‹ Mémoires du comte Dufort de Cheverny (volume 2)Chapitre 19 sur 41 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

Embellissements de Cheverny, — Le baron d'Ogny, intendant général des postes. — Jannel. — Le cabinet noir. — Bouret; sa carrière, sa famille; mariage de ses filles; sa mort. — Une consultalion de Tronchin; détails médicaux. — Le général Chevert. — Mort de M. de Chailly. — Une fête à Cheverny. — Le jeune Dufort entre au service. — La famille Pinon. — Nouvelle fête. — Mgr Phélipeaux, archevêque de Bourges. — Les marionnettes. — Mort de madame de Préninville. — La marquise de Cépoy. — Digression sur la comtesse de Buffon. — Les familles Mégret de Sérilly et de Pange. — Le chemin de Blois à Romoranlin.

Cependant les embellissements que je faisais à Cheverny le rendaient de jour en jour plus habitable. Je m'étais arrangé pour faire un pavillon par hiver; il y en avait cinq, c'était donc pour cinq ans. Je faisais des marchés et on les suivait, de sorte que j'entrais en jouissance à chaque retour, et je n'avais plus qu'à meubler. Heureusement que j'avais acheté des meubles, que j'en avais apporté pour plus de quarante mille francs, et que tous les ans je faisais des emplettes à Paris. Un hiver fut consacré à acheter des cheminées de marbre; il m'en fallait vingt-sept. La nécessité me rendit industrieux; je visitai à pied tous les marbriers de Paris, et je n'achetai que des cheminées de réforme; elles étaient superbes, mais la mode n'y était plus. Une autre année, je fis l'emplette de soixante serrures de cuivre anglaises, de sorte qu'après douze ans, je rendis ce château un des plus habitables de la province.

Remière, mon secrétaire, avec la meilleure volonté, se trouvait insuffisant. Il entra aux postes par ma liaison intime avec le baron d'Ogny, intendant des postes.

M. de Montigny ayant atteint l'âge pour posséder la place de trésorier des états de Bourgogne, M. d'Ogny s'était trouvé

sans occupalion. 11 a\ait mmuIu sa place de conseiller an parlement de Dijon, et axait de ses épargnes une très-belle l'orlunc.

Jannel, élevé par le père de AI. d'Ogny et placé aux postes, était devenu l'homme de confiance du Roi, qui lui axait donné la place d'intendant général des postes. Louis XV ai mail à savoir toutes les intrigues, et Jannel avait un bureau secret où l'on décachetait les lettres. Six commis y travaillaient; un M. Avril en était le chef, ce qui lui valait quinze mille livres de rente; le bureau était dans un lieu cachée a\ (^c une entrée secrète.

L'objet premier était de découxrir dans les correspondances soit extérieures, soit intérieures, s'il ne se tramait rien contre l'Etat. Tous les gens instruits savaient l'existence du bureau, sans pouvoir rien dire de visu. Les lettres étaient si bien recachetées qu'il ne restait aucune trace. Le Roi, diton, xoulail qu'on lui communiquât toutes les semaines les anecdotes plaisantes qu'on trouvait, surtout celles des prêtres et des séminaristes. Il s'en amusait, mais était d'une discrétion impénétrable. Cependant, dans son travail avec les ministres, et surtout avec l'évêque Boyer (1) qui avait la feuille des bénéfices, sa mémoire sûre lui rappelait des anecdotes sur les personnes qu'on lui présentait pour être placées. Il rayait les noms lui-même, et un refus sec et non motivé faisait juger qu'il en savait plus qu'il ne voulait en dire.

Enfin Jannel mourut. Le Roi, dans son dernier travail, lui axait demandé de lui donner un homme en qui il pût axoir une pareille confiance; Jannel, se souvenant des obligations qu'il avait au père de d'Ogny, nomma le fils comme le seul qui pût le remplacer (2), et, secret jusqu'à la fin

(1) Jean-François Doyer (1G75-1755), évêque de Mirepoix en 1730, lu-écepteur du Dauphin, père de Louis XVI, premier aumônier de la baupliinc en 1743. Il eut la feuille des bénéfices à la mort du cardinal l'ieury. Il avait su se garder honnête et pieux au milieu des corruptions de la cour.

(2) La Gazette du "20 janvier 1770 annonce que M. Rigoley d'Ogny vient d'être nommé adjoint et survivancier de Jannel. Celui-ci mourut le 5 mars suivant, âgé de quatre-vingt-six ans.

comme son maître, il mourut sans rien dire. Il n'était pas marié et n'avait pas de parents; il institua le baron d'Ogny son légataire universel, et celui-ci se trouva en possession d'une maison délicieuse et faite pour le mystère, dans la rue de Clichy, proche la chaussée d'Antin.

Cependant le Roi fut plus d'un mois sans nommer un successeur à Jannel. Le duc de Choiseul n'aurait nullement trouvé cette place au-dessous de lui. C'était réunir tous les pouvoirs et avoir le secret de tout le monde, mais il ne fut pas longtemps sans savoir que le successeur était nommé in petto. Le Roi, qui avait envoyé chercher d'Ogny en secret, en fut content et le proclama le surlendemain. Dès ce moment, il eut la même confiance en lui qu'il avait eue en Jannel, et jamais il n'eut à s'en repentir. Seulement, d'Ogny a toujours servi sans desservir jamais personne, ce qu'on ne pouvait dire de Jannel.

Remière, comme je Fai dit, avait été placé aux jjostes par le baron d'Ogny, et il devint ensuite le secrétaire particulier de Bouret (1), administrateur des postes et fermier général. Je vais conter tout ce que j'ai su sur cet être singulier, dont le caractère étonnant le conduisit à une grande fortune.

Bouret était né avec beaucoup d'esprit, une figure vive, gaie et ouverte; très-jeune, il eut une place de receveur de tailles. C'était le plus généreux, le plus prodigue, le plus obligeant de tous les hommes.

Un de ses amis se trouva dans un pressant besoin d'argent, d'une somme considérable; il s'adresse à lui : Bouret ne l'avait pas, ni aucun moyen de l'avoir. Il rêve; il se rappelle qu'on lui propose une femme qui a cette dot, mais qu'il a refusée parce qu'elle est très-peu jolie; il se décide, écrit qu'il accepte, reçoit la dot, la donne à son ami et épouse (2).

(1) Elierne-Michel Bouret (1710-1777), trésorier général de la maison du Roi en 1738, puis fermier général et administrateur des postes, secrétaire du cabinet du Roi en 1769. Voir la Vie privée de Louis XV, t. I, p. 265, et Bouret, par Pierre Clément.

(2) Marie-Thérèse Tellez d'Acosta, (ille d'un Portugais entrepreneur

L'ANCIEN RÉGLMK (1764-1787). 3G7

On seul parfaitement que l'union ne fui \)i\s fort tendre,

mais, fidèle à ses engagements, il eut d'ell»' beaucoup de

lilles.

Il \iiil à Paris, s'introduisit auprès de M. de Alachault,

garde (K\s sceaux, lui plut par ses moyens comme par son j esprit, v[ fut envoyé en Provence (1), pour parer à la famine

qui menaçait, n'ayant nul moyen (pie cent mille écus confiés ' par le ministère. Il déterre à Montpellier un M. Vassal, ; €m[)l()yé dans les vivres, fait charger des bateaux de sacs 1 dont le dessus était du blé, déclare qu'il \ ient faire cesser la f disette par ordre du gouvernement, et annonce un convoi de i bateaux sui\ i de beaucoup d'autres. Les premiers, tout !; chargés de blé, arrivent; les autres se succèdent. Les inquié- I tudes se calmant, les accapareurs, les monopoliseurs se i croient ruinés et portent au marché. En huit jours l'abon-

idance renaît. Les états de Provence lui font frapper une médaille en reconnaissance, tandis que le parlement de Bor- [deaux lui faisait son procès par contumace, et le condamnait I à être pendu (2). Il arrive avec M. Vassal, le présente au I ministre comme celui qui a sauvé la Provence; on met ce dernier à portée de faire une fortune immense. Pour lui, il parvient jusqu'à madame de Pompadour et jusqu'au Roi, • liTil amuse par ses saillies et par son dévouement.

M. de Machault perd de maladie un chien épagneul qu'il aimait beaucoup. Bouret fait chercher dans tout Paris un chien pareil, le trouve, fait faire une perruque et une simarrc comme celles de M. de Machault, fait coucher le chien dans sa chambre, et se revêt de la simarre et de la perruque pour

des vivres. Le mariage est de 1735. Elle mourut en 17iSl, à solxanle- Irois ans. (Chastellux.)

(1) En 17-47. Voyez la note suivante.

(2) L'auteur, dans tout ce récit, avait fait une confusion que j'ai cru devoir corriger. D'après lui, c'est la ville de Bordeaux qui avait fait frapper la médaille, la famine ayant eu lieu en Guyenne, et c'est le Parlement de Toulouse qui aurait condamné Bouret à être pendu. Les faits sont assez connus pour qu'on ne puisse yoir dans ces indications autre chose qu'une erreur matérielle. (V. d'Argenson, t. VIT, p. 275, et M. P. Clément.)

lui donner à manger. Le chien dressé, il l'apporte chez son protecteur et lui dit : « Votre chien n'est pas mort, je l'ai « sauvé. » Le chien ne sait quelle fête faire à son nouveau maître, étant accoutumé au costume. M. de Machault est enclianté et admire l'adresse de Bouret (1).

Comment lui rien refuser? on le fait administrateur des postes, et de plus le ministre lui donne le travail direct avec lui. Alors il devient le plus prodigue et le plus obligeant de tous les hommes.

Amoureux de toutes les jolies femmes, rien ne lui coûte r places, cadeaux, fêtes. Une femme très-jolie met un prix à ses faveurs, c'est de lui procurer des poissons de la Chine» Madame de Pompadour seule en possédait alors. Ne pouvant les distraire, il en fait faire six, en or émaillé et construits mécaniquement. Placés dans un petit bassin, ils imitaient à s'y méprendre les véritables, par le moyen d'un aimant.

Sa sœur, madame Gaulard, avait pour fille madame de Préaudeau, la plus superbe femme de Paris (2). Elle devint sultane favorite, et il avait sa statue en marbre dans son salon; c'était Vénus sortant des eaux. Un particulier osa lui dire : « Heureux, madame, le sculpteur qui a vu un si beau « modèle! » Elle répond : « Il est vrai que c'est moi, mais il ne « peut se vanter de m'avoir vue toute nue. Il a d'abord vu mes « jambes, et je les ai recouvertes, et successivement les

(1) VEspion anglais (l. I, p. 248) raconte l'anecdote presque dans les mêmes termes.

(2) Il est souvent question dans les Mémoires de Marmontel, fort lié avec Bouret, de madame Gaulard et aussi de son fils, receveur général des fermes à Bordeaux, qu'il conduisit chez Voltaire, aux Délices, en 1760. Madame Gaulard n'était nullement la sœur du financier; pourtant sa fille était nièce de Bouret, mais seulement par alliance, ayant épousé Glaude-Jean-Bapliste Préaudeau, fermier général, fils de Claude et de Marie-Jeanne Bouret. D'après Gollé (Journal historique., t. II, p. 177), madame de Préaudeau était « une des plus belles, mais des « plus bêtes créatures que Dieu fit ». On prétendait qu'assistant au supplice de Damiens et voyant combien on avait de peine à l'écarteler, elle s'était écriée : « Ah! Jésus! les pauvres chevaux, que je les plains! »• Devenue veuve, elle épousa d'abord Bouret de Villaumont, et après la mort de celui-ci, en 1763, Pierre-Isaac Marquet de Peyre. (Documents particuliers.)

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« autres choses en détail, avec les mômes précautions. » Cependant Bouret place ses deux frères; madame Préaudeau. vouve, épouse l'un d'eux qui est nommé fermier général. Un autre, Bouret de Valroche, est aussi fermier général; ainsi, en peu de temps, toute sa famille tint les meilleures places de la finance (1).

L'aînée de ses filles, par la protection de M. de Machault, épousa M. Le Gendre de Villemorien (2), conseiller clerc au Parlement. On le fit fermier général et administrateur des postes (3). La seconde épousa... (4); la troisième, M. Thiroux de Montsauge, administrateur des postes (5) et père de la comtesse Louise de Durfort (G).

Enfin il bâtit à la Grange-Batelière la 3uperbe maison qu'il revendit depuis à AL de La Borde, et qui a passé à AL le duc de Choiseul; il bâtit aussi un rendez-vous de chasse pour le Uoi. Quoique son crédit baissât, il voulut le donner au Roi qui refusa, et Bouret, pour toute grâce, dut se contenter de

(1) Bouret avait quatre frères, que j'énunière sans pouvoir donner leurs âges respectifs : 1° Augustin Bouret de \ illaumont, qui lui succéda en 1743 dans la charge de trésorier de la maison du Roi; c'est lui qui épousa madame de Préaudeau, née Gaulard, sa nièce; 2" François Bouret d'Erigny, d'abord ofTicier, puis fermier général, qui épousa en 1750 Madeleine Poisson de Malvoisin, cousine de madame de Pompadour, morte en 1754; 3" Antoine-François Bouret de Valroche, aussi fermier général, qui maria sa fille en 1764 au comte de Cambis; 4" Marc- Alexandre Bouret de Montigny.

(2) En 1752. Elle se nommait Marie-Antoinette. Voici ce que dit Luynes de ce mariage : « M. Bouret a marié sa première fille à M. de Villemo- « rien, fils de la belle madame Le Gendre, qui était à madame de « Modène. » (Mémoires, t. XIV, p. 319.) Celte belle madame Le Gendre s'appelait Marie-Charlotte Piron; elle avait épousé en 1716 Bénigne- André Le Gendre de \ illemorien, chevalier, gentilhomme de la chambre du Roi.

(3; Dont nous avons déjà donné les noms. Il avait été pourvu d'une charge au Parlement en 1739. Il figure sur VAlmnnach royal comme fermier général de 1756 à 1789, et comme administrateur des postes de 1756 à 1777.

(4) Le nom est en blanc. Marie-Adélaïde-Victoirc Bouret épousa en 1755 Charles-Martin de la Haye, fermier général.

(5) .Jeanne Bouret, mariée à Philibert Thiroux de Montsauge. (Jal, p. 619.) M. de Courcy, dans la Continuation du P. Anselme, donne des noms différents (t. IX).

(6) Claude-Moric-Hcnriette-Eticnne, mariée en 1778 à • Etienne-Narcisse, vicomte de Durfort, colonel en second du régiment Royal-dragons. (Gazette de France, 6 mai 1778, et Chastellux.)

Ty traiter (1). Il n'avait plus le travail avec le ministre, qui était passé à M. Roslin, l'oncle de ma femme; mais toujours magnifique, il acheva de se ruiner. Obligé de s'adresser à ceux qui lui devaient leur fortune, il trouva peu de secours et beaucoup d'ingrats.

Accablé de dettes, il prend enfin la résolution de terminer sa carrière. Il paraît que depuis longtemps il méditait ce suicide; du moins Remière m'en a conté toutes les particularités. Il portait toujours sur lui une boîte remplie de pilules d'arsenic; un jour, il va souper en ville, rentre chez lui, renvoie son secrétaire, et, après avoir signé quelques lettres, se couche, se relève bientôt, prend une dose d'opium et avale les pilules d'arsenic. A sept heures on entre chez lui, il se débattait encore et mourut à l'instant (2). Les deux flancs au bas des côtes étaient livides, et l'on n'eut pas de doutes sur son genre de mort. Il fut enterré sans bruit. Ainsi finit un homme dont la carrière fut brillante et qui pouvait se vanter d'avoir obligé des milliers de personnes : bel exemple de l'instabilité des choses humaines.

Presque dans ce temps mourut mademoiselle d'Alencé, marquise de Thomas de la Valette, sœur de la baronne d'Ogny, et mère de Thomas de la Valette (3) qui a joué un si terrible rôle avec Robespierre. Elle était notre amie intime, ainsi que toute la famille. Thomas de la Valette était neveu du fameux Père de la Valette, supérieur de l'Oratoire, bienfaiteur de cette congrégation (4). Ils avaient une sépulture à l'Oratoire. Le convoi fut superbe, bien différent du spectacle de la mort de son fils qui a emporté une partie de l'exécration publique, le reste étant distribué à ses continuateurs.

Cependant, à mon arrivée à Paris, je \is augmenter les

(1) Il s'agit évidemment du pavillon qu'il avait fait élever près de son château de Croixfontaine, non loin des forêts de Sénart et de Rougeau. Il avait acquis la terre en 1742 de Paris-la-Montagnc, un des frères Paris.

(2) En 1777.

(3) Il en sera question plus tard.

(4) Louis de Thomas de la Valette (1678-1772).

maux dont je souffrais depuis longtemps. Sur un mois, je n'avais pas quinze jours de santé. Je ne vivais alors que de café, et j'étais las des potions que l'on me faisait prendre. Tronchin (1), le fameux Tronchin, était alors à Paris, logé au Palais-Uoyal. La ville et la cour y couraient; chacun passait à son tour, et, pour un louis d'or qu'il laissait sur la cheminée, avait le droit de le consulter. Depuis trois ans, j'avais dans la vue un point noir qui suivait exactement l'endroit que je fixais. Je me hasardai donc pour la première fois à aller consulter cet homme que je n'avais jamais vu, et sur lequel les avis étaient très-partages, car les médecins de Paris lui donnaient le titre d'empirique.

J'allai donc à son audience; son salon était plein de monde de tous les états, et il me fallut attendre deux heures pour passer à mon tour. J'arrive dans son cabinet; il me laisse détailler toute ma maladie avec une patience charmante, sans m'interrompre un instant, m'écoutant avec le plus grand intérêt, chose rare pour un médecin si occupé.

Enfin il me dit : « Monsieur, il faut, en honnête homme, « vous parler vrai. Je vais vous mettre le doigt sur votre <( maladie, mais à une condition, c'est que, sorti d'ici, vous « n'en parlerez à qui que ce soit. Les médecins de Paris me « traitent de charlatan, et les remèdes que je vais vous faire <( sont singuliers. Je vous demande trois semaines pour les « suivre. Si, au bout de ce temps, vous trouvez de la diminu- « tion dans les symptômes qui vous affligent, vous en tirerez « la conclusion que j'ai touché juste. Alors vous continuerez, « et je vous guérirai. Vous êtes, monsieur, menacé de la « goutte sereine; je suis étonné qu'elle ne vous ait pas encore « atteint, vous le devez à votre jeunesse et à une bonne « organisation. Cette paralysie du nerf optique, une fois « fixée, est inguérissable; moi qui vous parle, je n'ai jamais

(1) Louis Tronchin, le célèbre médecin genevois (1709-1781). Il était déjà venu à Paris en 1756, pour inoculer les enfants du duc d'Orléans, et ce prince le décida en 1766 à accepter la place de son premier médecin. Il resta à Paris jusqu'à sa mort.

372 MÉMOIRES DU CQMTE DUFORT DE GHEVERNY

(( pu procurer que des soulagements insignifiants. C'est une « humeur goutteuse qui vous tourmente. Elle n'est pas fixée, (( quoiqu'on ait fait lout ce qu'il faut pour cela. On vous fait (( couvrir la tête, mais les médecins de ce pays oublient l'ana- (( tomie. La tête est le couvercle du pot chimique de l'estomac, « la tète fourmille de petits vaisseaux en bien plus grande « quantité que dans les autres parties du corps. La nature « nous couvre le sommet de la tête de beaucoup de cheveux « dans notre jeunesse, et nous prépare à la vieillesse en nous « les faisant perdre. Paris est sujet, bien plus que d'autres (( villes, à des paralysies et des apoplexies. Je les attribue (( aux grandes perruques et à l'habitude que l'on a, même (( au spectacle, de se couvrir la tête entre les actes. Je suis (( obligé par état, et pour ne pas fronder le costume des « médecins de Paris, de m'affubler d'une perruque; mais « comme nous sommes seuls ensemble pour quelque temps, (( vous allez voir ce que j'en fais. » A l'instant il se lève et Ole sa perruque, qu'il accroche à un clou placé pour cet objet dans la superbe boiserie de son cabinet.

Il fît dire alors que ses consultations étaient finies ce jourlà. et, tout à moi, il continua ainsi : « Voici le traitement f (( que je vais vous ordonner; il semblerait insuffisant à tous '; « les médecins, mais la réussite me paraît certaine, à cause \- (( des différentes cures que j'ai faites. Je vous demande votre ;i « parole d'honneur que vous le suivrez. — Je vous la donne, !■ « lui dis-je en lui prenant les mains. — Vous ferez à i « rinstant acheter une brosse de chiendent à main, telle } « que celles dont on brosse la tête des enfants. A partir de | ({ ce soir, avant de vous mettre au lit. vous vous ferez frotter i <( les jambes, en commençant par les genoux, jusqu'au bout ; (( de chaque pied. Cette friction vous rendra la chaleur aux « jambe que vous avez totalement perdue (il disait la vérité). (( Vous ferez la même friction le matin; c'est un devoir jour- (( nalier dont vous prendrez l'habitude tant que vous vivrez. « D'aujourd'hui vous cesserez tout remède, tout quinquina, (( tout ipécacuanha; vous mangerez comme à l'ordinaire, en

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« VOUS abslenant de tout excès, surtout vis-à-vis des femmes. « Vous coucherez, dès ce soir, les rideaux de AoUe lit ouverts, « et au lieu d'un traversin de plume, vous en l'erez faire un « de crin qui vous sui\ ra partout. Vous vous couvrirez les « pieds la nuit, et vous supprimerez tous les bonnets de nuit « possibles dès ce soir. Vous éviterez de fixer le grand jour, « ce qui est blanc, et surtout l'eau courante. Je. vous prie de « ne pas venir me voir avant trois semaines, p;n-ce qu'il faut « que je voie l'effet de ces petits moyens. »

Dans les premiers huit jours, mes éblouissements revinrent encore, mais les douleurs de tète diminuèrent graduellement. Enfin, jusqu'au terme qu'il m'avait prescrit ])Our le revoir, je m'aperçus d'une véritable amélioration dans mon état. Au jour dit, je me rendis chez lui et je lui rendis compte do ma situation : « Me voilà donc, monsieur, -ne dit-il, con- « \aincu que c'est, ainsi que je le croyais, une humeur gout- « teuse qui se portait dans votre tête et qui aurait fini, peut- « être dans la huitaine, par une goutte sereine. Actuellement «il ne faut pas, et je ne pourrais pas du n;ste, vous ôtcr « l'humeur goutteuse. Voici le traitement que \ous allez faire. « Vous prendrez une terrine; vous la ferez remplir d'eau de « puits, et, en sortant de votre lit, vous vous plongerez la « tête dedans. Vous vous promènerez ensuite cinq minutes « et recommencerez cette douche trois fois, ,1e vous fais <( obserxer que si, avant d'avoir i-eposé voire sang, vous <( vouliez vous rebaigner tout de suite, vous éprouveriez un «coup de piston qui vous frapperait au cœur et vous ferait «beaucoup de mal dans le moment. Vous ])rendrez celle « douche pendant trois semaines tous les jou: - et re\ iendrez « me voir à pareille époque. »

Je suivis cette ordonnance avec confiance, ( ■ dès le premier jour, je m'aperçus de la netteté de ma vue. Le point noir ne reparaissait plus que par instants. Les éblouissements revenaient périodiquement, mais le mal de tête é'ait supportable; 'je pouvais lire, écrire et vaquer à mes affaires. Enfin je me lrou\ai si bien, si calme dans les trois semaii)*;s, que voulant

vérifier toutes ces observations, je me déterminai, à peine sorti de l'eau, à me replonger la tête à l'instant; sans mon valet de chambre et mon laquais, je tombais de toute ma hauteur. Je sentis au cœur un coup de piston si décidé que je chancelai et n'aurais pas été en état de me baigner une fois de plus.

Je me rendis à l'heure dite chez Tronchin, je lui rendis un compte fidèle; il s'informa du froid que j'avais aux jambes, i[ disparaissait journellement. « Alors, me dit-il, je puis vous (( annoncer que vous êtes entièrement guéri de la goutte (( sereine, mais que vous courez deux chances : la première, (( d'avoir la goutte dans un an, ou peut-être dans dix (il (( n'est pas dans la puissance humaine de vous fixer à cet (( égard); l'autre est une humeur hémorrhoïdale, et je l'aime (( rais mieux pour vous. » L'ayant assuré que je n'avais jamais eu aucun symptôme : « Tant mieux, me dit-il, elle (( vous viendra par abondance de sang, car c'est le sang que « vous devez craindre. Vous n'êtes pas bilieux, mais extraor- (( dinairement sanguin; je le sens à votre pouls. Mais soyez « sûr que vous jouirez d'une très-bonne santé. »

Je ne le vis que ces trois fois, car il repartit pour Genève, et insensiblement mes éblouissements, mes migraines s'éteignirent; je ne me baignais plus, mais je suivais le régime indiqué, comme je le fais maintenant encore. Quelques mi; graines douloureuses me prirent à Cheverny par trop d'exercice à cheval, quoique je n'eusse jamais de chapeau dès qu'ij ne faisait pas de soleil. J'allais alors mettre ma tête sous un robinet de fontaine, et je conduisais la douleur jusque dan§ Fépaule, puis elle disparaissait.

Je témoignai ma reconnaissance à Tronchin de toutes les manières, en publiant la guérison de mes maux.

M. de Chailly s'était de plus en plus attaché à nous. Ami intime du général Chevert (1), il avait voulu l'introduire dans

(1) François de Chevert (1695-1769), engagé à onze ans, avait conquis! chacun deses grades par une action d'éclat. Il était lieutenant général} depuis 1748 et grand-croix de Saint-Louis depuis 1758.

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notre société. Ce général, qui avait commencé par être soldai, ne se sentait pas de sa première origine; il avait de la politesse, de l'amabilité, mais parlait beaucoup, et toujours de lui. En faveur de son mérite et de l'amitié qu'il avait pour notre ami, nous nous prêtions à lui rendre notre intérieur agréable.

Chailly, atteint d'un polype, était fort malade; au moment de notre départ, il arrive chez nous et nous dit : « Mes amis, « je vois venir la mort à grands pas; je m'attends à mourir «cette année, comme mon frère, à quarante-deux ans. J'ai « une grâce à vous demander, c'est de loger avec vous à « Paris et à la campagne pendant le reste de mes jours. Si je « guéris, ce que je regarde comme impossible, je ne serai « plus en état que de mener une vie douce et tranquille, et « je vivrai auprès de vous comme Barassy. » La scène fut attendrissante; il fut convenu que sous deux mois nous le recevrions à Cheverny, et nous partîmes.

Notre ami Barassy ne pouvait se persuader qu'il n'était plus en état de mener la même vie. Sous prétexte de sa charge de conseiller au grand conseil, qu'il n'exerçait pas, il faisait de temps eu temps des voyages de Paris et dépensait magnifiquement; car je n'étais par là pour le surveiller. Il partit pour Paris un mois après mon arrivée. Cependant Chailly m'écrivait régulièrement deux fois par semaine; son style était chaud, aimable, spirituel, et il rapportait exactement les nouvelles du jour. Un mardi, je m'en souviendrai tant que je vivrai, je reçois plusieurs lettres; je décachette celle de Chailly. Elle avait trois pages et était très-intéressante; il s'égayait sur des gens de notre société, racontait quelques aventures et finissait par m'annoncer que bientôt il ne serait plus dans le cas de nous écrire, car sa santé se rétablissant, il ne désirait que se réunir à nous. Je passe aux autres lettres: celle de Barassy me mandait : « Chailly « est mort à la chasse; hier matin, je lui ai rendu le triste « devoir de l'amitié à son enterrement. »

Je crus d'abord que Barassy était fou, mais nous sûmes

bientôt que, se portant mieux, Chailly avait voulu user d'une permission de chasse qu'il avait dans la plaine de Chatou, au-dessous de Saint-Germain. Il était donc monté dans son solo avec son valet de chambre, et il se mit en chasse. Au bout d'une heure, ayant tué déjà six pièces de gibier, il s'avança pour tirer une compagnie de perdrix; il ea tua une, et au même instant il s'écria : « Je ne vois plus rien! » Puis il tomba roide mort. On le remit dans sa voiture et on le ramena chez lui. Nous perdions un véritable ami, et je conserverai toujours une bague en brillants qu'il m'avait donnée six mois avant sa mort, en me priant de la garder toute ma vie.

M. le président de Salaberry et sa femme venaient tous les ans passer l'été à Cheverny. La fête de ma femme arrivait le 27 août; -il imagina cette année d'en faire une fête à laquelle je coopérai de mon côté. On construisit dans un bouquet de bois de côté, entre le château et l'orangerie, une rotonde en colonnades de feuillage; entre chaque colonne était pratiqué un cabinet tout en verdure, au fond une muraille de verdure qui cachait un théâtre; tous les acteurs qui devaient jouer un rôle étaient habillés en Turcs et en nègres. L'idée était que le ^rand Seigneur, instruit qu'il y avait une dame de château, jeune et jolie, dans le royaume de France, lui envoyait son grand vizir et son bostangi pour la traiter et lui donner une fête. Plusieurs coopérateurs y avaient travaillé, et mon ami Sedaine nous avait envoyé des scènes.

A cinq heures, tous les musiciens habillés en Turcs, ayant M. de Barassy en tête comme grand vizir, vinrent inviter les dames à la fête. Le coiate et la comtesse de Gaucourt, le marquis de Saint-Hérem (1), M. et madame de Gypierre, enfin tout ce qu'il y avait de plus connu dans la province, se trouvaient là. Tous entrèrent dans le kiosque; le grand boslangi, Salaberry, leur avait chanté un air en les recevant en dehors.

(1) Ce doit être Jean-BapListe-François de Montmorin, marquis de .Sainl-Hércm (1704-1779), lieutenant général et chevalier des ordres du Roi.

L*ANCIKN RÉGIxMK (1761-1787). 377

En dedans, j'étais en bostangi, accompagné de ninels et de serviteurs du sérail. Je les invitai de môme à se rafraîchir; on servit des glaces, et l'on se mil à danser des contredanses ordinaiies, des ballets et des danses de muets. Dès que le jour fut tombé, une fusée \olanle et des boîtes donnèrent le signal; on sortit dans le parterre, où l'on jouit d'un feu d'artifice superbe. Pendant ce temps-là, le kiosque se trouva illuminé avec des transparents en papier et des lampions cachés dans la verdure; on se mil à danser jusqu'au souper; alors les cabinets se trou\ èrent garnis chacun d'une table de quatre couverts.

Pendant le souper, la grande pièce, étant vide, fut garnie de scènes turques du meilleur goût et de la plus grande gaieté. Dès que le souper fut fini, le fond de verdure disparut pour faire place au théâtre tout en feuillage. J'avais fait venir un excellent arlequin, et l'on joua une parade avec tous ses agréments, à laquelle succéda une fête villageoise. La danse reprit jusqu'au jour. Ainsi se termina cette fête dont on fut si satisfait qu'on se promit bien de la renouveler tous les ans. Malheureusement M. de Salaberry s'était tant donné de peine et de tourment qu'il fut pris à la suite d'une fièvre tierce qui lui dura six mois.

M. de Cypierre était originaire de Charolles, où son père et son grand-père avaient eu la charge de receveur des tailles. On avait fait passer la place à un cousin, M. Gauvilliers, qui, ayant beaucoup d'enfants, avait prié son parent l'intendant de se charger du troisième. M. de Cypierre le prit donc à l'âge de quinze ans, le mit surnuméraire dans les bureaux des domaines à Orléans, et six mois après le fit placer dans le bureau de Bracieux, à deux lieues de chez moi, étant bien sûr que j'avais assez de reconnaissance de tous ses services pour traiter son parent comme mon fils. Le jeune homme dès lors n'eut plus d'autre maison que la mienne.

Mon fils finissait alors son éducation; il avait quatorze ans et demi. J'étais parent de la famille Pinon, et M. Pinon, président à mortier, avaient pour femme mademoiselle Le Ef'oul-

langer, ma cousine (1). Le comte de Saint-Georges (2), cordon rouge, et le chevalier Pinon (3), lieutenant-colonel du régiment de dragons de Liancourt, étaient d'une autre branche, mais très-proches parents des Le Gendre et de ma femme.

Le chevalier Pinon, homme de mérite et des plus vertueux^ me demanda mon fils pour le mettre dans son régiment. Cette proposition m'était si agréable que je n'hésitai pas. L'âge tendre de mon fils était la seule objection. Le capitaine des gardes de la lieutenance générale de M. d'Harcourt était le nommé Jumeau, marchand épicier à Blois, qui avait ensuite tenu une hôtellerie. Je l'avais gardé dans cette place^ et je n'avais qu'à me louer de son zèle et de son intelligence. Il avait fait ses études pour être prêtre; ses moeurs et son esprit en faisaient un surveillant tel que je le désirais. Je lui proposai de se charger de suivre mon fils, et il accepta. Tout fut prêt dans l'hiver que je passai à Paris, et mon fils fut en état de rejoindre le régiment, qui était à Falaise, en Normandie. Tranquille sur son sort, je l'y laissai dix-huit mois, et il passa par tous les grades, jusqu'à celui de sous-lieutenant. Il suivit toutes les garnisons à Saumur et à Nancy, et pour lui faire connaître son métier, il fut décidé qu'il voyagerait avec le régiment; il se conduisit de manière à mériter l'amitié de tout son corps.

(1) Il y avait dans la famille Pinon une double alliance avec les Le Boullanger, dont on a vu les rapports de parenté avec les Dufort. Anne Pinon, vicomte de Ouincy, seigneur de Saint-Georges, né en 1652, maître des requêtes et intendant, avait en 1681 épousé en premières noces Catherine Le Boullanger, et Anne-Louis Pinon, vicomte de Ouincy, président à mortier, né en 1720, dont il est question ici, était leur petit-fils. Il s'était (comme on l'a vu à la page 97) marié en 1751 à Agnès-Catherine Le Boullanger, sa cousine, fille de M. Le Boullanger, maître des requêtes. D'un autre côté, le même Anne Pinon, l'intendant, avait épousé en secondes noces, en 1688, Louise-Angélique Le Gendre (sœur de Gaspard-François Le Gendre, aïeul de madame de Dufort), et il avait eu de ce second lit un fils, Louis-Paul Pinon, vicomte d'Avor et seigneur de Saint-Georges, conseiller au Parlement et maître des requêtes, père des deux personnages dont il va être parlé.

(2) Anne-Louis Pinon, marquis de Saint-Georges, lieutenant général, ne en 1720.

(3) Nicolas-Louis Pinon, né en 1724.

Ma belle-mère réclainail avec tant d'instances notre retour à Paris, qu'à notre grand regret, nous étions obligés de quitter Cheverny au commencement de novembre, pour reprendre la vie triste de souper trois fois par semaine chez les grands-parents. Rien ne changeait dans cette maison^ quoi(|ue les devoirs fussent partagés entre un plus grand nombre de gendres et d'enfants.

M. Uoslin avait marié son fils, maître des requêtes (1), à mademoiselle Noguez, fille du banquier et nièce du fameux de La Borde. C'étaient des hommes d'argent joints ensemble. M. et madame Mayneaud de la Tour étaient morts; mais madame Alazade avait épousé M. le comte de Pons Saint- Maurice (2), cordon bleu et ancien gouverneur du duc de Chartres, depuis duc d'Orléans. M. Mayneaud de Coulanges (3), le second enfant de M. Mayneaud, resté seul par la mort de son frère (i), avait épousé d'inclination une veuve dont il ne pou\ait a\oir d'enfants.

M. et madame Anielot, M. et madame de Salaberry, tous se réunissaient dans une maison qui était toujours la même pour l'ennui. La grand'mère prenait ses quatre-vingts ans, la belle-mère, dévote à sa manière et médisante, avait l'air de la meilleure santé; quelques amis que nous attirions interrompaient seuls le triste rendez-vous de famille. Aussi, dès que le mois d'avril arrivait, nous nous préparions, sous prétexte d'affaires, à retourner à Cheverny.

Ce voyage fut aussi brillant et aussi gai que les autres; la société fut augmentée de AL Dupleix de Pernan, qui a\ait

(1) Uoslin d Ivry, marié en 1773 à Jeanne-Marie Noguez. Il mourut, je crois, en 1783. Le père de madame Roslin se nommait François Noguez ou Nogué, et avait épousé Jeanne-Orosi de La Borde, probablement sœur du banquier.

(2) Emmanuel-Louis-Auguste, comte de Pons Saint-Maurice, lieutenant général, ancien gouverneur du duc de Chartres, premier gentilhomme du duc d'Orléans. Le mariage eut lieu en 1759.

(3) François-Gaspard, appelé le marquis de Coulanges, mestre de camp de dragons, maréchal général des logis et armées du Roi, marié en 1775 à Marie-Caroline de La Torre Butron y Muxica, veuve du baron de Morval.

(4) Conseiller au Parlement, mort célibataire en 17oG,

épousé la fille de notre ami Sàvalelte (1), garde du trésor royal. C'était dans ce temps-là la fureur des proverbes, des comédies, des opéras-comiques. Trois fois par semaine nous jouions des proverbes, et les dimanches il y avait grand spectacle. Les anciens usages féodaux faisaient célébrer par les vassaux la fête du seigneur; les cloches sonnaient, les bedeaux, les syndics venaient faire leurs compliments, les soeurs de charité venaient avec leurs élèves célébrer une pastorale dans le parc. Cette idée fut saisie par mon ami Sedaine et M. de Salaberry. Jean était un de mes noms de baptême; on construisit donc pour la Saint-Jean un ermitage dans le parc. Pour y arriver, les avenues étaient bordées de lampions; on trouvait d'abord des chansonniers, plus loin des bedeaux, plus loin encore des syndics; tous ces rôles étaient merveilleusement remplis. La scène principale était à l'ermitage. Sedaine et Salaberry, en ermites, avec plusieurs autres, jouèrent et chantèrent des choses charmantes.

J'avais fait décorer, sans qu'ils le sussent, une tente charmante que M. de Barassy avait fait construire pendant notre absence, et qui tenait au salon; elle était éclairée dans le meilleur goût. Une toile se leva, et l'on vit les décorations du grand spectacle dont je leur faisais à mon tour la surprise. J'étais secondé merveilleusement par le vicaire de la paroisse, Samson, qui joignait à beaucoup d'instruction et à la connaissance de plusieurs langues une extrême facilité.

M. de Salaberry, prenant goût à ces sortes d'amusements, et s'y livrant avec la vivacité de son caractère, voulut donner une fête dans l'orangerie. Rien n'était médiocre avec son imagination. L'orangerie en face du château a trente-six toises de longueur sur huit de large. Ce vaisseau extrêmement grand, et libre, puisque c'était pour le 28 août, jour de la Sainte-Anne, fut décoré par lui. Il fit faire contre le mur de grands panneaux de glaise sur lesquels on fixa des feuilles de lierre. Chaque panneau était séparé par une co-

(1) CharlolLe-Emilie-Olympe Sàvalelte de Magnanville. Le mariage avait eu lieu vers 1765,

L'ANCIEN RÉGIMI-: (1764-1787). 381

loniio do loiilo haulour, on papier de couleur Iransparenl; une arc'hilra\e régnait dans le pourtour avec un cordon de lampions. A l'un des bouts était un buffet superbement décoré et garni de tout ce qu'on pouvait désirer en victuailles. Le service se faisait par dehors. De l'autre côté était un théâtre disposé dans le meilleur goût. On vint à celte fête non-seulement de Blois, mais môme des en\ irons à dix lieues à la ronde.

l'ille commem^a à la nuit; deux pots à feu de goudron, placés sur des colonnes de pierre, éclairaient la marche depuis le château jusqu'à l'orangerie. La fête fut délicieuse; les danses, les spectacles variés, les scènes les plus gaies et du meilleur goût furent continués jusqu'au matin.

M. Phélipeaux (1), archevêque de Bourges, avait la terre (rilerbault, à deux lieues de Cheverny; nous avions été au collège ensemble, et notre amitié avait toujours subsisté. Il venait à Herbault pour la première fois depuis que j'étais dans le pays. Bon, aimable, plein d'esprit, et entouré d'une famille qui l'adorait, il ne voulut pas rester huit jours chez lui sans venir à Cheverny. En arrivant, il se rappela que dans son jeune âge, nous avions fait au collège un théâtre de marionnettes et que nous les avions fait jouer; il me persécuta pour en voir, et je lui promis en plaisantant de les lui donner le soir.

Cependant je sors un instant, et, par le plus grand des hasards, je trouve dans mon antichambre un quidam qui me dit qu'il arrive de Contres, qu'il a un jeu de marionnettes et me propose de me donner son spectacle dans l'après-midi.

Je crus la chose préparée, mais il n'en était rien; l'homme s'appelait Thouvenon, il était fds d'un marchand d'Orléans, et la folie l'avait fait entrer dans cet état; il parcourait les provinces, associé avec une madame Gilot, nièce du fameux iXicolet (2).

(1) Georges-Louis Phélipeaux dHerbault, archevêque de Bourges de 1757 à 1784. C'était un prélat fort mondain, pour ne pas dire plus.

(2j Peut-être la fille de Guillaume Nicolel, frère de Jean-Baptiste qui était le lameux Nicolet. (Jal, p. 911.)

Mes arrangements pris, je convins que je lui brocherais une scène se rapportant à la présence de l'archevêque, et que je ne me mêlerais de rien jusqu'à l'heure du spectacle où je ferais le compère. Je rentrai dans le salon, je me laissai persécuter par l'archevêque, je fis des difficultés; enfin l'heure étant venue, je consentis à lui donner le spectacle. Son étonnement et celui de ses grands vicaires, entre autres Tabbé de Flamarens (1), aussi mon camarade de collège, furent singuliers. Thouvenon joua les marionnettes au mieux, et je le secondai; la représentation fit merveille, et l'archevêque passa trois jours à se divertir.

Cependant Thouvenon me conta son histoire, me dit qu'il s'ennuyait de son état, et me proposa de se fixer près de moi. La chose était scabreuse, et je voulus avoir le temps de prendre des informations. Trois semaines après, je reçus une lettre de lui; il me mandait que ses effets étaient en gage, qu'il s'était séparé de madame Gilot et de sa fille, que si je voulais lui envoyer quelque argent, il viendrait s'établir chez moi. J'acceptai, et il arriva avec armes et bagages de polichinelle.

Ce fut un travail fort plaisant de voir ma femme et toutes ces dames habiller superbement les marionnettes; nous fîmes les pièces et un théâtre complet. Il se trouva que Thouvenon avait joué le rôle d'Arlequin dans des troupes d'opérateurs : il en avait dans la tête tous les canevas. Alors M. de Roncogne, mon fils, M. de Maupas et toutes ces dames se mirent à jouer des parades, et nous eûmes spectacle tous les jours. La fièvre tierce ayant gagné tous mes gens, Thouvenon devint Yomnis homo. Il servait et accommodait tout le monde, étant le seul en santé. Il me proposa, pour me distraire, de faire un jeu d'ombres italiennes (2); il réussit à l'établir, et, se rappelant toutes les scènes, il m'en fit un théâtre complet que je mis au net. Pour finir l'histoire de Thouvenon, il me

(1) Agésilan-Gaston de Grossolles-Flamarens, que nous avons déjà vu nommor au début de ces Mémoires. Né en 1732, il fut vicaire général de Bourges et abbé du Thoronet en 1772; il mourut en 1785.

(2) Thouvenon avait probablement vu jouer Séraphin, le vrai fondateur des ombres chinoises en France. (Voir Jal, Séraphin.)

L'ANCIKN RÉGIME (1764-1787). 383

demanda bientôt permission d'épouser une madame Fauve, veuve du maître d'hôtel du marquis de Clermont d'Amboise (1), ambassadeur en Portugal, ancien propriétaire de Oheverny, et il fut convenu qu'il l'épouserait à Pâques. Cette femme, née dans le pays et revenue à son aise chez elle, était devenue amoureuse de Thouvenon en lui voyant jouer les rôles d'Arlequin.

Le mois de février arrivant, il fallut m'en retourner à Paris, d'autant que ne pouvant me débarrasser de la fièvre tierce, que j'avais depuis le mois de septembre, je croyais que le changement ferait plus que tous les remèdes. Mes amis et mes connaissances me trouvèrent si changé que l'on ne me donnait pas trois mois à vivre. Je traînai ma fièvre jusqu'au mois d'avril. Elle cessa alors tout d'un coup, et depuis je n'ai pas eu un seul accès.

Xous avions promis à notre ami Préninville de nous rendre tous à Magnanville, où des spectacles charmants étaient préparés. C'était l'année du mariage du Dauphin (2), le malheureux Louis XVI; tous les chevaux de poste étaient pris. Un fiacre s'offrit de mettre six chevaux sur notre voiture; le marché fut bientôt fait, et nous arrivâmes en six heures, attelés de ces six rosses qui allaient comme la poste. M. et madame Randon d'Hanneucourt (3), qui étaient dans leur château sur la route, ne pouvaient comprendre comment nous avions pu prendre un pareil attelage.

Les premiers huit jours furent charmants pour les plaisirs. Mais bientôt madame de Préninville tomba malade et mourut. La perte était irréparable pour ma femme et pour moi, et

(1) Jean-Baptiste-François, marquis de Clermont d'Amboisc, né en 1728, ambassadeur en Portugal en 1767. C'était le fils de celui dont il a déjà été question.

(2) Le mariage du Dauphin est du 15 mai 1770.

(3) On trouve dans les catalogues de 1789 (Ile-de-France, bailliages de Mantes et Meulan, p. 87j Jean-Antoine Randon d'Hanneucourt père, seigneur châtelain dudit lieu, et Jean-Ferdinand-Elie Randon de H., chevalier, receveur général de la généralité de Poitiers. Hanneucourt, commune de Gargcnville, est, comme Magnanville, à quelques kilomètres de Manies.

384 MÉMOIRES DU COMTE DUFORÏ DE CHEYERNY.

l'existence de son mari devenait bien triste» Madame de Préninville avait beaucoup d'amis, surtout en femmes : la mienne, la marquise Bernard de Boulainvilliers, toutes ses sœurs et beaucoup d'autres qui donnèrent des marques non équivoques de leur attachement pour elle.

Dès que j'eus donné le temps nécessaire à mon ami, je revins à Cheverny. J'avais fixé auprès de moi le sieur Dobel, claveciniste de la cathédrale, compositeur et homme singulièrement instruit. Ma fille profita de la ressource d'un maître excellent sous tous les rapports, et ma femme, très-affligée de la mort de son amie, avait besoin de dissipation. M. de Barassy aimait à la fureur la chasse à courre. J'avais consenti à lever un petit équipage avec lui, et nous en usâmes délicieusement. Le marquis de Lignerac, depuis duc de Caylus (1), le comte, depuis duc, de Tavannes, chevalier d'honneur de la Reine (2), étaient venus à Beauregard chez le comte de Gaucourt, de sorte que, se plaisant à Cheverny, ils passèrent toute la campagne avec nous. Thouvenon, marié et établi, imagina de faire des ombres chinoises; il réussit à merveille; ainsi j'eus un spectacle de plus pour varier nos plaisirs.

Cette année, madame de la Valette, sœur de madame de Préninville et femme de M. de la Valette, fermier général (3), s'étant fait séparer de son mari pour cause de démence, vint s'établir trois mois avec nous. C'était une femme d'esprit, grande claveciniste, aimable autant qu'on peut l'être. A l'automne, le marquis et la marquise de Cépoy (autre sœur de madame de Préninville) vinrent passer deux mois.

Madame de Cépoy s'en retourna à Paris, grosse de la fameuse madame de Buffon (4) qui a joué un rôle dans la

(1) Joseph-Louis-Robert de Lignerac, créé grand d'Espagne de première classe et titré duc de Caylus en 1783. Il était en 1789 colonel du régiment de Royal-vaisseaux, grand bailli d'épée et lieutenant général de la Haute-Auvergne.

(2) Charles-François-Casimir de Saulx, comte de Tavannes, né en 1739, meixin du Dauphin en 1759, chevalier d'honneur de la Reine en 1779. Le duché de Tavannes fut érigé en sa faveur en 1786.

(3) Chicoyneau de la Valette, dont il a été question.

(4) Marguerite-Françoise de Bouvier de Cépoy (1767-1808) épousa en

LANGIF.N RÉGIME (1764-1787). 385

llc\ululi(ni. Elle avait épousé le fils clc rillustre Buffon, jeune homme d'une très-jolie figure, doux et aimable, mais elle le méprisa du jour du mariage cl nhabila jamais avec lui. Jolie, bien l'aile, ayant de l'esprit et de l'audace, elle ne larda pas à faire des avances au duc d'Orléans, qui y répondit avec toute la rouerie dont il était capable, mais il se trompa dans son calcul; elle le fixa de telle manière qu'il renonça à ses débauches de femmes et protesta qu'il voulait divorcer. Mettant l'un et l'autre toute honte à leurs pieds, on les vit se promener en cabriolet dans Paris. Un jour, ils firent entrer un cerf de meute par la barrière de la rue d'Antin et firent, chose sans exemple, une fin de chasse du cerf dans les rues de Paris. J'ai voulu tout de suite rapi)orler ce qui concerne cette femme que nous avons vue naître, que nous connaissons depuis son enfance et que nous avons abandonnée, comme le public, à l'instant de ses égarements (1).

Nous revînmes à Noël à Paris.

M. de Préninville avait loué dans la rue de la Madeleine une maison superbe. Il me pria de faire toutes les démarches les plus cachées auprès d'un M. Caquet, rue d'Enfer, ami de madame Helvétius, pour la déterminer à donner une de ses filles à son fils, Boullongne de Préninville, jeune homme d'une grande espérance. On avait amené le mariage près de la conclusion, mais il manqua par la \'olonté de la jeune personne, qui avait le cœur pris pour Sarlabous, alors comte de Mun (2). Préninville maria alors son fils avec mademoiselle de Walkiers, fille de M. Walkiers, gendre de madame de Nettine, banquière de l'Impératrice à Bruxelles (3), et par

1784 Georges-Louis-Marie Leclerc, comte de Buffon, né en 1764, guillotiné à la fin de 1793. Ils avaient divorcé en janvier 1793, et Buffon s'était remarié en septembre à mademoiselle Daubenton, qui n'est morte qu'en 1850.

(1) Ce que l'auteur ne dit pas, c'est que madame de Cépoy, alors madame de Castera, mère de la jeune femme, accompagna le duc d Orléans en Angleterre avec sa fille, avant que celle-ci eût épousé M. de Buffon. et que toutes deux trônaient dans les salons du Palais- Royal. (iNadaud de Buffon, BuUon et sa Camille, p. 204.)

(2) Le mariage, comme on l'a dit, eut lieu en 1772.

(3) Jean-Baptiste Tavernier de Boullongne, seigneur de Magnanville,

conséquent nièce de madame de La Borde, femme du b.^uiquier de la cour. Celte demoiselle réunissait à la meilleure éducation une tête belle et spirituelle, et un attachement de Flamande. Le jeune homme était grand, bien fait, et avait de l'esprit; ainsi, à tous égards, c'était un des mariages les plus intéressants de Paris.

Dans le même temps, M. de Boullongne, son oncle, traita avec son frère (1), pour le fils de celui-ci, de la place de trésorier de l'extraordinaire des guerres, et ces jeunes gens se trouvèrent à la tête d'une fortune de quatre-vingt mille livres de rente, avec la plus belle place de la finance.

L'autre place était possédée par M. Mégret de Serilly (2) (neveu de M. de Pange, ancien trésorier de l'extraordinaire des guerres), bon, aimable, sensible et doué de toutes les qualités d'un galant homme, généreux, magnifique, capable de tous les procédés, et élevé dans une aisance qui approchait de Ta prodigalité. 11 avait épousé mademoiselle de Domangeville (3), sa cousine, et il vivait dans une superbe maison, rue Vieille-du-Temple, vis-à-vis l'égout, avec sa mère, la plus respectable des femmes, sœur de M. Thomas de Pange, et avec son frère Mégret d'Etigny, officier aux gardes, un des plus estimés du corps (4). Cette maison n'était pas ouverte à tout le monde. J'y fus introduit par son collègue Boullongne, et cette société me convenait à tous égards. 1 Le baron de Vioménil, le comte de Bercheny (5), le bailli

épousa Louise-Jeanne-Josèphe Walkiers. M. de Chastellux cite les actes de naissance de trois de leurs enfants de 1774 à 1780. Il a déjà été fait une note sur la famille Walkiers.

(1) M. de Préninville.

(2) Antoine-Jean-François Mégret de Sérilly, qui depuis 1772 éf.'ut adjoint et survivancier de M. de Pange (voir ci-dessous), trésorier de l'extraordinaire des guerres, frère de sa mère, lequel mourut en 1780. Il était fils d'Antoine Mégret d'Etigny, intendant de Pau et d'Auch, dont nous avons parlé, et de Françoise Thomas de Pange.

(3) Louise Thomas de Domangeville. Elle avait un frère dont on parlera plus tard, et qui périt à la Révolution.

(4) Antoine-Jean-Marie Mégret' d'Etigny, qui devint aide-major aux gardes-françatses.

(5) François-Antoine-Ladislas, comte de Bercheny, né en 1744, second fils du maréchal, mestre de camp après son frère du régiment de cavalerie hongroise de son nom, avait épousé en 1769 Louise-Adélaïde

do Saint-Simon (1), le marquis de..., leur beau-frère (J), étaient tous de ma connaissance; nous devînmes intimes, et celte liaison a subsisté jusqu'à l'accident lioi-i'ible et funeste qui nous a séparés.

Ce fut vers ce temps-là que mon médecin Duchesnay, dont la tète baissait à Aue d'œil, \int me persécuter pour lui donner retraite à Cheverny; il était, disait-il, assez riche pour être heureux. Je l'acceptai, en réfléchissant que ses excellents princii)cs pourraient encore se propager dans nos environs, où il s'en fallait beaucoup que les chirurgiens pussent se vanter de quelque habileté. M. de Cypierre, sans cesse occupé du bien public, faisait faire à Orléans des cours d'accouchement gratuits, et même aidait les femmes qui suivaient ces cours. J'y avais envoyé des femmes de mes paroisses, mais la confiance routinière portait les paysans à se servir des personnes qui n'avaient pour elles que la vogue.

\e perdant de vue aucun objet qui pût m'étre utile, M. de Cypierre arriva le jour de l'an chez moi, et, me montrant un plan, il me dit : « Mon ami, nous sommes tous « mortels; je puis être dépossédé ou être employé ailleurs. « Votre chemin de Blois à Cheverny est détestable » (il disait la vérité, car quoiqu'il n'y ait actuellement que six mille huit cents toises, moyennant les sinuosités, avec six chevaux sur une berline, il fallait trois heures pour se rendre de l'un à l'autre endroit); « j'ai dans ma poche l'arrêt du Con-

Thomas de Fange, fille de Jean-Baptiste Thomas, marquis de Pange, commandeur trésorier général de l'ordre de Saint-Louis et de 1 extraordinaire des guerres (celui dont il est question ci-dessus), et de Alarie- Adélaide de Chambon d'Abouville. Elle mourut en 1777. M. de Berchcny se remaria la même année à une demoiselle Prudence-Adélaïde-Thérèse de Santo-Domingue. (Gazette du 19 décembre 1777.)

(1) Charles de Rouvroy de Sainl-Simon Sandricourt, commandeur de Malte en 1760, bailli et ambassadeur de l'ordre en France en 1775. Le marquis de Saint-Simon (Claude-Anne), grand d'Espagne, brigadier des armées du Roi, colonel du régiment de Touraine, avait épousé une demoiselle Françoise de. Pange, morte en 1776, fille de Jean-Baptiste et de sa seconde femme, née d'Espinoy.

(2) Le beau-frère des Mégret. Ce doit être Anne-Louis de Quengo, marquis de Crénolles, marié en 176.3 à Franroiso-Mnrgiierite Méeret d Etigny, fille de l'intendant; elle mourut en 1776.

(( seil. qui ouvre le chemin de Blois à Romorantin; il y « aura un embranchement à la patte d'oie, qui ira par « Conlres dans le Berry, et par Mont à Bracieux et la haute « Sologne. Je suis le maître de le faire commencer dès cette (( année en prenant la direction de Cour-Cheverny, mais « ce qui m'arrête, ce sont quelques sinuosités; je vous « apporte le plan. Si vous voulez que le chemin soit droit, il (( faut attendre trois ans pour le commencer; on en mettra « six à le faire, total : neuf ans. Autrement je vous promets, « si cela vous convient, de le faire d'ici à six ans jusqu'à « votre porte. »

Alors il déroula le plan; je vis qu'il fallait faire trois ponts; l'utilité était notoire, il ne l'aurait pas proposé sans cela. M. Trudaine (1) et tous les ingénieurs étaient d'accord. Le travail devait être fait par corvée. M. de Cypierre me dit : « Je compte sur votre amitié pour y contribuer en allégeant « les pauvres, puisque ce chemin est si utile pour vous. » Je me taxai moi-même à douze mille livres, payables deux mille livres par an. A l'instant, les ouvriers furent mis, et dans les six ans, j'eus un chemin et trois ponts très-beaux. Je ne fais pas une fois ce trajet sans avoir présente à l'esprit la reconnaissance que je dois à M. de Cypierre (2).

(1) Daniel-Charles Trudaine (1703-17G9), intendant des finances et directeur des ponts et ctiaussées.

(2) « Les relations amicales de M. le comte Dufort, seigneur de Che- (( verny, avec M. de Cypierre, intendant de la généralité, contribuèrent « à doter le pays de cette ligne importante. » Les plans furent dressés et les travaux de la chaussée et des ponts de Saint-Gervais, Clenord et Cheverny dirigés par M. Roger, ingénieur en chef de la généralité.

^Bergevin et DuPRÉ, Histoire de Blois, t. I, p. 575.)

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