais une closerie. Je le connaissais beaucoup de Paris, et il n'avait pas été des derniers à me féliciter du voisinage, lorsque je lui avais fait part de l'acquisition de Cheverny.
AL le comte d'Harcourt, qui avait possédé Cheverny avant moi, était le meilleur homme possible, et se laissait gouverner par sa femme, mademoiselle des Aiartrais; il allait voir les pauvres, et, accompagné d'un garde, passait sa journée à visiter ses possessions, un grand bâton à la main. Cette terre avait appartenu à ce qui s'appelait des grands seigneurs décorés de la licutenance générale. Chaque fois qu'ils arrivaient sur leurs terres pour la première fois de l'année, la maréchaussée se trouvait aux limites et les accompagnait jusque chez eux. Deux gardes et le lieutenant des gardes de la lieutenance générale en faisaient autant. Il en était de même au départ. Je conservai cet usage qui n'était pas dû à la personne, mais à la place.
(1) Il fut grand maître des eaux et forêts de Bourges, Berry et Blois, de 1754 à 1763, et devint en 1770 intendant de l'hôtel des Invalides. En 1777, il mit gratuitement à la disposition de Franklin et des commissan-es américains une maison dépendant de sa magnifique habitation d'Auteuil Grand ami de l'Amérique, il rendit aux commissaires tous les «ervices possibles d'influence et d'argent, mais il éprouva beaucoup de difficultés à faire liquider ses créances, qui n'étaient pas encore réglées en 1790. J'ai eu l'occasion de parler ailleurs de lui et de son lil« avec quelques détails. (Voy. Sainf-Jo/ju de Crèvecœur. Jouaust, 188o.)
(2) Charles-Gilbert de May de Termont, né en 1707, évêque de Blois de 1753 à 1776.
Dès qu'on apercevait le seigneur, toutes les cloches des villages qui lui appartenaient, comme Cour et Cheverny, étaient mises en grand branle, et sonnaient jusqu'à son arrivée. Je ne touchai point à cet honneur. Un autre usage féodal s'était conservé. Chaque vassal qui rencontrait son seigneur, même à la promenade, descendait de cheval ou de voiture et mettait chapeau bas. C'est un usage qui, dans les premières années du règne de Louis XV, était encore observé pour le Roi, et qui s'était conservé pour les seigneurs dans leurs domaines. La première chose que je fis fut de publier que j'invitais à ne me rendre aucun devoir pareil, lorsque je passerais, et que je rendrais simplement des révérences à ceux qui m'en feraient.
Madame de Harcourt, haute, fière, humoreuse, vexait ses fermiers, faisait mettre des paysans en prison pour rien, faisait tuer les chiens, voulait conserver son gibier avec grand soin dans un arrondissement de quinze lieues avec deux gardes, et en conséquence poursuivait avec toute rigueur les moindres délits de ce genre. Je voulus faire le contraire; je ne fis mettre personne en prison, et je défendis de faire payer arbitrairement des amendes. Je ne tardai pas à recueillir les fruits de pareils procédés, et je m'aperçus qu'on m'obéissait plus et qu'on me pillait moins, plutôt par crainte de me déplaire qu'autrement.
M. de Vezeaux de Rancogne (1), seigneur de la terre d'Herbault en Beauce, sortait des mousquetaires. Je ne tardai pas à le voir souvent; plein de talent et d'esprit, il fut un des fidèles de notre société de campagne.
M. Herry de Maupas (2), alors capitaine de dragons dans le régiment de Caraman, sujet de distinction à tous égards, augmenta aussi notre société. Tous étaient musiciens. Ainsi, dans l'année, nous nous formâmes une société très-gaie et
(1) Charles-François de Vezeaux, marquis de Rancougne, chevalier, seigneur dllerbault.
(2) Bernard-Gabriel Herry de Maupas, chevalier, ancien major de dragons, lieutenant pour le Roi de la ville de Blois (1789).
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très-ainiable. sans a\uir Ix^soiii des personnes de Paris. Dans ces premiers six mois, je me trouvai établi dans le pays, comme si j'y a\ais passé dix ans.
Cependant différentes affaires m'appelaient à Paris, entre autres la \ente de Saint-Leu. Ouehjues regrets que j'eusse de m'en détaeher, puisque J'y avais pour ainsi dire été élevée cette terre faisait un vide dans ma fortune. D'ailleurs, M. le prince de Condé avait trouxé le secret de m'en dégoûter. Cet homme qui m'avait si bien traité, (|ui venait me chercher (juand il me rencontrait chez le Roi, m'avait refusé impitoyablement une chose qui faisait tout l'agrément de Saint-Leu.
Cette terre consistait en un parc haut et en un parc bas, le haut de cent arpents, le bas de soixante-quatre, le tout entouré de murs; un chemin non usité les séparait. J'offris au conseil du prince d'entretenir le chemin qui passait audessous, à condition que l'on me mît en possession de l'autre; l'affaire allait passer au conseil, lorsqu'un avocat, qui avait dans ma terre un fîef nommé la Charmette (1), remua ciel et terre. Ce que je croyais emporter de haute lutte, et par l'amitié du prince, fut refusé comme agrandissant trop une f(MTe de moyenne et basse justice, et ce fut le prince de Condé lui-même qui se chargea de me l'annoncer. Il y mit tant de gaucherie, que l'impatience commençant à me prendre, je fus obligé de le quitter sans lui dire un mot; dès l'instant, je m'étais déterminé à vendre Saint-Leu et à suivre le plan de AL de Verdun.
Une autre raison de mon \oyage était le mariage de ma belle-sœur, et par-dessus tout cela la grossesse de ma femme (jui avançait \ers son terme; c'était son troisième enfant vivant, sans compter cinq fausses couches qu'elle avait faites..
Nous partîmes donc à notre grand regret à la fin de novembre, et je laissai à Cheverny, comme régisseur et homme de confiance, le sieur Remière, que j'avais eu pour secrétaire, et dont je me trouvais n'avoir plus besoin.
fl) Noinmr Diiparquerot, d'après M. A. Rey. qui donne à ce sujet des délails inutiles à reproduire ici. {Château de Leumonl, p. 86.)
M. de Barassy, revenu avec moi, était depuis quinze jours chez lui, seul et se disant malade. J'y cours, et après m'être fait ouvrir dix portes, je le trouve dans sa chambre à coucher, se plaignant de toutes sortes de maux imaginaires. Je le pousse, et il me fait enfin une confidence singulière : « Je ne « suis malade que de chagrin, me dit-il; j'ai enfin compté avec « moi-même, et voilà mon état de situation : je n'ai réellement « à moi que 6,000 livres de rente, et je dois 200,000 livres à « mes enfants, dont j'ai la garde noble. »
« — Comment, mon ami, tu en es réduit là, et tu bâtis une « maison à vie! Tu as six chevaux de carrosse, enfin l'état « d'un homme qui aurait au moins 60,000 livres de rente! « Mais toutes les doléances et les réflexions n'y font rien; il « faut couper dans le vif. M. de Paroy m'a rendu mon « appartement; le président de Salaberry cherche une maison « pour s'établir. Il faut lui céder la tienne toute meublée; je « prendrai un de tes gens, tu renverras un cocher et un la- « quais, tu garderas un postillon, et tu passeras ta vie avec « moi. Nous allons aller chez M. Rousseau ensemble, il a de « l'argent, il nous aidera à t'acquitter pour le moment. Tu « auras l'air de faire une honnêteté au président et à la (( famille de Salaberry; et logé chez moi pour rien, à la ville « et à la campagne, tu vivras heureux en sauvant les appa- « rences. » Ce parti adopté, Barassy reprit sa santé, et nous attendîmes la conclusion du mariage de ma belle-sœur. Je fis alors l'arrangement de M. de Barassy qui leur convenait à tous.
Le mariage se fit (1) à l'hôtel de Gesvres, joignant la maison que M. Roslin avait achetée rue Neuve-Saint-Augustin, à côté de la maison habitée par M. de Nantouillet (2). Tout se passa à merveille, M. de Barassy vint loger chez moi au fond de la cour, et céda sa maison en entier au nouveau ménage; tout cet arrangement eut l'air d'un sacrifice de mon ami, et le public ne se douta pas de la raison qui l'y forçait.
(1) En février 1766. Le contrai, est du 22 janvier.
(2) Au numéro 24, d'après Lefeuve.
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Madame Amclot accoucha ccl hiver d'une fille, elle avait déjù un garçon, ot ma femme accoucha de mon fils Courson (1).
J'appris à mon arrivée que M. de Crémillcs (2) retiré de l'adjonction du ministère de la guerre, avait fait des démarches i^our acheter Saint-Leu à vie, que quelques difficultés do gens d'affaires avaient empêché cette bonne opération. M. de Crémillcs m'en parla lui-même, en me témoignant tous les regrets d'avoir acheté une autre terre, et {\o n'avoir pas traité directement avec moi.
Je reçus une lettre de AI. le comte de la Marche, qui me faisait des propositions. Il m'avait admis autrefois à ses parties de chasse; l'hiver, il venait me prendre à ma porte, m'emmenait déjeuner à Pierrefitte et chasser après dans la forêt d'Enghion. J'avais donc toutes sortes de raisons pour lui rendre tout ce qui lui appartenait, mais l'affaire ne put se conclure.
Au printemps, nous fîmes un court voyage à Saint-Leu, pour enlever encore ce qui pouvait nous convenir. Un certain marchand de fers en gros se présenta pour l'acheter; le marché fut bientôt fait. Il m'apporta une généalogie où il prétendait être parent de MM. Roslin; comme cela ne me regardait pas, je le renvoyai à ses parents pour en décider. Il acheta le tout, traita a^■cc moi très loyalement, et quinze jours après acheta la charge de président à la cour des monnaies, de sorte qu'il vint me faire part qu'il s'appellerait désormais le président de Saint-Leu, au lieu du nom de Droin (3) qu'il avait porté jusque-là.
Cette affaire terminée, je comptais partir pour Cheverny,. mais je ne pus refuser à M. et madame de Préninville de les
(1) Il y a une erreur d'un an. Jean-Pierre-Marie Dufort, chevalier de Courson, puis comte de Dufort, était né le 20 avril 1765. Il épousa en 1802 Ctiarlotte-Louise-Marie Marcant, d'où Edmond-Jean-Charles, comte de Dufort (1803-18G2), dernier représentant du nom, mort célibataire.
(2j Louis-Hyacinthe Boyer de Crémillcs (1700-1768), lieutenant général, adjoint au ministère de la guerre depuis 1758. 11 se retira à la mort du maréchal de Belle-Isle.
(3) Claude-Henri Droin, conseiller du Roi, président juge des traites foraines à Joinville. La vente est du 31 août 1765, d'après M. A. Rey. J'ai rétabli le nom, que Dufort écrit : Drouillin.
accompagner à la terre de Nogent près Provins, où M. de Boullongne, ancien contrôleur général, oncle de ma femme et veuf depuis deux ans, s'était retiré. Ma femme et moi nous allâmes donc y passer quinze jours, avec d'autant plus de plaisir que l'endroit était charmant et la société choisie. M. de Crémilles, dont j'ai parlé ci-dessus, y était.
Cependant M. de Préninville, las comme moi des environs de Paris, ayant quitté l'hôtel Caumont, se détermina à faire un second voyage à Cheverny, et à visiter Châteauneuf et quelques autres terres considérables; selon les convenances, il y aurait mis jusqu'à 1,500,000 livres, et il me témoignait toute confiance pour cette acquisition.
D'un autre côté, M. Le Gendre de Villemorien (1), fermier général et administrateur des postes, était devenu de ma grande connaissance par un service que je lui avais rendu. Sa femme désirait une maison sur le boulevard de la rue Poissonnière, bâtie par Ferrand, fermier général, frère aîné de mon ami La Borde, et qui avait beaucoup d'amitié pour moi. Elle me fit prier par La Borde, avec qui elle était intimement liée, d'acheter à quelque prix que ce fût. Cette maison était extrêmement longue et étroite, et on l'appelait à cause de cela le tombeau de M. Van Eyck, envoyé de l'électeur de Bavière, si grand et si maigre qu'il passait six pieds deux pouces. Sa taille et son long séjour en France faisaient qu'il était connu de tout Paris (2).
Je négociai en ménageant les intérêts de tous, et en deux jours la maison fut achetée pour 270,000 li\res (3), prix trèsfort pour ces temps-là, mais qui n'était rien en comparaison
(1) Philippe-Charles Le Gendre de Villemorien, chevalier, seigneur de Villemorien et de Valençay, Varennes et Luçay né en 1717, mort en 1789. Il appartenait à une ancienne famille noble, originaire du Lyonnais, et tout à fait étrangère à celle de madame Dufort.
(2) M. Van Eyck n'avait, du reste, avec celte maison qu'un rapport de conformation. Il habitait rue Saint-Antoine, à l'hôtel de Beauvais, qu'il finit par acheter, après l'avoir loué pendant quatorze ans. (Lefeuve, t. V, p. 382.) Il y mourut en 1777. (De Lescure, Correspondance secrète, t. I, p. 106.)
(3) C'est le 15 janvier 17G1 que M. de Villemorien acheta cet hôtel, qu'il céda en 1773 à madame de Selle. (Documents particuliers.)
de la bcaulé et de la commodilé de l'intérieur. Le mari et la feiniiie étaient venus l'un et l'autre me remercier, et, comme leur état de maison était magnifique, je me trouvai bientôt lié avec eux, et j'y soupai une fois par semaine avec ce qu'on peut appeler la plus grande société de Paris. Il est certain que si un étranger, de quelque qualité qu'il fût, eût été présenté dans cette maison; qu'après une file de pièces superbes et magnifiquement éclairées, il fût arrivé dans le salon, où il aurait trouvé une jeune femme, pleine d'esprit et de grâces, faisant les honneurs à des hommes dont la moitié étaient des cordons bleus, il se serait cru au moins chez une pi'incesse du sang.
Villemorien me fit demander par un tiers si je voulais revendre Cheverny; du premier mot, il m'en offrait 100,000 livres de profit; mais je repoussai toute proposition.
Cependant M. de Cypierre comblait la mesure des procédés avec moi. Il avait pour subdélégué à Blois un homme d'esprit, M. Bourdon, le meilleur subdélégué de toute la France. Remarquable par le style de sa correspondance, fin, adroit, capable d'être lui-même intendant, nullement intéressé, pieux et des plus honnêtes, il fut bientôt aussi lié avec moi que nous l'étions tous deux avec M. de Cypierre, et il Aoulut bien me donner connaissance des choses les plus intimes. Il avait des plans superbes pour son département, et n'avait d'autre ambition que de se maintenir afin de les exécuter. Ménageant M. de Alarigny sans me choquer, tous les ans il séjournait près de six semaines avec sa femme à Clieverny; quelquefois il y faisait plusieurs voyages.
Si les temps fâcheux qui viennent de passer m'avaient per mis de conserver mes correspondances, j'aurais pu montrer les services qu'il me faisait rendre dans la province, combien de faveurs il faisait obtenir, en me laissant par con\ention l'honneur de les avoir sollicitées, et combien, grâce à lui, j'ai pu arrêter de démarches indiscrètes ou imprudentes, sans avoir l'air de m'en mêler.
La fille de M. de Barassy était élevée au couvent de la
Madeleine de Traisnel, où madame de Cypierre et ses deux sœurs avaient été élevées. Par amitié pour M. de Barassy et la jeune personne, M. et madame de Cypierre cherchèrent pour elle un parti dans Orléans. M. Donnant de Chalville, fils du directeur des domaines d'Orléans qui venait de mourir, fut celui que l'on choisit. M. de Barassy donna 100,000 livres, sur les deux cents qu'il avait reçues en dot de sa femme, et l'affaire fut conclue à la satisfaction de tous (1). Pour donner un titre au nouveau marié, M. de Champlost, premier valet de chambre du Roi, lui fit avoir une charge de gentilhomme ordinaire que possédait sa famille. Cette affaire fut terminée à mon passage à Orléans; la jeune personne était fort jolie, mais avait hérité du goût de sa mère pour les plaisirs.
M. et madame de Préninville et leur fils, Jelyotte, Pechmeja, madame de la Valette, mademoiselle de Martainville, l'évêque de Comminges, l'abbé de la Galaisière, évêque de Saint-Dié (2), M. et madame de Pernan firent tous des voyages à Cheverny; nous donnions perpétuellement des fêtes et des spectacles, et ces jours-là, tout mon bourg était rempli de gens qui voulaient les partager. Alors je faisais faire le service du château par les gardes du corps de la lieutenance générale, cl cette représentation ne pouvait que faire honneur à la place que j'occupais et à l'amitié de M. de Cypierre.
Ce fut à peu près dans ces temps-là qu'un cavalier, vêtu en houssard et voyageant par monts et par vaux, découvrit le château. Il venait de Chanteloup et allait en Lorraine. On vint me dire que cet étranger se promenait dans le parc; il était l'heure du dîner, je le fis inviter à voir le château. Nous nous connaissions de vue, sans nous être jamais parlé. C'était
(1) Marie-Elisabeth Barassy épousa Mathieu-Geneviève Dounant de Chalville, chevalier, gentilhomme ordinaire de la chambre du Roi, président au bureau des finances d'Orléans. (Documents particuliers.)
(2) Il y a ici un anachronisme. L'abbaye de Saint-Dié ne fut érigée en évèché qu'en 1777. Barthélemy-Louis-Martin de Chaumont de la Galaisière en fut le premier évoque.
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rainiai)l<\ le charmant chevalier de Boufficrs (1). Non-seulement il dîna, mais il resta quatre ou cinq jours avec nous, et pendant (juolques années il a élé fidèle à nous venir visiter. C'est riionnne de France, après l'abbé Barthélémy, à qui j'ai trou\é \c plus d'éloquence dans la conversation. Sans peine, sans efforts, le mot propre vient sur ses lèvres, les tournures les plus délicates sortent de son esprit. Paresseux, même pour s'instruire, il n'a pas l'esprit des autres; il devine quand il parcourt un livre, et il a le mérite que tout est à lui et sort de son fonds.
Cependant mon fils aîné prenait de l'âge, et j'avais été obligé de changer son gouverneur. Mathieu de Lépidor trouvait que ses talents étaient enfouis à Cheverny. Je profitai de l'ouverture qu'il me fit, pour lui laisser prendre un autre parti. Il s'attacha au duc de Lauzun et au chevalier de Luxembourg. Je pris un autre gouverneur, dont je fus encore plus mécontent. Alors je me décidai à mettre mon fils, avec celui de M. de Barassy, dans une pension près de la grille de Chaillot, qui a\ait appartenu à la fameuse madame Paris, grande appareillcuse de filles (2). Cette pension était remplie d'enfants de la première volée; il en coûtait fort cher, mais il était difficile de pou\ oir donner chez soi une éducation plus complète, tant pour les talents que pour les sciences, et je suis actuellement convaincu que, quelque éducation que l'on puisse donner chez soi, elle ne vaut pas, pour limer le caractère, une éducation en commun.
M. de Préninville attendait avec impatience mon retour à Paris, pour me faire assister à la conclusion définitive du marché de la terre de Magnanville, près Mantes, qu'il acquérait de M. de Sa\alette de iMagnanville (3), fils de feu M. de Sava-
(1) Stanislas, abljé. puis clievalier, puis marquis de Bouiïlers (1737- 1815), si connu par ses productions légères.
(2) Puis à une madame Pariier. (Barbier, février 1752.)
(1) Charles-Pierre de Savaletle de Magnanville, maître des requêtes de 1738, intendant à Tours en 1745, donna sa démission en 1756, pour prendre la charge de garde du trésor royal, vacante par la mort de son père.
lette, qui avait été garde du trésor royal avec M. d'Harvela}'.
Ce château, des plus magnifiques, avait en bas sept salons, plus beaux les uns que les autres, et au moins cinquante appartements, tous bien meublés. Ceux du grand château étaient composés d'une antichambre, une chambre à coucher, un salon, des cabinets, et tous les logements nécessaires pour les domestiques. Mon ami profitait de la folie de feu M. de Savàlette qui, sans s'être totalement ruiné, avait dépensé sur la fin de ses jours plus de six millions, dans une profusion qui n'avait pas d'exemple.
Au commencement du printemps, nous partîmes donc pour Magnanville avec toute la société, savoir : d'abord la famille; madame de la Valette; M. de Lafrété, administrateur des postes, et sa femme (1); le marquis et la marquise de Seignelay (2) (Béthune en son nom et notre cousine comme petite-fille de M. de Boullongne); le président de Salaberry et sa femme; madame de Cépoy, femme de l'ofiîcier aux gardes (3) (depuis madame de Castera), mère de la trop fameuse madame de Buffon; MM. Sanlot, tous deux à la tête des bureaux de la ferme générale (4); le marquis de Chastellux; la marquise de la Ferté-Sénecterre (5) et sa fille;
(1) Jean-Jacques Lafrété avait épousé Angélique-Michelle-Rosalie Jogues de Martainville, sœur de madame Chicoyneau de la \'alette et de madame de Préninville.
(2) D'après Saint-Alais, c'est seulement en 1770 que Catherine- Pauline de Béthune épousa le comte de Colbert-Seignelay, colonel du régiment de Champagne.
(3) Elisabeth-Amarante Jogues de Martainville, femme de Guillaume- François Bouvier de la Motte, marquis de Cépoy, né en 1742, mort en 1774.
(4) Les deux frères, Sanlot 1 aîné et Sanlot de Bospin, furent d'abord employés dans les bureaux de la ferme, puis fermiers généraux adjoints. Le dernier, E. R. A. Sanlot, dont il est souvent question dans la suite des Mémoires, figure aussi à i Almanach royal comme administrateur général des domaines, droits domaniaux, etc. Le nom de Bospin lui venait, je crois, de sa femme. M. de la Hante (Une lamille de linanciers) parle en effet d'un M. Beaupain {sic), beau-frère de M. Sanlot. La Biographie moderne (Leipzig, 1806) et la Biographie des contemporains lui ont consacré une notice; né vers 1730, il mourut en 1811, conseiller maître à la Cour des comptes.
(5) Anne-Henriette de Rabodanges, mariée en 1746 à Philippe-Louis Thibaud de la Carte, marquis de la I^erté-Sénecterre.
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li'IyoUo ol Caillot (1), les premiers chaiitoms do Paris et \i\ant dans la société; M. de Boullongiie (2), trésorier de Itwtraordinairc des guerres, sa femme et sa lille, depuis \ icomlesse de Laval-Montmorency; rabl)é liaynal; le jeune Boullongne, et Pechmeja, son gouverneur. On y comptait encore Tévèque de Comminges (3) et (juelques abbés. Il y avait donc la meilleure compagnie de tous b's états, et cette société était capal)le de fournir à tous les anujsements de la cani})agne. M. de Préninville voulait jouir de tout.
Au haut du pa\illon du milieu du château, il existait, dans le dôme, une pièce voûtée très-spacieuse, merveilleusement disposée pour faire un théâtre. Le maître do la maison s'y refusait, à cause de la dépense, mais toute la société a\ait envie de se divertir, et l'on imagina une lèlc de surprise; elle fut composée dans les vingt-quatre heures. C'était M. de Prénimille qui en était le premier personnage, et comme on ne pouvait décemment lui proposer le rôle, je fus chargé de le remplir. Il était plus grand que moi, il était maigre et élancé, j'étais fort gros; j'avais mes deux yeux, tandis qu'il avait un œil de verre. Tout cola ne nous arrêta pas, et comme il avait une grande amitié pour moi, de .l'esprit et de la bonhomie, je ne trouvai aucun inconvénient à cette folie.
Je parus donc avec sa robe de chambre et un bonnet de nuit à coiffe blanche orné d'un beau ruban. Le bonnet me couvrait l'œil que j'étais censé avoir perdu. Du reste, pour ne pas donner à deviner aux spectateurs, je portais sur la poitrine et sur le dos en gros caractères : Ceci est Monsieur de Préninville, Lorsque je parus, je fis un grand effet, tous les personnages m'attaquèrent pour faire construire un théâtre;
(1) Joseph Caillol, chanteur célèbre, dont il o.-l -souvent que.-tion dans les Mémoires de ce temps. Né en 173'2, il tiitra au Théâtre italien en 1760, et se retira en 1771.
(2) Frère aîné de M. Boullongne de Préninville. 11 était trésorier de l'extraordinaire des guerres depuis 1758. C'est en 1705, comme on l'a vu, qu'eut lieu le mariage de sa fille.
(3) D'Osmont.
je copiais mon ami le mieux que je pouvais en charge; je me défendais par des raisons péremptoires, mais mes acteursdéployèrent tant de grâce et de talent que je finis par consentir, et je débitai à M. de Préninville un petit compliment en vers.
Il ratifia mes promesses de très-bonne grâce. A l'instant, les décorations qui étaient masquées, et qu'on avait fait faire à son insu, parurent dans tout leur éclat. On joua le Malade imaginaire, dans lequel je fis l'apothicaire, et^ dans la réception, le chevalier de la Tour et moi, tous deux à peu près de même taille, nous figurâmes en pharmaciens.
Peu après ce charmant voyage, nous partîmes pour Cheverny. Une partie de ma société vint nous y voir; l'éloignement ne rebutait personne. M. et madame de Préninville y firent leur troisième voyage, qui fut le dernier, et fut aussi brillant que les autres.
M. Péan arriva un jour à Cheverny, pour nous inviter à? aller le lendemain dîner à Onzain; il avait avec lui trois chevaux de selle pour ramener qui voudrait. Cette façon honnête d\in homme que nous n'avions pas encore vu, m'obligea d'accepter. Il coucha chez nous; ceux qui voulurent l'accompagnèrent à cheval, et M. de Préninville, deux autres personnes et moi, nous mîmes dans une berline, et avec un relais de six chevaux à Blois, nous y allâmes dîner. C'était entre hommes; le dîner fut superbe, et les vins de tous les pays furent prodigués à nous en fatiguer. Mon beau-frère, le président de Salaberry, mis en gaieté par le bon vin, prend M. Péan en amitié, et, après le dîner, en parcourant les dehors et les dedans de l'habitation, il lui dit : « Monsieur, « tandis que vous étiez à la Bastille, et que vous craigniez (( l^vénement de votre procès, vous deviez avoir bien du (( regret de croire que vous ne jouiriez plus d'une si agréable « possession. » Le président lui disait cela d'abondance de cœur, comme il le sentait : in vino veriias! Mais Péan, qui avait eu tous les tourments de l'inquiétude, laissa couler
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iiuehiuos larmes (l). Muii beau-frère, qui dans loul autre moment aurait senti son imprudence, ne voyait rien, n'entendait rien; nous ne jnu'vînmes à arrêter cette effusion de cœur qu'en prenant le parti de remonter en voiture.
J'étais, connue je l'ai dit plus haut, l'ami de AI. de Sartine, lieutenant de police. J'eus besoin de lui pour une affaire (pie je vais détailler. Une personne d'une des bonnes familles de Blois \int un jour mv lrou\er en particulier, et me dit : « Je u suis, monsieur, en\ oyé près de \ous par toute la famille, Ki pour \ous prier, dans le plus grand secret, de nous rendre u un très grand ser\ ice. Voici le fait. Vous connaissez de nom K M. et madame ***? Eh bien, ils ont deux enfants; Taîné, Agé « lie \ingt ans, a de l'esprit et fait des vers très-agréable- « ment; il était placé dans les fermes, et il avait les meilleurs a témoignages, lorsque se trouvant dans un foyer de comédie « dans la ville de... où il résidait, il s'empara d'une belle « canne à pomme d'or. On le vit, et, huit jours après, on le « surprit chez un orfèvre de la ville, vendant au poids la « pomme d'or. A l'instant il fut destitué; la famille, furieuse « de son déshonneur, obtint une lettre de cachet pour le <( soustraire à la justice, et il fut conduit aux Galbanons de « Bicêlre (2). Il y a dix-huit mois qu'il y est, et les parents, « touchés de mes remontrances, mettent son sort entre a os « mains. »
La considération pour la famille me fît accepter la commission. Arrivé à Paris, je contai mon aventure à M. de Sartine; il me dit à l'instant : « Mais je connais ce nom-là: il « m'adresse tous les mois des pièces de vers plus jolies les « unes que les autres, j'en ai même sur mon bureau une,
(1) Péan n'avait pas été condamne en décembre 1763, en même temps que Bigot et ses coaccusés. On avait prononcé un plus ample informe, qui fut^'de six mois, durant lesquels il resta enfermé à la Bastille. Le 25 juin 17G4, il fut mis hors de cour, mais condamné à restituer une somme de 600,000 livres. (Dussieux, le Canada, 2° éd., p. 245.)
(2) Ce mot ne se trouve dans aucun dictionnaire; je crois que c'est une forme vicieuse du mot cabanon. MM. de Concourt citent les Galbanons de Bicêtre, par Martainville. (Société Irançaise sous le Directoire, p. 117.)
« arrivée d'hier. » Il me la remit, elle était écrite avec esprit et délicatesse. Après m'avoir assuré que depuis qu'il était à la tête de la police, il n'avait vu sortir des galbanons de Bicêtre personne qui se fût amendé, il m'exhorta à tenter l'aventure vis-à-vis d'un sujet qui, par son esprit, paraissait au-dessus de la classe commune, et il donna des ordres pour qu'un exempt de police vînt chez moi le lendemain.
Ce monsieur arriva. Je dis monsieur, car il était mis fort élégamment, et avait une tournure de politesse au-dessus de sa profession; nous convînmes que je ferais sortir le jeune homme de BicêLi^e, et que je demanderais à M. de Sartine de le placer dans une maison de retraite près l'Estrapade, qu'on lui rendrait ensuite sa liberté, selon les témoignages qui seraient donnés de sa bonne conduite.
L'exempt fut exact; au jour convenu, il se rendit à Bicêtre, le détenu lui fut délivré, il le fît monter dans un fiacre dont les fenêtres de bois étaient fermées, et le déposa à sa destination. Il vint le lendemain me rendre compte, mit de la délicatesse dans le payement des frais et me dit que, comme rinspection de cette maison le concernait, il m'instruirait exactement.
Je ne tardai pas à a oir arriver une des dames qui tenaient la maison. Elles étaient trois sœurs d'un certain âge, et avaient six servantes robustes; elles avaient des moyens de répression dans un corps de garde voisin. Il y avait deux bâtiments où l'on mettait les hommes et les femmes, pour cause de désordre et de dissipation, sur la demande des parents. Je trouvai dans cette dame de l'humanité. Elle me dit que le médecin de la maison avait trouvé le jeune homme attaqué du scorbut, et qu'on allait le traiter; qu'il fallait aussi s'occuper de sa garde-robe, car il était pour ainsi dire tout nu, et l'habitude était de faire manger tous les prisonniers en commun. Des règles écrites étaient affichées dans la maison^ afin que tout détenu en eût connaissance. Je satisfis à toutes les dépenses, comme j'y étais autorisé par la famille.
Enfin, j'y allai au bout de trois semaines. La maison était
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dans uiit^ rue isolée; je montai l'escalier d'un beau bâtiment, ayant \ ue sur un grand jardin, planté de vieux arbres et entouré de murs fort liauls. La tenue et l'ensemble du tout avait plutôt l'air d'une maison particulière que d'une maison de l'orce. Mon jeune honmie fut introduit dans le salon. Dès (ju'il me \it, il s'inclina jusqu'à terre et s'avança avec grâce ])0ur me baiser la main; on imagine bien que je la retirai. Sans s'excuser sur ses fautes passées, il s'exprima avec énergie sur ce qu'il avait souffert, et finit par dire qu'il espérait bien avoir expié ses fautes dans ce monde par une pénitence égale au purgatoire.
Après lui avoir donné des espérances et des consolations, je le quittai; on m'invita alors à parcourir la maison. A l'instant le salon se trouva plein de tous les détenus, excepté deux ou trois maniaques qui se promenaient tristement dans le jardin. Comme on jugeait de mon crédit par la confiance qu'on me montrait, il me fallut essuyer une audience en règle; je reconnus deux femmes que j'avais vues autrefois dans le monde. Chacun en particulier s'empressa de me conter sa triste aventure, chacun avait son mémoire tout prêt, pour le lieutenant de police ou pour ses parents. Enfin, après leur avoir bien répété que je ne pouvais rien dans le gouvernement, je sortis en promettant que je ferais de mon mieux, et protestant en moi-même que de ma vie je ne retournerais dans une maison où mon cœur était oppressé de voir l'humanité souffrante.
Je rendis à M. de Sartine un fidèle récit de cette scène, lui remis tous les lettres et mémoires, et ne m'intéressai réellement que pour une jeune femme dont le mari avait par jalousie surpris un ordre du ministre, sur un faux avis des parents; elle sortit sous les huit jours. Les affreux désorganisateurs ont dit tout ce qu'ils ont voulu de l'ancien gouvernement. Pour moi, qui ai connu M. de Sartine depuis sa jeunesse, je puis protester qu'il ne cherchait qu'à être éclairé, et à faire autant d'heureux que sa place le lui permettait.
Nous fixâmes à six mois l'épreuve du jeune homme; les
témoignages étaient excellents, et j'en instruisais la famille, qui me laissait totalement le maître. Le sixième mois, une de ces dames arriva et me conta que le jeune homme a\ait trouvé moyen, par un tuyau de cheminée, de se rendre chez une jolie femme détenue qui couchait au-dessus de lui; bref, elle était grosse. C'était la faute des gardiennes; d'ailleurs, un homme de vingt ans, détenu depuis deux ans, pouvait être excusé de s'égarer vis-à-vis d'une jeune femme qui en de\ait savoir plus que lui, puisqu'elle était enfermée à cause de sa mauvaise conduite; j'arrangeai la chose en le faisant sortir quinze jours plus tôt.
Après l'avoir vêtu convenablement de pied en cap. je convins avec lui qu'il logerait près de chez moi, que tous les matins il passerait la matinée à écrire sous ma dictée; le soir, il irait travailler chez un notaire. Il ne pouvait retourner dans son pays, où son affaire avait fait du bruit; mais s"il se conduisait bien, je demanderais pour lui à M. Roslin, qui était à la tête de la ferme, un emploi lucratif où il n'y eût pas de maniement d'argent.
Il fut exact pendant un mois, mais ensuite il se négligea; il ne venait plus que des demi-heures. Enfin je fus averti que, depuis huit jours, il avait perdu dans un tripot son argent et ses meilleurs habits, qu'il était réduit à coucher a\ec des Savoyards à deux sols la nuit. Il avoua tout, et consentit à être engagé dans le corps qu'on voudrait. Il fut enrôlé dans la matinée, mais il séduisit ses officiers, obtint son congé, et s'engagea dans une troupe de sauteurs pour faire les rôles de Gilles. Il termina sa carrière dans l'année, des suites d'une maladie honteuse.
Cependant mon ami Sedaine se livrait au théâtre avec succès, et ne négligeait pas pour cela son état de maître maçon, entrepreneur de bâtiments, et architecte. Son esprit aimable, sa probité intacte, sa gaieté philosophique lui avaient fait beaucoup d'amis. M. Le Comte était mort dans ses bras, en lui assurant que lui et sa femme ne faisaient qu'un, et qu'après elle, il aurait la maison et tout ^c qu'il
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pouvait lui donner. Les soins de Sedainc furent alors tous pour celle qui survivait. Il est à croire que, quoiqu'elle ne fût plus jeune et qu'elle eût beaucoup de sens, la tenue sage et aimable de M. Sedaine l'aurait déterminée à lui donner sa main; mais lui ne \oyait en elle qu'une bienfaitrice, et il resta juste dans les mesures de la recoiniaissance.
Il était dans sa destinée d'inspirer d'autres sentiments. La veuve d'un avocat au conseil, M. de Sériny, était restée avec •deux enfants : un garçon et une fille, et une fortune honnête en bons biens à Paris. Elle n'eut pas plus tôt connu Sedaine qu'elle se flatta de le fixer. Les soins qu'elle eut pour lui, son •désir continuel de l'avoir auprès d'elle lui donnèrent la facilité de connaître mademoiselle de Sérin}^ jolie, fraîche, ayant beaucoup d'esprit et encore plus de raison; celte demoiselle avait vingt-cinq ans. Très-bien élevée, de mœurs respectables, elle sentait parfaitement que sa mère, qui rapportait tout à elle, ne ferait aucune démarche pour l'établir. Xée avec un caractère décidé, elle jugea qu'elle ne pouvait mieux faire que d'épouser Sedaine; mais le consentement de la mère était impossible à obtenir. L'un et l'autre consultèrent. Les sommations respectueuses furent faites. Sedaine épousa mademoiselle de Sériny (1), et loua dans l'île une maison très-agréable.
Cet événement fut un coup de foudre pour madame Le Comte. Sedaine s'en aperçut lorsqu'il n'était plus temps. Tout ce qu'elle put faire, ce fut de rendre justice à cette alliance, mais il ne put obtenir qu'elle vît sa femme. En six mois de temps, mon ami eut le malheur de voir mourir entre ses bras sa bienfaitrice, en apaisant par ses soins la douleur qui la consumait. Exécutant la volonté de son mari, elle laissa à Sedaine, outre la maison qu'il avait bâtie, tout ce qu'elle avait de disponible (2).
(1) Charlotte-Suzanne Sériny, d'après Jal, qui donne pour date du mariage le 4 avril 1769. Il faut lire 1707.
(2) On remarquera toute l'importance de ce témoignage, qui lave la mémoire de Sedaine des imputations malveillantes de Bachaumont.
Pour madame de Sériny, trompée dans son calcul, elle établit entre eux une barrière insurmontable. C'était l'amour outragé. Elle leur interdit sa porte, et ne se raccommoda avec eux que vingt ans après, dans les trois dernières années de sa vie.
Sedaine se consolait avec une femme excellente; elle vivait dans la meilleure compagnie, y était aimée, estimée et considérée, et dès ce moment, elle fut intime avec ma femme et nos amis communs. J'aurai l'occasion de dire plus tard combien leur amitié a fait notre bonheur.
Marigny, directeur général des bâtiments, avec de l'esprit^ était l'homme de France le moins sociable; il était despote comme un petit roi de Maroc. Il s'était attaché exchisivement le fameux Cochin, graveur; et l'Académie d'architecture était menée par eux, si j'ose le dire, avec une baguette de fer.
Le €orps des architectes, arrivés à l'Académie par leur talent, n'était pas ce qu'il y avait de plus facile à réduire. Marigny s'aperçut bientôt d'une roideur, d'une opposition à l'autorité, dans tout ce qu'il voulait faire décider. Cette lutte durait depuis deux ans, lorsque le secrétaire perpétuel de l'Académie d'architecture (1) vint à mourir. Cette place était à la nomination du directeur; elle valait un logement au vieux Louvre, dix-huit cents livres de gages et des jetons à chaque séance. Il calcula que s'il la donnait à un architecte, il mettait dans le corps une autorité de plus contre lui. N'ayant jamais connu Sedaine que par ses pièces, il prit des informations sur son caractère, l'envoya chercher, et lui dit que le Roi l'avait nommé à la place de secrétaire. Sedaine veut le remercier, il l'arrête, avec sa franchise qui tenait de la rusticité : « Si j'avais cru trouver un homme plus fait pour cette « place, vous ne l'auriez pas. Il me fallait quelqu'un qui tînt (( à la littérature et à l'architecture, pour ôter toute plainte
(1) Camus, Charles-Elienne-Louis (1699-1768), géomètre et astronome, membre de l'Académie des sciences, secrétaire perpétuel de l'Académie d'architecture depuis 1732. Sedaine lui succéda en 1768.
(( sur ce que je ne choisissais pas dans l'Académie. Il me « fallait un homme étranger à toutes querelles. Sous tous ces « rapports, vous êtes celui qui convient à cette place; ainsi (( je ne vous demande aucune reconnaissance. »
Sedaine fut donc installé dans un logement pro\'isoire au vieux Louvre, au-dessus de mademoiselle Quinault, jusqu'à ce que le nouveau local de l'Académie fût fini, et nous nous tr*tu\ fîmes tous très-rapprochés.