CHAPITRE III
Le chevalier de Sainctot. — Un mol du Régent. — La charge d'introducteur des ambassadeurs. — Les concurrents. — La famille d'Alencé. — Le marquis de la Valette. — Le baron d'Ogny. — Saint- Germain le rose-croix. — Les Monlhulé. — Une sérénade qui finit chez le commissaire. — M. Duforl est nommé introducteur. — Ses débuts à la cour. — Les ambassadeurs. — L'étiquette. — Le salon de la duchesse de Luynes. — M. et madame de Livrv. — Quelques portraits : M. de Saint-Contcst; le marquis de Saint-Florentin; le comte d'Argenson; M. de Machault. — La marquise de Pompadour. -^ Les cabinets du Roi. — Compiègne. — Entrée du comte de Kaunitz. — Détails sur la réception.
M. le chevalier de Sainctot, introducteur des ambassadeurs, ayant la croix de Saint-Louis, vieillard vénérable de soixante-dix ans, jouissait de beaucoup de considération et de poids. Riche, il ne demandait qu'à se retirer et à vivre tranquille. Il avait pour ami intime le maréchal de Lowendal (1), que j'ai vu beaucoup chez lui, et venait régulièrement faire son brelan tous les jours au vieux Louvre, chez madame Félix, maison qui était le rendez-vous de la meilleure compagnie de la cour.
Ce chevalier de Sainctot avait eu par sa figure beaucoup de succès auprès des femmes. Son père, qui était de la fin du règne de Louis XIV, était extrêmement dévot; un jour, en prenant congé du Régent qui partait pour l'armée, il lui dit que son fils avait l'honneur d'être sous ses ordres, et qu'il espérait qu'il serait toujours prêt à lui faire sa cour. La première chose que fît le Régent fut d'oublier la recommandation; ce ne fut qu'à la fin de la campagne qu'entendant citer le chevalier pour un héros en prouesses amou-
(1) Ulric-Frédéric-VVoldemar, comte de Lowendal (1700-1755), maréchal de France de 1747.
reuses, il se ressouvint de la recommandation du dévot Sainctot. Il envoya inviter le chevalier pour souper; la connaissance fut bientôt faite, et le chevalier se distingua dans ces orgies d'une façon extraordinaire. Au retour du Régent, Sainctot le père va lui faire sa cour au milieu d'une jeunesse toute brillante, et, après les premiers mots, il lui dit : « Mon- « seigneur, j'espère que mon fils a eu l'honneur de vous « faire sa cour. — Sans doute, répond le Régent, oui, mon- « sieur, je l'ai beaucoup vu; c'est le plus agréable et le plus '( libertin que j'aie connu : c'est un homme délicieux. » M. de Sainctot, désolé d'un pareil éloge, baissa la tête, se retira et n'en parla plus.
Cependant, ce chevalier de Sainctot, sur la fin, jouissait de toute la considération qu'il méritait. La cour voulait, pour le remplacer, un homme de bonne famille (dans ce temps-là, on y tenait beaucoup plus qu'on n'y a tenu depuis), un homme capable de soutenir par la dépense l'honneur de la charge. Plusieurs prétendants se présentèrent, et un écuyer de main du Roi avait déjà été évincé, comme n'ayant pas assez de fortune.
Un seul concurrent restait; c'était M. du Jonquoy, surnommé du Thuit (1), du nom d'une terre auprès de Rouen et près les Andelys, que M. Le Monnier (2), son grand-père, fermier général ancien et très-riche, avait achetée. Elle a été vendue depuis à M. de Maupeou (3), le chancelier, qui y est mort. Frère de madame la marquise de Renel, ce jeune homme, un peu plus âgé que moi, était l'un des plus beaux cavaliers de Paris. Il avait cinq pieds huit pouces; fait
(1) La Chenaye le nomme Nicolas-Henri de Racine de Monville; il fut un moment grand maître des eaux et forêts de Normandie. Sa sœur, Henriette Racine du Jonquoy, avait épousé en 1745 Jacques-Louis- Georges de Clermont d'Amboise, marquis de Renel, colonel du régiment de Bretagne, mort en 1746. Le Thuit est un village dans l'Eure.
(2) Le Monnier, fils d'un fabricant de draps d'Elbeuf, fermier général en 1721. (Vie privée de Louis XV, t. I, p. 303.) Sa fille, Marie-Marthe- Françoise, avait épousé Jean-Baptiste Racine du Jonquoy.
(3) René-Nicolas-Charles-Auguste de Maupeou (1714-1792J, célèbre par sa lutte avec le Parlement. C'est en effet au Thuit qu'il mourut, en 1792, à la suite d'un accident que beaucoup regardèrent comme un suicide.
comme un modèle, il axait la taille et la jambe superbes, la tête un peu trop petite, mais agréable. Il dansait supérieurement, s'élevant de terre avec une telle grâce qu'on ne cessait de l'inviter à tous les bals. Il réussissait à étonner dans tous les exercices, montant à cheval, jouant à la paume, touchant les instruments, tirant des flèches avec un arc mieux qu'un sauvage (1).
- Cette concurrence échoua par l'amitié de mes parents. M. Mesnard, maître des comptes (2), parent des Phélipeaux, était alors premier commis de la maison du Roi. Il était l'ami intime de la maison Félix, et son fils aîné venait d'être nommé collègue de M. Félix, dans la charge de contrôleur de la maison du Roi. J'allai le voir, il me rendit ma ^'isite; j'avais un fort bel appartement, et il me trouva entouré de livres et d'instruments; il conclut tout en ma faveur. — Dans l'intérêt de la fortune de ses enfants, il lui importait de faire voir qu'il sortait de la Chambre des comptes des sujets assez nobles pour tenir des places de conséquence.
Du Thuit, dont le père avait mal fait ses affaires, et dont le grand-père n'avait d'autre titre qu'une grande fortune de finances, fut refusé, et j'eus la préférence. En conséquence, notre traité fut fait en vingt-quatre heures. C'était au mois de décembre, et je commençai, avant que la chose fût publique, à prendre une conduite plus sage.
Mesdemoiselles d'Alencé (3) avaient épousé : l'une, le mar-
(1) Il est assez souvent question de ce Monville dans les Mémoires du temps. Le duc de Lévis (Souvenirs et portraits p. 186) parle de son adresse singulière à tirer de l'arc, et d'un pari qu'il fit à ce sujet avec le prince de Nassau. Il était, au moment de la Révolution, le compagnon de plaisirs du duc d'Orléans. (Montgaillard, Histoire de France depuis Louis XIV, t. IV, p. 144.)
(2) Didier-François Mesnard, maître des comptes de 1738. Outre ses fonctions dans lamaison du Roi, il eut celle de secrétaire des commandements du Dauphin et du comte d'Artois. 11 mourut en 1772, à soixante-quatorze ans. Son fils aîné, Didier-François-René, qui fut contrôleur général de la maison du Roi, et que nous retrouvons plus loin, s'appelait Mesnard de Chousy. Le fils cadet portait le nom de Mesnard de Clesle.
(3) Filles de Denis d'Alencé, capitaine au régiment de Rouergue-
quis de Thomas de la Valette, d'une famille illustre de Provence; la seconde, M. Rigoley d'Ogny, conseiller au Parlement de Dijon, et, par intérim, receveur général des Etats de Bourgogne, jusqu'à ce que son cousin Montigny (1) eût l'âge pour l'exercer.
Tous vivaient à Paris, dans une maison appartenant à mon oncle Soullet, rue de Richelieu, vis-à-vis de la Bibliothèque. Les deux jeunes femmes, fort aimables, voyaient la meilleure compagnie de Paris, et tout ce qui faisait le plus de bruit, entre autre le fameux Saint-Germain, rose-croix, Juif errant, qui a fait des pierres et diamants à Chambord, et s'est éclipsé depuis, pour finir, très-âgé, obscurément, dans une petite ville d'Allemagne.
C'était un petit homme de quarante-cinq ans, d'une figure très-commune, mais fort spirituel; magnifique pour donner des bagatelles aux femmes, parlant avec feu et bien, mais par énigmes, donnant ou laissant toujours quelque chose à deviner; se vantant de connaître comme de visu les personnages les plus fameux dont on lui parlait, s'enveloppant d'un nuage sur son âge et sur sa vie, parlant de tout, comme s'il avait tout appris, se trompant du resté souvent (2).
On me demanda un bal; j'y invitai toutes mes connaissances. Outre celles dont j*ai déjà parlé, j'avais encore une autre société, c'était celle de M. de Monthullé (3), rue
infanterie, et de Marie-Anne Pernet. L'aînée, Marie, dame de la Couarde et du Gros-Rouvre, épousa, en 1747, Joseph-François Thomas, seigneur de la Valette et de TEscaillon, enseigne de vaisseau, puis lieutenant général de la province de Bourgogne, qui mourut en 1765. La seconde, Elisabeth, fut mariée en 1748 à Claude-Jean Rigoley, baron d'Ogny (1725-1793), conseiller au Parlement de Dijon, trésorier général des Etats de Bourgogne, intendant général des postes en 1770, et directeur général en 1787.
(1) Charlraire de Montigny. La mère du baron d'Ogny était fille de François Chartraire, sieur de Montigny et de Bierre, conseiller au Parlement de Dijon. La charge de trésorier des Etats de Bourgogne fut pendant plus de deux cents ans dans cette famille.
(2) Il est inutile de dire que les Mémoires du temps fournissent de nombreux détails sur cet aventurier. Voir notamment ceux de madame du Hausset.
(3) Jean-Baptiste de Monthullé, conseiller de Grand'Chambre, chef du conseil de la princesse de Conti, avait laissé un fils, conseiller à la
du Cherche-Midi, près la Croix-Uouge. Sa sœur aînée élail mariée au comle de Monlecler, celui qui avait tué M. le comte de Belsunce (1). Celle histoire fil grand bruit. Monlecler, qui servait dans le même régiment, passait pour avoir des goûts fort dépravés; il s'avisa de pousser son ami de Belsunce de manière à l'effrayer. Quelques propos s'ensuivirent, et le rendez-vous fut pris. Monlecler voulait faire toutes les réparations, mais Belsunce ne voulut en recevoir aucune; ils se battirent, et Monlecler eut le malheur de le tuer. L'ombre de son malheureux ami le poursuivit tant qu'il a vécu; il m'en parlait plus de vingt ans après.
La seconde sœur, femme d'esprit, aimable et bonne, était mariée avec M. d'Albertas, premier président de la Chambre des comptes d'Aix en Provence. J'ai dû à son amitié les plus sages conseils quand j'entrai dans le monde; je lui ai été, et je lui suis encore attaché, sans savoir si elle existe.
J'entre dans tous ces détails pour soutenir ma mémoire. Hélas! eux ou leurs enfants ont presque tous joué de tristes rôles dans la Révolution, et ils repasseront sous mes yeux au fur et à mesure que les événements m'en fourniront l'occasion. Il me suffit, pour ie présent, de les classer au temps Ioù je les ai connus. La marquise de Fiers (2), chez qui j'avais été en Normandie, était aussi de la société de mon oncle et de celle de madame d'Albertas. L'évéquc do Digne, Gérente (3), depuis ministre, ayant la feuille des bénéfices, mort évêque d'Orléans; M. le comle de Gravezon, du comtat
5* chambre des enquêtes en 1741, et deux filles : l'une, Marie-Charlotte, mariée en 1740 à Hyacinlhe-François-Georges, marquis de Monlecler, qui devint maréchal de camp et mourut en 1764; l'autre, Marguerite- Françoise, qui épousa en 1745 Jean-Baptiste d'Albertas, marquis de Roux, premier président de la Chambre des comptes d'Aix.
(1) 11 est question de ce duel dans les Mémoires de Luynes, t. IV, p. 26 et 30.
(2) Marianne-Charlotte de Cherlemps de Seuil, femme d'Ange-Hyacinlhe de !a Motte-Ango. comte de Fiers, marquis de Messey. Voir chapitre xvni.
(3) Louis-Sextius de Géienle (^ou Jarente) de Bruyère, sacré évêque de Digne en 1747.
d'Avignon (1); M. le chevalier de Beauchamp, depuis comte de Merles (2), ambassadeur en Portugal, marié à mademoiselle de Moras; la belle madame de Fourqueux (3), femme du procureur général de la Chambre des comptes, depuis contrôleur général; telles étaient à peu près les personnes avec qui je vivais le plus alors; elles firent l'embellissement de mon bal, qui réussit à merveille et me fit connaître.
A la fin de cet hiver, revenant dans ma voiture, vers une heure du matin, de souper chez la marquise de la Valette, je fus arrêté, en passant dans la rue Verdelet, par une troupe de musiciens nocturnes, qui, reconnaissant ma voiture, m'engagèrent à les suivre et à entendre leur sérénade. Les acteurs étaient : Chabanon (4), l'auteur des tragédies, mort académicien; La Borde, depuis premier valet de chambre du Roi, fermier général, mon ancien camarade et voisin, homme savant, grand musicien, plein de gaieté et d'une noblesse rare dans ses procédés, d'une société aimable, d'une tournure plaisante et délicieuse; Fontanieu-Villecourt et deux ou trois autres jeunes gens. La troupe s'arrêta vis-àvis des fenêtres de madame Brissard (5), fermière générale, logeant à l'hôtel Bullion, dont le terrain depuis a formé la poste aux lettres; ces messieurs croyaient voir un bonnet à la fenêtre. La symphonie est exécutée à ravir, tous les voisins se mettent aux fenêtres. Le bonnet ne remuait pas et paraissait en extase. Comme j'ai la \ue extrêmement bonne,
(1) Peul-êlic Gharles-Louis de Clémens de Gravezon, né en 1722, marié en 1751 à une demoiselle de Vogué.
(2) Charles-Louis de Merles de Beauchamp, marié en 1750 à Anne- Marie Peirenc de Moras.
(3) Marie-Anne Auget de Monthion, née en 1728, mariée en 1740 à Michel Bouvard, seigneur de Fourqueux, d'abord conseiller au Parlement, puis procureur général à la Chambre des comptes, contrôleur général en avril et mai 1787. C'était une femme fort connue, dont il est question notamment dans les lettres de l'abbé Galiani.
(4) xMichel-Paul-Gui de Chabanon (1730-1792), membre de l'Académie des inscriptions et de l'Académie française. Il était bon musicien et très-fort sur le violon.
(5) Henriette de La Borde, qui avait épousé en 1750 Auguste-Simon Brissard, fermier général. C'était la sœur de Jean-Benjamin de La Borde, l'ami de l'auteur, dont il vient d'être parlé.
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je leur fais voir enfin que c'est un pot de chambre et veux remonter dans ma voituie, ce que leurs instances rendent impossible.
Ils décident qu'il faut aller donner une sérénade à mademoiselle Astraudi (1), actrice de la Comédie italienne, visà-vis la salle (2). On me prend sous le bras; on donne les instruments aux domestiques, et j'ordonne à mes gens de m'attendre, espérant être au lit dans peu. Les musiciens se placent; Fontanieu, qui était gêné avec sa basse, monte sur une très-haute borne, et le concert commence. Des voisins se fâchent; il y avait des jaloux; mais le bruit n'empêche pas de continuer. Cependant le commissaire qu'on avait envoyé chercher, débouche par la rue Française, suivi d'un clerc portant la lanterne et d'une escouade du guet. Tout le monde s'éclipse; je regagne ma voiture, les mets dedans et ramène La Borde, Chabanon et du Thuit; mais nous oublions Fontanieu, et ce fut seulement le lendemain que nous sûmes son aventure.
Il ne songeait qu'à ce qu'il exécutait, et lorsque le commissaire le tira par la manche, il lui dit : « Je suis en mesure. » Les questions du commissaire, son étonnement d'être seul, amusèrent beaucoup les spectateurs. Ces messieurs avaient troublé la tranquillité, et on le menaçait de la prison, malgré la décence de son costume; mais lorsqu'on verbalisant on lui eut demandé son nom et qu'il déclara être M. le chevalier de Villecourt, fils de M. de Fontanieu, conseiller d'Etat, intendant général des meubles de la couronne, le commissaire changea de ton; il était l'obligé de cette maison, ayant été placé dans son emploi par le cardinal de Fleury, qu'on disait le père de M. de Fontanieu (3). Il renvoya le guet, fît prendre la basse, et pour compléter la répara-
(1) Astrandy, d'après Luynes; Astraudy, d'après VEspion anglais; Astrody, d'après d'Argenson.
(2) La Comédie itahenne était alors dans la rue Mauconseil, avec une entrée sur la rue Françoise. C'était l'ancien théâtre de l'hôtel de Bourgogne, transformé plus tard en halle aux cuirs.
(3) V. ViTu, la Maison mortuaire de Molière, p. 398.
tion, il invita le chevalier à se rafraîchir et se reposer chez lui.
Fontanieu était homme à ne rien refuser; il monte et trouve une société fort gaie qui veillait. Le voilà établi chez le commissaire, trinquant, buvant, chantant, mangeant jusqu'à quatre heures du matin. Alors, un peu gai de cette débauche, malgré tout ce qu'on put lui dire, il se chargea de la basse qu'il mit sur ses épaules, et rentra chez lui avant le jour, en battant les murs avec l'instrument, qui n'était pas assez large pour le remettre droit sur ses jambes. Le lendemain, il était enchanté de son aventure, dont personne de nous ne se serait douté.
Je ne pouvais paraître à Versailles qu'après avoir prêté serment, et ensuite être présenté. M. Félix, secrétaire du grand maître de la maison, me fît obtenir le moment de M. le comte de Charolais qui faisait les fonctions pour son neveu. Il fallait prendre son temps; car le prince ne connaissait que ses plaisirs et la chasse. M. le comte de Saint- Florentin, comme ministre de la maison, me présenta au Roi, accompagné de M. de Sainclot. Dans la semaine, ce dernier me conduisit chez tous les ambassadeurs; je le menai dans mon vis-à-vis.
Mon prédécesseur était puissant, massif et vieux : chaque fois que nous trouvions quelqu'un du corps diplomatique (jamais, dans ces temps-là, les ambassadeurs et ministres ne faisaient fermer la porte à l'homme du Roi), il me faisait une vraie peine; il descendait difficilement et ne montait pas mieux. Je me confondais en excuses, mais il m'avait déjà pris en amitié, me regardait comme son enfant, et voulait me faire accepter sous les meilleurs auspices. Cependant je m'aperçus qu'il se fatiguait par le désordre qui existait dans son habillement, et je lui indiquai par mon chapeau l'état peu décent où il se trouvait. Il me prie alors de faire arrêter; il appelle son domestique et lui dit : « Remets tout ce que tu pourras où cela doit être. Mon camarade, vous voyez les fruits de la guerre et de la cour! » Et cela en termes trèsmilitaires.
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Me voilà donc prêt à entrer en fonctions d'introducteur des ambassadeurs, ayant à peine vingt ans accomplis, puisque c'était en 1751 (1) et que j'étais né le 3 février 1731. Le service était de six mois, et les six derniers mois étaient attachés à ma charge. Je commençais au P'" juillet. Dans ce semestre se trou\aient les voyages de Compiègne et de Fontainebleau, et pour ne pas être apprenti dans mes fonctions, j'allai les apprendre à Versailles tous les mercredis, jour fixé par le Roi pour recevoir les ambassadeurs. Il y avait pour secrétaire à la conduite des ambassadeurs un M. de la Tournelle, dont le père avait possédé la même charge, qui était indépendante de celle de conducteur des ambassadeurs.
Le secrétaire tenait un registre de toutes les cérémonies, de tous les jours, où le Roi recevait les ambassadeurs, des présentations qu'on faisait. Ce registre devait être déposé, à la mort du titulaire ou à sa retraite, dans le dépôt des affaires étrangères et dans celui de la maison du Roi.
Ces trois charges étaient dans des formes singulières; elles ne reconnaissaient pour ministre que celui de la maison du Roi, et tous leurs exercices se concertaient avec le ministre des affaires étrangères; les grâces, les pensions, étaient du ressort du ministre de la maison du Roi, avec lequel ils n'avaient cependant que des relations de politesse.
Les introducteurs devaient aussi tenir un registre. M. le chevalier de Sainctot n'avait pas écrit un mot depuis qu'il était en place. Le marquis de Verneuil (2) dont le père avait possédé cette place, secrétaire du cabinet ayant la plume, avait fidèlement écrit; mais fier, haut, vaniteux, il se gardait bien de rien montrer : il voulait être le mentor d'un jeune camarade, et que tout dépendît de lui.
La Tournelle, fier de ses mémoires et de sa place indépendante des nôtres, avait l'air de dire : « Regardez, et vous (( apprendrez. » D'une exactitude étonnante, sans mine,
(1) Il y a ici iino erreur de date évidente. C'est en effet le 21 mars 1752 que Dufort fut présenté au Roi. (Luynes, t. XI, p. 467.)
(2) On trouvera plus loin une note sur ce personnage.
62 MÉMOIRi:S DU COMTE DUFORT DE CHEVERNY.
sans façon ni représentation, il était à la minute le premier à sa place.
M. de Bonneuil (1), conseiller au Parlement, de mon âge et mon ami, me donna les mémoires de ses ancêtres, MM. Chabenat de Bonneuil, qui avaient conservé celte place pendant deux générations. Le dernier avait réuni les deux charges sur sa tête, et, par sa mort (2), la famille avait perdu une somme très-considérable.
Je suivis donc pendant deux mois, très-exactement, le service que faisaient ces messieurs, et je m'établis en amitié avec le corps diplomatique : le nonce Durini; M. le marquis de Saint-Germain, ambassadeur de Sardaigne; M. de Froulay, ambassadeur de Malte; M. le comte de Reventlaw, ministre de Danemark, etc.
La paix venait d'être conclue avec l'impératrice, reine de Hongrie (3); pour la cimenter, on envoyait des ambassades brillantes. L'Impératrice avait choisi le comte de Kaunitz-Rietberg, son favori. La France avait nommé M. le comte d'Hautefort (4), homme grave et imposant. L'Impératrice avait dit plaisamment : « Ils m'ont envoyé un «Allemand, et moi, je leur envoie un agréable Français. »
Le comte de Kaunitz, âgé de trente-trois ans, était grand, bien fait, avec des yeux à fleur de tête. Magnifique dans toutes ses manières, haut de sa faveur, il sentait ses forces et le rôle qu'il jouait. Curieux, recherché jusqu'à la manie dans la façon de s'accommoder et de se mettre, ayant une
(1) Etienne Chabenat, seigneur de Bonneuil, vicomte de Savigny, introducteur des ambassadeurs, mourut en 1680, et fut remplacé par son fils, Michel, qui épousa une demoiselle Le Fevre de la Malmaison. Leur fils, Louis-Etienne, chevalier, seigneur de Bonneuil et de la Malmaison, conseiller au Parlement, marié en 1723 à Madeleine Boucher, eut trois fils, dont l'aîné, André-Charles-Louis, fut président au Parlement et épousa en troisièmes noces, en 1775, une demoiselle Soullet; le second fut officier aux gardes-françaises, et le troisième, conseiller au Parlement. (Mercure, novembre 1752, et Jal.)
(2) « De la petite vérole. » (Note de raulear.)
(3) Par le traité d'Aix-la-Chapelle du 18 octobre 1748.
(4) Emmanuel-Dieudonné de Hautefort, marquis de Surville et de Sarcelles, comte de Montignac. Il fut ambassadeur à Vienne de 1749 à 1753.
étiquette pour son service, il se faisait poudrer avec une recherche si singulière qu'il avait une pièc<^ exprès, où quatre perruquiers valets de chambre, avec des soufflets aux quatre coins, remplissaient la cliambre de poudre. Il ne faisait (pTy (Mil ICI- o\ (Ml soilait p(^)U(lié également. On l'atleiulail \ors \c mois do jiiilhM (1), et il devait faire son entrée entre lo voyage de Compiègne et celui de Fontainebleau. L'introducteur des ambassadeurs devait nécessairement y jouer un !4rand rôle, et cette corvée me regardait, puisqu'elle tombait dans mon semestre.
La Tournelle était un original dans l'étendue du terme; amoureux à l'excès d'une femme veuve, qu'il a épousée ensuite el qu'il a perdue en couches, il a mis le comble à ses singularités en quittant sa place pour se faire Bénédictin. Je l'ai vu d(^|Hiis, n'ayant d'autre propriété qu'une cuiller el une fourchette d'argent, que les autres moines lui cachaient. Quoiqu'il offrît tout à Dieu, il m'avoua que c'était la chose qui le contrariait le plus.
Ferme sur l'étiquette, c'était un protocole ambulant. J'avouerai, à ma honte, que la nature ne m*avail nullement fait pour cette place; je regardais tout cela comme une vraie misère de l'esprit humain. Cependant j'allais être consulté et jouer un rôle. Je compilai et j'appris, pour ne pas rester court sur les questions.
On me conseilla de prendre une maison. Je louai cinq mille livres l'hôtel Le Camus, rue de Thorigny, au Marais; mais lorsque je vis ce qu'il m'en coûterait pour m'établir, j'y renonçai. Je relouai la maison au marquis de Puységur (2), qui avait épousé mademoiselle Masson, et pris mon parti de rester chez mes parents jusqu'à mon établissement. Je partageais mon temps entre Versailles, Paris et Saint- Ci) Le comle de Kaunitz était arrivé à Paris le 26 octobre 1750. Il ne fit son entrée ofTicielle qu'au mois de septembre 1752, comme on le verra à la fin de ce chapitre.
(2) Jacques-François-Maxime de Chastenet, marquis de Puységur, marié en 1742 à Marie-Marguerite Masson, fille d'un maître des requêtes.
Leu. A Versailles, j'allais chez madame la duchesse de Luynes (1), dame d'honneur de la Reine et son amie, chez qui les vieux courtisans allaient régulièrement. La Reine, quand elle venait, défendait toute étiquette, et elle causait en jouant. Le président Hénault (2), Moncrif l'auteur (3), M. le comte d'Affry (4), revenu d'ambassade, y étaient tous les jours, ainsi que le fameux joueur de piquet, M. le marquis de Razilly (5), capitaine aux gardes; enfin, presque toutes les vieilles dames du palais. C'était fort triste, mais c'était le moyen de se faire connaître.
Le duc de Gesvres, capitaine des gardes du corps (6), tenait une maison ouverte et fort mêlée, où j'allais pour la même raison.
M. le marquis de Livry (7), dont la femme était mademoiselle de Maniban, fille du premier président du Parlement de Toulouse, tenait table ouverte comme premier maître d'hôtel du Roi. L'étiquette, dans ces temps-là, était que le mardi, jour des ambassadeurs, l'introducteur s'y trouvât pour faire les honneurs aux étrangers présentés, et l'usage était de ne pas faire servir avant qu'on eût demandé à l'introducteur s'il n'attendait plus personne. Bientôt je devins familier dans
(1) Marie Brulart, fille de Nicolas Brulart, marquis de la Borde, premier président au Parlement de Dijon, née vers i(584, morte en 1763, mariée en 1704 à Louis-Joseph de Béthune, marquis de Charost, tué en 1709, et, en 1732, à Charles-Philippe d'Albert, duc de Luynes. Les Mémoires du duc, ceux du président Hénault, etc., sont remplis des témoignages de l'amitié que Marie Leczinska avait vouée à la duchesse et à son mari.
(2) Charles-Jean-François Hénault (1685-1770), président au Parlement, « fameux par ses soupers et sa chronologie », était surintendant de la maison de la Reine.
(3) François-Auguste Paradis de Moncrif (1687-1770), homme de lettres, lecteur de la Reine.
(4) Louis-Augustin, comte d'Affry, lieutenant général et commandant des gardes-françaises. Il fut ambassadeur en Hollande, mais seulement en 1755.
(5) Il en est question dans les Mémoires de Luynes (t. V, p. 197). Il mourut en 1766, âgé de soixante-quinze ans. (Gazette, 2 mai.)
(6) François-Joachim-Bernard Potier, duc de Gesvres. Il n'était pas capitaine des gardes du corps, mais premier gentilhomme de la chambre depuis 1717 et gouverneur de Paris.
(7) Paul Sanguin, marquis de Livry (1709-1758), premier maître d'hôtel du Roi, marié en 1741 à Marie-Christine de Maniban.
L'ANCILN ULGIME (l7ol-1755). 65
la iiiaisuii. Amiable cl pleine d'espril, madaiiie la marquise de Livry était de la société intime du Uoi, c'est-à-dire des petits appartements. Leur goût dominant à tous deux était le jeu; la femme faisait la partie du Uoi, le mari courait et tenait les maisons où l'on jouait le [)lus fort.
M. le i^rcmier par excellence, autrement dit M. le comte de Beringlien (1), marié à mademoiselle de Thémines, était à la tête de la petite écurie. On faisait chez eux la chère la plus délicate de Versailles. Cette maison, quoique sérieuse, était composée de ce qu'il y avait de mieux; ma place me donnant des relations avec lui, j'y allais souvent.
AI. et madame Félix tenaient souvent maison à Versailles; ils étaient logés superbement aux Petites-Ecuries. Par devoir et reconnaissance, j'y allais au moins deux fois la semaine. J'y voyais une tout autre société : M. Mesnard, premier commis de la maison du Roi, et sa femme; M. et madame Boudrey (2), femme charmante, dont le mari était premier commis du contrôle général; M. le comte de Eriges, commandant les écuries sous le premier écuyer; M. le comte de Brionnc (3) et M. le comte de Tourdonnet (4), écuyer de main, les deux fidèles acolytes du Roi, dès qu'il montait à cheval; plusieurs officiers des gardes du corps; M. d'Anlezy (5), gouverneur de M. l'e prince de Côndé; M. de Lussan,
(1) llcnii-Camille, marquis de Berinai^lien, premier écuyer du Roi, avait épousé en 1743 Angélique-Sophie d'Hautefort, veuve en premières noces de Jean-Luc de Lauzières, marquis de Thémines, gentilhomme ordinaire de la chambre du duc d'Orléans, L'auteur a donc commis ici une légère erreur.
(2) Ou Boudret, née Marie-Geneviève Radix, qui, devenue veuve, épousa en 1760 Nicolas-Augustin de Malbec de Montjoc, marquis de Eriges, premier écuyer et capitaine des haras, précisément celui que l'auteur mentionne ici. On les retrouvera plus loin.
(3j Charles-Louis de Lorraine, comte de Brionne (1725-1761), grand écuyer depuis 1751. Il avait succédé au prince Charles de Lorraine, son grand-oncle, dont il était survivancier depuis 1744.
(4) Joseph-Louis Joussineau de Tourdonnet, qui devint premier maître de la garde-robe du comte d'Artois. Il épousa en 1758 mademoiselle Gillet. (LuYNEs, t. XVI, p. 342.)
(5) Louis-François de Damas, marquis d'Anlezy (1698-1763), gouverneur du prince de Condé en 1741. Il devint lieutenant général en 1718. ■
comte du Boiiset (1), sous-gouverneur, et M. l'abbé Duser (2), précepteur et instituteur. M. le prince de Condé faisait son séjour à Versailles; son équitation finie, il se formait à faire sa cour assidûment, comme c'était alors d'étiquette pour tous les princes du sang.
A force d'aller partout, je commençais à connaître ceux avec lesquels j'allais vivre ,et je fis mes préparatifs pour la superbe entrée du comte de Kaunitz.
Comme les temps sont bien changés, je vais mettre par écrit tout ce qui se passait alors. Dès qu'on était introducteur des ambassadeurs, il fallait une mise ruineuse pour suivre l'étiquette. Le Roi ne vous passait aucuns frais, et ils étaient immenses.
Il me fallut commander dix habits de livrée; elle était bleue et galonnée, sur toutes les tailles, de galons de ma livrée du plus grand modèle; les vestes galonnées à la bourgogne en argent, vestes rouges extraordinairement longues (telle était la mode); dix chapeaux énormes, galonnés en festons, en manière de point d'Espagne; sans compter le suisse, avec un baudrier immense, le cocher, le postillon, un valet d'attelage uni et un habit de maître d'hôtel gris, galonné sur toutes les tailles.
Le caparaçon des six chevaux, harnais en cuir de Russie, guides et rosettes en soie, me coûtait en tout dix mille livres, et fut conservé sous verre chez Leloutre, mon bourrelier, rue Saint-Marc, où on allait le voir par curiosité; à l'égard de la voiture, très-extraordinaire, et ne servant qu'en pareille occasion, j'empruntai celle du marquis de Verneuil.
Ce fut dans ce temps-là que le président Dupuis vint me
(1) M. de Chaslellux a relevé sur les registres de Saint-Roch l'acte de décès de François du Goût, marquis du Bouzet, gentilhomme ordinaire du prince de Condé, mort le 10 mai 1786, à quatre-vingt-dix-neuf ans, et qui devait appartenir à la famille d'Esparbez de Lussan du Gouf, de la branche des barons de la Mothe-Bardigues. C'est vraisemblablement celui dont il est fait mention ici.
(2) Luynes le nomme du Cerf (t. XVI, p. 429), et ailleurs Lecerf.
m L'ANCIKN RKGIMK (17311755). i\l
voir exprès pour ine dire qu'il était étonné que je n'eusse pas, lors de ma présentation, pris le litre de marquis de Saint-Lou. J'eus le bon sens de lui répondre que je porterais toujours mon nom, n'ayant à rougir d'aucun de mes ancêtres,
^qui, s'ils n'avaient pas été illustres, a\aient au moins pour eux une filiation d'aïeux assez ancienne. D'ailleurs, la terre de Saint-Leu n'avait que les seconds droits honorifiques et, comme toutes les terres situées dans la vallée de Montmorency, faisait partie du duché d'Enghien. Le 6 juillet (1), je me rendis donc à Compiègne pour mon service; je ne connaissais l'endroit que très-impai'faitement, pouy y avoir fait une partie de plaisir.
M. le marquis de Saint-Conlest (2), veuf, était ministre des affaires étrangères; il avait suivi la carrière de la robe, il avait été maître des requêtes, puis ambassadeur en Hollande. C'était un petit homme, gros et court, d'une soixantaine d'années; il ne passait pas un instant sans avoir une convulsion dans le visage, qui lui faisait froncer les sourcils et retirer les coins de la bouche et du nez; au surplus, le plus excellent homme. Il faisait les fonctions de sa place magistralement et rondement, et le corps diplomatique l'aimait beaucoup.
Le comte de Saint-Florentin était ministre de la maison du Roi depuis l'âge de quinze ans, et attaché au Roi depuis sa naissance (3). C'était le courtisan le plus assidu. Ayant une femme isolée et particulière, il soupait tous les soirs avec sa maîtresse. Invisible pour tout le monde après neuf heures du soir, il ^ iAait dans les plaisirs, avec cinq ou six personnes de peu.
-M. le comte d'Argenson (4) était ministre de la guerre. Né
(2) François-Dominique Barberie, marquis de Snint-Contesf (1701- 1754). Tl était ministre des affaires étrangères depuis le mois de septembre 1751. Il était, veuf, depuis 1746, de Jeanne-Monique des Vieux, fille dun fermier général.
(3) Louis Phélipeaux, comte de Saint-Florentin (1705-1777), secrétaire d Etat depuis 1725. 11 reçut le litre de duc de la Vrillière en 1770. Il avait épousé en 1724 Amélie-Ernestine, née comtesse de Platen.
(4) More-Pierre de Voyer, comte d'Argenson (Ï696-17C4), lieutenant
avec une belle figure, une mémoire prodigieuse, une éloquence fine de courtisan, se croyant sûr de sa place, il suivait les intrigues en grand, et espérait obtenir de l'insouciance de Louis XV la place de premier ministre; il s'abusait sur tous les points.
M. de Machault, maître des requêtes, ensuite intendant, devenu contrôleur général, avait aussi ses vues, plus profondes, plus suivies, parce qu'il tâtait le terrain et qu'il s'attachait de plus en plus à madame la duchesse de Pompadour.
Mademoiselle Poisson (1), femme Le Normand d'Etiolles de Pompadour, que tout homme aurait voulu avoir pour maîtresse, était d'une grande taille de femme, sans l'être trop. Très-bien faite, elle avait le visage rond, tous les traits réguliers, un teint magnifique, la main et le bras superbes, des yeux plus jolis que grands, mais d'un feu, d'un spirituel, d'un brillant que je n'ai vu à aucune femme. Elle était arrondie dans toutes ses formes, comme dans tous ses mouvements. Elle venait régulièrement toutes les semaines faire sa cour aux dîners de la Reine, de Mesdames, du Dauphin et de la Dauphine, car chacun mangeait à part et en public. Alors elle effaçait tout ce qu'il y avait de plus joli, et, quoiqu'il y eût beaucoup de sultanes validés (2), il ne laissait pas d'y avoir de très-jolies femmes, telles que mademoiselle de Noailles, ayant épousé le marquis de Tessé (3), madame de Belsunce (4), etc.
A Compiègne, son appartement était au-dessus de celui du Roi, et les ambassadeurs, excepté le nonce, après avoir été en corps avec l'introducteur chez toute la famille royale,
de police en 1720, puis intendant de Touraine, conseiller d'Etat et intendant de Paris en 1750, ministre de la guerre de 1742 à 1757.
(1) Jeanne-Antoinette Poisson, marquise de Pompadour (1721 à 1764). Elle était maîtresse déclarée depuis 1745.
(2) Femmes âgées. C'est une expression dont l'auteur se sert plusieurs fois.
(3) Adrienne-Catherine de Noailles, mariée en 1755 à René-Mans de Froulay, marquis de Tessé, grand d'Espagne.
(4) Ce doit être la comtesse dé Belsunce qui figure sur les Almanachs royaux, de 1752 à 1770, comme dame pour accompagner Madame..— Je n'ai pu trouver ses noms.
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so leiRhncnl chez elle lors(|u"cllL' icccvail. On y trouvait la ville et la cour, et personne comme elle ne savait traiter chacun connue il convenait, avec une aisance qui confondait tous les rangs. Pour éviter toute étiquette, elle recevait à sa toilette; M. le duc d'Orléans, fidèle courtisan, causait et riait avec elle quand il séjournait à la cour. Les autres princes ne s'y trouvaient pas, excepté le prince de Condé dont on finissait l'éducation.
Les arts, les talents, les sciences lui rendaient hommage. S'il y avait un bijou fini, une gravure de goût, une montre superbe, on les lui présentait; on dissertait chez elle avec aisance et gaieté, sans rien approfondir. Un tour à graver des pierres, monté par un artiste fameux, attirait dans une autre pièce ceux qui voulaient s'instruire (1).
Sa conversation gaie, aimable, était adaptée à celui qu'elle interrogeait, et avec les ambassadeurs, elle savait la rendre intéressante, causant avec eux de leurs pays, des arts, ou des propriétés du sol.
Le Roi, particulier dans son cabinet et l'intérieur, était aimable et causant. La chasse était sa passion dominante; chaque jour, excepté les fêtes et dimanches, y était consa cré : un jour pour le grand équipage; un autre pour le petit, dit les six chiens; un autre pour le vautrait ou le sanglier; un autre pour le chevreuil, jusqu'à ce que la chasse à tirer fût ouverte.
Compiègne est un endroit délicieux pour satisfaire cette passion, avec sa forêt immense, les allées à perte de vue, les routes ca\alières dans lesquelles on peut s'étendre toute une journée sans en voir la fin. Les rendez-vous étaient dans la belle route de Royal-Lieu, nom qu'elle tient de l'abbaye de ce nom, auprès de Compiègne, dans un superbe rond, à portée des forts où étaient les animaux; de sorte, que le Roi, arrivant dans ses voitures, montait à cheval, et que l'on attaquait à l'instant.
(1) V. MM. DE GoNCouRT, Madame de Ponipadour, passim:
70 mémoirils du comte dufort de cheverny.
Les étrangers présentés pouvaient accompagner le Roi à la chasse; l'introducteur, sur leur demande, se concertait avec le Premier, et il y avait, par chasse, six chevaux consacrés à cet objet. Cet usage, conservé depuis Louis XIV, était de la plus grande magnificence.
L'introducteur de service amenait ses attelages et les menait ou les envoyait à la chasse. Comme je ne voulais pas avoir l'air de prendre pour mon usage les chevaux destinés aux étrangers, je m'étais pourvu de deux chevaux de selle, entre autres un anglais que j'avais acheté de M. Teissier, dont j'ai déjà parlé.
Ce Teissier, excellent écuyer, avait fait venir des chevaux de course, et il voulut mettre les paris à la mode; il s'en fît de considérables. Il comptait sur la bonté de son cheval qu'on exerçait. Un Anglais, nommé Smith, était son antagoniste. Teissier perdit; je profitai de son dépit et j'achetai son cheval cent louis, quoiqu'il lui en eût coûté cinq cents; dans ce temps-là, c'étaient des prix exorbitants.
A ce premier voyage, j'usai peu de la chasse; mon principal objet était de connaître et d'être connu, et je voulais forcer mon caractère naturellement timide.
J'avais mes entrées dans le cabinet du Roi, et j'y passais tout le temps où je n'étais pas do service; l'égalité y régnait, pour ainsi dire. Voici à peu près ceux qui le composaient : le premier valet de chambre de service, Bachelier (1), et son survivancier Lebel (2), qui depuis a joué un grand rôle dans
(1) Bachelier (François-Gabriel), premier valet de chambre, gouverneur du vieux Louvre, et concierge du château de Saint-Germain, Il mourut en mai 1754, âgé d'environ soixante-dix ans. Il avait pour survivancier, non pas Lebel, mais Binet de Marchais, que nous retrouverons plus loin. Bachelier, dit d'Argenson (t. VII, p. 306), est « un vrai misanthrope, qui aime le Roi et le bien de l'Etat, et à qui il ne « manque que des moyens ».
(2) Lebel (Dominique-Guillaume), ancien concierge du château de Versailles, avait succédé en 1744, dans la charge de premier valet de chambre, à Alexandre-Denis de Nyert. Il avait lui-même pour survivancier Pierre-Michel de La Roche, fils de sa sœur, premier valet de garde-robe. Il mourut en 1768, âgé de soixante-douze ans. (Gazette de France du 13 août.)
L'ANCIEN RKGIMK (i731-lTIi:i) . 71
los plaisiis de son iiiaîlic; le premier geiitilhoiniiic de la ehainbre d'année, M. le duc d'Aumont (1); le maréchal de Uichelieu (2); M. le duc de Duras (3); M. le duc de Fleury (4); M. le marquis de Mirepoix (5), capitaine des gardes; M. le comte de Maillehois (G), grand maître de la garde-robe; M. le Premier (7); M. le comte de Brionne; M. le prince de Condé et son sous-gouverneur, M. du Bouset; M. de Saint-Florentin; les ministres quand ils voulaient parler; M. de Fontanieu père, et le fils, intendant des meubles de la couronne; M. Hébert (8), trésorier des menus, aussi spirituel que fin; Papillon de Fontpcrtuis, intendant des menus (9); Sénac, premier médecin (10); Quentin de Champccnetz, premier valet de chambre; Ouentin de Champlost, premier valet de garde-robe; voilà à peu près ce qui composait l'intérieur du cabinet, moi compris, et Verneuil comme secrétaire du cabinet. On y voyait aussi les écuyers, tels que de Briges, Tourdonnet, et le vieux l)ampierre (11), commandant d'équipage; j'oublie le marquis de Marigny (12), né Poisson, frère de madame de Pompadour, (jui s'était d'abord appelé Vandières, directeur des bâtiments;
(1) LoLiis-Maric-Viclor:»Auguslin, duc d'Aumont (1709-1785)), premier gentilhomme de la chambre depuis 1723.
(2) Louis-François-Armand Du Plessis, duc de Richelieu (1696-1788), maréchal de France depuis 1748, premier gentilhomme de la chambre.
(3) Emmanuel-Célesle-Augustin, duc de Duras, fils de Jean-Baptiste duc de Durfort-Duras, maréchal de France.
(4) André-Hercule de Rosset, marquis, puis duc de Fleury, né en 1715.
(5) Charles-Pierre-Gaston-François de Levis, marquis de Mirepoix 699-1758), maréchal de France en 1757.
(6j Marie-Yves Desmaretz de Maillebois, lieutenant général. Il était
fils du maréchal, marquis de Maillebois, grand maître de la garde-robe, et il avait la survivance de celte charge depuis 1736.
(7) Le marquis de Beringhen.
(8) Antoine Hébert, trésorier de l'argenterie, menus plaisirs et affaires de la chambre du Roi en 1725.
(9) Un des quatre intendants et contrôleurs généraux de l'argenterie, menus plaisirs, etc.
10 Jean-Baptiste Sénac (1693-1770), père de Gabriel Sénac de Meilhan. Il était premier médecin depuis 1752.
(11) N. Peteneul, marquis de Dampierre, gentilhomme des plaisirs du Roi, commandant l'équipage vert, dit du daim. Il mourut en 1756, âgé d'environ soixante-dix-huit ans. Luynes donne sur lui d'assez longs détails (t. XV, p. 127).
(12j Abel-François Poisson, marquis de Marigny (1727-1781), dont le nom reviendra souvent dans ces Mémoires.
72 MÉMOIRES DU COMTE ]JUF(JRT DE CIIEVERiNY.
Caterby, huissier du cabinet (1); M. Félix; M. Mesnard le fils, contrôleur de la bouche de la maison, et Mercier Saint-Vigor, contrôleur de la maison de la Reine et frère de lait du Roi.
Toutes les matinées, mon service fini, je restais jusqu'au départ du Roi. Le soir, je venais à son débotté, et je me trouvais au coucher. Ceux qui le fréquentaient m'avaient prévenu que si dans le cabinet il s'approchait de vous et que par respect vous vous retiriez, il avait la discrétion de ne pas vous adresser la parole. Je surmontai ma timidité, je me tins ferme : il aimait les jeunes gens, et j'étais un enfant en Comparaison du vieux Sainctot. J'en fus récompensé. Il m'adressa souvent la parole, et je m'y suis tellement fait que, vu ses bontés, j'ai souvent été plus à mon aise avec lui qu'avec certaines gens.
La première fois que j'avais été obligé de prendre ses ordres pour la présentation des étrangers (ce fait n'arrivant jamais avant que lui et les grands ofïiciers, comme le premier gentilhomme de la chambre, fussent prévenus), il était assis. Je m'approchai, et lui dis les noms de ceux qui se présentaient, en adoucissant ma voix qui n'était déjà que trop douce. Il se mit à sourire, et se retournant, il me dit : « Vous « avez une haute-contre? — Non, Sire, répondis-je, je chante « faux. — Il y en a bien d'autres », répondit-il, et lui-même criait à la chasse d'une voix enrouée : « Tayaut! » de manière à se faire reconnaître entre mille.
Je conclus de là que je ne lui déplaisais pas, et j'obtins avant la fin du voyage que, quand il m'appelait, il ne mît pas le monsieur avant mon nom, ce qui était une marque de faveur.
Je passais mon temps en visites, souvent à de tristes brelans, à des soupers où l'on s'entretenait de ce que le Roi et la famille royale avaient fait ou feraient le lendemain. J'ai souvent fait la réflexion que la vie d'un courtisan assidu (je dis ceux qui veulent faire fortune, sans avoir d'autres qualités) ressemble à celle d'un valet de chambre, enfin d'un être en
(1) Alexandre-Charles Calerby, un des deux huissiers du cabinet. (Etat de la France de 1749.)
L'ANCIKiN HIOGl.Mi: (I731-I7:.5). 73
s<M\ilii(l(\ .lai \ii 1»^ (lue (l(> Luyiios le \)cvc, qui passait pour écriro les aiun-doles do toute la cour (dout ou u'a ricu vu cepoudaul) (1); le duc de Saiul-Aignau, de l'Acadcniie frau-' çaise, graud-père de celui qui vient de périr dans la Révolulion: le président Ilénault; Moncril' et tant d'autres, rétrécir leur esj^rit par une conversation si [)eu \ariéc, que je ne pou\ais ni m'y faire, ni m'y fixer.
.r.u oublié de faire mention d'un \ ieil original, le marquis de i'Ianiarens (2), attaché à la cour par la charge de gi-and lou\etier; le i)lus grand gouliafre, le plus grand mangeur que j'aie vu, piquant toutes les tables. Assidu courtisan, faisant noml)re (juand on appelait la Chambre, ne ])arlant à personne, il était souffert par le Uoi qui le a oyait d'habitude. Il n'était bruit que de ses tours de force en gourmandise. Un jour, invité chez un ambassadeur, il pai-ia de manger un lapin en deux bouchées, après un dîner trèsample, ce qu'il exécuta.
La Reine mangeait toute seule, mais avec une léflexion et un appétit bien soutenus; Flamarens allait tous les jours la contempler. L'événement du lapin fit du bruit, et je fus témoin à ce sujet d'une singulière scène. Nous étions quatre personnes à voir souper la Reine : le président Hénault, Moncrif, M. de Flamarens et moi. La Reine, qui finissait son souper, prend la parole : « Monsieur de Flamarens, dit-elle, « est-il \rai que chez M. d'Ardore (3), après avoir bien dîné, (( vous ayez mangé un lapin en deux bouchées? — Oui, Ma- « dame », fut la réponse laconique. La Reine reprit : « Vous « avez donc toujours un bon appétit, et qui se soutient bien? « — Oui, Madame, et je fais tous les jours le même vœu pour « \'otre iMajeslé; car je sais, Madame, exactement, que Votre
(1) Charles-Philippe d AllDert, duc de Luynes. M. Duforl ne se doutait ) guère que les Mémoires du duc serviraient un jour à annoter les siens.
(2) Agésilan-Gaston de Grossolles, marquis de Flamarens, grand louvetier depuis 1741. Il avait épousé une demoiselle de Beauvau et mourut sans enfants en 1762. C'était l'oncle des Flamarens dont il a été parlé; un d'eux lui succéda dans sa charge. .
(3) Jacques-François-Milano, prince d'Ardore, duc de Santo-Paolo, marquis de Saint-Georges, ambassadeur du roi des Deux-Siciles.
74 MÉMOIRES DU COMTE DUFORT DE CllEVERNY.
« Majesté a mangé ce malin tel, tel, tel, tel plat. » Et le \oilk i\ faire une énumération de tout ce qu'il avait vu manger à la Reine, qui, s'impatientant, se leva de table et dit en s'en allant : « Me voilà payée, mais je ne lui parlerai de ma vie. » Je crois qu'elle lui a tenu parole.
J'étais logé superbement dans une maison seule, et M. Félix m'avait donné la facilité de commander à la bouche tout ce qui me convenait : j'en étais quitte pour payer très-bon marché €t être servi supérieurement, sans faire aucune provision.
Je donnais à dîner une fois par semaine aux ambassadeurs, à tour de rôle, et deux fois à souper; le reste du temps, je soupais et dînais partout. M. le marquis de Chalmazel (1), €ordon bleu, était premier maître d'hôtel de la Reine; son fils, le marquis de Talaru, en survivance, officier distingué, cordon rouge, mort par la Révolution, devint mon ami intime, ainsi que ses trois frères, dont un est devenu évêque -de Coutances. Nous étions jeunes, les mêmes goûts nous liaient, et l'amitié de l'aîné a toujours existé jusqu'au moment où je l'ai perdu. Le marquis de Sommery, officier aux gardes, avait épousé cette mademoiselle d'Aveine (2) qui m'a\ ait paru si grande. J'avais appris qu'elle était aimable et estimable : je me liai avec le mari, et évitai de voir la femme.
Compiègne était comme une ville de province : les jeunes courtisans, dès qu'ils le pouvaient, s'échappaient pour courir à Paris. Le marquis de Villeroi (3), âgé de vingt ans, arri\e un jour à Compiègne, après un souper très-gai, dont était
(1) Louis de Talaru, marquis de Chalmazel, premier maître d'hôtel de la Reine depuis 1733. Il avait eu de Marie-Marthe de Bonneval : 1° César-Marie, marquis de Talaru, maréchal de camp, maître d'hôtel de la Reine en 1763; 2° François-Hubert, comte de Talaru, mort en 1757; 3° Ange-François, évêque de Coutances; 4° Louis-François, vicomte de Talaru, qui devint à son tour premier maître d'hôtel de la Reine en 1770.
(2) La sœur de madame de Sommery, Marie-Thérèse Le-Petitd Aveine, épousa en 1754 Yves-Jean-Baptiste de la Boissière-Chambors, écuyer du Roi, tué malheureusement à la chasse par le Dauphin, en 1755. (Mémoires de Luynes, t. XIV, p. 236.)
(3) Celui dont il a été question sous le nom d'Alincourt, pelit-fds du maréchal.
L'ANCIEiX HKCilMK (17^1-17.».)). 75
M. le piiiKi' de Monaco (1), et ils s'avisèi-enL de courir les rues de ComjMègiie. La petite rivièie qui y coule ne suffisant pas pour les cas d'incendie dans les endroits éloignés, on y tient à presque toutes les portes des tonneaux remplis d'eau, <lebout et découverts. Ces messieurs tiouvèrent plaisant de les culbuter partout où ils [)assaieiit. Toute la ville fut réveillée; on croyait entendre des coups de pistolet. Le Roi en fut instruit le lendemain matin (2). Ces messieurs en furent quittes pour aller à Paris sur-le-champ, par l'intercession du du€ de X'illeroi, capitaine des gardes, alors de service (3). Ce AL de X'illeroi, avec peu d'esprit, vivait avec mademoiselle Marquise, depuis maîtresse de M. le duc d'Orléans (4). C'était un bon enfant, voilà tout. Fastueux et nullement prodigue, puissamment riche, il menait un train digne ilu rôle qu'il jouait. Nous étions dans le foyer de la Comédie italienne, lorsque je fus témoin d'une leçon qu'il reçut d'un vieux militaire à croix de Saint-Louis. Il arriva, l'air trèsempressé, tirant sa montre, et m'adressant la parole, parce qu'il me connaissait davantage : « Il y a une heure cinq mi- « nutes, dit-il, que je suis parti de Versailles; aussi j'ai des <( chevaux excellents, et un petit postillon adroit comme un « singe. Il ne se fera pas tuer, comme son devancier qui s'est « laissé écraser sous la voiture il y a huit jours, en faisant le « même chemin. » Le vieux militaire, qui avait écouté ce beau récit, prend la parole froidement et dit « Monsieur le mar- « quis, j'aimerais mieux toute ma vie être condamné à faire le « chemin de Versailles en deux heures, fût-ce à pied, que de « pouvoir dire qu'un postillon s'est tué à mon service, pour <( être venu de Versailles à la Comédie italienne en une « heure cinq minutes. » M. de Villeroi ne sentit pas ou ne
(1) Honoré-Camilie-Léonor Grimaldi, prince de Monaco, duc de Valentinois, né en 1720.
(2) Luynes raconte le fait sommairement à la date du 14 juillet 1754 (t. XIII, p. 435).
(3) Louis-François-Anne, duc de Retz, puis de Villeroi, né en 1695, capitaine aux gardes du corps depuis 1734, et oncle du marquis.
(4) Elle prit alors le nom de madame de Villemonde.
76 MKMOIRKS DU COMTK DU FORT DK CHEVERNY.
voulut pas avoir l'air d'avoir senti le propos : il fît une pirouette sur le talon, et alla à la loge de Marquise, alors danseuse, faire l'agréable et compter ses prouesses.
Le voyage de Compiègne terminé, je revins à Paris et à Saint-Leu reprendre ma vie ordinaire. Dans le mois de septembre se fît l'entrée de M. le comte de Kaunitz-Rietberg,. ambassadeur de l'empereur et de l'impératrice de Hongrie. Je rappellerai cette cérémonie à cause de sa magnificence, et je ne parlerai plus de quatre ou cinq que j'ai faites depuis.
Après avoir pris les ordres du Roi, que je transmettais à l'instant au sieur la Tournelle, secrétaire à la conduite des ambassadeurs, après avoir prévu tous les cas particuliers, je me concertai avec l'ambassadeur, et il alla coucher à Picpus, dans une maison consacrée à cet effet, quoiqu'il y eût plus de six semaines qu'il résidât à Paris incognito.
A neuf heures du matin, le carrosse de parade pour cette occasion, celui qui sert au Roi, tout en portières de glaces, à huit places, enrichi de velours cramoisi, de crépines et de point d'Espagne en or, mais la plus incommode voiture qui existe, attelé de huit chevaux, arriva chez moi, rue des Enfants-Rouges. Le cocher du corps et le postillon étaient vêtus magnifiquement d'un habit de livrée galonné sur toutes les tailles; il y avait un valet d'attelage à cheval; ce carrosse entra dans ma cour avec tous les badauds du quartier et y tourna avec une adresse inconcevable. J'étais tout habillé d'un habit de velours ras à fleurs d'or, relevé d'une broderie sur toutes les tailles, veste et culotte pareilles à l'habit, à fleurs d'or, fond argent, parement de môme; un chapeau à plumet énorme, des attaches à la tête en boucles de diamant; une bourse avec deux attaches, venant dans le devant du col, et une épée superbe, garnie d'un nœud pareil à l'habit. Je montai seul en carrosse, suivi de deux valets de pied à moi. Je me rendis chez le maréchal de Balincourt (1),
(1) L'auteur commiet ici une erreur. Ce ne fut psiS le maréchal de Balincourt, mais* lé maréchal de Maulévrier-Langéron, qui accompagna
L'A NC m:. \ HlUîl.MI'; (lT3l-lTao). .77
(|iii dciuruiail i';uiboiii-g Saiiil-( icMtiiain, \ is-à-\ is U) ponl Uoyal. J'obsei'xc c|ii'à cha(|iio eiitiéo dans Paris, c'est un inarôclial de France (jui accoiiij)aguc rainbassadciir, ad liirinim. Trois jours après, il est trcli(|ucUc que l'ambassadeur soit présenté à Versailles iîi (iocclii; mais c'est un prince de la maison de Lorraine (|ui raccompagne^ comme je le i-appo rie rai.
Le maréchal de Balincourl étail nu xieillaid assez cacochyme, affligé d'une rétention d'urine; mais l'honneur d'une telle fêle lui faisait risquer cet assaut. J'allai le cheicher : nous montâmes à sa porte, sa cour n'étant pas assez grande pour contenir la longueur des che\aux et voitures, et nous partîmes au grand trot pour Picpus. Je ne fus pas longtemps sans m'apercevoir de l'inconnnodité du maréchal; il fut obligé de descendre deux fois pendant la roule pour se soulager.
A dix heures et demie, nous arrivâmes chez l'ambassadeur à Picpus. Le secrétaire à la conduite des ambassadeurs s'y était rendu dès huit heures du matin, conduit par le carrosse de la Pveine, à huit che\aux blancs, à peu près semblable à celui du Pvoi, mais à la livrée de la Reine. La Tournelle, homme minutieux et né pour ces cérémonies, quoiqu'il n'eût ni mine ni façon et qu'il eût la jambe extraordinairement cagneuse, nous attendait.
Toute la maison de l'ambassadeur, tous les cavaliers d'ambassade nous reçurent à la descente du carrosse. Nous montâmes, je donnai la droite au maréchal, et me mis un peu en avant de son côté. L'ambassadeur nous attendait entre la quatrième et la cinquième marche de l'escalier, suivi de son cortège; il donna la droite au maréchal, je me mis à la gauche de l'ambassadeur, et nous arrivâmes dans
M. de Kaunitz. (Luynes, t. XII, p. 155, et Gazette de France.) L'adresse qu'il donne ci-dessus est du reste bien celle du maréchal de Balincourt, qui demeurait au quai d'Orsay. Ce qui a pu donner lieu à une confusion dans les souvenirs de M. Dufort, c'est que le maréchal de Balincourt conduisit avec lui l'ambassadeur de Venise, iMocenigo, lors de son entrée publique à Paris, le 29 septembre 1754. (Luynes, t. XIII, p. 360.) Maintenant, auquel des deux maréchaux faut-il attribuer la fâcheuse infirmité qui jette une note comique dans l'imposante cérémonie ?
une pièce destinée à cet effet. Il y avait un dais et trois fauteuils dessous : deux à la place d'honneur, c'est-à-dire les plus éloignés de la porte d'entrée, et l'autre, vis-à-vis. L'ambassadeur nous fit asseoir : le maréchal à la première place, moi à côté; il s'assit ensuite vis-à-vis. Tout le cortège, avec la Tournelle, se tint à la porte toute grande ouverte. Après un demi-quart d'heure de conversation, nous nous levâmes et reprîmes le cortège; mon pauvre maréchal de France se déroba un instant pour soulager sa triste infirmité. Tous les écuyers de la famille royale et des princes du sang étaient arrivés chacun dans leur voiture de parade, pour faire cortège, et ils avaient eu chacun des audiences d& l'ambassadeur, ainsi que le chevalier du guet de Paris, M. de Rocquemont.
Nous montâmes dans la voiture du Roi; l'ambassadeur, le premier, se plaça à droite à la place d'honneur; le maréchal de France à sa droite, l'introducteur à la troisième place, fond du devant; à côté de lui, M. le comte de Spaurr, grand maître des postes d'Allemagne, cavalier d'ambassade; à la portière à droite, M. le comte de Stahremberg (1), iderriy depuis prince, et ambassadeur après M. de Kaunitz; à la portière à gauche, M. le comte de Mercy-Argenteau (2)^ depuis ambassadeur en France. Tous ces messieurs étaient en gala, habillés d'étoffes d'or et couverts de diamants.
Pour M. de Kaunitz, avec son goût pour la parure, son éloquence naturelle, sa figure distinguée, sa manière aimable, mais compassée, il les surpassait tous. Il avait une frisure naissante élégante et des boucles de cheveux tombant sur ses épaules, qui finissaient par deux cadenettes de cour. Son habit était superbe, entremêlé d'une broderie semée de diamants, et tous les badauds du peuple criaient : « Il est beau comme un ange! » et couraient pour le revoir plusieurs fois.
(1) Georges-Adam, comte de Stahremberg, né en 1724, qui fui ministre à Paris en 1753.
(2) Celui qui était ambassadeur en France au moment de la Révolution.
L'ANCIKN HÉGIME (lT31-l7o5). 7»
\Ai ïouvwcUr avait l'ail iiK^iilor 1(^ secrétaire de légalioi) '/(/ honores, à la place d'honncui-, dans le carrosse de la Iteine, et s'était mis à côté; le reste des places avait été rempli par d'autres cavaliers d'ambassade qui faisaient cortège.
Nous ne pûmes conunencer la marche qu'à midi; elle avait été imprimée, on la criait à nous étourdir les oreilles. IvO voici plus au vrai : M. de Rocquemont, dans son grand habit d'uniforme, montant son grand cheval blanc qui est d'étiquette pour ces cérémonies, suivi de soixante cavaliers du guet en grand uniforme, ouvrait la marche avec les trompettes et les tambours; après, mon suisse à cheval; ensuite ma voiture d'entrée à six chevaux tout caparaçonnés, mon maître d'hôtel, galonné sur toutes les tailles, seul dedans la voiture; derrière, un valet d'attelage; la voiture à six chevaux du maréclial de France; vingt-quatre pages de l'ambassadeur, habillés de velours bleu, galonnés en point d'Espagne d'argent sur toutes les tailles, montés sur des chevaux superbes galonnés de même; quatre suisses de porte tout chamarrés d'or, baudrier à épée, hallebarde en main, à pied; la musique de Son Excellence, tout en uniforme rouge galonné, à pied et jouant à certains intervalles; un timbalier nègre, un timbalier blanc, deux trompettes qui sonnaient lorsque la musique cessait. — Ce groupe à cheval marchait deux à deux, et était précédé par un maître d'hôtel d'une corpulence prodigieuse et d'une taille à l'avenant. Quatre valets de chambre, mis aussi magnifiquement qu'élégamment, marchaient à pied devant six voitures de parade. Ces voitures de parade (1) sont différentes; la première est en or, la seconde en argent, la troisième en rouge, la quatrième en bleu, la cinquième en vert, et la dernière en jaune pâle. Elles sont tout en glace; les ornements sont d'une prodigieuse hauteur et d'une magnificence dont les yeux sont éblouis. Chaque attelage magnifique suit l'uniforme de la voiture à laquelle il est mis.
(1) De l'ambassadeur. Le duc de Luynes en donne une description plus détaillée (l. XII, p. 158).
80 MÉMOIRES DU COMTE DUFORT DE ClIEVEllNY.
Dans la longueur que pouvait tenir cette suite de voitures, marchait des deux côtés la livrée de Son Excellence, Msant en tout soixante valets de pied, tous en bas de soie bliancs, et vêtus en livrée bleue, galonnée sur toutes les tailles en galons d'or et argent mêlés des six couleurs des voitures de parade. C'était le coup d'œil le plus superbe qu'on ait vu, à ce qu'on m'a dit; car j'étais trop acteur pour y rien voir.
A une petite distance suivaient quelques écuyers du Roi à cheval, ensuite le carrosse du Roi, dans lequel était l'ambassadeur à droite; de son côté, dix hommes à ma livrée, on bas de soie blancs et très-bien mis, suivaient la voiture à pied. Un d'eux tenait la main à la pomme de la portière du carrosse. A gauche, du côté du maréchal, il y avait dans la même position dix hommes. à sa livrée.
Je n'ai pas besoin de dire que pour ces sortes de cérémonies, nous avions à choisir les plus beaux hommes dans toute la livrée de Paris. Une paire de bas de soie neufa^ une paire de souliers, une bourse à cheveux, des gants blancs, un louis d'or, faisaient pour chacun une assez agréable rétribution.
Venaient ensuite : un écuyer; les carrosses de la Reine; un domestique du secrétaire à la conduite des ambassadeurs, la main à la portière de chaque côté; un carrosse de madame la Dauphine (M. le Dauphin, quoique marié, n'ayant pas sa maison); un carrosse pour Mesdames de France, n'ayant qu'une maison pour elles toutes; un carrosse à M. le duc d'Orléans; un carrosse à madame la duchesse; un carrosse à M. le prince de Condé; un autre à M. le comte de Charolais; un cabas (1) à madame la princesse de Conti (car il n'avait ni mine ni façon). Un carrosse à M. le prince de Conti fermait le cortège, suivi d'un détachement du guet à cheval. Il n'y avait alors que ces princes qui eussent leurs maisons. Les
(1) Ou plutôt un carabas. « Les carabas, lourdes voitures qui contiennent vingt personnes, ont huit chevaux, qui mettent six heures et demie pour aller à Versailles. » (Mémoires de la baronne dOberIdrr.h, l. II, p. 37.) ^ ^
L'ANCIKN UKGIMI-: (1731-1755). SI
princes lôgiliiués n'y eiivoyaiciil {[vw |>îu loléranco et n'y jnaiiquaienl pas: je n'eu lais pas iiieiilioii.
iXoiis passâmes tlepuis le Trône [)ar h; faubourg Saint- Antoine, la grantle rue, et fîmes le loui' de la place Koyale. Nous fûmes obligés de faire une pose \'is-à-vis le boulevard; la santé du marécbal rexigeail. Toutes les fenêtres et les toits élaienl garnis de monde, les mêmes compliments nous &ui\aienl. Des pauvres indiscrets s'en mêlèrent; l'ambassadeur leur dit : « Pour cent mille écus, je ne pourrais vous <( donn(M" un sol; venez à mon hôtel demain, apportez des « certificats, et vous serez contents. » Il tint parole.
-\ous passâmes dans la rue de la Verrerie; cette rue •l'troile retarda la marche, sans compter que notre maréchal voulut descendre encore, et l'affluence du monde l'empê- •cliant d'entrer dans une allée, il fit son opération à la vue du peuple et des spectateurs des fenêtres, qui crurent peutêtre que c'était de l'étiquette.
Xous prîmes la rue de la Ferronnerie, la rue Saintllonoré, le pont Neuf, et arrivâmes entre cinq et cinq heures ■et demie rue du Bac, à l'hôtel de l'ambassadeur. Le maréchal, l'ayant conduit avec la même étiquette dans son appartement, reprit la voiture et se fit ramener bien vite chez lui.
L'ambassadeur reçut alors le chevalier du guet en bottes, qui lui demanda s'il avait été content de son service; les •écuyers des princes vinrent à tour de rôle lui faire le môme comi)liment. Je repris le carrosse du lloi, qui me ramena •chez moi à huit heures du soir.
J'oublie que lorsque le cortège passa devant la Samaritaine, elle ne cessa de carillonner : c'était une chose d'étiquette dans ces cérémonies, comme pour le Roi ou la famille royale.
J'avais pris les ordres du Roi, prévenu les grands officiers qui devaient se trouver de service, ainsi que les dames d'honneur, le colonel des cent-suisses, le capitaine des gardes du corps, le colonel des gardes-françaises, pour se trouver à jour et heure; tout cela ne se fait point par écrit, mais de vive voix.
M. le prince de Pons, M. le comte de Brionne et M. le prince Camille de Lorraine (1) étaient les seuls princes de la maison de Lorraine reconnus en France; ils avaient seuls le droit d'accompagner les ambassadeurs à leur première audience du Roi.
J'avais pris les ordres, et le Roi, qui m'expliquait tout avec une bonté sans égale, m'avait dit : « C'est à M. de « Pons actuellement, parce que la dernière fois c'était M. de « Brionne, et, en général, si vous n'avez pas de note de « Sainctot, vous pouvez vous adresser à moi. » Je lui avouai que je n'avais rien vu d'écrit. « Et la Tournelle? ajouta-t-il. « — Sire, je l'avoue, j'ai oublié de lui en parler. — Vous le « savez, faites en conséquence », me dit-il. Je rapporte ceci pour rappeler la bonté avec laquelle il me traitait, et qui est restée gravée au fond de mon cœur.
La voiture du Roi vint me prendre à sept heures (2). J'allai chez M. le comte de Pons, quai des Théalins, et nous nous rendîmes chez l'ambassadeur. Le sieur la Tournelle y était arrivé dans la voiture de la Reine. Les cérémonies faites comme avec le maréchal de France, nous partîmes pour Versailles. Sur les dix heures, les voitures arrivèrent entre les deux écuries. C'était tout le même cortège et les mêmes acteurs qui avaient fait l'entrée à Paris, excepté le guet à cheval et les voitures des princes. La garde française et suisse était sous les armes dans la grande cour, et nous nous acheminâmes dans le même ordre par la grande grille. Après avoir fait le tour de la cour, en passant sous les fenêtres du Roi, nous descendîmes à la salle des ambassadeurs, où se trouvait tout le corps diplomatique rassemblé. Je montai chez le Roi pour prendre l'heure de l'audience, et je passai aussi chez toute la famille.
A l'heure dite, je vins prendre l'ambassadeur. Les voici) Charles-Louis de Lorraine, prince de Pons (1696-1755); le prince Camille-Louis de Lorraine, né en 1725, était son fils. On a déjà parlé du comle de Brionne.
(2) Le 19 septembre 1752.
LANC1I:N HKGIMK (ITIÎI-iTaS). 83
luros élaiiMil nMnuyécs; uk's valols de pied reslaienl, faisant garniture en dislance égale, depuis la poile jusqu'à l'escalier; les valels de pie(l de Tand^assadeur faisaient la môme garniture jusqu'au bas. Précédés des pages de l'ambassadeur, suivis des gentilshommes d'ambassade, nous montâmes l'escalier, le prince de Lorraine à droite, moi à gauche, M. de la Tournelle précédant, le secrétaire de la légation sui\ant. L'ambassadeur trouva sur l'escalier la garniture eoini)lète des cent-suisses, en grand uniforme, les officiers à leur tête; dans les pièces de l'intérieur, les gardes du corps s<Mis les armes, a\ec leurs officiers, les sentinelles frappant du pied. Les deux suisses des appartements étaient à leur poste, dans l'œil-dc-bœuf. Le capitaine des gardes du corps de service partageait la gauche avec l'introducteur, en se mettant un "peu devant lui; car l'introducteur ne doit jamais (juitter la gauche de ram])assadeur, pour l'instruire de ce qu'il a à faire.
Arrivés à la chambre à coucher du Roi, nous le trouvâmes assis, entouré de tout son service et des grands officiers, de M. le prince de Turenne (1), grand chambellan en survivance, de M. le duc de Bouillon, son père, de tous les ducs, des grands d'Espagne, enfin des gens titrés. Dès que le Roi aperçut l'ambassadeur, il se découvrit et se leva. L'ambassadeur, escorté du prince et de l'introducteur, s'avança, suivi de son secrétaire de légation et de ses cavaliers d'ambassade; il fît trois profondes révérences à des dislances égales- Le Roi alors s'assit et se cou\ rit, l'ambassadeur en fit autant; les princes, les ducs, les grands, se couvrirent aussi. L'ambassadeur commença son discours; à chaque fois qu'il prononçait le nom de Leurs Majestés, soit étrangères, soit d'ici, il se découvrait; le Roi en faisait autant, et tous ceux couverts les imitaient fidèlement. Le discours fini, le Roi
(1) riodefroi-Cliarle$-Honri, dit le prince de Tvirenno, puis le duc de Bouillon, né en 1728, fils de Charles-Godefroy de la Tour d'Auvergne. Il avait la survivance de son père depuis 1748, et devint, en 1771, titulaire de la charge de grand chambellan, qu'il conserva jusqu'à la Révolution.
répondit. Ensuite l'annbassadeur, debout, présenta le secrétaire de légation et tous les cavaliers d'ambassade, et se retira dans la même forme, en faisant trois profondes révérences. Nous allâmes ensuite chez la Reine et chez toute la famille royale, faisant à peu près les mêmes cérémonies partout. Le prince de la maison de Lorraine cessa d'accompagner après M. le Dauphin et madame la Dauphine.
Nous rentrâmes à deux heures dans la salle des ambassadeurs. Une table de cinquante couverts était dressée dans la salle du Conseil; l'ambassadeur se mit au milieu, le prince de Pons à droite, et l'introducteur à gauche. Tous les gens présentés y furent réunis. Un maître d'hôtel du Roi était assis en face pour faire les honneurs. Tout fut servi par les gentilshommes servants qui ont le droit de servir couverts, et se tiennent chacun derrière votre chaise. Ce sont les suisses en uniforme qui portent les plats.
Madame de Pompadour m'avait fait dire qu'elle désirerait voir l'ambassadeur. Je savais que M. de Verneuil s'y était prêté en pareille circonstance, et c'était un moyen de plaire dans un pays où je débutais. Dès qu'on fut sorti de table, je me rendis avec l'ambassadeur chez madame de Pompadour, que j'avais prévenue. Il était accompagné de ses cavaliers d'ambassade; il entra seul avec moi. Il y avait trois sièges; elle s'assit, et nous nous assîmes. Après une conversation qui eut l'air d'une visite amicale, il se leva et pria madame la marquise de lui permettre de lui présenter les cavaliers. Ils entrèrent, on se tint debout; la conversation devint générale, et, après un quart d'heure, nous partîmes pour nous rendre à la salle. On remonta dans le même ordre dans les voitures, excepté que je pris le fond, le prince n'y étant plus, et nous nous rendîmes chez l'ambassadeur. J'arrivai chez moi à dix heures.
C'étaient les premières fois que je montais dans les carrosses du Roi, et je fus obligé de donner dix louis au cocher du corps pour acquérir cet honneur.
J'ai voulu consigner tout ce détail, pour ne plus parler
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(|uo légoreuKMil dos cérémonies que j'ai été ol)ligé do fairo, pondaid Iroizo ans que j'ai possédé celte place. Si les fonctions sont niagnifi(|nos, elles no ronlonl que sur des misères d'étiquolto, plus laites pour rétrécir l'esprit que pour l'alimenter.