CHAPITRE IV
LE DUC d'em(;iiien
Querello do princes. — Caracl»Sre du dm- d'En^liion. — (Jii arabassadt'ur soufllrl»'. - Ariin^e de Flandr<> ; siège d«' Courlray (juin H)W. — Km Hollande. — Prise di* Mardyck (i a<M"il). — — La belle liôless»; de Kurnes. — Siège dr l>iinkeri|ue. — Cervelle de laquais. - Aux eliaiu|)s !
En arrivant à la Cour, nous trouvAmes la maison de M. le Prince brojiillée avec Mademoiselle (1,, qui prétendait avoir reçu une insulte de madame de Longueville (2), lorsqu'on chanta le Te Dcurn pour la bataille
(1) Anne-Marie-L<»uise, duchesse de Monlpensier, lille aînée de (iaslon d'(>rléans.
(2) Anne-<ieneviève de Bourbon-Condè, née en 1619, avait épousé, en 1042, Henri d'Orléans, «lue de l.ongueville, descendant de Dunois.
« .\u service célébré à Notre-Dame à l'occasion de la morl de la reine d'Espagne Isabelle de France, Mlle d'Henri IV et tante do mademoiselle de Montpensier, «< madame de l^onguevillc qui, par son mariage, avait perdu le rang que lui donnait le sang de
LK DUC d'eNUHIEN
Je Rocroy. Lu Reine avait apaisé ces différends, mais Mademoiselle en conservait le souvenir et n'attendait que le moment de marquer avec éclat son ressentiment. Elle crut n'en pouvoir trouver un plus favorable que le jour où M. le Prince devant, selon sa coutume, monter dux appartements (1) par le petit degré, elle y posta un exempt, avec ordre de n'y laisser passer personne.
Un moment après, le Prince y arriva avec des dames de sa coterie, qu'il amenait. Il heurta à la porte; mais l'exempt lui ayant dit (ju'il ne pouvait le laisser entrer, il lui arracha un bâton d'entre les mains etle lui cassa sur la tète, forçant le pussage, par où il mena les dames dans la salle et ordonna aux violons de jouer. MademniHcUe fut si outrée du mépris que M. le Prince avait témoigné pour ses ««rdres, qu'elle courut représenter à Monsieur qu'il était de son honneur de châtier pareille insolence. Monsieur en fut indigné au point qu'il or-
Roui'l>uu, \i>iilut > V n laldir «'l pivlrinlil, «mi sniviliil la (lucii«>ssf «l'EriL'hipn. si helle-sfrnr. fair»* »«* <|irelli' ffiail.
» iladcmoiselle avail onloiiiir, m paiiaiil, i|U(* tlciix persoimes de qualiti' porteraient sa ruhe; mais aiissiiiM i|iic li> tUw tl'Enghien raper<;ul, il lit si^ne à un des siens de si* joindre à relui qui itéjà portait relie de sa femme. Mailanie de l.onuuexiiie, (|ui vil qu'en se niellant ilans la cliaire des elianoines, Matlemoist'llf avail voulu mellie une place vide enlre elles, poussa si bellescrur, et toutes ileux se mirrnt dans l«'s plares suiv;inl«'s.
>» Mailt'moist'Ile fut sensiblement loucle'M* tie ce Irailemciit; ♦•Ile en pleura et en lit beaucoup de bruit, représentant qu'elle avail des marques de la dilTérence <|ui devait »>tre enlre elle et la duchesse d'Eni;liien, comme d'avoir un dais dans la maison du Roy, un carrosse cloué, des valets de pied à chausses retroussées, et de ne doiiniT chez elle aux princesses du saut? qu'une chaise n (losy elle étant dans un fauteuil. Sa col^re fui aballiie p.ir celle que la Heine témoigna c.onlre elle. • {Mémoires de madame de Mûtlerille.)
(1) Au palais du Luxembourg, que .Marie de Médicis avait fait construire en 1620, et qu'elle avail légué à (îaslon, son second lils.
l'IlKMlKRES CAMPAGNES DE CHAVAGNAC
(Joiina qu'on lui fit venir son capitaine des Gardes du Corps pour jeter par les fenêtres tous ceux qui étaient avec le Prince. Peut-être celui-ci n'en eùt-il pas été quitte, lui-même, à meilleur marché, si Tabbé de la Rivière favori de Monsieur^ ne lui avait fait conuaitre qu'il allait ilétrir sa gloire par un infâme assassinat. Le cardinal Mazarin accommoda 1 alîaire, après queM. le Prince eut fait à Monsieur de grandes excuses de son emportement, au(|uel il était un peu trop sujet; ce qui, joint à l'ingratitude dont on l'accusait, lui a fait perdre de bons officiers qui l'avaient très bien servi. Du nombre fut le comte de Tavannes (2), homme d'un mérite distingué et qui aurait dû avoir une meilleure destinée que celle que lui lit M. le Prince, en lui préférant le prince de Tarente Çi) pour le commandement de ses troupes, comme je le dirai dans la suite.
Il y eut, pendant l'hiver, des fêtes magnifiques à cause 'du mariage de la princesse de Nevers avec lé roi de Pologne (4), qui envoya le prince Radziwil (5) en ambassade pour la demander. Il eut une querelle, chez une femme de médiocre vertu, avec le prince de Rieux (6), second fils du duc d'Elbeuf(7,i,qui lui donna un soufflet.
(1 ) Koui.s-B;irl»i»'r «le la Hivièro, aniiiônicr de .Von:;t>ur et son «onseiller inlinic ; inorl. m KiTO, «vi'qiu* do ^an^^es.
(2) JfUMjuos de Saulx, roiiil»' de ncnniiionl cl de Tavannes, premier geritillioin me du |irin« ede ( jmd«''; li»Milenant-f:énéral en 1031.
(.1) Henii-C.liarit's de la Ti én>«»ill«-, prinre de Tarente, desrendanl, |»ar sa grand-mère, ("diarlullr dr .\assa\i, du Stathonder (iuillaume II.
(4) Vladislas VII.
(5) Ihiv d'Olica et de NiesuiU, palatin de Wilna.
,6; Franrois-Marie de Lorraine, comle de Hi»'ux et de Lillelionne.
(1) Charles , II) de Lorraine, g<»uvernenr de Picardie, arrièrepetit-llls «le Claude de Lorraine, premier <luc de (iuise; il avait /'pousé tine nile d'Hemi IV « t de Cabrlelle d'Estrées: mori en 16"»7.
[ 1646] LE DUC d'ëngiiien 49
Hadziwil fut chercher lion, lieutenant-eolonel de Gramont-infanterie (l),pour le prier de le vouloir servir. Mais, comme le prince de Rieux avait des amis qui ne le quittaient pas, Iton me conjura d'être un de ses seconds. La partie liée, nous nous rendions au rendez-vous, quand M. de Rieux fut arrêté. Plus tard, Radziwil, étant revenu de Pologne pour se battre avec son ennemi, fut mis à la Bastille, d'où il ne sortit que par la faveur de M. le Prince, qui l'obligea ensuite à se retirer en son pays.
Dans ce temps-là, je perdis (]anillac. mon ami intime, que Flamarens (2) tua par l'imprudence du man]uis de Saiut-Martin-Montrevel f.'i), qui s'enpragea à le lui faire voir l'épée à la main. Le sujet de la querelle était la mort de Vaillac, que Canillac avait tué avec bien juste raison, selon le monde.
Cette même année (1()46\ Monsieur commanda la grosse armée des Flandres, et M. le Prince, la petite. Comme on assiégeait la petite ville de Lannoy, ce dernier ordonna à Coligny d'aller marquer le camp à Pettingen (12 juin). Je l'y accompagnai ; mais à peine fûmes-nous sur la hauteur, que nous découvrîmes, à plein, l'armée des ennemis, commandée par l'archiduc Léopold et le duc de Lorraine (4), composée de 60,000 hommes ; la nôtre n'était que de 20,000. Rien ne nous séparait ; n'ayant devant nous qu'une plaine à marcher en bataille, sans rivière ni délilé.
(1) Antoine d»? Grainont, ooiiile de (luirhe, pril, le 1*' oclol»re 1641,1e commandement de ce corps, cH'f' en 1029, et qui deviendra, en 1762, le r«''giment d'isle de France.
(2) Antoine-Agésilas de (irossoles, marquis de Flamarens.
(3) Nicolas-Auguste de la Baume.
(4) Charles IV, nO en 1004, duc de Lorraine à vingt ans, dépouillé de ses Klats par Louis XIII en 10:U; il avait abdiqué en faveur de son fn'*re le cardinal Nicolas-François, et s'était donné à l'empereur Ferdinand 11, avec sa vaillante petite armée de Lorrains Udèles.
PRKMIKHES CAMPA(;NES DE GlIAVAGNAC
Je retournai en diligence à M. le Prince, l'avertir de ce que j'avais vu ; ce qui l'obligea d'accourir à toute bride. A peine eut-il reconnu l'impossibilité où il était de sauver son armée, qu'il prit un parti digne de lui, et, selon moi, une des plus grandes marques qu'il ait jamais données de la justesse de son discernement et de la netteté de son esprit ; car il se retrancha, dans le moment, sur la hauteur, à la vue des ennemis, y travaillant lui -même ; ce qui redoubla l'empressement des officiers et des soldats. Mais d'abord qu'il eut vu l'ardeur avec laquelle chacun s'y comportait, il envoya l'ordre au bagage de marcher incessamment vers Courtray, que Monsieur avait investi avec la grande armée.
Cependant les ennemis, voyant que nous nous fortifiions, se mirent en bataille et firent leurs détachements pour nous attaquer. Mais, croyant nos travaux trop avancés, ils résolurent de faire faire des fascines. Nous leur témoignAmes tant de fermeté et de fierté, tout ense^mble, en leur voyant faire leurs manoeuvres, qu'ils attendirent au lendemain. A peine la nuit fut-elle venue, que M. le Prince, ayant ordonné qu'on fît beaucoup de feux, fit assembler toutes les trompettes, tymbales et tambours, <|ui firent un grand bruit do guerre, tandis que l'armée défilait vers Court ray, ne laissant que 500 chevaux pour ramener les tronqiettes, qui se retirèrent au grand trot.
Les ennemis, le lendemain, en furent fort surpris et donnèrent lieu à une belle leçon pour ceux qui, par leur incertitude à prendre un parti, laissent échapper des occasions qu'on ne retrouve plus.
A notre arrivée à Courtray, on travailla avec beaucoup de diligence aux lignes. L'Archiduc vint camper à portée de canon du quartier de Monsieur, dont les postes avancés étaient fort incommodés par le mous-
i ir»'l() LE DUC irEXtiHIEN 51
quel, qui portait des uns aux autres. Ce qui n'empôcha pas d'ouvrir la tranchée, les troupes couchant toutes les nuits au bivouac.
11 y avait un grand hasiillon (1:, dont nous avions été chassés trois fois déjà; ce dont M. le Prince était très mécontent. Je lui dis que, « s'il voulait me donner 200 soldats et autant de travailleurs, j'espérais en venir à bout. » ir me répondit (|ue «je lui ferais un très grand plaisir et que, si j'en voulais davantage, je n'avais qu'à le dire. » Je me disposai ensuite à faire mon logement en faisant porter à la tête de la tranchée des fascines et des sacs à terre. Après quoi, je fis donner 100 de mes soldats, qui, soutenus par les 100 autres du régiment d'Engbien (2), chargèrent vigoureusement. En même temps, je plaçai mes travailleurs, avec lesquels je tis un très beau logement, dans lequel on était à couvert autant que dtins la ville. Le lendemain, M. le Prince vint à la tranchée et fut si satisfait qu'il en parla à tout le monde.
Au bout de quelques jours, la place se rendit i^29 juin), «près avoir tenu, trois semaines, en présence des ennemis, qui se trouvèrent fort embarrassés de se retirer devant nous. Ils rusèrent comme nous l'avions fait h Pettingen; si M. le Prince en avait été cru, nous n'en aurions pas été la dupe.
Le duc de Lorraine envoya le sieur Marcheville à Monsieur^ pour l'amuser en lui proposant un traité. Mmiftio.itr donna dans le panneau, quoi qu'on pût lui dire, et laissa durer la négociation pendant cinq jours, dont les ennemis profitèrent pour se retirer du côté de Bruges.
(1) Ouvi'agc avanc»'; |H iil liaslidii, ouvert à la fforgr.
(2) bev^ en tft.T) par Louis (II) It.Mirtmn-r.oiui»', «Juc d'Enctii«'n, il avait pi is part, avet* son illiislrr ineslre <lt> camp, aux rudes rautpaL'ru's «les <lix dt'rnii*rrs anm-i-s; il s'«'lail disliiiiru»' particulirn-uK-iil à Nordliimcii tu l»".»:». Il «Icvicndi;!, <-u l<>x«>. !'• ri'gimenl de Bourbon.
PREMIKRES CAMPAGNES DE CHAVAGNAC
Nous les suivîmes avec précipitation et joignîmes dans la plaine leur arrière-garde, que le duc de Lorraine commandait ; mais comme M. le Prince n'avait que ravant-j]^ard«% on lut obligé de faire halte. Il m'envoya en diligence dire ii Morisiour qu'il fit marcher ses troupes. Je trouvai Son Altesse Royale à table.
— « Assurez mon cousin, me répondit-elle, qu'il n'a qu'à charger; je serai à lui dans un moment. »
Il me parut qu'il ne se pressait pas beaucoup ; ce que je rapportai à M. le Prince, qui mettait son armée en bataille dans la plaine.
II y avait des hauteurs qui nous cachaient les mouvements des ennemis ; si bien que, quand nous fûmes à eux pour les charger, nous ne vîmes qu(î 30 escadrons, leur armée s'étant retirée derrière Brugrs 1 18 juillet).
On s'arrêta pour faire le camp dans la plaine. Il ne s'est jamais vu une si grande chaleur; tout le monde en souffrait à n'en pouvoir plus. Aussi s'approchait-on du canal et, quoique l'eau n en fût pas bonne, on s'y jetait à corps perdu. Y ayant trouvé un petit bateau, je demandai permission à M . le Prince do passer pour chercher quelques rafraîchissements pour lui dans les maisons voisines ; il m'assura que je l'obligerais. Je pris un détachement de 30 soldats, avec lesquels, malgré le feu que les ennemis faisaient sur moi, je rapportai du lait, de la bière et du fromage. Le prince en mangea de si grand appétit qu'il dit n'avoir jamais fait un si bon repas de sa vie.
Deux jours après, le prince Guillaume de Nassau (1), fils du grand Henri, demanda (),000 hommes pour assiéger Anvers ; le maréchal de Gramout en eut le
(t; Frt'd^ric-Honri di* Nassau, prince d'Oronge, slathouder de llollandf. Il n'avait que soixanle-lrois ans ; mais son corps élail Apaisé, son esjU'il uialailc ; il ne survtTuI iju»* <|uel«|Ucs mois à l'i^chec d'Anvers.
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commandement. Coligay, qui avait un régiment et une compagnie de chevau-légers au service des États (1), demanda à y aller ; je fus de la partie, avec l'agrément de M. le Prince. On fit à Guillaume de Nassau tous les bons traitements imaginables ; après quoi, nous mai*chAmes pour joindre l'armée des Hollandais (2).
Le prince d'Orange ne trouva pas à propos d'attaquer Anvers ; si bien qu'après quelques tentatives qui ne réussirent pas, nous demandâmes, Coligny et moi, au maréchal de Gramont la permission de revenir auprès de M. le Prince, qui avait assiégé Mardyck (3).
Nous nous embarquâmes à Flessingue, d'où nous eûmes un temps si orageux que, jusqu'au capitaine de vaisseau, tous crurent (|ue nous étions perdus. Nous fûmes huit jours à faire le trajet (ju'on a coutume de faire en quatre heures, avec mille serments de ne nous jamais mettre sur la mer.
M. le Prince faillit périr à ce siège par un feu d'artifice, qui mil le feu a un de nos barils à poudre. On crut qu'il en perdrait la vue ; mais il n'en eut que la peur. Pendant ce temps, on continua la tranchée. Une jalousie entre MM. de Gassion 4) et de Hantzau (5), nous coûta 200 hommes, car l'ennemi ayant fait Indtrc la chamade (6) de notre côté, ils voulurent presser l'attaque du leur, pour en avoir l'honneur ; mais ils furent re-
i) D«- Hollan<i«'.
(2) .\u .Suas-»l«'-<iaiul.
(3) Depuis !«• i août i6i(i.
(4) i*^i\u, vomUt «le fiassiitii, ii»- à l'au « n 4609, avait appris la micrr»' à lÏM-olr <!•• (iust;iv«*-A(l(ilpln', «ioiit il ciunuiundail le.s gardes. A Uoiruy, il comluisil lailo «iroitc franraise et contribua granileiiHMil à la vit loire. Maréchal d*' France d«>puis
. (.1) J«)sias, comte de Itant7.au, né dans le llolslein en tOOy ; uu des bons capitaine» do i;uslave-Adulplie; il servait la France depuis 1635; maréchal en t<H5.
(fii Au parlornenUiire.
PREMIÈRES CAMPAGNES DE CHAVAGNAC
poussés. M. le l*rince, eu colère, envoya chercher ces deux maréchaux et leur dit des choses très fâcheuses.
Après quoi, Mardyck s étant rendu 23 août), A/o7isU'Ur retourna à Paris; mais M. le Prince ne le vit pas plutôt à cheval, qu'il marcha aux ennemis [M août).
Le premier villaj^e (1) que nous trouvâmes en y allant était rempli d'infanterie ; Tavannes et moi, filmes à la palissade, avec 10 cavaliers qui nous suivirent. Les ennemis mirent le feu à une barrière que nous traversâmes ; le marquis de Tavannes fut tué avec six de nos gens. M. le Prince, entendant tirer, y vint à toutes jambes et nous trouva arrachant des palissades ; il nous fit une mercuriale et ordonna ensuite de marcher sur la droite. Dès que les ennemis virent que nous allions passer le canal au-dessus d'eux, ils abandonnèrent leur fort {^ septembre).
Le môme jour, nous passâmes sept canaux, sans qu'ils aient fait mine de nous en disjmter aucun.
Le lendemain, M. le Prince assiégea Fumes, que nous j>rîmes en six jours de tranchée ouverte (7 septembre).
La veille de la reddition, la lièvre me prit; ce qui m'obligea de loger dans la ville, où je trouvai le comte de Marsin, malade aussi. Pas assez, néanmoins, pour être empêché d'en conter a une de nos htHesses qui était parfaitement belle. Pour la gagner, il lui dit que j'étais un de ses plus proches parents, des mieux accommodés, et qu'il avait sur mon esprit tant de pouvoir qu'il se faisait fort de me la faire épouser, si elle voulait répondre à la passion qu'il disait avoir pour elle. Il y eut grande apparence qu'en attendant mon futur mariage, ils prévinrent, tous deux, la cérémonie, car Marsin tomba en rechute. Cependant je remarquai que ma belle hùtesse prenait de moi des soins extraordinaires ;
il) Hondsrhoi»!»'
[1646] LE DUC d'enghikn
à peine pouvais-je désirer la moindre chose que Ton avait soin de prévenir mes envies. Comme la jeunessirevient de loin, je crus lui en devoir témoigner ma reconnaissance ; mais elle se défendit de mes transports avec tant de force que je fus contraint d'abandonner la partie. Elle s'en fut plaindre à Marsin, <lont la chambre était voisine de la mienne ; il me pria d'y venir et m'avoua, après qu'elle fut sortie, que, pour venir à bout de cette jeune lille, il lui avaitpromis de me la faire épouser et qu'il m'en demandait mille pardons. Puis il me conjura d'en faire le semblant pour qu elle ne connût pas sa friponnerie : j'y consentis volontiers et lui en donnai ma parole.
Sa maîtresse, qui avait tout entendu, rentra pour nous chanter, à l'un et à l'autre, mille et mille injures, pr(»testant «jue « puisque Marsin l'avait déshonorée, il fallait que, lui ou moi, réparassions son honneur en l'épousant ; qu'elle allait en avertir ses parents, qui nous y contraindraii'ut i)ar la force, puisque nous ne le voulions pas de bon gré. »
Sa menace nous fit tant de peur (juc je sortis, dans le moment.de la maison, où je laissai Marsin, qui s'en tira
comme il put.
Je guéris eniin de ma lièvre quarte, par une grande débauche que me fit faire le marquis de Villequier (l), à peu près dans le temps que M. le Prince envoya à la Cour proposer le siège de Dunkerque, dans le cas où Messieurs des États voulussent l'investir avec leur armée navale. Le projet fut agréé ; si bien «ju'on commença à ouvrir la tranchée (24 septembre) dès l'arrivée de l'amiral Tromp (2). Le manjuis de Leyde (3), gou-
(1 ) Antoine d'Auinonl, in<»rl, m HWiU, liuc el inanM-lial «Ir Kranr.-.
(2) Martin Tronip bloqua U»inkrr.|iu; par nier .-1 «MniM'clia la llolW espagnole d'en approclirr.
(3) (îuillaunif Hele.
PnEMIKRES CAMPAGNES DE CHAVAGNAC
verneur de la place, la défendait avec opiniAlrelé ; il ne laissait pas perdre un pouce de terrain qui ne fût disputé à coups d'épée.
Le marquis de Laval (1) y fut fait maréchal de camp et y laissa la vie ; je le regrettai extrêmement, à cause de la grande amitié (pii était entre nous.
Deux jours après, nous gagnâmes la contrescarpe (2); mais ce ne fut pas sans penlre beaucoup d'aides de camp et d'ingénieurs; de vingt-six que nous étions, il n'en restait que neuf ; les aides de camp faisaient, dans ce temps-là. les fonctions d'ingénieur.
La contrescarpe emportée, nous nous trouvAmes de jour, le chevalier de Terzé, mon ancien et moi. Goligny y était maréchal de camp et devait faire faire le logement par Terzé. Je ne sais si M. le Prince, qui se souvenait de celui que j'avais fait à Courtray, crut que je réussirais aussi bien à celui-ci, mais il pria Goligny de trouver bon <pie je l'entreprisse. J'obéis, (|uand on m'eut donné cent cinipiante travailleurs, des fascines et des sacs à terre. Je choisis, pour m'assister, cent cinquante Polonais (3), braves gens s'il en fut jamais, qui me servaient le sabre à la main, me demandant hardiment où il fallait charger. J'en fus si bien servi que je lis mon logement en trois iieures et qu'avant le jour, nous étions en sûreté. M. de Goligny en partagea la gloire, ne m'ayant jamais voulu quitter; si bien que M. le Prince, venant voir le logement, qu'il trouva tel qu'il le désirait, Goligny lui dit que «c'était Ghavagnac qui en avait tout rhonneur. »
(1) ((Uy de Moiiliiiun'noy-Luval-Moiitdnuphii).
(2) Le fuKs^» du i-em|tarl a deux laliis, Vescarjw, du ciHé du parapet, et la contrescarpe, du rôl«* i?xl«''riour.
(3) La rciiu' de Pologne. Mari»* «le Mantou«>, avait «'nvoy^ au siège de l>unken|ue :i,(MK)de ses nouveaux sujets. Ce fut l'origine d'unp longue confraternité d'armes onlre la Kranre et la Prdogne.
[1646] LE DUC d'enciiikn 57
Moi, j'assurai Son Altesse que c'était Coligny qui l'avait fait. M. le Prince, aprî's nous avoir donné beaucoup de louanges à l'un et à l'autre, voulut s'en retourner. (Chemin faisant, je marchais derrière lui avec quantité de gens de qualité. On tira un coup de canon de la place, qui tua un misérable laquais qui me suivait. Le coup qu'il reçut à travers la tète me fit tomber sur M. le Prince, qui fut, aussi bien que moi, tout couvert de cervelle ; et, comme, en me relevant promptement de dessus lui, il me vit tout couvert de sang, il me dit :
— « Adieu, mon pauvre (^havagnac; vous êtes mort ! »
Mais moi qui n'avais pas de mal, voyant Son Altesse toute couverte de sang, je croyais qu'elle était blessée à la tète. Le Prince y porta [)romptement la main, la retira pleine de cervelle, se crut mort et s'assit sur un sac à terre. On appela d'Alencé (1), qui était à la queue de la tranchée. En voyant M. le Prince en cet état, il le crut perdu ; mais l'ayant visité, il ne lui trouva que les esquilles d'une autre tète, qui étaient entrées dans la sienne. M. le Prince, rassuré, demanda où était le pauvre Cliavagnac ; on lui dit « que je n'étais pas loin, que je n'avais pas <le mal et qu'il n'y avait que mon laquais, nommé Florenzac, qui eut la tète emportée. » M. le Prince m'en vint embrasser de joie et relever le duc du Maine, que le vent du canon avait terrassé.
Cinq jours après, la place se rendit 11 octobre); (^oligny en porta la nouvelle à la Cour. Après quoi, nous fûmes campera ilondschoote, d'où M. le l^rince m'envoya à Paris pour presser le convoi qu'on voulait jeter dans Gourtray. Le cardinal Mazarin me fit donner mille écus de gratification.
Ce fut dans cette campagne (|ue M. le Prince ordonna qu'on battit aux champs chaque fois qu'il sortirait de
(I) Chirurgien du prince de Cond»'-,
58 PREMIÈRES CAMPA(^NES DE CHWAGNAC
son logis OU qu'il y reviendrait. Saint-Paul, commandant les Gardes, frère du baron de Ueillac près Aurillac), qui était des mieux avec M. le Prince, l'alla trouver et le pria de lui donner son congé, « préférant, disait-il, perdre sa compagnie que de soulfrir que le régiment fit une chose qu'il n'avait jamais faite. »
M. le Prince lui répondit : « qu'il y avait un commencement à tout; qu'il ne voulait pas lui donner son congé, mais qu'il désirait qu'il fit battre le tambour du régiment. »
A quoi Saint-Paul fut contraint d'obéir.
CHAPITHE V
GONDK
Louis (II) di> H«>iirh)>ii, prince de t'oiidr*. — ('^iiii|tii^iu' di* r^'italogne {avril-juin ItitT). — La di^hauclic ileviml l.rrida. — l ii»' pierrf Mir la l«^to. — Le chirurgien d'AIrnc»'* el I»? fraler dr Chtimpaijne. — Madame de Monlbrun ; inaria|;e de M. du \\m\squet t27 juillel l<j»8).
La campagne finie, Son Altesse n'iourna à Paris, où j'eus rhonneurtle la suivre. A peine filmes-nous arrivés, que M. le prince de Condé mourut .26 décembre 1646), à peu près dans le même temps <(ue le maréchal de ChAtillon.
L'hiver se passa dans de grands divertissements; puis M. le Prince alla commander l'armée de Catalogne, avec laquelle le comte d'Harcourt avait rté bien battu près de Lérida, dont il avait levé le siège (1).
(1) Catlet-la-l'erli' avail investi Lérida en niai 104<». Atlaiiué, le 5 octobre, |»nr h' inari|uis de Léganez avec des f<»rces très supérieures, il avait pu si- uiaiiitenir dans ses lignes. Mais la vigilance s'étanl relArluM' dans le c amp franrais, Léganez tenta, dajjs la nuit du 7 novembre, une surprise ipii réussit. Le comte d'Har- •u»urt fut forcé de se replier sur Barcelone, en abandonnant son artillerie et ses bagages.
iiO PitifiMiKnEs (:ampa(;ne6 dk rH\VA<;NAC
A rarrivée de M. le Prince, llarcourl pria mon frère «l'aller demander son congé si la ('our : il n'eut pas de peine à l'obtenir avril l(>'i7 . M. de (^hàtillon (1) eut un petit déjxoùt de ce que Toii avait fait le comte de Marsin lieutenant «général et de ce que l'on n'avait pas songé à lui. Pour l'apaiser, on le lit colonel-général de la cavalerie, par intérim.
Mon frère me pria de passer par l'Auvergne en allant à ('oK)gne, pour [iroposer à notre père son mariage avec Mlle d'Yolet; à quoi il consentit sans peine. Je ne demeurai que trois jours dans notre province, d'où je me rendis à l'armée.
Nous fûmes, le maréchal de (iramont et moi, ensemble, jusqu'à Perpignan, où je le laissai, pour rejoindre M. le Prince à Barcelone. Nous y demeurâmes deux mois, en attendant que les troupes qui venaient de France fussent arrivées. Nous passions cependant nos journées très agréablement, tantAt aux carrousels que faisait faire M. le Prince, tantôt au jeu, où je fus assez heureux pour gagner 2,000 pistoles.
Le .rendez-vous de l'armée fut à Cerbère, où nous nous rendîmes ; de là, nous fûmes mettre le siège devant Lérida (H mai). M. le comte de Marsin commanda le ([uartier du côté de l'eau, où le comte d'Harcourt avait été battu ; (îrainont se posta du cAté d'Yredin, et M. le prince, de Baloquier. Le gouverneur de la place, don Grégorio de Reagal, se défendit à merveille.
M. le Prince m'avait pris en si grande amitié qu'il ne
(i) An«U'lu(-Coli^ny, «'-Util «it'vniiii duc iJ(> ClwUillon «Irpiiis la raurt tir snii pèro le iiiaD'chal.
<2)" Le 22 avril t<»47, l,2(M) riMTuestîl fr,(NM) vicuxjsnldals. apparleuunl aux ré^ilu<■|lls di* la iiiaison de Condé, pronneiil lern> au raùlc de Barcelone et p<M t«*nl rcifiTlirdi' r«\rmt*e de (lataluunc à l(),(KK) liMiniiK'S de pieil et i,(KMi chevaux. •• {Histoire des prinres dt Condt.) .
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jouait plus qu'avec moi ; j'étais toujours de ses petits soupers et il ue projetait aucun dessein qu'il ne me le comniuniquAt auparavant avec une distinction particulière.
Après une grande débauclie, que nous fîmes, un jour, chez Marsin, les assiégés firent une grande sortie. .Nous n'en fûmes pas plutôt avertis, que nous y courûmes à toutes jambes (6 juin). Nous y trouvAmesle régiment de Champagne, i\\û y de lui-môme, était accouru, pour soutenir les Suisses (1), qui avaient été chassés de la tranchée, malgré tout ce qu'Arnauld (2 , maréchal de camp de jour, avait pu faire pour les retenir. 11 y fut blessé à la téte, et le pauvre Verteillac (3 , mon parent, général de bataille ('î , fut tué. M. le Prince se mit à la tôte de Champagne^ avec tous nous autres, Tépée à la main, pour charger les ennemis, que nous ramenâmes jusqu'à leur glacis. Au retour, M. le Prince tomba entre mes bras, presqu'évanoui. J'en fus d'abord fort alarmé ; mais quand il eut rendu le vin qu'il avait bu chez Marsin, je crus que son lit et du repos le remettraient sans peine. J'avais bifu jugé ; car à peine fut-il
(1) Les r«''gim»'nls «Ir Prariunan ol <lc Hohcn, do nouvp||<» levée.
(2> Piorre de la Moilic-Arnauld, surn«>nini«- Artuiulil du Fort parce (|n*il avait cdiisU uil, en HWii, <l» viuil l.a Hochelle, aver le r«'gini(*nl dv ChamfvKjnCy ilonl il ♦•lail niesln* de eanii», le fort royal, point d'ap[)ui des fanieiisfs lignes d'investissement qui donnèrent la ville n'voltrr à Louis Mil, en 1028. Arnauhf du Fort avait Hf' le premier mestre de camp ^én(;fnl des (larabins.
(3) La Brousse de Verteillac.
(4) Le yénéral, ou plulAl le sergent ijénéral de btitailh-, rUxil le second, le chef dVlal-major, du lieutenant gém'-ral. Il réglait Tordre de marriie dr rarnjée, ses formations de combat, l'assiett*' de son camp ou de ses canlonnements. ses çMar/ier*', comme on disait alors, il avait le pas sur les marériiaux de camp et disposait des sergents de tuitaille, qui remplissaient le mT-me emploi auprès d'eux.
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au lit qu'il dormit sans relâche pendant près de vingtquatre heures. Pour moi, je me tirai de cette aiTaire avec une contusion au-dessus du poignet.
Depuis ce jour, le siège alla de mal en pis. Nos mineurs, arrôtés par le roc vif, ne firent pas les logements assez grands pour se mettre à couvert, malgré l'expérience de leur capitaine, La Rose, le plus expérimenté de France.
M. le Prince m'ordonna, la nuit, d'aller voir dans quel état était la mine; je reconnus riiiipossihilité de j>énétn*r plus avant. Comme je m'en retournais pour venir rendre compte, les ennemis firent une sortie dans le fossé; nos nnneurs épouvantés s'rnfuirent et me laissèrent seul dans un petit logement que j'avais fait faire, la veille, p»»ur y mettre à couvert une sentinelle. Mais, comme je mettais la téte dehors pour voir ce qui se passait, j'y reçus une grosse pierre, qui me lit tomber évanoui.
Le bruit vint à M. h* Prince que j'avais été tué; il «létacha quatre soldats pour porter mon corps à la place d'armes où il était. Ces mineurs furent les plus habiles valets de chambre que j'aie connus; car, croyant que je serais inc«)mmodé de porter ma bourse, une montre et quelques bagatelles, ils prirent la précaution de m'en soulager.
L évanouisseim-nl ou j'étais m'aurait fait passer pour mort, si d'Alencé, qui, après m'avoir visité, ne m'avait trouvé aucune blessure, n'eût assuré M. le Prince que je ne mourrais pas. Celui-ci «'ut la bonté de s'approcher et de dire « (|u'il ne le craignait que trop! »
On me porta dans mon lit sur des piques ; je n'y fus pas pluliM (|ue d'Alencé, qui ne me quitta jamais, me saigna aux deux bras. Je repris connaissance au bout de trois heures et fus fort surpris de voir un chirurgien me tAtant le pouls et mes gens qui pleuraient. J'en de-
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mandai la raison, et si j'étais blessé. D'Alencé me répondit qu'il n'en savait rien, mais il me pria de me ressouvenir si, à ma connaissance, je n'avais pas reçu quelque coup.
— « Une pierre m'est tombée sur la tùte au-dessus de Toreille gauche », répondis-je.
Ce qui robli^''oa à me couper les cheveux, que je regrettai infiniment . Dès que M. le Prince et M. de Chàtillon me surent revenu de mon évanouissement, ils vinrent chez moi, avec les olliciers de la suite, et rassemblèrent tous les chirurgiens de Tannée, qui trouvèrent à propos de me l'aire trépaner. .MaisdWlencé s'y opposa, se llattant de me tirer d'affaire avec un emplâtre dont il espérait beaucoup. Cependant, M. le Prince voulait absolument me faire trépaner ; je le priai de trouver bon que je ne suivisse que le sentiment de d'Alencé ; son emplâtre fit merveille, mais j étais faible et ne sortis de huit jours.
Champlàtreux ^Ij, mon ami particulier, m'étant venu voir, me dit « que l'on était au conseil chez le maréchal M de Gramont pour savoir si on lèverait le siège. »
Du Boiirdet et moi, tous deux blessés, fûmes si surpris que nous nous levâmes pour en savoir des nouvelles. Mais nous n'allâmes pas bien loin sans trouver M. le Prince avec une mine sérieuse, qui m'appela pour me dire, dès qu'il me vit :
— «11 faut lever le siège de Lérida ; c'est le premier malheur qui m arrive et j 'y suis très sensible ; mais je ne peux néanmoins éviter la désertion des soldats, si grande qu'il y en à peine assez pour relever la tranchée. »
Dans l'instant que je lui allais répoudre, nous aper-
(i) Jean-Edouard Molé de CliiimphUreiix, fils du premier président Malhiou Mol»'-, «'Uiil iulendaul de l'armée <ie Catalogne.
PREMIKRES CA^IFAGNES DE CHAVAfiMAC
çuines un escadron ennemi sur le bord d'une ravine, dans laquelle un bataillon était sur le ventre. Comme cette cavalerie s'était ébranlée pour nous charger, nous fûmes, une douzaini* de volontaires, à l'escarmouche avec ces gens-là. Mais l'alTaire s étant engagée, nous perçAines l'escadron et, comme nous le poursuivions vivement, je me trouvai engagé dans la ravine, où je n'eus pas plutùt vu le bataillon, que je criai à M. le Prince et à sa suite :
— « Uetiri'Z-vous ; nous sommes tombés dans une embuscade !»
Nous étions si près qu'il fallut essuyer fa décharge du bataillon. Je ne fus aucunement blessé, mais il y en eut douze qui y restèrent. M. le Prince n'eut aucun mal ; il ne cessait pas de dire que, sans moi, il aurait perdu la vie.
Mais moi, soit que ce fût Tagitation où je m'étiiis mis, ou que mon mal commeii(;ât à se déterminer, je ne fus pas plus t(H dans mon lit ({u'il me vint une grosse lièvre. M. de ChAtillon tomba malade en même temps. M. le Prince nous donna son carrosse pour nous conduire l'un et l'autre à Cerbère, où mes redoublements me durèrent pendant onze jours. Comme je ne prenais rien que je ne vomisse, les médecins me conjecturèrent que j'avais un abcès dans le corps, du couj» que j'avais reçu à la tête.
D'Alencé, qui avait toute ma confiance, se trouva fort embarrassé et, après m'avoir demandé pardon de ce qu'il ne m'avait pas trépané, il m'avoua qu'il fallait que je songeasse à mourir. Je lui répondis : « que je ne l'accusais nullement de ma mort et que j'étais persuadé qu'il avait fait ce qu'il croyait devoir faire. » Après quoi je lui demandai s'il ne me restait plus d'espérance.
— « Si je savais où est l'abcès, me dit-il, je le perce-
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rais ; mais dans la faiblesse où vous êtes, vous ne supporteriez pas la douleur des incisions sans en mourir. »
-M. de CluUillon, qui était assis au pied de mon lit, pleurait, m'embrassait et en était si touché qu'il redoublait la peine que je ressentais.
Dans cette extrémité, des Religieux, dans le couvent desquels nous logions, vinrent m'exiiorter à mourir et à me convertir. Mais ce fut inutilement; je ne voulus pas les écouter. Après leur sortie, je donnai ordre à mes aiïaires, récompensant mes gens comme ils m avaient servi. Je leur ordonnai do s'en retourner en Auvergne ; de dire à mon père que je mourais huguenot, et à ma mère que j'expirais catholique ; expédient dont je m'avisai pour les consoler différemment de la perle d'un fils qu'ils aimaient, mais qui sentait entièrement son athée. Aussi Dieu, à qui j'en demanderai, tous les jours de ma vie, mille pardons, ne voulant pas m'abandonner, me donna lieu de m'en repentir, de changer de religion et de faire mon salut, en me sauvant la vie par ùne aventure tout à fait extraordinaire, dans le temps Où l'on n'attendait plus que le moment que je la perdisse.
Un petit fr!iter{\) du régiment de rViampaf/ne, sachant que j'avais un abcès dans le corps, fut trouver M. de Chàtillon,qui était très affligé, et lui dit qu'il avait un remède qui me guérirait on me tuerait dans une heure. M. de Chiitillon me l'amena, et les médecins, voyant qu'il n'y avait plus rien à risquer, me le conseiU lèrent.
Le /'raier accommoda son remède dans une cuiller d'argent et me le lit prendre. Un moment après, je tombai évanoui ; mon visage devint violet; ce qui fit
(I) B«rbif«r, < liii niL'ion,ai>olhicaire; chaque roiiipaenif avuil !..
PREMIKRKS CAMP\(;XES UK CHAVACNAC
sortir tout le monde de mu chambre, parce que l'on croyait que je venais d'expirer. Mais le petit chirurgien, me touchant le pouls, soutenait que je irétais pas mort et que son remède agissait.
Je fus une heure en cet rtat ; puiï> je commençai a vomir; ce dont le fraler était si aise, qu'il me criait à pleine tôte :
— « Courage, monsieur, vous êtes guéri ! »
Puis il me lit avaler une cuillerée d'eau; ce qui me provoqua encore davantage au vomissement ; si hieii qu'à la fin, il me faisait avaler de grands verres d'eau, que je rendais comme je les prenais.
Le premier objet (jui me frappa fut M. de ChiUillon, qui me tenait la téte et me demanda si je me trouvais mieux. Je lui serrai la main, ne pouvant pas parler. Mais mon /'rater le fit sortir, avec tous ceux qui étaient venus me voir, et me donna un bouillon, après lequel je reposai sept heures, aussi trantjuillement (|u'aurait pu le faire un enfant en bonne santé. Après (|uoi, je me trouvai aussi sain que si je n'avais jamais été malade. Je donnai cent louis à mon /Va^*r, ([ui en parut très content et en refusa deux cents autres que d'Alonré lui voulut donner pour savoir son secret.
Quand je fus bien remis, M. de (^hàtillon, voyant qu'il n'y avait plus rien à faire en Catalogne, me proposa de revenir en France. M. le Prince (1) nous donna son carrosse pour nous y conduire. Je quittai M. de Châtillon à Condrieu, chez Villai's, où je demeurai quelques jours. Après quoi, je passai dans le Forez,
(1; Coniié, iiienac»' \mv une uriiu'e secours, (|u'il iratir.iil pas pu coiiibaUre avanla^Husemenl, leva lo sii-ue «le l.rrida tSjuin 1047. Il linl la rampaj^'iie jusqu'A In lii) de rauloiiinr, puis, après avoir pourvu à la sûreté de Harrelone et des places tjue lu France conservait en Gatolognc, il retourna, le 7 novembre, à Paris, où la régente le rappelait.
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chez sa sœur, ma cousine, qui avait épousé le comte de la Forest-d..'8-Halle3. De là, je me rendis chez mou père. Je crus y trouver mon frère marié avec mademoiselle d'Yolet ; mais il s'était hrouillé avec elle en faveur de mademoiselle d'Estaing, fille d une de nos cousines germaines. Il l'épousa (1), en même temps que Sadlant, son frère, se mariait avec mademoiselle du Terrail ; et comme si la rage eût été dans la famille pour faire marier tout le monde, je fus aussi marié, à mon tour, quand j'y pensais le moins. Je me préparais à joindn^ M. l.î Prince à Paris, et à remercier le Roy et son Eminence (2) d une pension de cinq mille livres qu'on m'avait donnée, quand mon père, absolu dans ses volontés et à qui il ne fallait pas répliquer, me dit:
— « J'ai réfléchi que vous n'aviez qu'une médiocre légitime, et j'ai pris des mesjires pour vous faire ép.user la veuve de M. de Monthriin, lîlle de .M. de Courval (3; ; elle est très riche. »
J'y consentis et le laissai agir ainsi (|u'il le trouva à propos. Il engagea quinze gentilshommes à l'aller enlever de ma part, après s'être assuré auparavant d'une retraite dans les Cévennes en cas d'accident.
Mes ambassadeurs arrivèrent, à deux heures de nuit auMesnil, chez madame de Montbrun, comme elleallait se coucher. Elle fut fort surprise de l'arrivée d une si grande compagnie ; Auberoque, plus empressé que les autres, ne la laissa pas longtemps dans la peine, car il lui avoua que j'en étais devenu si amoureux dans une église où elle avait entendu la messe, que j'avais résolu de l'épouser, et <|ue je la priais de ne pas trouver mauvais qu'on la conduisit à Chcrlande, chez M. de Saillant.
(1) «0 octobre 10 iT.
(2) Mazarin.
(3) Cliarles-Cliristophft d.- M.r/.encourl, vicomte do Courval.
{\S PHKMIKRES CAMPAr.NES DE ClIWAGNAC
Elle y lut menée après une médiocre résistance. Cinq ou six de mes parents vinrent la recevoir à la porte et, à force de caresses, lui firent oublier, en partie, la \\olence qu'on lui avait faite. Enlin on m'introduisit dans sa chambre ; mais, quelle surprise fut la mienne quanti je vis celle qu'on me destinait, vieille, laide à faire peur, capricieuse, sans esprit ! Je me sentis pour ell»^ une aversion insurmontable. Je lui fis un compliment mal tourné et je songeais déjà à me retirer, quand mes parents et mes parentes, s'apercevant de mon dessein, m'arrêtèrent. Il n'y eut pas de discours qu'ils ne me tinssent pour m'oblip^er à faire ce mariage, en me représentant les suites dangereuses d'une rupture. Enfin j'eus la destinée de ma femme, et nous fûmes, tous deux, mariés (1) malgré nous, à la réserve qu'on nous obligea, elle à me donner tout son bien, moi à le recevoir. Au sortir de la chapelle, où l'on fit les cérémonies accoutumées, on nous mena coucher. Ce ne fut pas sans des peines extraordinaires que je pus gagner sur moi de remplir mes devoirs. Elle en parut si mal satisfaite que, ce grief s'ajoutant à la froideur que nous avions l'un pour l'autre, elle forma le dessein de me perdre ; et c'est pour cela que, dès qu'elle fut libre, elle se mit en ehemiu pour aller se plaindre à l'intendant et aux commissaires que le Roy avait envoyés en Auvergne afin de diminuer l'autorité de la Noblesse. Enfin, je l'avais traitée avec si peu de ménagement, que j'appris qu'elle avait arrêté le jour où elle porterait à Clermont ses plaintes, qui n'étaient pas de si petite consétjuence que je n'eusse couru le risque de laisser ma tète sur un échafaud. Mon père, qui s'était, par politique, tiré de mille affaires épineuses, se mofjua de mes alarmes. Mais comme l'autorité du Roy commençait à corriger les dé-
(I) 27 juillet
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«ordres du royaume et que la force n'était plus de saison, il m'ordonna d'aller à la rencontre de ma femme sur le chemin qu'elle suivait et de tâcher de l'adjmcir avec les propos les plus tendres et les plus soumis dont je pourrais m'aviser.
Elle me reçut avec tout l'emportement d'une feuime qui ne demande (ju'à se venger, après s'être vu méprisée. J'avais déjà épuisé toute ma rhétorique et je commençais à songer à ma retraite, lorsque je vis entrer mon père, suivi de six gentilshommes , avec ce visage sévère qui lui avait acquis ce graïul respect et cette grande autorité (ju'il avait sur tous les Huguenots.
Feignant de me vouloir tuer, il protesta que je ne mourrais jamais d'autres mains (|ue des siennes, puisque j'avais eu l'imprudence d'enlever une femnu- de qualité, lille du meilleur ami (ju'il eût jamais eu. Fuis, se tournant du cAté de ma femme :
— « 11 n'est pas nécessaire, lui dit-il, d'aller chercher des bourreaux plus loin ; vous allez voir de quelle manière je vengerai TalFront que mon (ils vous a fait faire. »
A ces mots, redoublant sa colère, il tira sou épée, m'en menaça, et il semblait prêt à me la plonger dans le corps, quand mon «;pouse, frappée de l'horreur de voir tuer, devant les yeux, son mari par le bras de son père, se jeta à ses pieds, lui demanda grâce, jurant et protestant que je l'avais fait enlever de son consentement et qu'elle ne uie survivrait pas d'un quart d'heure s'il me donnait la mort en sa présence ! »
Mon père, qui n'avait fait tout ce tintamarre que pour en venir là, prit à témoin ces messieurs qu'il avait amenés ; après quoi, il m'ordonna de demander à ma femme un pardon, <[u'elle m'accorda. Sa déclaration signée, il nous ramena chez lui, où nous vécûmes, deux jours, en assez bonne intelligence. Il était (|uasi
PHEMIÈHES CAMPAGNES DB CHAVACNAC
impossible d'y être davantage avec une reiiinu' aussi laide et qu'on ne saurait aimer.
Ce maudit mariage fut cause (|ue je ne fis pas la campagne de Lens (1), dans laquelle je me serais avancé selon toute apparence ; mais il fallait remplir, en cela comme en toute autre chose, ma malheureuse destinée.
(1) Comlr, nomnn', on avril 164k, j^tn. ial .lo ranuri- de Flandre, avait haUii ranm'e d'Espagin- à Loiis i21» aiuil i6V«), pris Kurnos (10 seplenihir; .1 inipos.- A |"Eiiip»-nMii l.i |.riix «te Miiiisler (2* octobre).