‹ Mémoires du comte Dufort de Cheverny (volume 2)Chapitre 7 sur 41 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

MM. de Barassy et de Cypierre, Le Fèvre de Gaumartin, Pajot de Marcheval, de la Galaisière. — Voyages en Normandie. — Un mariage manqué. — Excursion en Angleterre. — M. Tessier, — La haine contre les Français. — Mademoiselle Amédée. — Une excursion à Tyburn. — Retour. — Voleurs de grand chemin. — Nouvelles relations. — Ces darnes. — Le baron de Vioménil. — La famille Le Gendre. — Une parade à Franconville.

Ce fut dans ce temps-là que je liai connaissance intime avec M. de Barassy et M. de Cypierre. Comme j'ai passé ma vie avec eux jusqu'à leur mort, il sera nécessaire pour ma mémoire que je fasse une digression. M. de Barassy le père (1) avait une maison de campagne à Deuil, près Montmorency; il avait deux garçons. Je n'ai pas connu l'aîné, le second était au collège d'Harcourt, avec un précepteur.

Comme il avait cinq ans de plus que moi, nous ne nous connaissions que de vue. Il logeait alors rue du Temple, vis-à-vis la rue Chapon. Un accident arrivé à son frère, conseiller au grand Conseil, grand rapporteur au sceau de France, fît la conversation de tout Paris.

Ce jeune homme, étant à table avec son père, sa mère et son frère, avance la main pour prendre du sel avec un couteau, et tombe mort sur les genoux de sa mère.

Le second fils (2) fut pourvu des deux places. Comme nous

(1) C'est évidemment Claude-François Barassy, secrétaire du Roi, dont le Mercure annonce la mort en décembre 1753. L'Alnianacli royal indique son adresse, rue du Temple.

(2) Charles-Girard de Barassy, conseiller au grand Conseil et grand rapporteur en la chancellerie en 1748. Il épousa une demoiselle Gondouin. Son frère avait été nommé conseiller au grand Conseil en 1743, mais il ne figure pas parmi les grands rapporteurs.

logions très-près, qu'il fréquentait les spectacles et qu'ainsi que moi, il habitait la campagne, dans la vallée de Montmorency, nous ne tardâmes pas à nous lier.

M. Perrin de Cypierre (1), fils d'un conseiller au Parlement de Dijon, orphelin, très-riche et sous la tutelle d'un oncle, ancien officier, qui se nommait Perrin de Grégaine, logeait dans la rue Sainte-Avoye; il venait d'acheter une charge de maître des requêtes. Son esprit, son éloquence le faisaient déjà distinguer, malgré une physionomie peu avantageuse. Ces messieurs vivaient avec tous les jeunes gens du Conseil, et je fis ainsi connaissance avec M. Le Fèvre de Caumartin (2), depuis prévôt des marchands, M. Pajot de Marcheval (3) et M. de La Galaisièr(3 (4) aussi maître de requêtes, qui se voyaient souvent, soit en partie de plaisir, soit au spectacle.

J'étais beaucoup plus jeune qu'eux, mais ma fortune me mettait à leur niveau. J'avais dix-huit ans, on m'avait émancipé, mais je n'avais rien changé à mon habitation et à mon genre de vie. Je faisais ma dépense à Saint-Leu et y recevais qui je voulais. C'étaient des parties de jeunes gens, force courses en voiture, mais jamais de jeu ni de filles. L'idée respectable que mes parents avaient donnée d'eux dans le pays était toujours présente à mon esprit.

(1) Jean-Claude-François Perrin, seigneur de Cypierre, conseiller au grand Conseil en 1747, grand rapporteur de la même année, maître des requèies en 1749, président au grand Conseil en 1758, intendant d'Orléans en 1760.

(2) Antoine-Louis François Le Fèvre de Caumartin, marquis de Saint-Ange, né en 1725, conseiller au grand Conseil en 1746, maître des requêtes en 1749, président au grand Conseil en 1751, intendant de Metz en 1754, de Lille en 1756, prévôt des marchands en 1778 jusqu'en 1784, conseiller d'Etat en 1781, marié en 1749 à Geneviève-Anne-Marie Mouffle. Il émigra et rentra en France en 1803.

(3) Christophe Pajot de Marcheval, avocat général au Parlement, maître des requêtes en 1749, intendant à Limoges en 1756, puis à Grenoble en 1761, conseiller d'Etat en 1784, marié en 1751 à Hélène-Marie Moreau de Saint-Just. Les Pajot de Marcheval étaient une branche cadette de la famille Pajot d'Ons en Bray, que nous rencontrerons plus Lard.

(4) Antoine, fils d'Antoine-Martin Chaumont, marquis de la Galaisière, intendant de Lorraine et conseiller d'Etat. Il fut nommé maître des requêtes en 1749, fut intendant de Lorraine de 1758 à 1777 et conseiller d'Etat on Î78"-?.

L'ANCIKN UKdlME (1731-1755). 29

Le baron de Vioménil (1), le comte d'Ourches (2), le marquis du Hautoy (3) me leiiaienl fidèle compagnie, ainsi que le chevalier d'Aspremont, officier aux gardes, mort depuis de la poitrine (4). Nous faisions suc une grande pièce d'eau le simulacre d'un combat naval. Les bombes d'artifice se prodiguaient, les canons étaient des seaux d'eau. Nous faisions aussi notre cours de danseurs de corde; une élévation en sable nous servait de tremplin, un danseur de corde, venu exprès de chez Restier, était notre maître. Celui qui l'emportait était le comte d'Ourches; fort et leste, il courait mieux qu'aucun coureur du royaume. Pour moi, plus délicat, je m'exerçais aux exercices de souplesse. Le chevalier de Razins, marquis de Saint-Marc (5), connu dans la littérature par l'opéra d'Adèle de Ponthiea et plusieurs pièces fugitives, était toujours de nos parties. La douceur de ses mœurs, la gentillesse de son esprit, son aménité me firent lier de plus en plus avec lui.

J'avais des terrassiers à Saint-Leu; je faisais un travail nouveau du côté de Paris, qui me découvrait une vue superbe. Je traçais les plans et je les faisais exécuter, lorsque M. de Chailly et M. l'abbé de Mégrigny me proposèrent d'aller dans la terre du premier, nommée les Landes, à trois lieues de Lisieux et deux d'Orbec.

Nous partîmes donc, M. de Barassy et moi; j'y passai un mois. Cette partie de la Normandie est bonne, mais peu variée; je trouvai le pays fort triste, et le prétendu château

(1) Antoine-Charles du Houx, baron de Vioménil (1728-1792), qui devint lieutenant général. On le retrouvera souvent dans ce récit.

(2) Charles, comte d'Ourches, qui fut mestre de camp du régiment colonel général (cavalerie).

(3) Jean-Charles du Hautoy, marquis de Belleau, qui fut colonel du régiment de Royal-Roussillon (infanterie).

(4) Il était alors lieuten.int au régiment des gardes, où il était entré en 1740. Il cesse de figurer sur les états à partir de 1751.

(5) Jean-Paul-André de Razins, marquis de Saint-Marc, d'une famille originaire de Venise, ancien officier aux gardes-françaises, membre de l'yVcadémie des belles-lettres. Ses œuvres complètes : élégies, contes et opéras, forment trois volumes in-8° fl775 et 1781). Adèle de Ponthieu est une tragédie opéra en trois actes, dont La Borde avait composé la musique.

des Landes très-vilain. Nous y retournâmes Tannée suivante, et nous y passâmes deux mois en plaisirs et dans la meilleure compagnie (1).

J'avais alors dix-neuf ans, et je désirais prendre un état. Ma famille me refusant d'entrer dans le service, je m'adressai à M. Félix, mon parent, qui avait beaucoup de crédit. II joignait à la place de contrôleur celle de secrétaire du grand maître de la maison du Roi, qui était alors M. le prince de Condé (2); mais celui-ci encore enfant, puisqu'il avait cinq ans de moins que moi, n'exerçait pas, et c'était M. le comte de Charolais, prince du sang, son oncle, qui faisait les fonctions.

Nous parcourûmes ce qui pouvait me convenir; nous ne trouvâmes qu'une place d'exempt dans les gardes du corps. J'en parlai à ma famille, tous les parents de robe jetèrent les hauts cris. On voulait me marier, et me faire recevoir conseiller au Parlement.

Madame Turgot (3), veuve du prévôt des marchands, demeurait dans la rue Portefoin, à l'hôtel Turgot. Son fils aîné était président à mortier; son second fils, qui logeait chez elle, était conseiller clerc au Parlement et a été depuis contrôleur général; sa fille, depuis duchesse douairière de Saint-Aignan, était avec elle. Ces deux dames venaient régulièrement trois fois la semaine faire une visite de deux heures à madame Soullet, ma grand'mère. Comme c'était vers les cinq heures du soir, heure à laquelle je ne restais jamais à la maison, je ne les connaissais que très-superficiellement.

(1) On trouvera un récit détaillé de ce voyage au chapitre xviii.

(2) Louis-Joseph de Bourbon, prince de Condé (1736-1818), celui qui fut plus tard le chef de l'émigration.

(3) Madeleine-Françoise Marlineau, femme de Michel-Etienne Turgot, marquis de Soumont (1690-1751), président au Parlement, prévôt des marchands, conseiller d'Etat. Ils eurent quatre enfants : 1° Michel- Jacques, président à la Grand'Chambre, mort en 1773; 2" Etienne- François, chevalier de Malte, brigadier des armées du Roi, gouverneur de la Guyane, membre de l'Académie des sciences, mort en 1789; 3° Anne-Roberl-Jacques, qui devint contrôleur général; 4° Françoise- Hélène-Etiennelte, mariée en 1757 à Paul-Hippolyte de Beauvilliers, duc de Saint-Aignan, lieutenant général, membre de l'Académie.

L'ANCIEN Rl'dlMi: (ITiil-lTSo). 31

Ma grand'mère me pria un jour do rester pour attendre leur visite, ce que je fis; elles arrivèrent ù l'heure dite. Madame Turgot, outre mademoiselle sa fille, était accompagnée d'une demoiselle très-grande, plus grande encore que mademoiselle Turgot. La conversation fut générale; on m'attaqua de poli tesse, je fis de même. Ces dames sortirent, mon oncle donna la main à madame Turgot pour la reconduire, et moi j.e fus destiné à faire la même politesse à la grande demoiselle. Lorsque je rentrai, ma grand'mère m'apprit qu'elle s'appelait mademoiselle d'Aveine (1); qu'elles étaient deux sœurs, héritières chacune de vingt mille livres de rente, et d'une belle terre dans laquelle j'avais passé, puis(|u'elle gisait au village d'Aveine, dans la vallée d'Auge, à une lieue de la terre du comte de Caulaincourt et deux lieues d'Argentan (2). Madame Soullet me dit ensuite : « Mon fils, celte aimable « personne me tiendra de plus près, j'espère. Vous con- « naissez sa figure, nous connaissons son caractère, et les « deux familles désirent cet établissement. » J'eus bientôt pris mon parti; après avoir fait sentir que je ne pouvais me marier sur l'avis des autres, j'ajoutai que d'ailleurs je me trouvais trop jeune et que, grâce à l'aversion que l'on montrait pour le service, j'étais un être inutile. H Ce fut alors qu'on me proposa, ou une place de colonel, ou une place d'exempt des gardes du corps. Je répondis que je ne voulais pas avoir l'obligation d'un état à une famille quelconque; que si la demoiselle, qui avait quatre ou cinq ans de plus que moi, était instruite de la proposition, il était bien imprudent de l'exposer à un refus; que j'étais petit et fluet, — je n'avais alors que cinq pieds un pouce, n'ayant pris ma croissance de cinq pieds quatre pouces qu'à près de vingt-quatre ans — et que pour toutes les faveurs du monde, je ne voulais pas m'associer une femme plus grande que moi. Je me levai, tirai ma révérence, et ne me laissai plus entamer sur pareille conversation.

(1) Jeanne-AIadeleine-Antoinette-Pulchérie Le Petit d'Aveine.

(2) Voir chapitre xviii.

Cette demoiselle épousa depuis le marquis de Sommery (1), appelé dans le régiment aux gardes Va de bon cœur, brave homme, excellent officier, et ils ont fait un ménage très-uni.

Je courus conter mon aventure à M. et madame Félix, et à madame du Parc, devenue veuve, et qui s'était retirée au vieux Louvre, dans un logement que le feu roi Louis XIV avait donné à toute sa famille. C'était au coin, entre le culde-sac du Roi et le pavillon d'entrée. Vis-à-vis, de l'autre côté, était M. de Champlost, et à côté de M. Félix logeait M. Quentin de Champcenetz, premier valet de chambre. Mademoiselle Quinault, fameuse actrice, femme de mérite, liée avec M. le duc de Nevers (2), habitait l'autre côté de la cour. Ils redoublèrent d'efforts pour chercher à me placer, et je repris ma vie accoutumée.

M. de Chailly, dans l'hiver de 1750, me proposa d'aller voir l'Angleterre; il avait la fureur de la cavalerie, et son goût était de ramener des cadogans (3), pour en faire des chevaux de carrosse. J'acceptai cette partie, et munis de passeports, nous montâmes dans une chaise de poste à deux, accompagnés d'un domestique. Nous traversâmes Péronne, Bapaume, et fûmes coucher à Lille. Nous passâmes ensuite par Ypres, Furnes, Menin, et nous revînmes par Bergues et Saint-Vinox à Dunkerque. Mon objet était de visiter le théâtre de la dernière guerre (4), et je vis avec intérêt qu'on ne s'apercevait presque pas du séjour continuel des forces belligérantes qui avaient inondé le pays, le terrain fertile ayant tout réparé en quatre ans. L'arrivée à Lille me surprit

(1) Jacques-Etienne du Mesniel, marquis de Sommery, qui servit longtemps aux gardes-françaises.

(2j Philippe-Jules-François Mazarini-Mancini, duc de Nevers, qui mourut en 1768, à l'âge de quatre-vingt-douze ans. On disait qu'il avait épousé mademoiselle Quinault.

(3) Je n'ai découvert ce mot dans aucun dictionnaire, mais je le trouve dans le Journal de Barbier (Charpentier, t. VI, p. 555), avec la signification de cheval d'armes.

(4) La guerre de succession, terminée en 1748, par la paix d'Aix-la- Chapelle.

i/ANCiiiN in'MîiMi'; (iT.'u-iT.'i:.). ■]:]

par les deux lieues que nous parcourûmes au milieu d'une prodigieuse quantité de moulins à vent. Nous arrivâmes enfin à Calais, où d'autres Français nous avaient précédés.

C'était M. Richard, abbé de Saint-Non (1), conseiller clerc, jeune encore, et famoux depuis par ses voyages, surtout celui (rilalie. Il voyageait avec M. Bernard (2), petit-fils de Samuel Bernard, président au Parlement et depuis prévôt (le Paris. Nous fûmes fort amusés de la dispute qui survint, lors du passage de ces messieurs dans le paquebot. M. Bernard de Boulainvilliers ne voyageait jamais sans des bagages considérables; c'était l'attirail d'une femme: il emportait jusqu'à une bassinoire et une seringue d'argent. Lorsqu'il fallut passer avec tous ses effets, on lui demanda un droit considérable; il aima mieux sacrifier la vanité de montrer do si beaux bijoux aux Anglais et se détermina comme nous à n'emporter que ce qui était indispensable.

Nous nous embarquâmes à six heures du matin, et je fus porté dans la chaloupe, à califourchon sur le dos d'un matelot. Bientôt le temps se brouilla, la mer devint houleuse; c'était ma première course sur cet élément, et je souffris des douleurs incroyables. Tout le monde riait, j'en faisais autant quand je le pouvais. Enfin je pris le parti d'aller me coucher sur le lit du capitaine, où, en me tenant immobile sur le dos, je ne tardai pas à éprouver les douceurs du sommeil.

L'orage continuait', il pleuvait en abondance, et je ne me réveillai que lorsque je m'aperçus que la pluie qui tombait sur le pont passait par des planches mal jointes, et m'avait mouillé jusqu'aux os. Les cris des matelots nous avertirent

(1) .Jean-Claude Richard de Saint-Non (1727-1791), fils d'un receveur général des finances. Ce fut seulement en 1758 qu'il fut nommé abbé commandatairc de Poultières. A l'époque où nous sommes, il était conseiller au Parlement (de 1749). Il fut membre honoraire associé de l'Académie de peinture et sculpture. Il a publié, de 1781 à 1786, le plus important de ses ouvrages, le Voyage pittoresque, ou Description des royaumes de Naplcs et de Sicile.

(2j Anne-Gabriol-Henry Bernard, né on 1724, qui prit plus tard le titre de marquis de Boulainvilliers, et fut prévôt de Paris, do 1706 à \i\ Révolution.

que nous étions à Douvres. Il était trois heures du matin, et il faisait encore nuit. Je fus frappé d'un beau spectacle dont je n'avais nulle connaissance. Chaque couj) de rame de la petite chaloupe qui nous conduisait au port laissait après elle une traînée lumineuse qu'on attribue à de certains œufs de poissons; je ne pouvais me lasser de jouir de ce coup d'œil. Nous couchâmes à Douvres, qui ne me parut point intéressant; nous prîmes une chaise à deux et à deux roues; nos gens montèrent à cheval et furent fort étonnés d'avoir pour bidets de poste des chevaux de la plus grande taille, et d'être obligés de faire au grand trot les vingt-cinq lieues qui existent de Douvres à Londres.

Nous passâmes par Rochester et Westminster. Les chemins, jusqu'à Westminster, étaient bien entretenus en cailloux de meulière, mais fort étroits et souvent bordés de haies; tous les deux ou trois milles, on nous ouvrait des barrières, et le postillon anglais payait pour nous le droit de passage et d'entretien des chemins. A deux milles de Westminster, la scène changea; jusqu'à Londres, le chemin était bordé des deux côtés par des accotoirs superbes, des fossés, de jolies haies et des barrières peintes avec un goût et une variété charmante.

Nous arrivâmes à la nuit; la cérémonie des douanes nous mena jusqu'à neuf heures du soir, et nos chevaux de poste nous conduisirent à la maison où nous devions loger. C'était le second voyage que M. de Chailly faisait à Londres; aussi nous prîmes la maison d'un réfugié français, proche Haymarket ou le marché au foin, et très-près de Saint-James. Dans l'instant nous fûmes établis et trouvâmes tout ce qui nous était nécessaire.

Je ne fus pas deux jours à m'apercevoir que mon compagnon, homme d'esprit, qui avait de l'amabilité avec un peu de causticité, n'était venu que pour satisfaire son goût pour les chevaux; ce n'était point mon objet. Je sortais de mon pays pour la première fois, et j'avais la fureur des voyages, que je n'ai pu satisfaire que faiblement.

Noiis prîmes un interprète, luu; espèce de cicérone. Connme mon camarade ne savait pas plus d'anglais que moi, le premier levé s'emparait du guide, et l'autre était réduit à l'enfant de notre hôte.

J'avais une lettre de recommandation pour M. de Castries (1), alors ambassadeur à cette cour. Elle m'avait été ^donnée par M. Teissier, le fils d'un homme fort riche qui deleurait rue Tiquetonne (2). Ce M. Teissier, fils aîné, avait joué un rôle en Angleterre. Je sus que lorsqu'il était à Londres, il avait voulu tenir une banque pour payer quelques dettes, et avait ouvert le jeu en mettant 2,000 louis. L'aversion pour les Français était alors générale; la paix qu'on venait de faire, quatre ans auparavant, avait indisposé toute la nation. A peine la banque fut-elle ouverte, qu'un Anglais, vêtu fort simplement, s'approcha, la couvrit avec une carte, perdit, paya, fît paroli et finit au bout d'un quart d'heure par emporter la banque et les espérances de Teissier. Celui-ci n'eut que le temps de faire face à ses affaires et de s'en retourner à Paris. Cette histoire, quoiqu'elle se fût passée [un an auparavant, était encore un sujet de plaisanterie, et je jugeai bon, d'après cela, de jeter mes lettres au feu.

J'allai chez notre ambassadeur, M. le marquis de Castries. Je fus présenté comme les autres; je dînai chez le ministre des affaires étrangères, et, cette démarche finie, je cherchai à voir tout ce qu'il y avait de curieux, tantôt avec M. de Chailly, lorsque cela lui plaisait, tantôt avec un des deux interprètes.

J'avais amené avec moi un domestique, nommé Marnier; c'était un homme de vingt-deux ans, de cinq pieds dix pouces,

(1) Charles-Eugène-Gabriel de la Croix, marquis de Castries, comte de Charlus, qui devint minisire de la marine et maréchal de France.

(2) Pierre-Christophe Teissier, ou lessier, ou Texier, ancien notaire de Samuel Bernard et du garde des sceaux Chauvelin, avait acheté en 1746 la charge d'intendant et contrôleur général des écuries et livrées du Roi. Son fils se maria, en 1757, à la fille de Bontemps, premier valet de chambre du Roi. Une de ses filles épousa, comme on le verra plus loin, Jean-Louis Quentin de Champcenetz; la seconde, le jeune Bonlemps.

bien fait, d'une figure superbe; il avait l'air du domestique d'un agréable de Paris; mais comme le peuple de Londres se permettait des invectives contre tout ce qui avait l'air français, je pris le parti de ne m'en servir que chez moi.

Je courus loutes les rues de Londres; le soir, nous nous rendions au Wauxhall et au Ranelagh, deux promenades magnifiques, qui ont été copiées depuis à Paris.

Un jour, je sortis avec le petit interprète et je m'enfonçai dans la Cité; ma taille mince, mon cou allongé, ma jeunesse, la blancheur de mon teint, l'habillement anglais me faisaient regarder comme Anglais tant que je ne parlais pas. Cependant, dant une rue détournée, mon petit bonhomme me laisse un moment; il était midi, et, après l'avoir attendu près d'une demi-heM \ je voulus me rappeler par où j'avais passé. Impossible! plus j'allais, plus je m'enfonçais dans les rues étroites et populeuses de la Cité. Je voulus m'adresser à un passant : dès que j'ouvris la bouche, j'entendis de tous les côtés des Goddam, des Frenchman. Je tins bon et continuai fièrement mon chemin; le bruit redoublant, je crus qu'il valait mieux entrer dans une boutique des plus apparentes. Je fermai la porte sur moi, et, m'adressant au maître, je lui dis quelques mots et fus ravi de l'entendre me répondre dans le meilleur français. Il sortit, harangua la populace, puis me fit asseoir et causer. Il vint ensuite me reconduire chez moi, et je le priai à dîner. Comme c'était un gros marchand d'étoffes, je fis une connaissance intime avec lui, et je n'eus pas à m'en repentir; car ce fut chez lui que je me pourvus de toutes mes emplettes, à juste prix.

Cependant M. de Chailly courait tous les marchands de chevaux; j'y allais quelquefois avec lui, mais ce que j'acquérais, c'était la connaissance de tous les monuments de la ville. Un itinéraire à la main, j'allai à Chelsea, aux invalides de mer. Je vis aussi les pompes à feu, le cabinet du docteur Hans Sloane (1), devenu depuis le musée Saint-Paul de

(1) Médecin et savant anglais, dont la bibliothèque et les collections ont formé le noyau du British Muséum.

L'ANCIKN RÉGIME (1731-1755). :i7

Londres, Weslminster, etc., et j'étais, au bout de six semaines, arrivé à pouvoir me faire servir et à demander tout ce qui pouvait m'êlrc utile et nécessaire.

Le prince de Galles, frère du Roi actuellement régnant, était mort dans l'hiver; son frère, le duc de Cumberland, homme prodigieusement gros et de la tournure d'un boucher, parcourait comme moi les trottoirs de la ville. Il ne faisait aucune sensation, et il était coudoyé par le premier portefaix.

Dans ce temps-là, la ville était mal pavée, encore plus mal éclairée. Chaque particulier était obligé de suspendre une lanterne devant sa porte, et il était libre d'en mcllre plusieurs; de sorte que la nuit on tombait souvent d'une grande clarté dans une profonde obscurité. Les plus belles rues ont des trottoirs; les hôtels n'ont donc pas de portes cochères, elles se trouvent derrière dans des rues adjacentes, consacrées à cet usage. Toutes les boutiques étaient décorées d'enseignes plus singulières les unes que les autres, surtout celles des perruquiers. C'étaient des mais ou mais d'une prodigieuse hauteur, penchant de quatre ou cinq pieds sur la rue, de sorte que les rues étaient ombragées de ces colifichets, qui, par l,eur propreté et leurs enjolivements, faisaient un contraste singulier avec l'aspect des rues de Paris.

M. de Chailly, qui apparemment me trouvait trop jeune, ne me disait pas tout. Il avait découvert une très-jolie danseuse de l'Opéra de Paris, mademoiselle Amédée, dont on disait qu'elle était la meilleure fille du monde, puisqu'elle était sans soucis (1). L'art lui en avait fait deux beaux et si réguliers qu'au vrai elle avait une physionomie délicieuse. Le duc de Cumberland lui avait fait faire des propositions qu'elle avait acceptées; mais comme ces sortes de fantaisies s'épuisent, elle restait en Angleterre, maîtresse de ses actions et fort aisée.

Ce secret n'en fut bienlol plus un; Chailly ayant voulu la faire venir chez nous, il fallait que je la visse; il me fît donc

(1) Sourcils.

la confidence, et un mois avant mon départ, mademoiselle Amédée vint souper avec nous. Je crus m'apercevoir, à la façon dont elle me traitait, que je n'aurais pas tardé à être attaché à son char comme les autres, si je l'avais désiré, d'autant que mon ami, une fois satisfait, n'était pas homme à filer le parfait (1). Je m'en tins à apprendre en anglais toutes les jolies choses qu'on peut se dire. Nous estropiions la langue à qui mieux mieux; et ce qu'il y a de plaisant, c'est que cette bonne fille, afin de plaire au duc de Cumberland, avait fait de tels efforts pour parler l'anglais que, peu foncée sur l'instruction, elle avait fini par oublier le français. Elle avait un jargon anglo-français que j'eus bien de la peine à comprendre.

Nous la reconduisions tous les soirs chez elle; c'était à trois rues de nous. Un jour, nous fûmes insultés par un homme qui voulut l'embrasser; deux gourdins dont nous étions armés nous vengèrent. Je me souviens que mon camarade Chailly touchait comme sur un bœuf. Le battu jurait et criait. A l'instant, nous vîmes le feu des vuatchmen. — Ce sont des hommes armés d'un falot et d'un grand bâton; postés à chaque coin de rue, pour la sûreté publique, ils crient, toutes les heures, celle qui sonne et le vent qu'il fait. — - Toutes les lanternes se mirent en mouvement circulaire et en marche. Comme nous avions terminé la querelle, nous continuâmes paisiblement notre route, déposâmes la demoiselle et revînmes nous coucher sans jamais en avoir entendu parler.

Je ne pouvais me lasser d'aller sur le port, voir le superbe coup d'œil d'une ville flottante, avec des vaisseaux alignés comme des maisons. Des bateaux de toutes sortes de comestibles, criant comme les marchands dans les rues, s'arrêtaient aux vaisseaux qui en avaient besoin; aux heures de prières et de récréation, des matelots de tous les pays, même des nègres, montaient sur le pont, chantaient, jouaient

(1) Le parfait amour.

L'ANC [ICN RÉGIMK (1731-1755). 39

et priaient à leur manière. Ce spectacle, très-singulier pour moi, m'attirait deux fois la semaine.

J'allai un jour sur le chemin de Tyburn, endroit où l'on exécutait, après chaque session, les criminels condamnés. Toute ma xic j'ai eu une iiorrour pour les supplices. Au contraire, M. de Chailly et nos deux domestiques s'en faisaient une fête. Je les accompagnai jusqu'à moitié chemin, t't ayant aperçu une maison où il y a\ait des dames et beaucoup d'honnêtes gens aux fenêtres, je me déterminai à y entrer. xAiyant satisfait amplement à ce (|ue le propriétaire demandait, je fus introduit dans plusieurs pièces dont les fenêtres étaient ouvertes sur le chemin.

Comme je me tenais modestement derrière une dame, elle m'adressa la parole, en anglais; je lui répondis si mal que tout le monde se mit à rire, mais ma jeunesse les intéressa : une autre dame me parla en bon français, et nous liâmes conversation. Je leur avouai que c'était par excès de sensibilité que je n'avais pas été plus loin. Nous dissertâmes sur ce sujet, et tout le public prit part à la conversation.

Cependant les cris de la populace nous annoncèrent l'arrivée des patients. Voici ce que je vis : quatre archers ouvraient la marche; puis venait une première charrette à un cheval sur laquelle étaient trois hommes assis, le dos tourné, vêtus en blanc comme des danseurs de corde, avec des bouffettes de rubans noirs aux pieds, aux jarretières, aux poignets, et une bouffette de même à un bonnet de coton blanc; ils avaient les mains liées. Derrière eux, suivait une autre . charrette, où étaient trois cercueils ouverts. Ces cercueils étaient noirs et avaient des garnitures de clous dorés; ils ressemblaient en tout à des malles. La même cérémonie, pour la seconde et la troisième; sur la quatrième, on aperce vail un homme, vêtu très simplement en drap, âgé de soixante ans, avec de gros yeux, une perruque ronde et courte, et l'air abruti par le vin.

Comme le chemin faisait un détour, le peuple qui les

attendait depuis deux heures se mit à faire des cris de joie en les apercevant.

Le plus jeune des patients, effrayé, tourna la tête, en levant ses mains au ciel. Ce fut la seule marque de faiblesse que je vis; mais par la peine que ce mouvement me fit, je ne tardai pas à me trouver mal.

Les dames que j'avais intéressées me prodiguèrent tous leurs soins; on me ramena chez moi, et je suis parti sans savoir à qui je pouvais témoigner ma reconnaissance.

Dans ce temps-là, les fiacres de Londres étaient plus propres que les carrosses de remise de Paris, et les carrosses de remise plus propres que nos carrosses bourgeois; mais les rues étaient si mal pavées qu'on était au supplice par les cahots continuels.

M. de Chailly menait toujours la même vie; il achetait des chiens de la race du roi Charles (1). C'était une commission que le prince Charles de Lorraine (2), grand écuyer, lui avait donnée en partant. M. de Chailly tenait sa fortune de cette maison, et les désirs devenaient des ordres pour tous les Le Febvre (3).

Il y avait déjà deux mois que j'étais à Londres, et j'avais fait le projet de m'enfoncer dans les terres, lorsque je reçus une lettre de Paris, de ce bon M. de Verdun, mon tuteur onéraire, et alors mon homme d'affaires. Il m'écrivait que M. Félix était passé chez lui, le priant de me mander de venir à l'instant pour chose importante. Sur-le-champ, je m'arrangeai pour partir seul; car mon ami, sous prétexte que ses emplettes n'étaient pas faites, désirait rester encore avec mademoiselle Amédée. Il me pria de me charger de trois petits chiens pour M. le prince Charles; j'emmenais aussi un lévrier très petit qui avait été le chien favori du prince de Galles. Nous partons donc, mon laquais et moi, avec les quatre chiens, dans un cabriolet découvert.

(1) Les king's-Charles, race de petits chiens qu'affectionnait le roi Charles II d'Angleterre.

(2) Char^^es de Lorraine, comte d'Armagnac (1684-1751), grand écuyer de France, connu sous le nom du prince Charles.

(3) On a vu que c'était le nom patronymique de M. de Chailly.

I/ANCIKiN Ul'iGlMfc: (1731-175.S). 41

A sept OU huit milles de Londres la nuit approchait, nous fûmes suivis pendant plus de deux milles par un homme à cheval; le postillon avait l'air inquiet et pressait les chevaux. Impatienté, je pris d'j.ui air de distraction un pistolet anglais; mon laquais en fit autant. Celui qui nous suivait jugea qu'il n'y avait rien à faire, et il nous quitta.

Je trouvai un paquebot tout prêt, et à quatre heures je débarquai à Calais, non sans avoir été aussi tourmenté qu'à [ma première traversée. Je repris ma chaise, et je passai par Boulogne.

Mon laquais courait à cheval devant, pour faire préparer les chevaux, et moi je dormais tranquillement. Je me réveille; il faisait le plus beau temps du monde, un soleil superbe. Je me trouve près d'iVmiens, sur une belle route bordée des deux côtés par un bois. En avançant la tête, je vois dans l'ombre une espèce de soldat, avec un sabre, qui travaillait à couper les courroies de mes malles; c'était probablement le bruit et les secousses qui m'avaient réveillé. Je sors à mi-corps avec mon pistolet, j'ordonne à l'homme de descendre, je l'ajuste. La vue de mon pistolet lui en impose; il se laisse couler en bas, et, reprenant ses sens, veut courir en me menaçant de son sabre. Mais le postillon, redoublant de zèle, m'eut bientôt fait voir les portes d'Amiens, où j'arrivai avec une grande satisfaction. Nous visitâmes la voiture, et sur les trois courroies de la malle, nous en trouvâmes deux coupées entièrement.

Bref, après avoir pris la traverse à Luzarches, j'arrivai à Saint-Leu le troisième jour au soir, étant parti de Londres à trois heures du matin.

Le lendemain, je visitai mes terrassiers, et je fis déraciner trois grands arbres; on trouva sous la souche du plus gros le squelette d'un homme, qui avait été enterré accroupi. On se rappela une histoire arrivée à M. de Lesseville (1), ancien

(1) La famille Leclerc de Lesseville avait possédé le fief de Leu-

lont, nom primitif de Saint-Leu, de 1645 u 1713. La terre fut vendue à

jette époque à Pierre Vésin, avocat au Parlement, qui la céda à son

lour à Nicolas liaillc, dont nous avons parlé. (Auguste Rey, la Fin de

propriétaire de cette terre; il avait été attaqué la nuit par des voleurs qui avaient voulu entrer dans une pièce où il se trouvait. Il se défendit avec un pistolet et en fit tomber un, qui probablement fut enterré par ses camarades sous l'arbre qu'on venait de faire planter.

Au bout de deux jours, j'arrivai à Paris. C'était au commencement d'août, et le Roi était de retour de Compiègne, où la maison Félix l'accompagnait. Ils m'apprirent que M. le chevalier de Sainctot (1), fils de M. de Sainctot, maître des cérémonies sous Louis XIV, oncle de M. le comte de la Tour d'Auvergne, étant âgé, voulait se défaire de la charge d'introducteur des ambassadeurs; que cette place possédée par tous gens de la cour, ne pouvait appartenir qu'à un homme riche; que le chevalier de Sainctot étant leur ami intime, ils lui avaient fait engager sa parole qu'il ne s'en déferait qu'en ma faveur.

Cette place revenait, il est vrai, à près de 300^000 livres, et se perdait par la mort; mais on avait assez de crédit pour me faire obtenir tout de suite un brevet de retenue (2), pareil à celui dont jouissait le chevalier de Sainctol, et qui montait à 40,000 écus. Madame du Parc, la sœur de M. Félix, digne femme que je connaissais à peine, était présente à cette conversation. Sur l'inquiétude que je montrais de pouvoir emprunter pareille somme, elle me dit : « Je suis une des anciennes « amies du chevalier de Sainctot, puisqu'il m'appelle sa femme, « et que je l'appelle mon mari. Si vous voulez me promettre (( de me donner le même nom, en tout bien, tout honneur, « je vous prêterai cette somme par contrat, par obligation,

r ancien régime à Saint-Prix (la Seigneurie, p. 12), eL le Château de Leumont, p. 11.)

(1) Nicolas-Sixte de Sainctot, seigneur de Veymar, qui mourut en 1753. Il avait succédé à Nicolas Sainctot, son père, qui avait été d'abord maître des cérémonies, après son père et son oncle, et avait acheté la charge d'introducteur des ambassadeurs en 1691. On conserve aux Archives des affaires étrangères trenle et un volumes de Mémoires de M. de Sainctot sur le cérémonial, rédigés par ordre de Louis XT\'.

(2) Celait un acte par lequel le Roi assurait au possesseur d'une charge une cerluine somme qui devait être payée par le successeur.

L'ANC IKN RKGIMK (17:H-1755). 48

« de telle manière qui vous conviendra. » Je me jetai sur sa main que je baisai: tout fui ainsi aplani. On me demanda le secret, et l'on me conseilla d'attendre que les démarches tussent finies, tant auprès du chevalier qu'à Versailles.

Insensiblement mes goûts avaient changé; ce n'étaient plus ces tours de force, ces jeux qui sentaient encore le collège, où l'on se jetait de l'eau, où l'on faisait des sièges, des courses nautiques, des tours de force : goût de mode, puisiju'alors M. le duc d'Orléans, qui venait d'épouser mademoiselle de Conti, s'escrimait à Saint-Gloud dans tous ces enfantillages.

M. de Chailly m'avait fait faire connaissance avec madame Le Gentil de Saint-Domingue (1). Cette femme respectable avait un lils unique, M. Le Gentil (2), gentilhomme ordinaire, marié depuis un an avec mademoiselle de Vaudreuil, fille unique du gouverneur du Canada, nièce de M. de Vaudreuil, major des gardes-françaises. M. Le Gentil était entré dans les gardes-françaises à son mariage. Il était cousin germain (le madame la marquise de Castellane (3), dont le mari était premier gentilhonune de M. le duc de Penthièvre, et ils logeaient tous dans la maison rue de Richelieu, à côté de la jue Neuve-Saint-Augustin.

A deux portes de là, dans la même rue, demeurait une autre famille d'Américains, madame des Perrières et trois filles charmantes, l'une mariée à M. Mergcr, colon, et l'autre a M. de Santo, qui a depuis porté le nom de Santo Domingue (4). Cette société n'était connue que sous le nom de

(1) Marie-Thérèse Foiirnier, veuve de Guy Le Gentil, seigneur de la Barbinais, commissaire général de la marine.

(?) Guy Le Gentil, depuis marquis de Paroy, né en 1728, lieutenant aux gardes-françaises, chevalier de Saint-Louis, grand bailli d'épée de Provins et Montereau, marié en 1749 à Louise-Elisabeth Rigaud de Vaudreuil, née en 1724.

(3) Renée-Marguerite de Fournier, mariée en 1745 à Gaspard-Boniface-Constantin de Castellane, colonel du régiment de Penthièvre. Elle mourut en 1781. (Chastellux.)

(4) D'nno fn mille originaire de Burgos établie en Bretagne. (Potier DE CoucY, i\obiliairp de Bretagne.) M. de Chastellux a relevé, dans les actes de la paroisse Saint-Roch, un acte de 1752 constatant la naissance

ces dames. On y voyait ïa meilleure compagnie : M. le baron de Besenval (1), la marquise et le marquis de Ségur, depuis maréchal de France (2).

M. Le Gentil était d'une très-jolie figure, d'une grande douceur, et il avait des talents agréables. Musicien, plein de goût, il chantait et s'accompagnait sur la guitare le plus agréablement du monde.

Je consacrais toutes mes soirées à cette charmante société, quand je n'étais pas à Saint-Leu, où j'avais laissé ma maison à poste fixe. Hiver et été, j'y allais depuis le samedi jusqu'au mardi. Ma société d'hommes y venait, mais je respectais toujours la mémoire de mon père, et jamais une femme de moyenne vertu ne s'était trouvée dans mes voyages. Le château de Saint-Leu était pur, et je m'étais refusé à toute attaque de ce côté-là. Nous nous permettions des soupers très-gais dans la semaine, à Paris, à l'hôtel d'Espagne, rue du Roule; mais le baron de Vioniénil avait fait prendre à toute la société l'engagement de ne jamais souper avec une fille en tête-à-lête. Le marquis du LIautoy contredit à cet engagement par un souper clandestin; il fut découvert et exclu de nos soupers pendant un mois.

Le baron de Vioménil avait au jeu une fortune sans égale. Déjà, au collège, je savais tous les jeux aussi bien que je les joue actuellement; cette science était entrée dans notre éducation, et toutes nos récréations se passaient au piquet, au trictrac, au quadrille ou au quinze. De sorte qu'en arrivant

d'une fille de Louis de Santo-Domingo et de Madeleine Merger. Un Louis San-Domingue, comte du Périer, évidemment le même personnage, figure à VEtat de la France de 1749 comme écuyer de la petite écurie. On trouve donc réunis les trois noms : des Perrières (du Périer), Merger et Santo-Domingue que l'auteur a cités plus haut, mais il semble qu'il a fait quelque confusion dans les alliances.

(1) Pierre-Victor, baron de Besenval (1722-1794), qui devint lieutenant général et inspecteur général des Suisses et Grisons. C'est fauteur des fameux Mémoires.

(2) Philippe-Henri, marquis de Ségur (1724-1801), maréchal de France en 1783, ministre de la guerre de 1780 à 1787. Il avait épousé une riche créole de Saint-Domingue, Louise-Anne-Madeleine de Vernon, qui mourut en 1778.

I/ANCIKiN RI:G1MK (17:M-i75;i). 45

dans le mondo, lo comte de Chabot (1) et MM. de Brienne (2), l(^s (|uali(^ Flaiiiaiens (3) cl xMM. de Toris (4), avec qui nous nous réunissions tous les jours chez M. de Saint-Sauveur, se trouxèreut ainsi (|uo moi dispensés de l'aiio un apprentissage. Il est assez singulier que pas un de nous n'ait été joueur, et que le marcjuis de Gonlis (5), élevé au môme collège que moi, mais n'(Mant })as do notre société, et M. de Sillery, son frère, soient (hnenus h^s plus gros joueuis de Paris, quoiqu'ils n'eussent au collège nulle connaissance du jeu. Le baron de \ ioménil cl quatre autres vinrent passer avec moi les fêtes de Noël. Ils avaient arrangé pour quatre jours après un souper de dames, à Saint-Denis, puisque je ne voulais pas les admettre à Saint-Leu. Le vilain temps nous fit rester auprès du feu. Le baron se mit avec moi à une partie de brelan à cinq; je perdis 10 louis contre lui, il me proposa de prendre l'inverse, et je perdis 15 louis de plus. S'il prenait la main au trente-et-quarante, il pariait le double contre le simple, une montre d'or enrichie de diamants contre 50 louis; il ne perdait jamais. Cette fortune le suivit pendant vingt ans de sa vie. Je l'ai vue depuis plus perdre que gagner. Je perdis à ce voyage une centaine de louis, et je me le tins pour dit. Je n'ai fait depuis qu'une ou deux séances pareilles. A Paris, je dînais tous les jours chez mes parents et sou-

\ (1) Louis-Auguste de Rohan-Chabot, né en 1733, fils de Gui-Auguste, coTule de Chabot, et de Yvonne-Sylvie du Breil de Rays, sa première feti me.

C2] i robablement Etienne-Charles de Loménic de Brienne (1727-1794), qui f t, évêque de Condom, archevêque de Toulouse, puis de Sens, cardiim', ministre des finances, et son frère, Alhanase-Louis-Marie, né en 1730, qui fut ministre de la guerre en 1787 et périt sur l'échafaud en 119 't.

(3) 1 ° Agésilan-Joseph de Grossolles, marquis de Flamarens, né en 1732; Z" Agésilan-Gaston, abbé de Flaniarens, frère jumeau du précédent; 3° Emmanuel-François, comte de Flamarens, qui devint grand louvetier en 1753, après son oncle, et mourut en 1782; 4° Emmanuel- Louis, qui fui évêque de Quimper, puis de Périgueux.

(4) Nom douteux dans le manuscrit.

(5) Charles-Alexis Brulart de Sillery, appelé d'abord le comte de Genlis. 11 épousa en 1763 Stéphanie-Fclicilé Ducrest de Saint-Aubin (la célèbre comtesse de Genlis). Son frère aîné, nommé ici M. de Sillery, s'appelait Charles-Claude Brulart, marquis de Sillery, et devint lieutenant général.

pais avec eux par décence une ou deux fois tous les quinze jours. Ma grand'mère et mon oncle, mécontents de ce que je ne me décidais pas pour la robe et pour l'établissement qu'on m'avait proposé, restaient dans la mesure de la politesse et rien de plus. Mon ci-devant gouverneur mangeait régulièrement sa pension chez eux, à moins que je ne l'emmenasse à Saint-Leu. Un soir qu'il était allé se coucher et que nous étions en famille, on fît adroitement tomber la conversation sur les jours gras; on parla de gens qui affectaient des mœurs qu'ils n'avaient pas. Je voulus avoir une explication. Enfin, mon oncle me dit que M. Portier entretenait une très-jolie fille, logée rue des Prouvères, chez l'épicier; qu'on était allé aux informations, et qu'elle s'était vantée que je vivais avec elle depuis six mois. Je pris l'adresse et m'assurai du fait le lendemain. Je rentre; mon gouverneur jouait du violon et se tenait prêt à m'accompagner à Saint-Leu à midi. Je lui écris, devant lui et sans qu'il s'en doute, une lettre où je lui faisais le détail de ce que j'avais appris, lui reprochant son imprudence de mettre en jeu faussement un jeune homme dont il avait fait l'éducation. Je lui annonçais que je viendrais recevoir ses comptes, et que, quoique dégagé de toute reconnaissance, je lui donnerais cinquante louis pour se soutenir jusqu'à ce qu'il eût une place. Je sortis alors pour aller prendre ma voiture, et donnai ma lettre pour qu'elle lui fût remise après mon départ.

Je reçus une longue lettre d'explications; il me parlait d'une demoiselle huguenote convertie, et me faisait certifier le fait par un prédicateur connu. Je ne crus que ce que je savais et tins exactement la parole que je lui avais donnée.

Le chevalier de Villecourt (1), que je voyais souvent, était d'une naïveté qui passait la permission. Il avait tout son esprit dans ses jambes et dans ses mains. Parl?.:l-on raison,

(1) Pierre-Elisabeth de Fontanieu, dit le chevalier de \ illecourt, fils de Gaspard-Moïse de .Fontanieu, inlendant des meubles de la Couronne, et de Marie-Anne Polard de Villequoy. D'abord capitaine au régiment d'Egmond, il devint contrôleur général et intendant des meubles de la Couronne, et mourut en 1784, âgé de cinquante-trois ans.

L'ANCIEN RÉGIiME (4731-175K). 47

il taisait un onlrechat ou un jeté-battu, ou bicMi il j)rcnait une basse et jouait une son;ile. Il travaillait au tour trèsadroitement, avec autant de goût que d'élégance. Il m'introduisit chez sa mère, madame de Fontanieu, femme aimable et galante; (^lle demeurait rue Vivienne, dans la maison qui fait maintenant partie de la trésorerie nationale.

Toute celte famille voyait souvent la maison Uoslin, (jui était composée de M. Uoslin, ancien fermier général (1), de mademoiselle de Beaufort, sa femme, petite, âgée et pleine d'esprit. Cette dame, filb^ d'un fermier général, avait été élevée avec sa sœur, madame de Boullongne (2), dans notre maison de campagne à Colombes, chez mon bisaïeul Poncher dont elles étaient les nièces.

Leur fils, M. Roslin (3), fermier général alors, et marié avec mademoiselle Richard tout nouvellement, occupait un superbe appartement au second; madame la présidente Le Gendre (4), leur fille, veuve de M. Le Gendre, président à la Chambre des comptes, avait tout l'appartement au-dessus de ses parents. Elle avait quatre filles; l'aînée était de la plus jolie figure possible : de grands yeux, un teint superbe, tous les traits réguliers; elle promettait ce qu'elle a été depuis. Sa mère l'avait retirée du couvent.

Le chevalier de Villecourt me dit que je négligeais mes parents, que j'en avais vis-à-vis de chez lui et qu'il était chargé de m'y présenter. J'ignorais complètement si et comment je leur tenais, mais ce mot fut assez pour me rappeler au devoir, et, deux jours après, je fus introduit dans la maison; on soupait en famille. Madame Mayneaudde la Tour,

(1) Edme-Joseph Roslin, marié à Jeanne-Marthe de Beaufort, fille de Charles de Beaufort, écuyer, fermier général.

(2) Charlolle-CathcM'iiic de Beaufort, mariée en 1719 Jean de Boullonsrne, depuis contrôleur général.

(3) Jean-Baptiste-Paulin-Hector-Edme, seigneur d'Hénonville, marié à Jeanne Richard. Il mourut en 1790. (Chastellux, Notes prises à l'état civil.)

(4) Marie-Elisabeth Roslin, mariée en 1734 avec Paul-Gaspard Le Gendre, d'abord conseiller au Parlement, puis président à la Chambre des comptes. C'est la future belle-mère de M. Dufort. Son mari était mort vers 1745.

48 MÉMOIRKS DU COMTE DUFORT DE CflEVKRNY.

femme d'un conseiller au Parlement (1), et sœur aînée de madame la présidente Le Gendre, y venait tous les jours. Sa fille, un des plus grand partis de Paris, veuve à dix-huit ans de M. Mazade, fermier général (2), jouissait de soixante mille livres de rente; elle avait une figure superbe (car il est à observer que cette famille était distinguée par sa beauté), elle venait souper et accompagner sa mère; j'y fus reçu avec grand plaisir et m'y plus.

La société intime était : M. Richard, receveur général des finances; M. Watelet (3), aussi receveur général, depuis de l'Académie; son frère, M. de Valogny, officier distingué; M. de Vizé, mort lieutenant-colonel des gardes-françaises (4); M. de Pierrevert (5) et M. Baudouin (6), officier aux gardes; M. d'Ennery (7), mort depuis gouverneur de Saint-Domingue, à l'instant où il allait devenir ministre de la marine.

Quelques parents de madame Roslin la jeune et toute la famille de Boulongne s'y trouvaient en visite. Cette famille était étendue, puisque quatre filles étaient mariées : l'aînée (8), à M. de Caze de la Bove, frère du fermier général, et lui intendant de Pau en Béarn, où il est mort; la seconde, à

(1) Marie-Nicolle Roslin, femme de Paul-Etienne-Charles Mayneaud de la Tour, conseiller de Grand'Chambre.

(2) Anne-Claudine Mayneaud de la Tour, veuve de Laurent-Joseph Mazade de Bobigny, mort en 1750, à l'âge de trente-deux ans.

(3) Claude-Henry Watelet, financier, lettré et artiste, né en 1718, mort en 1786. Il est souvent question de lui et de sa maison du Moulin Joli dans les Mémoires du temps. Gaspard-Nicolas Watelet de Valogny, son frère, né en 1719, mourut en 1774, maréchal de camp. Leur père, Nicolas-Robert, receveur général des finances, avait épousé en 1716 Elisabeth-Nicolle de Beaufort.

(4) Sur lequel on trouvera une note détaillée au chapitre xviii.

(5) Louis-Nicolas-Balthasar Bernier de Pierrevert, qui fut aide-major aux gardes-françaises et gentilhomme du duc d'Orléans.

(6) Simon-René Baudouin, né en 1723, qui devint colonel d'infanterie. C'était un graveur distingué, qui a laissé un grand nombre de productions. Il mourut en janvier 1797.

(7) Victor-Thérèse Charpentier, comte d'Eimery, lieutenant général, gouverneur de Saint-Domingue de 1764 à 1776.

(8) Marguerite-Claude deBoullongne, mariée en 1737 à Gaspard- Henri de Caze de la Bove, conseiller au Parlement, maître des requêtes, intendant à Pau, puis à Langres, où il mourut en 1750, à l'âge de quarante ans. C'^st le frère aîné de deux autres Caze, que nous trouverons plus loin.

L'ANC IKN Rl'ir.lMK (1731-1755). 49

M. le marquis de Béthune (1); la troisième, à M. le comte de Drosmesnil (2); la qualrième, à M. le marc|iiis de l'Hôpital (3). Régulièremonl, les dimanches et fêtes, l'intimité se réunissait, et je fus admis comme parent.

Aussi répandu que je le voulais pour mes plaisirs et mes goûts, je refusai d'aller à l'hôtel d'Armagnac, chez madame la comtesse de Toulouse (4). J'avais à Traisnel (5) une tante religieuse, femme de beaucoup d'esprit et tout à fait dans les bonnes grâces de cette dame, qui allait aux quatre grandes fêtes de l'année y faire des retraites. Elle fit tant mon éloge qu'on désira me voir; mais comme tout ceci venait par le canal de la dévotion, j'éludai la présentation. Avec de l'ambition, on peut se servir de toutes les voies pour réussir, mais ce n'était pas dans mon caractère. Je continuai donc la même vie, en tachant d'allier les devoirs de société avec le plaisir indicible de m'occuper à embellir Saint-Leu. Je crois fermement que c'est au goût que j'ai eu pour ce charmant endroit, que je dois de ne m'être pas plus égaré.

C'est ici, puisque je me le rappelle, que je vais placer une aventure qui m'arriva dans la vallée de Montmorency, un peu avant mon voyage en Angleterre. Les jeunes gens

(1) « Cordon bleu, frère de madame de Montmartel. » (Note de Vauteur.) Armand-Louis de Bélhune, marié en 1746 à Marie-Edme de Boullongne, qui mourut en 1753, âgée de ving-sept ans. Il se remaria en 1754 à une demoiselle Crozal de Thiers. (Mercure, juin.)

(2) « Ofiîcier dans les gendarmes de la garde. Ils moururent jeunes « et ont laissé deux filles. » (!\'ole de l'auteur.) Ces filles devinrent mesdames de Noailles et de Belsunce. — Charles-François de Hallencourt, marquis de Dromesnil, s'était marié en secondes noces, en 1743, à Jeanne-Edmée de Boullongne.

(3) « Sa femme, dame de Mesdames de France; lui, ambassadeur à « Naples et en Russie. » (Mote de l'auteur.) Paul-François Gallucci, marquis de l'Hôpital (1G97-1776), avait épousé, en 1736, Elisabeth-Louise de Boullongne. Elle mourut en 1707, âgée de quarante-six ans.

(4) Marie-Victoire-Sophie de Noailles, née en 1688, mariée en 1723 à Louis-Alexandre de Bourbon, comte de Toulouse, mort en 1737. C'était la mère du duc de Penthièvre.

(5) La Madeleine de Traisnel, couvent de Bénédictines réformées, dans le faubourg Saint-Antoine; c'est là que fut élevée madame du Deffand. M. de Lescure donne d'intéressants détails sur cette retraite, « à la fois dévote et galante ». (Correspondance de la marquise du Defland, t. I, ch. xn. Voir aussi Barbier, juin 1720.)

ne doutent de rien, et si nous n'avions pas été dans un temps très-calme, nous aurions pu nous repentir de notre folie.

M. Pajot de Marcheval, fils du receveur général des finances, et M. de La Galaisière, tous deux avocats généraux au grand Conseil, jeunes gens très-aimables, mais dans la fougue de la jeunesse, vinrent passer chez moi quatre jours enlevés aux affaires. Nos journées s'employèrent à visiter les maisons de campagne des environs qui sont charmantes, à contempler les différents sites, à monter aux moulins de Sannois et de Franconville. Enfin, après avoir couru depuis rile-Adam jusqu'à Pontoise et Montigny sur la côte, ayant tout visité, nous nous avisâmes, le dernier jour, de suivre la proposition que nous fit La Galaisière, de nous habiller en opérateurs.

La Galaisière, qui avait alors vingt ans au plus, était d'une belle figure, très-grand et extrêmement gros. Il prit le rôle d'opératrice. Pajot le rôle de Gilles, et moi celui d'opérateur. Cette idée nous divertit beaucoup, et nous fûmes occupés toute la journée, les uns à préparer les habillements, les autres à faire de petits paquets de cendre tamisée, et à remplir des fioles d'une décoction clarifiée de cendre, avec les étiquettes les plus extraordinaires. Nous apprîmes chacun nos rôles; deux chevaux furent garnis de toutes les babioles des opérateurs, et nous prîmes un fort âne, nommé Carabo, habillé de même, pour monter Pajot qui se chargeait du rôle de Gilles.

Dès que la chaleur fut diminuée, ainsi tous déguisés, avec une madame Simonne qui avait l'air assez avenante, nous descendons la montagne de Saint-Prix, par les vignes, et nous arrivons à Franconville. Je fais ma harangue; mon éloquence apprise réussit, et notre provision de bouteilles à deux sous diminue sensiblement.

Je me souviens, entre autres, d'une des folies que nous débitions. L'opérateur racontait à Gilles et à sa femme les merveilles les plus extraordinaires. Gilles était toujours

L'ANCIKN RÉGIMK (1731-4755). 54

l)altu dans cette lutte d'esprit, mais il finit par poser à son maître cette question ombarrassante : « Comment feriezu vous, notre maître, si l'on vous donnait un troupeau «( d'oies, et qu'on vous chargeât de les faire passer sur u le poiil de Saint-Cloud, k condition que pas une d'elles « ne lit la moindre ordure? » L'opérateur consulte sa femme

I t, comme on le pense, est réduit à demander l'explication. Alors Gilles lui dit : « Je prendrais la tête de la « seconde oie, je la fourrerais dans le ... de la première, et (( ainsi de suite. — Et pour la dernière, dit le maître, que « ferais-tu? — Je prendrais, répond Gilles, votre nez, et si (( cela ne suffisait pas, celui de notre maîtresse (1). » Nous finîmes par ce lazzi, à la grande satisfaction du peuple, et nous nous acheminâmes du côté de Sannois; mêmes lazzi, plus grande affluence de monde. Sannois est sur la grande route de Paris, et nous eûmes pleine assemblée et grand débit.

Cependant nous nous apercevions que l'on murmurait, quoique nous dissions les choses les plus agréables. Je regarde, et j'aperçois l'opératrice qui se grattait la cuisse à nu, d'une manière fort indécente. Le curé, qui regardait de loin, indisposait les paysans, mais rien ne put faire finir notre opératrice. Aussi l'orage ne tarda pas à éclater; on hue, on crie, on fait voler des mottes de terre. Je retourne la tête de mon cheval et reprends au petit galop le chemin de chez moi; mon opératrice me suit, et, pour couronner la polissonnerie, se lève sur ses étriers et retrousse ses jupes. Dès qu'on vit ce tableau, tout se révolta, et nous dûmes précipiter encore notre fuite. Ce n'est que passé Ermont, que nous nous apercevons que Gilles-Pajot et son âne ne sont pas avec nous. Nous voulions retourner le sauver, lorsque nous le vîmes trottant à travers les vignes.

II ne s'était échappé que grâce à la bonté de sa monture

(1) D'après M. Aug. Rey, cette scène est empruiUéc à Tabarin. {Château de Leumont, p. 25.)

52 MEMOIRES DU COMTE DUFORÏ DE CïlEVERNY.

Nous n'eûmes rien de plus pressé, le lendemain, que de retourner à Paris, et quoiqu'on ait su dans le pays que j'étais un des acteurs, tous les paysans ne firent qu'en rire, sans en témoigner d'humeur, ce qui cependant nous était bien dû.

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